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dimanche 1 février 2015

Des pensées et des sentiments de Jean Meslier...



« […] Il me souvient à ce sujet d'un souhait que faisait autrefois un homme qui n'avait ni science ni étude mais qui, selon les apparences, ne manquait pas de bon sens pour juger sainement de tous ces détestables abus et de toutes ces détestables tyrannies que je blâme ici. Il paraît, par son souhait et par sa manière d'exprimer sa pensée, qu'il voyait assez loin et qu'il pénétrait assez avant dans ce détestable mystère d'iniquité dont je viens de parler puisqu'il en reconnaissait si bien les auteurs et les fauteurs. Il souhaitait que tous les grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec des boyaux de prêtres. Cette expression ne doit pas manquer de paraître rude, grossière et choquante, mais il faut avouer qu'elle est franche et naïve. Elle est courte mais elle est expressive puisqu'elle exprime assez en peu de mots tout ce que ces sortes de gens-là mériteraient. » Jean Meslier



Dernier acte signé de la main de Jean Meslier trouvé dans le registre paroissial de la commune d'Étrépigny


"Que tous les Grands de la terre et que tous les nobles fussent pendus avec les boyaux des prêtres." Ces fortes paroles inspirèrent plusieurs variantes égayant les murs en mai 1968. Qui se rappelle qu'elles furent écrites il y a près de 300 ans par un curé de campagne ? Son Mémoire est un cri universel pour que l'humanité s'émancipe de ce qui l'infantilise et l'exploite, les religions et les pouvoirs."

Une vie après la mort

Par une nuit, probablement sans lune, trois silhouettes, dont deux portent ce qui semble être une soutane, enterrent discrètement un cadavre dans le jardin du presbytère. Nous sommes à Etrépigny, petit village ardennais de 400 âmes, le 28 juin 1729. Pourquoi le clerc du lieu et deux curés du voisinage se débarrassent-ils d'un corps, sans plaque ni pierre tombale ? Le lendemain les habitants, demandant des nouvelles de leur prêtre, il leur est ordonné de ne plus s'enquérir de Jean MESLIER, qui fut pourtant leur curé durant quarante ans ! Le spectre de Jean MESLIER terrorise ces serviteurs de Dieu : il a laissé deux lettres, affirmant "ne plus devoir maintenant faire encore difficulté de dire la vérité", "avoir mille fois maudit dans le cœur les vaines et abusives fonctions de ce vain ministère" et que "toutes les religions ne sont qu'invention à la solde du pouvoir pour abuser le peuple." Diable, cela sent l'apostasie ! Ce maudit curé précise qu'il a écrit un Mémoire. Ciel !

Il suffit de quelques années pour que des copies du Mémoire circulent. Voltaire y fait allusion dans une lettre de 1735. En 1762 il en tire un abrégé, Le Testament du curé Meslier, qui se révélera un détournement du texte original. Ce n'est qu'en 1864 qu'une version complète sera éditée à Amsterdam en seulement 500 exemplaires. Jean MESLIER ne sortira de l'oubli qu'en 1965, à travers la biographie que lui consacre Maurice Dommanget. Paradoxalement son nom figure sur un obélisque à Moscou, gravé par les bolcheviques en 1919 ! Ainsi les bourreaux des marins de Cronstadt et des paysans anarchistes makhnovistes glorifient un homme qu'un de ses contempteurs accuse d'avoir "composé au seuil de sa vie une œuvre anarchiste, destructrice de la Société" !




"Testament du curé Meslier"
"Mémoire des Pensées et Sentiments de J[ean] M[eslier], Pr[être] Cu[ré] d'Estrep[i
gny] et de Bal[aives] sur une partie des erreurs et des abus de la conduite et du gouvernement des hommes où l'on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les Divinités et de toutes les Religions du monde pour être adressé à ses paroissiens après sa mort et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs semblables"
Manuscrit autographe
, vers 1719-1729



Docteur Jekyll et mister Hyde

Jean MESLIER naît dans une famille aisée ardennaise. Malgré son peu d'enthousiasme, son père l'inscrit au séminaire de Reims et son chemin (de croix ?) le conduit à la cure d'Etrépigny, village de paysans, de bûcherons, de manouvriers. L'église jouxte un château, et la forêt voisine abrite une abbaye qui prélève la dîme sur les paroissiens. Contrairement à ses prédécesseurs, il est cultivé et ne boit pas, ce qui lui vaut d'être bien noté par ses supérieurs. Certes, il ne moralise ses ouailles que très modérément et il prend une servante de 23 ans, car "il faut être sot pour ne pas par bigoterie et par superstition goûter au moins quelques fois à ce doux penchant de la nature". Il aime bien ses fidèles, même s'il regrette leur penchant pour la superstition. Cette vie paisible est bouleversée par deux évènements qui le marquent profondément.

Le "grand hyver" de 1709 décime animaux, plantes, humains. Mais le châtelain, les moines et le roi continuent à prélever les impôts. Jean MESLIER enrage de voir ses paroissiens réclamer des prières collectives, au lieu de s'en prendre aux puissants.

"Comment Dieu peut-il affliger les hommes de peste, de maladie, de guerre et de famine ? Comment se plairait-il à les voir mourir de faim et de misère ?" Il prononce plusieurs sermons hostiles à la noblesse.

En 1716 il admoneste le seigneur du lieu. "Nous prierons Dieu pour Antoine de Touilly, qu'il lui fasse grâce de ne point maltraiter le pauvre et dépouiller l'orphelin." Ses prêches deviennent des réquisitoires et le châtelain sollicite l'intervention de l'archevêché, qui lui impose de s'amender, de se séparer de sa servante de 23 ans et de passer un mois de méditation au séminaire de Reims. Il renonce à l'affrontement direct, pas à ses idées.

Prêtre docile le jour, il va consacrer les dix dernières années de sa vie à la rédaction nocturne d'un mémoire contre Dieu, contre les religions, contre le roi et la noblesse. "Les pauvres sont soumis au régime de l'espérance, rien sur terre, tout au ciel, les derniers seront les premiers et autres mensonges inventés pour les tenir en rang, leur faire payer moult impôts sans protestation, ni révolte."




Page manuscrite du mémoire de Jean Meslier



Des dieux et des puissants faisons table rase

"Vous serez misérables et malheureux, vous et vos descendants, tant que vous souffrirez la domination des princes et des rois de la terre, vous serez misérables et malheureux, tant que vous suivrez les erreurs de la religion." Dans le Mémoire de nombreux exemples montrent que la foi est l'abdication de la raison, où l'homme-boa avale n'importe quoi. Jean MESLIER met le doigt sur les contradictions des textes sacrés, les fausses prédictions des prophètes, la notion guerrière de "peuple élu" citée dans l'Ancien Testament : "Vous ne ferez point d'alliance avec les autres Peuples, et vous ne leur ferez aucune grâce, au contraire vous les détruirez." Il dénonce l'Église qui justifie cyniquement sa richesse dans le Nouveau Testament : "Si nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une grosse affaire si nous moissonnons vos biens corporels." Se débarrassant de Dieu, il jette avec l'eau (bénite) du bain ses thuriféraires : "Les ecclésiastiques, moines et abbés richement dotés de revenus, ces diseurs de messes et de bréviaires ridiculement déguisés n'ont aucune utilité, qu'on les mette au travail pour le bien commun." L'alliance du trône et de l'autel est permanente : "La religion soutient le gouvernement politique si méchant qu'il puisse être ; et à son tour le gouvernement soutient la religion si sotte qu'elle puisse être." Pour faire table rase il fait appel aux tyrannicides : "Où sont passés ces généreux meurtriers de Tyrans que l'on a vu dans les siècles passés ?"

Ouvrant des chemins qu'emprunteront plus tard Babeuf, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine, il propose de construire un monde basé sur la collectivisation des terres, la jouissance commune des biens, l'égalité communautaire, l'amour libre : "Un autre abus est l'appropriation particulière que les hommes font des biens et des richesses de la terre, au lieu qu'ils devraient tous également les posséder en commun et en jouir aussi tous également en commun." La misère renforce une société de domination : "Si vous mettez les peuples dans l'abondance, ils ne travailleront plus, ils deviendront fiers et indociles et seront toujours prêts à se révolter ; il n'y a que la misère et la faiblesse qui les rend souples."







C'est la faute à Voltaire

"Le peuple sera toujours sot et barbare, ce sont des bœufs auxquels il faut un joug et du foin." L'auteur de ces fortes paroles n'est autre que le symbole des Lumières, François Marie Arouet, dit Voltaire. Celui qui fréquenta les Grands et laissa une énorme fortune s'éteint en disant : "Je meurs en adorant Dieu." C'est le même qui fait imprimer en Hollande un abrégé à sa sauce du Mémoire, intitulé Le Testament du curé Meslier, présenté comme "témoignage d'un curé qui, en mourant, demande pardon à Dieu d'avoir enseigné le christianisme". Il en fait un texte déiste, en efface toute référence sociale. Il est vrai que, pour lui "le mensonge est un vice quand il fait du mal, c'est une grande vertu quand il fait du bien". Car "ce curé voulait anéantir toute religion et même la naturelle, aussi ses abrégés sont-ils purgés du poison de l'athéisme". De toute façon la populace est ignorante et doit le rester : "Pourquoi adresser ce testament à des hommes agrestes qui ne savent pas lire ? Et s'ils avaient pu lire, pourquoi leur ôter un joug salutaire, une crainte nécessaire qui seule peut prévenir les crimes secrets ? La croyance des peines et des récompenses est un frein dont le peuple a besoin, la religion bien épurée serait le premier lien de la Société." La messe est dite...

L'Histoire est encombrée de nombreux intellectuels libéraux qui adorent le "peuple", tant qu'il reste soumis. Dès qu'il se révolte, s'unit, s'autonomise, il faut vite refermer la cage. Émile Zola se remet ainsi de sa terreur du printemps 1871 : "Le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur." Dans Germinal transpire sa hantise d'une révolution populaire : "C'est la vision rouge de la révolution qui les emporterait tous, par une soirée sanglante de cette fin de siècle. Oui, un soir, le peuple lâché, débridé, galoperait ainsi sur les chemins ; et il ruissellerait du sang des bourgeois. Oui ce serait la même cohue effroyable, de peau sale, d'haleine empestée, balayant le vieux monde, sous leur poussée débordante de barbares."

Jean MESLIER doit, encore aujourd'hui, se retourner dans sa tombe, car les religions conservent tout leur parfum d'opium du peuple. Les mouvements sociaux sont contrôlés, endigués, redirigés vers les urnes et le "Parti-Église" s'oppose à tout débordement qui pourrait conduire à l'auto-organisation, à l'autogestion. Pourtant "s'il est douloureux de subir ses chefs, il est encore plus bête de les choisir"...

Elan NOIR
(Texte publié dans Creuse-Citron, le journal de la Creuse libertaire, n° 26, hiver 2010).

À voir : Le curé Meslier. Précurseur du Siècle des Lumières, un film d'Alain Dhouailly, produit par Général Memo Kyoko Nagasawa et les Jardins-Jeudis de La Spouze, 2007.

Voix et interprétation : René Bourdet. Extraits musicaux : Music for Bass viols et Songes et éléments.
DVD, durée 55 mn. Envoi contre 15 €, adhésion et frais de port compris à l'ordre de l'Association Centre Créations Culturelles La Spouze, 23230 La Celle-sous-Gouzon ou auprès d'Alain Dhouailly.

À lire également : Lire Jean Meslier, curé et athée révolutionnaire, introduction au mesliérisme et extraits de son œuvre, par Serge Deruette, préface de Roland Desné, 2008, éditions Aden, collection Opium du peuple.



Dessin de Philippe Vuillemin


Avant-propos – Chap. 1

Mes chers amis, puisqu'il ne m'aurait pas été permis, et qu'il aurait même été d'une trop dangereuse et trop fâcheuse conséquence pour moi, de vous dire ouvertement pendant ma vie ce que je pensais de la conduite du gouvernement des hommes, de leurs religions et de leurs mœurs, j'ai résolu de vous le dire au moins après ma mort. Ce serait bien mon intention et mon inclination de vous le dire de vive voix auparavant que de mourir, si je me voyais proche de la fin de mes jours et que j'eusse encore pour lors l'usage libre de la parole et du jugement. Mais comme je ne suis pas sûr d'avoir dans ces derniers jours ou dans ces derniers moments-là tout le temps ni toute la présence d'esprit qui me serait pour lors nécessaire pour vous déclarer mes sentiments, c'est ce qui me fait maintenant entreprendre de vous les déclarer par écrit, et de vous donner en même temps des preuves claires et convaincantes de tout ce que j'aurais dessein de vous en dire, afin de tâcher de vous désabuser au moins tard […] des vaines erreurs dans lesquelles nous avons eu, tous tant que nous sommes, le malheur de naître et de vivre, et dans lesquelles même j'ai eu le déplaisir de me trouver moi-même obligé de vous entretenir.

Dès ma plus tendre jeunesse, j'ai entrevu les erreurs et les abus qui causent tant de si grands maux dans le monde. Plus j'ai avancé en âge et en connaissance, plus j'ai reconnu l'aveuglement et la méchanceté des hommes, plus j'ai reconnu la vanité de leurs superstitions et l'injustice de leurs mauvais gouvernements. […]




Célèbre dessin de Jossot destiné à lancer, en 1903, le journal libre-penseur l'Action lié à l'association des libres-penseurs de France.



Chap. 2

[…] Ah ! Mes chers amis, si vous connaissiez bien la vanité et la folie des erreurs dont on vous entretient sous prétexte de religion, et si vous connaissiez combien injustement et combien indignement on abuse de l'autorité que l'on a usurpée sur vous sous prétexte de vous gouverner, vous n'auriez certainement que du mépris pour tout ce que l'on vous fait adorer et respecter, et vous n'auriez que de la haine et de l'indignation pour tous ceux qui vous abusent, qui vous gouvernent si mal et qui vous traitent si indignement. [...]




"Une séparation nécessaire" - Dessin de Pépin



Vous direz peut-être, mes chers amis, que c'est en partie contre moi-même que je parle ainsi, puisque je suis moi-même du rang et du caractère de ceux que j'appelle ici les plus grands abuseurs de peuples. [...] Au contraire, j'aurais toujours bien plus volontiers témoigné ouvertement le mépris que j'en faisais, s'il m'eût été permis d'en parler suivant mon inclination et suivant mes sentiments.




L'éditeur Renè Godfroy (R. G.) propose des dizaines de cartes postales anticléricales différentes, que la presse libre penseuse vend à ses lecteurs en "prime" exceptionnelle, soit en fin d'année, soit à l'approche d'une échéance électorale. Ici, un dessin de Antoine Lesaint.



Et ainsi, quoique je me sois laissé facilement conduire dans ma jeunesse à l'état ecclésiastique pour complaire à mes parents qui étaient bien aise de m'y voir, comme étant un état de vie plus doux, plus paisible et plus honorable dans le monde que celui du commun des hommes. Cependant je puis dire avec vérité que jamais la vue d'aucun avantage temporel ni la vue des grasses rétributions de ce ministère ne m'a porté à aimer l'exercice d'une profession si pleine d'erreurs et d'impostures.




"En batterie" - Dessin de Giris




Ce pourquoi aussi je haïssais grandement toutes ces vaines fonctions de mon ministère, et particulièrement toutes ces idolâtriques et superstitieuses célébrations de messes, et ces vaines et ridicules administrations de sacrements que j'étais obligé de vous faire. Je les ai mille et mille fois maudites dans le cœur lorsque j'étais obligé de les faire et particulièrement lorsqu'il me les fallait faire avec un peu plus d'attention et avec un peu plus de solennité qu'à l'ordinaire, car voyant pour lors que vous vous rendiez avec un peu plus de dévotion à vos églises, [...] il me semblait que j'abusais d'autant plus indignement de votre bonne foi, et que j'en étais, par conséquent, d'autant plus digne de blâme et reproches, [...] que j'ai été cent et cent fois sur le point de faire indiscrètement éclater mon indignation.

Il y a assez longtemps que les pauvres peuples sont misérablement abusés dans toutes sortes d'idolâtries et de superstitions. Il y a assez longtemps que les riches et que les grands de la terre pillent et oppriment les pauvres peuples.




Affiche du journal La Lanterne, dessinée par Ogé.



Il serait temps de les délivrer de ce misérable esclavage où ils sont, il serait temps de les désabuser partout, et de leur faire connaître partout la vérité des choses.

Ce serait à faire à tous les gens d'esprit et à ceux qui sont les plus sages et les plus éclairés, à penser sérieusement à travailler fortement à une si importante affaire que celle-là, en désabusant partout les peuples des erreurs où il sont, en rendant partout odieuse et méprisable l'autorité excessive des grands de la terre, en excitant partout les peuples à secouer le joug insupportable des tyrans, et en persuadant généralement à tous les hommes ces deux importantes et fondamentales vérités :

1 ° que pour se perfectionner dans les sciences et dans les arts, qui sont ce à quoi les hommes doivent principalement s'employer dans la vie, ils ne doivent suivre que les seules lumières de la raison humaine.

2 ° que pour établir de bonnes lois, ils ne doivent suivre que les seules règles de la prudence et de la sagesse humaine, c'est-à-dire les règles de la probité, de la justice et de l'équité naturelle, sans s'amuser vainement à ce que disent des imposteurs, ni à ce que font des idolâtres et superstitieux déicoles1. Ce qui procurerait généralement à tous les hommes mille et mille fois plus de biens, plus de contentement et plus de repos de corps et d'esprit, que ne sauraient faire toutes les fausses maximes ni toutes les vaines pratiques de leurs superstitieuses religions.



 

Papillons gommés proposés par Les Corbeaux, surtout en période électorale, qui reprennent les unes du journal avec un titre légende très court.



Chap. 39

[…] il est sûr et constant, et même évident que la religion chrétienne enseigne que les vices, que les péchés et que les méchancetés ou mauvaises actions des hommes, et même que plusieurs de celles qui sembleraient ne devoir être que des légères fautes (comme celle par exemple qu'Adam et Ève, qui étaient les premiers du genre humain, commirent dans le paradis terrestre en mangeant dans un jardin d'un fruit que Dieu leur avait défendu de manger), offensent néanmoins très grièvement Dieu et excitent sa colère et son indignation.







Un être qui serait infiniment au-dessus de toute offense et de toute injure ne peut être véritablement offensé par aucune chose, ni recevoir véritablement aucune injure de qui ni de quoi que ce soit. Or un être qui serait tout-puissant et infiniment parfait serait par sa nature infiniment au-dessus de toute offense et de toute injure, non seulement parce qu'il éloignerait et qu'il empêcherait par sa toute puissance tout ce qui semblerait être capable de lui nuire, de lui déplaire ou de lui faire aucune injure ou déplaisir, mais aussi parce qu'il serait, par sa nature même, invulnérable, inaltérable et impassible [...] et par conséquent, qu'il ne pourrait être aucunement offensé par les vices, ni par les méchancetés des hommes.







Donc, il est ridicule et absurde de dire qu'un Dieu serait véritablement offensé par les vices et par les péchés des hommes [...]. Et si cela était ainsi, [nos christicolesJ devraient dire aussi que Dieu aurait bien mieux fait de ne faire jamais aucune créature, que d'avoir permis, comme il aurait fait, qu'il se commît jamais aucun péché véniel ou qu'il se dise jamais aucun mensonge officieux ni aucune parole vaine et frivole. Jugez s'il ne serait pas entièrement ridicule de dire telle chose d'un être infiniment parfait. Il est donc aussi tout à fait ridicule de dire que les vices et les péchés des hommes offenseraient grièvement et mortellement Dieu, comme disent nos christicoles. Ajoutez à cela qu’être offensé ou pouvoir être offensé, c'est un témoignage assuré de faiblesse et d'imbécillité qui ne se pourrait nullement trouver dans un être qui serait tout-puissant et infiniment parfait, et par conséquent, qui ne se peut trouver en Dieu.




Couverture d'un des romans anticléricaux diffusés par La Calotte à partir de 1906.



Et ainsi, ne les empêchant point, ce serait qu'il ne voudrait pas les empêcher ; et en ce cas il irait non seulement contre la nature de la bonté et de la sagesse, qui tendent toujours d'elles-mêmes autant qu'elles peuvent à procurer le bien et à empêcher le mal, mais il se rendrait encore en cela même digne de risée et de moquerie, car se serait folie en lui de vouloir se laisser incessamment offenser et outrager par toutes sortes de vices et de péchés, et ce serait folie en lui de vouloir s'en fâcher et se mettre en colère et en fureur pour des maux qu'il pourrait empêcher et qu'il ne voudrait pas empêcher. Mais diront nos christicoles, c'est que Dieu ne veut point ôter la liberté aux hommes de faire ce qu'ils veulent ; et en leur laissant la liberté, ils abusent volontairement du pouvoir qu'il leur donne en faisant mal, en quoi ils l'offensent grièvement. Mais on peut aussi leur dire que Dieu étant tout-puissant et infiniment sage, comme ils le supposent, il pourrait, sans ôter la liberté aux hommes, conduire et diriger toujours si bien leurs cœurs et leurs esprits, leurs pensées et leurs désirs, leurs inclinations et leurs volontés, qu'ils ne voudraient jamais faire aucun mal ni aucun péché, et ainsi qu'il pourrait facilement empêcher toutes sortes de vices et de péchés sans ôter et sans blesser la liberté ni le franc arbitre des hommes, et par conséquent, que c'est une vaine raison de dire qu'il ne voudrait pas empêcher les vices et les méchancetés des hommes sous prétexte qu'il voudrait leur laisser toujours la liberté de faire ce qu'il leur plaît.




"Le Vatican s'amuse". Sous la plume de Galantara pour L'Assiette au Beurre, le jeune séminariste paraît bien frêle et fragile au regard du massif et pervers prélat qui promet une nouvelle soutane pour amadouer sa victime.



Bien plus, comme nos christicoles soutiennent et enseignent que Dieu est lui-même le premier principe et le premier moteur de tout ce qui se meut et de tout ce qui se fait dans le monde, et que rien ne se fait sans lui et sans sa prémotion2 et coopération, il s'ensuivrait de là qu'il serait le premier principe, le premier moteur et le premier auteur de tout ce qui se ferait de bien ou de mal dans les hommes et dans les créatures, et par conséquent, s'il s'en fâchait et se mettait en colère contre les vices et contre les dérèglements des hommes, ce serait contre ce qu'il ferait lui-même en eux qu'il se fâcherait et qu'il se courroucerait, et ce serait lui-même qui s'offenserait par les vices et par les péchés des hommes [...].
Ils sont pareillement dans l'erreur par rapport à la punition temporelle et éternelle qu'ils disent que Dieu fait des crimes et des péchés des hommes. Ils y sont par rapport aux peines temporelles que les hommes souffrent dans cette vie, car on ne peut pas certainement dire, ni même avec aucune apparence de vérité, que les peines et les maux de cette vie soient des châtiments que Dieu leur envoie en punition de leurs péchés. [...] Ce ne sont certainement que des suites et des effets naturels de la constitution naturelle des choses, qui sont corruptibles et mortelles.




"Les trois singes"



D'ailleurs, serait-il croyable qu'un Dieu qui serait infiniment bon et infiniment sage et qui aurait créé les hommes pour les combler de biens et de faveurs et pour les rendre perpétuellement heureux et contents dans un paradis terrestre, aurait voulu incontinent3 après les avoir créés ainsi pour une si bonne fin, les exclure entièrement de sa grâce et de son amitié, et les réduire tous dans cette malheureuse nécessité de souffrir toutes les peines et toutes les misères de cette vie, et cela pour la seule faute d'un seul homme [...]. Cela, dis-je, n'est pas croyable ! Quoi ! Un Dieu infiniment bon et infiniment sage aurait voulu faire dépendre tout le bonheur et tout le malheur temporel et éternel de tous les hommes, d'une vaine et légère obéissance ou désobéissance d'un seul homme faible et fragile ? Dont il aurait connu la faiblesse et la fragilité ? Et qu'il aurait même prévu devoir tomber dans cette désobéissance ? Cela n'est pas croyable !




"La pieuvre de Loyola"



Et c'est même faire injure à la souveraine bonté et à la souveraine sagesse d'un Dieu d'avoir seulement ces pensées-là. [...] Si un Dieu était capable de cela et qu'il fit effectivement telle chose (ce qui est néanmoins tout à fait impossible), j'oserais dire qu'un tel Dieu mériterait d'être haï, détesté et maudit à tout jamais, puisqu'il serait plus cruel que tous les plus cruels tyrans qui ont jamais été et qui pourraient jamais être : voyez si cela se peut dire d'un Dieu, c'est-à-dire d'un être qui serait infiniment parfait, infiniment bon et infiniment sage ?







Conclusion - Chap. 96

Tous ces arguments-ci sont démonstratifs autant qu'il y en peut avoir : il suffit d'y faire une légère ou médiocre attention pour en voir l'évidence. Et ainsi, il est clairement démontré, par tous les arguments que j'ai ci-dessus allégués, que toutes les religions du monde ne sont, comme j'ai dit au commencement de cet écrit, que des inventions humaines [...].




"En toi, mon Dieu, je croirais toujours !" - Dessin de Bellery Desfontaines.



Non, mes chers amis, ce ne sont effectivement que des mystères d'iniquités, et même des détestables mystères d'iniquités puisque c'est par ce moyen-là que vos prêtres vous rendent et vous tiennent toujours misérablement captifs sous le joug odieux et insupportable de leurs vaines et de leurs folles superstitions, sous prétexte de vouloir vous conduire heureusement à Dieu et de vous faire observer ses saintes lois et ses saintes ordonnances. Et que c'est par ce moyen-là même que les princes et les grands de la terre vous pillent, vous foulent, vous ruinent, vous oppriment et vous tyrannisent, sous prétexte de vous gouverner et de vouloir maintenir ou procurer le bien public.



Dessin de Philippe Geluck




Je voudrais pouvoir faire entendre ma voix d'un bout du royaume à l'autre ou plutôt d'une extrémité de la terre à l'autre. [...]




Dessin de Philippe Geluck



Les hommes se sont accoutumés petit à petit à l'esclavage. Et maintenant ils y sont si accoutumés qu'ils ne pensent même presque plus à recouvrer leur ancienne liberté ; il leur semble que l'esclavage est une condition de leur nature. [...]




Dessin de Jean-Marc Reiser



La religion et la politique s'unissent de concert pour vous tenir toujours captifs sous leurs tyranniques lois.




Dessin de Jean-Marc Reiser



[…]

Rejetez donc entièrement toutes ces vaines et superstitieuses pratiques de religions ! Bannissez de vos esprits cette folle et aveugle croyance en ces faux mystères, n'y ajoutez aucune foi, moquez-vous de tout ce que vos prêtres intéressés vous en disent ! Ils n'en croient rien eux-mêmes, la plupart d'eux. Voudriez-vous en croire plus qu'ils n'en croient eux-mêmes ? (...) Tâchez de vous unir tous, tant que vous êtes, vous et tous vos semblables, pour secouer entièrement le joug de la tyrannique domination de vos rois et de vos princes. Renversez partout ces trônes d'injustices et d'impiétés ! Brisez toutes ces têtes couronnées ! Confondez partout l'orgueil et la superbe de tous ces fiers et orgueilleux tyrans ! Et ne souffrez plus qu'ils règnent jamais aucunement sur vous !




Dessin de Jean Cabut



[. . . ] « Malheur, dit un de nos prétendus saints prophètes, malheur à ceux qui font des lois injustes ! » (Isaïe X-1). Mais malheur aussi à ceux qui se soumettent lâchement à des lois injustes ! Malheur aux peuples qui se rendent lâchement les esclaves des tyrans et qui se rendent aveuglément esclaves des erreurs et des superstitions de la religion ! [...] En effet, ce n'est point la bigoterie des religions qui perfectionne les hommes dans les sciences et les arts. Ce n'est point elle qui fait découvrir les secrets de la nature, ni qui inspirent les grands desseins aux hommes. Mais c'est l'esprit, c'est la sagesse, c'est la probité et c'est la grandeur d'âme qui fait les grands hommes et qui leur fait entreprendre de grandes choses.




Dessin de Stéphane Charbonnier



[…]

Votre salut est entre vos mains. Votre délivrance ne dépendrait que de vous si vous saviez bien vous entendre tous. Vous avez tous les moyens et toutes les forces nécessaires pour vous mettre en liberté et pour rendre esclaves vos tyrans mêmes, car vos tyrans, si puissants et si formidables qu'ils puissent être, n'auraient aucune puissance sur vous sans vous-mêmes. Toute leur grandeur, toutes leurs richesses, toutes leurs forces et toute leur puissance ne viennent que de vous. Ce sont vos enfants, vos parents, vos alliés, vos amis et vos proches qui les servent tant à la guerre que dans tous les emplois où ils les mettent : ils ne sauraient rien faire sans eux et sans vous. Ils se servent de vos propres forces contre vous-mêmes et pour vous réduire vous-mêmes, tous tant que vous êtes, sous leur esclavage. […]
Unissez-vous donc, peuples, si vous êtes sages ! Unissez-vous tous, si vous avez du cœur, pour vous délivrer de toutes vos misères communes !

Excitez-vous et encouragez-vous les uns les autres à une si noble, si généreuse, si importante et si glorieuse entreprise que celle-là !

Commencez d'abord par vous communiquer secrètement vos pensées et vos désirs. Répandez partout, et plus habilement que faire se pourrait, des écrits semblables, par exemple, à celui-ci, qui fassent connaître à tout le monde la vanité des erreurs et des superstitions de la religion, et qui rendent odieux partout le gouvernement tyrannique des princes et des rois de la terre.




Dessin de Stéphane Charbonnier



[ …]

Et ainsi, point d'autre religion parmi vous que celle de la véritable sagesse et de la probité des mœurs, point d'autre que celle de l'honneur et de la bienséance, point d'autre que celle de la franchise et de la générosité du cœur, point d'autre que celle d'abolir entièrement la tyrannie et le culte superstitieux des dieux et de leurs idoles, point d'autre que celle de maintenir la justice et l'équité partout, point d'autre que celle de bannir entièrement les erreurs et les impostures et de faire régner partout la vérité, la justice et la paix, point d'autre que celle de s'occuper tous à quelques honnêtes et utiles exercices et de vivre règlement4 tous en commun, point d'autre que celle de maintenir toujours la liberté publique ; et enfin, point d'autre que celle de vous aimer tous les uns les autres et de garder inviolablement la paix et la bonne union entre vous.




Dessin de Stéphane Charbonnier



[…]

Si tous ceux qui connaissent aussi bien que moi ou plutôt qui connaissent encore beaucoup mieux que moi la vanité des choses humaines, qui connaissent beaucoup mieux que moi les erreurs et les impostures des religions, qui connaissent beaucoup mieux que moi les abus et les injustices du gouvernement des hommes, disaient au moins à la fin de leurs jours ce qu'ils en pensent : s'ils les blâmaient, s'ils les condamnaient et s'ils les maudissaient au moins avant de mourir autant qu'ils mériteraient d'être blâmés, d'être condamnés et d'être maudits, on verrait bientôt le monde changer de face et de figure. On se moquerait bientôt de toutes les erreurs et de toutes les vaines et superstitieuses pratiques de religions, et on verrait bientôt tomber toute cette superbe grandeur et toute cette orgueilleuse fierté des tyrans. On les verrait bientôt entièrement confondus.







Chap. 97

Au reste, je vous déclare, mes chers amis, que dans tout ce que j'ai dit et écrit ici, je n'ai prétendu suivre que les seules lumières naturelles de la raison, je n'ai eu d'autre intention ni d'autre dessein que de tâcher de découvrir et de dire ingénument et sincèrement la vérité.







[…]

C'est la force de la vérité qui me l'a fait dire, et c'est la haine de l'injustice, du mensonge, de l'imposture, de la tyrannie et de toutes autres iniquités qui me fait parler ainsi, car je hais et déteste effectivement toute injustice et toute iniquité.






[…]

Après cela, que l'on en pense, que l'on en juge, que l'on en dise et que l'on en fasse tout ce que l'on voudra dans le monde, je ne m'en embarrasse guère. Que les hommes s'accommodent5 et qu'ils se gouvernent comme ils veulent, qu'ils soient sages ou qu'ils soient fous, qu'ils soient bons ou qu'ils soient méchants, qu'ils disent ou qu'ils fassent même de moi tout ce qu'ils voudront après ma mort : je m'en soucie fort peu. Je ne prends déjà presque plus de part à ce qui se fait dans le monde. Les morts avec lesquels je suis sur le point d'aller, ne s'embarrassent plus de rien, ils ne se mêlent plus de rien et ne se soucient plus de rien. Je finirai donc ceci par le rien, aussi ne suis-je guère plus qu'un rien, et bientôt je ne serai rien.

Jean Meslier (1664-1729) : Mémoires des pensées et des sentiments de J. M….. prêtre, curé d’Estrepy et de But., sur une partie des abus et des erreurs de la conduite et du gouvernement des hommes, où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanité et de la fausseté de toutes les divinités et de toutes les religions du monde, pour être adressés à ses paroissiens après sa mort, et pour leur servir de témoignage de vérité à eux et à tous leurs semblables.
In testimonium illis et gentibus. Matth. X : 18









Les passages reproduits ci-dessus sont extraits de l’ouvrage de Noël Rixhon – Le curé Jean Meslier : « Dieu n’est pas » - Extraits choisis de sa pensée ; Ed. E.M.E, 2011, basé sur l’édition des manuscrits conservés à la BNF.

Notes –
1. Déicoles : « adorateurs de Dieu » / Christicoles : « adorateurs du Christ » (Lexique du Tome III des « œuvres de Jean Meslier », Ed. Anthropos
2. Prémotion : terme de philosophie et de théologie complètement disparu aujourd’hui qui signifie : « action de Dieu agissant avec la créature et la déterminant à agir » (Lexique, op. cit.).
3. Incontinent : aujourd’hui et ici, signifie : « immédiatement » (id.)
4. « D’une manière réglée » (id.)
5. « S’entendent ».





dimanche 8 juillet 2012

De la néfasterie du spirituel sur l'éducation des jeunes gens...



Chapitre XI

De leur mariage et concubinage.


Première cérémonie de leur mariage. Gardent trois degrés de consanguinité.


Nous lisons que César louait grandement les Allemands d'avoir eu en leur ancienne vie sauvage telle continence qu'ils réputaient chose très vilaine à un jeune homme d'avoir eu la compagnie d'une femme ou fille avant l'âge de vingt ans. Au contraire des garçons et jeunes hommes de Canada, et particulièrement du pays de nos Hurons, lesquels ont licence de s'adonner au mal sitôt qu'ils peuvent, et les jeunes filles de se prostituer sitôt qu'elles en sont capables, voire même les pères et mères sont souvent maquereaux de leurs propres filles, bien que je puisse dire, avec vérité, n'y avoir jamais vu donner un seul baiser ou faire aucun geste ou regard impudique ; et pour cette raison j'ose affirmer qu'ils sont moins sujets à ce vice que par deçà, dont on peut attribuer la cause, en partie à leur nudité, et principalement de la tête, en partie au défaut des épices, du vin, et en partie à l'usage ordinaire qu'ils ont du pétun, la fumée duquel étourdit les sens et monte au cerveau.






Supplice des Jésuites Jean de Brébeuf et Gabriel Lallemant par les Iroquois en 1649 -
 in François Du Creux, Historiae canadensis, sev Novae-Franciae libri decem, ad annum vsque Christi - MDCLVI...

Plusieurs jeunes hommes, au lieu de se marier, tiennent et ont souvent des filles à pot et à feu qu'ils appellent, non femmes aténonha, parce que la cérémonie du mariage n'en a point été faite, mais asqua, c'est-à-dire compagne ou plutôt concubine, et ils vivent ensemble aussi longtemps qu'il leur plaît, sans que cela empêche le jeune homme ou la fille d'aller voir parfois leurs autres amis ou amies librement et sans crainte de reproche ni blâme, telle étant la coutume du pays.

Mais leur première cérémonie du mariage est que quand un jeune homme veut avoir une fille en mariage, il faut qu'il la demande à ses père et mère, sans le consentement desquels la fille n'est point à lui (bien que le plus souvent la fille ne prend point leur consentement et avis, sinon les plus sages et mieux avisées). Cet amoureux voulant faire l'amour à sa maîtresse et acquérir ses bonnes grâces, se peinturera le visage et s'accommodera des plus beaux matachias qu'il pourra avoir, pour sembler plus beau, puis présentera à la fille quelque collier, bracelet ou oreillette de porcelaine : si la fille a ce serviteur agréable, elle reçoit ce présent ; cela fait, cet amoureux viendra coucher avec elle trois ou quatre nuits, et jusque-là il n'y a encore point de mariage parfait, ni de promesse donnée, parce qu'après ce dormir il arrive assez souvent que l'amitié ne continue point et que la fille, qui, pour obéir à son père, a souffert ce passe-droit, n'affectionne pas pour cela ce serviteur, et il faut par après qu'il se retire sans passer outre, comme il arriva de notre temps à un sauvage, envers la seconde fille du grand capitaine de Quieunonascaran, comme le père de la fille même s'en plaignait à nous, voyant l'obstination de sa fille à ne pouvoir passer outre à la dernière cérémonie du mariage, pour n'avoir pas ce serviteur agréable.



Samuel de Champlain, Deffaite des Yroquois au Lac de Champlain, in Les voyages du sieur de Champlain Xaintongeois,
capitaine ordinaire pour le Roy, en la marine [...] ; Paris, Jean Berjon, 1613



Les parties étant d'accord et le consentement des père et mère étant donné, on procède à la seconde cérémonie du mariage en cette manière. On dresse un festin de chien, d'ours, d'élan, de poisson ou d'autres viandes qui leur sont accommodées, auquel tous les parents et amis des accordés sont invités. Tout le monde étant assemblé et chacun en son rang assis sur son séant, tout à l'entour de la cabane, le père de la fille, ou le maître de la cérémonie, à ce député, dit et prononce hautement et intelligiblement devant toute l'assemblée que tel et tel se marient ensemble et qu'à cette occasion a été faite cette assemblée et ce festin d'ours, de chien, de poisson, etc. pour la réjouissance d'un chacun et la perfection d'un si digne ouvrage. Le tout étant approuvé et la chaudière nette, chacun se retire, puis toutes les femmes et filles portent à la nouvelle mariée, chacune un fardeau de bois pour sa provision, si elle est en saison qu'elle ne le peut faire commodément elle-même.


Casse-tête iroquois



Or il faut remarquer qu'ils gardent trois degrés de consanguinité, dans lesquels ils n'ont point accoutumé de faire mariage : à savoir du fils avec sa mère, du père avec sa fille, du frère avec sa sœur et du cousin avec sa cousine, comme je reconnus apertement un jour que je montrai une fille à un sauvage et lui demandai si c'était là sa femme ou sa concubine : il me répondit que non et qu'elle était sa cousine et qu'ils n'avaient pas accoutumé de dormir avec leurs cousines ; hors cela toutes choses sont permises. De douaire il ne s'en parle point : aussi quand il arrive quelque divorce, le mari n'est tenu de rien.

Aquarelle de Hugo Pratt


Pour la vertu et les richesses principales que les père et mère désirent de celui qui recherche leur fille en mariage il faut, non seulement qu'il ait un bel entregent et soit bien matachié et enjolivé, mais outre cela qu'il se montre vaillant à la chasse, à la guerre et à la pêche et qu'il sache faire quelque chose, comme l'exemple suivant le montre.


Chef cri, fers aux pieds, qui avait participé à la Rébellion du Nord-Ouest de 1885,
photographié à l'extérieur des baraques de la Police à cheval du Nord-Ouest, Regina (Saskatchewan), 1885...


Un sauvage faisait l'amour à une fille, laquelle ne pouvant avoir du gré et consentement du père, il la ravit et la prit pour femme. Là-dessus grande querelle et enfin la fille lui est enlevée et retourne avec son père ; et la raison pourquoi le père ne voulait que ce sauvage eût sa fille était qu'il ne la voulait point bailler à un homme qui n'eût quelque industrie pour la nourrir, elle et les enfants qui proviendraient de ce mariage. Que quant à lui il ne voyait point qu'il sût rien faire, qu'il s'amusait à la cuisine des Français et ne s'exerçait point à chasser ; le garçon pour donner preuve de ce qu'il savait par effet, ne pouvant autrement ravoir la fille, va à la chasse (du poisson) et en prend quantité, et après cette vaillantise, la fille lui est rendue et il la reconduit en sa cabane et ils firent bon ménage ensemble, comme ils avaient fait par le passé.




Chef cri, fers aux pieds, qui avait participé à la Rébellion du Nord-Ouest de 1885,
photographié à l'extérieur des baraques de la Police à cheval du Nord-Ouest, Regina (Saskatchewan), 1885 [Gros Ours]


Que si par succession de temps il leur prend envie de se séparer pour quelque sujet que ce soit ou qu'ils n'aient point d'enfants, ils se quittent librement, le mari se contentant de dire à ses parents et à elle qu'elle ne vaut rien et qu'elle se pourvoie ailleurs ; et dès lors elle vit en commun avec les autres, jusqu'à ce que quelque autre la recherche ; et non seulement les hommes procurent ce divorce, quand les femmes leur en ont donné quelque sujet, mais aussi les femmes quittent facilement leurs maris quand ils ne leur agréent point : d'où il arrive souvent que telle passe ainsi sa jeunesse, qui aura eu plus de douze ou quinze maris, tous lesquels ne sont pas néanmoins seuls en la jouissance de la femmes, quelques mariés qu'ils soient, car la nuit venue les jeunes femmes et filles courent d'une cabane à l'autre, comme font, en cas pareil, les jeunes hommes de leur côté, qui en prennent par où bon leur semble, sans aucune violence toutefois, remettant le tout à la volonté de la femme. Le mari fera le semblable à sa voisine, et la femme à son voisin ; aucune jalousie ne se mêle entre eux pour cela, et ils n'en reçoivent aucune honte, infamie ou déshonneur.




Portraits de production commerciale, format carte de visite, d'autochtone de la Colombie-Britannique,1860


Mais lorsqu'ils ont des enfants procréés de leur mariage, ils se séparent et quittent rarement, à moins que ce ne soit pour un grand sujet, et lorsque cela arrive, ils ne laissent pas de se remarier à d'autres, nonobstant leurs enfants, desquels ils sont d'accord à qui les aura, et demeurent d'ordinaire au père, comme j'ai vu à quelques-uns, excepté à une jeune femme, à laquelle le mari laissa un petit fils au maillot, et je ne sais s'il ne l'eût point encore retiré à soi, après être sevré, si leur mariage ne se fût raccommodé, duquel nous fûmes les intercesseurs pour les remettre ensemble et apaiser leur débat, et ils firent à la fin ce que nous leur conseillâmes, qui était de se pardonner l'un l'autre et de continuer à faire bon ménage à l'avenir : ce qu'ils firent.

.
"Indians burned by the Inquisition." From Samuel de Champlain, Brief discours, 1598-1601. Manuscript



Une des grandes et plus fâcheuses importunités qu'ils nous donnaient au commencement de notre arrivée en leur pays, était leur continuelle poursuite et prière de nous marier, ou du moins de nous allier avec eux, et ils ne pouvaient comprendre notre manière de vie religieuse ; à la fin ils trouvèrent nos raisons bonnes et ne nous en importunèrent plus, approuvant que nous ne fissions rien contre la volonté de notre bon Père Jésus ; et en ces poursuites les femmes et filles étaient, sans comparaison, pires et plus importunes que les hommes mêmes, qui venaient nous prier pour elles.

Gabriel Sagard  (.../1636)... Le Grand voyage du pays des Hurons, 1632...



The Brave old Hendrick the great sachem or chief of the Mohawk Indians, [London, ca. 1740].


(À suivre...)

dimanche 20 mars 2011

God wars, épisode 1 : Du sexe des anges...



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Michael Casts out all of the Fallen Angels"


[...]
CHAPITRE 7

1. Quand les enfants des hommes se furent multipliés dans ces jours, il arriva que des filles leur naquirent fraîches et jolies.
2. Et lorsque les anges, les enfants des cieux, les eurent vues, ils en devinrent amoureux ; et ils se dirent les uns aux autres : choisissons-nous des femmes de la race des hommes, et ayons des enfants avec elles.
3. Alors Samyaza, leur chef, leur dit : je crains bien que vous ne puissiez accomplir votre dessein.
4. Et que je supporte seul la peine de votre crime.
5. Mais ils lui répondirent : nous vous le jurons.
6. Et nous nous lions tous par de mutuelles exécrations ; nous ne changeront rien à notre dessein, nous exécuterons ce que nous avons résolu.
7. En effet ils jurèrent et se lièrent entre eux par de mutuelles exécrations. Ils étaient au nombre de deux cents, qui descendirent sur Aradis, lieux situé près du mont Armon.
8. Cette montagne avait été appelée Armon, parce que c’est là qu’ils avaient juré et s’étaient liés par des mutuelles exécrations.
9. Voici le nom de leurs chefs : Samyaza, leur chef, Urakabarameel, Akibeel, Tamiel, Ramuel, Danel, Azkeel, Sarakmyal, Asael, Armers, Batraal, Anane, Zavebe, Samsaveel, Ertael, Turel, Yomyael, Arazeal. Tel furent les chefs de ces deux cents anges ; et le reste étaient tous avec eux.
10. Et ils se choisirent chacun une femme, et ils s’en approchèrent, et ils cohabitèrent avec elles ; et ils leur enseignèrent la sorcellerie, les enchantements, et les propriétés des racines et des arbres.
11. Et ces femmes conçurent et elles enfantèrent des géants
12. Dont la taille avait trois cents coudées. Ils dévoraient tout ce que le travail des hommes pouvait produire, et il devint impossible de les nourrir.
13. Alors ils se tournèrent contre les hommes eux-mêmes, afin de les dévorer.
14. Et ils commencèrent à se jeter sur les oiseaux, les bêtes, les reptiles, les poissons, pour se rassasier de leur chair et se désaltérer de leur sang.
15. Et alors la terre réprouva les méchants.


Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "The fallen Angels explor Hell"

CHAPITRE 8

1. Azazyel enseigna encore aux hommes à faire des épées, des couteaux, des boucliers, des cuirasses et des miroirs ; il leur apprit la fabrication des bracelets et des ornements, l’usage de la peinture, l’art de se peindre les sourcils, d’employer les pierres précieuses, et toute espèce de teintures, de sorte que le monde fut corrompu.
2. L’impiété s’accrut ; la fornication se multiplia, les créatures transgressèrent et corrompirent toutes leurs voies.
3. Amazarak enseigna tous les sortilèges, tous les enchantements et les propriétés de racines.
4. Armers enseigna l’art de résoudre les sortilèges.
5. Barkayal enseigna l’art d’observer les étoiles.
6. Akibeel enseigna les signes.
7. Tamiel enseigna l’astronomie.
8. Et Asaradel enseigna les mouvements de la lune.
9. Et les hommes sur le point de périr élevèrent leurs voix, et leurs voix montèrent jusqu’au ciel.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan talks to the council of Hell"

CHAPITRE 9

1. Alors Michael et Gabriel, Raphaël, Suryal et Uriel, abaissèrent des cieux leurs regards sur la terre, et virent les flots de sang qui la rougissaient, et les iniquités qui s’y commettaient ; et ils se dirent les uns aux autres : C’est le bruit de leurs cris.
2. La terre privée de ses enfants a élevé sa voix jusqu’aux portes du ciel.
3. Et c’est à vous, ô essences célestes, c’est à vous que les âmes adressent leurs plaintes en disant : Obtenez-nous justice du Très-Haut. Alors ils dirent à leur Seigneur et maître : Tu es le Seigneur des seigneurs, le Dieu des dieux, le Roi des rois. Le trône de ta gloire s’élève de toute éternité, et de toute éternité ton nom est sanctifié et glorifié. Tu es béni, et glorifié à jamais.
4. Tu es le créateur, le maître souverain de toutes choses ; rien n’est caché à ton regard perçant. Tu domines sur tout, et rien ne peut se soustraire à ton autorité.
5. Tu as vu ce que Azazyel a fait ; comment il a enseigné aux hommes toute espèce d’iniquités, et comment il a révélé au monde tout ce qui se passe dans les cieux.
6. Samyaza aussi a enseigné aux hommes la sorcellerie, lui que tu avais placé au-dessus de tous ses compagnons. Ils se sont alliés aux filles des hommes ; ils ont péché avec elles, et se sont souillés.
7. Ils leur ont découvert les crimes les plus abominables.
8. Et les femmes ont enfanté les géants.
9. Et toute la terre a été remplie de sang et d’iniquité.
10. Et voici maintenant que les âmes de ceux qui sont morts, élèvent la voix vers toi.
11. Et font monter leurs plaintes jusqu’aux portes du ciel.
12. Leurs gémissements montent vers toi ; les hommes ne peuvent se soustraire à l’iniquité qui couvre la face de la terre. Or tu connais toutes choses, avant même qu’elles existent.
13. Tu connais toutes choses ; tu sais tout ce qui se passe, et cependant tu ne nous dis rien.
14. Pour tant de crimes, que devons-nous faire aux méchants ?



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan rises from a burning lake"

CHAPITRE 10

1. Alors le Très-Haut, le grand et le saint fit entendre sa voix.
2. Et il envoya Arsayalalyur, au fils de Lamech,
3. Disant : parle-lui en mon nom ; mais cache-toi à ses yeux.
4. Puis dévoile-lui le grand cataclysme qui doit faire périr tous les hommes ; car les eaux du déluge se répandront sur la face de la terre, et toute créature sera détruite.
5. Mais enseigne-lui les moyens d’échapper ; dis-lui comment sa race se perpétuera sur toute la terre.
6. Puis le Seigneur dit à Raphaël : Prends Azazyel, lie-lui les pieds et les mains ; jette-le dans les ténèbres ; et abandonne-le dans le désert de Dudael.
7. Fais pleuvoir sur lui des pierres lourdes et pointues ; enveloppe-le de ténèbres.
8. Qu’il y reste à jamais, que sa face soit couverte d’un voile épais ; et qu’il ne voie jamais la lumirère.
9. Et quand se lèvera le jour du jugement, plonge-le dans le feu.
10. Cependant purifie la terre, que les anges ont souillée ; annonce-lui la vie ; annonce-lui que je la revivifierai.
11. Les fils des hommes ne périront pas tous à cause des secrets que les vigilants leur ont révélés et qu’ils ont enseignés à leurs descendants.
12. Mais la terre a été souillée par les enseignements impurs d’Azaziel. Aussi est-ce lui qui doit être responsable de tous les crimes.
13. Le Seigneur dit ensuite à Gabriel : Va vers les méchants, vers les réprouvés, vers les enfants de fornication ; extermine ces enfants de fornication, ces rejetons des vigilants, du milieu des hommes ; pousse-les, excite-les les uns contre les autres. Qu’ils périssent de leurs propres mains ; car leurs jours ne seront pas complets.
14. Ils te supplieront, mais leurs prières n’obtiendront rien pour eux ; et c’est en vain qu’ils espèreront pour leurs enfants la vie éternelle, et même une vie de cinq cents années.
15. Le Seigneur dit ensuite à Michael : Va et annonce le châtiment qui attend Samyaza et tous ceux qui ont participé à ces crimes, qui se sont unis à des femmes, qui se sont souillés par toutes sortes d’impureté. Et quand leurs fils seront exterminés, quand ils auront vu la ruine de ce qu’ils ont de plus cher au monde, enchaîne-les sous la terre, pour soixante-dix générations, jusqu’au jour de jugement, et de la consommation universelle ; et l’effet de ce jugement sera pour eux éternel.
16. Alors ils seront jetés dans les profondeurs d’un feu qui les tourmentera sans cesse ; et ils y resteront toute l’éternité.
17. Avec eux leur chef brûlera dans les flammes ; et tous ils y seront enchaînés jusqu’à la consommation d’un grand nombre de générations.
18. Extermine en même temps toutes les âmes adonnées à de coupables jeux ; extermine les rejetons des vigilants ; assez et trop longtemps ils ont tyrannisé le genre humain.
19. Que les oppresseurs soient enlevés de la face de la terre.
20. Que le mal soit anéanti !
21. Mais que la plante de la justice et de l’équité refleurisse, et devienne un gage de bénédiction.
22. Car la justice et l’équité doivent refleurir avec la joie pour des temps sans fin.
23. Et alors tous les saints adresseront au ciel leurs actions de grâces, et vivront jusqu’à ce qu’ils aient engendré mille enfants, tandis que les jours de leur jeunesse et leurs sabbats s’écouleront dans la joie et la paix. A cette époque toute la terre sera cultivée dans la justice ; elle se remplira d’arbres et de bénédictions ; des arbres délicieux y seront plantés.
24. La vigne y croîtra en abondance, et produira du fruit à satiété ; toutes les semences qui seront confiées à la terre, rapporteront mille mesures pour une ; et une mesure d’olive, fournira à dix pressées d’huile.
25. Délivre la terre de toute tyrannie, de toute injustice, de tout crime, de toute impiété, de tout ce qui peut souiller. Que le mal en soit banni à jamais.
26. Alors, les enfants des hommes vivront dans la justice, et toutes les nations me rendront les honneurs qui me sont dûs ; toutes me béniront, toutes m’adoreront.
27. La terre sera délivrée de toute corruption, de tout crime, de tout châtiment, de toute souffrance ; et elle n’aura plus à craindre de moi un déluge exterminateur.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866.
"Chaos watches as the Rebel Angels are thrown into Hell"

CHAPITRE 11

1. Dans ces jours, j’ouvrirai les trésors de la bénédiction que recèle le ciel, je les répandrai sur la terre, et ils féconderont les oeuvres et le travail des hommes.
2. La paix et la justice feront alliance avec les hommes, et ces unions sacrées dureront autant que le monde et que les générations.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866.
"Satan is cast out of Heaven and is plunged into Hell"

CHAPITRE 12

1. Avant l’accomplissement de toutes ces choses, Enoch fut enlevé de la terre ; et personne ne sut où il avait été enlevé, ni ce qu’il était devenu.
2. Tous ses jours, il les passa avec les saints, et avec les vigilants.
3. Moi, Enoch, je bénissais le grand Seigneur, le roi de la paix.
4. Et voici : les vigilants me nommèrent Enoch le scribe.
5. Et le Seigneur me dit : Enoch, scribe de justice, va dire aux vigilants du ciel, qui ont abandonné les hauteurs sublimes des cieux et leurs éternelles demeures, qui se sont souillés avec les femmes,
6. Et ont pratiqué les oeuvres des hommes, en prenant des femmes à leur exemple, qui se sont enfin corrompus sur la terre.
7. Dis-leur que sur la terre, ils n’obtiendront jamais ni paix, ni rémission de leurs péchés. Jamais ils ne se réjouiront dans leurs rejetons ; ils verront leurs biens-aimés exterminés ; ils pleureront leurs fils exterminés ; ils me prieront pour eux, mais jamais ils n’obtiendront paix ou miséricorde.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "The Fall of Satan"

CHAPITRE 13

1. Enoch partit donc, et il dit à Azaziel : Il n’y a plus de paix pour toi, une grande sentence a été prononcée contre toi. Il t’enchaînera ;
2. Il n’y aura jamais pour toi ni soulagement ni miséricorde, ni intercession, à cause de l’oppression que tu as enseignée.
3. Et parce que tu as appris aux hommes à outrager Dieu, à pécher et à tyranniser leurs semblables.
4. Et je le quittai, et j’allai annoncer la même nouvelle à tous les compagnons de ses crimes ;
5. Et ils furent terrifiés et saisis d’un affreux tremblement ;
6. Et ils me supplièrent d’écrire pour eux une humble supplique pour obtenir le pardon de leurs fautes ; ils me prièrent de la faire parvenir au trône du Dieu du ciel, car ils n’osaient ni s’adresser à lui, ni même lever les yeux au ciel, à cause du grand crime pour lequel ils avaient été jugés.
7. Alors, j’écrivis une humble supplique à leur sujet, afin de leur faire obtenir repos et miséricorde pour tout ce qu’ils avaient fait.
8. Puis je les quittai, et continuai ma route, tout en lisant leur requête, vers les eaux du Danendan, qui se trouvent à l’ouest d’Armon, et je m’endormis.
9. Et voici que j’eus un songe, et une céleste vision. Je tombai en extase, et je vis dans une vision, la punition dont je devais annoncer la triste nouvelle aux enfants des cieux, et les réprimander. Quand je m’éveillai, je me rendis auprès d’eux. Ils étaient réunis, pleurant et la face voilée dans Ubelseiael, lieu situé entre le Liban et Seneser.
10. Je leur fis part de mes visions et de mes songes.
11. Et je leur adressai ces paroles de la justice, et les réprimandes que méritaient les enfants des cieux.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "The Angels look over Hell"

CHAPITRE 14

1. Ceci est le livre des paroles de la justice, et des paroles adressées aux vigilants, qui sont de ce monde, selon l’ordre que m’a donné dans la vision le Saint et le Grand. Je vis donc en songe que je parlais avec ma langue de chair et avec le même souffle dont le Tout-Puissant a animé la bouche des hommes, pour converser entre eux.
2. Et je compris avec le coeur. Et de même que le Seigneur a créé et donné aux hommes le pouvoir de comprendre les mots qui s’adressent à l’intelligence, de même aussi, il a créé pour nous, et il m’a donné le pouvoir de reprendre les vigilants, les enfants du ciel. J’ai donc rédigé vos prières ; mais j’ai vu dans une vision, que tant que le monde existera, jamais vous n’obtiendriez ce que vous demandez.
3. Le jugement a été prononcé contre vous ; toutes vos prières sont inutiles.
4. Ainsi, désormais, vous ne monterez plus au ciel ; et sur terre, vous vous serez enchaînés aussi longtemps qu’existera le monde lui-même.
5. Mais auparavant, vous serez témoins de la misère de tout ce qui vous est cher ; vous ne les posséderez plus. Ils tomberont par le glaive sous vos propres yeux.
6. Et n’adressez point de prières ni pour eux ni pour vous !
7. Mais vous pleurerez, et vous supplierez en silence. Telles sont les paroles du livre que j’écrivis.
8. Voici maintenant la vision que j’eus :
9. Voici : je me voyais environné de nuages et de brouillards épais ; je contemplais avec inquiétude le mouvement des astres et celui des éclairs, tandis que des vents favorables soulevaient mes ailes, et accéléraient ma course.
10. Je fus enlevé ainsi jusqu’au ciel, et j’arrivai bientôt à un mur bâti avec des pierres de cristal. Des flammes mobiles en enveloppaient les contours. Je commençais à être saisi d’effroi.
11. Cependant, je m’enfonçai au milieu de ces flammes.
12. Et je pénétrai dans une vaste habitation dont le pavé était en pierres de cristal. Les murs comme le pavé, étaient également en cristal, aussi bien que les fondements. Son toit était formé d’étoiles errantes et d’éclairs de lumière, et l’on voyait, au milieu, des chérubins de feu dans un ciel orageux. Des flammes vibraient autour de ces murailles, et la porte était de feu. Quand je fus entré dans cette habitation, elle était à la fois brûlante comme le feu, et froide comme la glace ; et il n’y avait là trace ni de bonheur, ni de vie. Alors, une terreur soudaine s’empara de moi ; je tressaillis d’effroi.
13. Tout tremblant, je tombai la face contre terre, et j’eus une vision.
14. Voici : Il y avait une autre habitation plus spacieuse que la première, dont toutes les portes étaient ouvertes devant moi, au milieu d’une flamme vibrante.
15. Telle était sa gloire, sa magnificence, sa grandeur, qu’il m’est impossible de vous dépeindre, ni la splendeur qui l’environne, ni sa vaste étendue.
16. Le pavé en était de feu ; au-dessus, brillaient des éclairs et des étoiles errantes, et le comble était tout entier d’un feu étincelant.
17. Je l’examinai avec attention, et je vis qu’il y avait un trône élevé ;
18. Dont l’aspect ressemblait à la grêle, tandis que son contour était comme l’orbe éclatant du soleil ; et il en sortait des voix de chérubins.
19. De ce trône puissant, s’échappaient des torrents de flammes,
20. Qu’il était impossible d’envisager.
21. Et il avait quelqu’un assis sur ce trône de gloire,
22. Dont le vêtement était plus brillant que le soleil et plus blanc que la neige.
23. Et aucun ange n’était capable de regarder en face le Glorieux et le Magnifique, ni de s’approcher de lui ; aucun oeil mortel ne pouvait le contempler. Un feu brillant brûlait autour de lui.
24. Il s’élevait aussi devant lui, un feu d’une grande étendue ; en sorte qu’aucun de ceux qui l’entouraient ne pouvaient en approcher, et des myriades de myriades étaient devant lui. Il n’avait besoin ni de conseil, ni d’assistance, et les saints qui formaient sa cour, ne le quittaient ni jour ni nuit. Je m’approchai autant que je pus, voilant ma face. Et plein de frayeur. Alors, le Seigneur lui-même daigna de sa propre bouche, m’appeler par mon nom : Approche, dit-il, approche de plus près, et viens entendre ma sainte parole.
25. Et il me prit, et il me fit pencher jusqu’à la porte. Et moi, je tenais mes yeux baissés vers la terre.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan flies up to Earth"

CHAPITRE 15

1. Alors, s’adressant à moi, il me parla ainsi : Écoute, écoute sans crainte, ô juste Enoch, ô scribe de justice, approche, et écoute ma voix. Va, dis aux vigilants du ciel qui t’ont envoyé pour me prier pour eux : Vous deviez prier pour les hommes, et non pas les hommes pour vous !
2. Pourquoi avez-vous abandonné les saintes hauteurs du ciel, votre demeure éternelle, pour aller vous souiller avec des femmes ? Pourquoi vous êtes-vous épris des filles des hommes ; en avez-vous fait vos épouses ; avez-vous pratiqué avec elles les oeuvres des enfants de la terre, et donné naissance à une race impie ?
3. Vous qui étiez des esprits célestes, en possession de la sainteté, de la vie éternelle, vous vous êtes souillés avec des femmes ; vous avez travaillé aux oeuvres de la chair, vous avez engendré dans le sang, vous avez agi comme ceux qui ne sont que de sang et de chair.
4. Eux, ils ont été créés pour mourir.
5. Voilà pourquoi je leur ai donné des femmes, afin qu’ils puissent cohabiter avec elles, engendrer des enfants qui perpétuent leur race sur la terre.
6. Mais vous, vous avez été créé de purs esprits dès le commencement, vous possèdez une vie éternelle, vous n’êtes point sujets à la mort.
7. Aussi ne vous avais-je point donné de femmes, parce que, esprits purs, vous deviez habiter dans le ciel.
8. Et maintenant les géants, qui sont le prix du commerce de l’esprit et de la chair, seront appelés sur la terre de mauvais esprits, et leur demeure sera sur la terre. Ils procréeront à leur tour de mauvais esprits, parce qu’ils tiennent au ciel par un côté de leur être, parce que c’est des saints vigilants qu’ils tirent leur origine. Ils seront donc de mauvais esprits sur la terre, et on les appellera esprits du mal. La demeure des esprits célestes est le ciel ; mais c’est la terre qui doit être la demeure des esprits terrestres qui sont nés sur la terre.
9. Les esprits des géants seront comme les nuages, qui apportent sur la terre les fléaux de toute espèce, la peste, la guerre, la famine
10. Et le deuil. Il ne boiront ni ne mangeront, invisibles à tous les regards, ils s’insurgeront encore entre les hommes et les femmes : parce qu’ils ont reçu la vie dans les jours de destruction et de carnage.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Angels on Guard"

CHAPITRE 16

1. Lors de la mort des géants, quelque part qu’aillent leurs âmes lorsqu’elles abandonneront leur corps, tâche que ce qui est chair en eux, périsse avant le jugement. Qu’elle soit exterminée jusqu’au jour de la grande consommation de l’univers ; alors que les vigilants et les impies seront détruits pour toujours.
2. Quant aux vigilants, qui t’ont envoyé pour m’implorer pour eux,
3. Dis-leur, à ces intelligences célestes : Vous avez eu le ciel pour demeure ; mais les secrets d’en haut ne vous ont pas été révélés ; cependant vous avez connu un secret d’iniquité.
4. Et vous l’avez dévoilé aux femmes dans les mouvements de votre coeur, et par là vous avez multiplié le mal sur la surface de la terre.
5. Dis-leur donc : Jamais vous n’obtiendrez grâce, ni jamais vous ne recevrez la paix !



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866.
"Satan is cast out the hill of Heaven and is cast in Hell's canyons"

CHAPITRE 17

1. Puis ils m’enlevèrent dans un endroit où il y avait comme un feu dévorant ; et où, selon leur bon plaisir, ils prenaient la ressemblance de l’homme.
2. Ils me conduisirent sur un lieu élevé, sur une montagne dont le sommet s’élançait dans les cieux.
3. Et je vis les trésors des éclairs et du tonnerre aux extrémités de ce lieu, dans l’endroit le plus profond. Il y avait là un arc de feu, et de flèches dans un carquois, et une épée de feu et toute espèce d’éclairs.
4. Puis ils me transportèrent auprès d’une eau jaillissante, et du côté de l’occident, vers les feux du soleil couchant. J’arrivai à une rivière de feu qui coulait comme de l’eau et se jetait dans la grande mer occidentale.
5. Je vis tous les grands fleuves, et j’arrivai bientôt au milieu des noires ténèbres ; dans ces lieux où toute chair émigre ; je vis les montagnes de ténèbres qui produisent l’hiver, et l’endroit d’où l’eau s’écoule dans leurs abîmes respectifs.
6. Je vis aussi l’embouchure de tous les fleuves du monde, et celle de l’abîme.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan hides in Paradise"

CHAPITRE 18

1. Puis j’arrivai aux réservoirs de tous les vents, et je remarquai comment ils servaient à l’ornement de la terre, et à la conservation des fondements de la terre.
2. Je vis la pierre qui supporte les angles de la terre.
3. Je vis aussi les quatre vents qui soutiennent la terre et le firmament du ciel.
4. Je vis les vents qui soufflent dans les hauteurs du ciel ;
5. Ceux qui s’élèvent entre le ciel et la terre, et qui forment les colonnes du ciel.
6. Je vis les vents qui font tourner le ciel et entraînent dans leurs orbites le soleil et les étoiles ; et, au-dessus de la terre, je vis le vent qui supporte les nuages.
7. Je vis la voie des anges.
8. Je vis, de l’extrémité de la terre, le firmament du ciel qui pèse sur elle. Alors je me tournai vers le midi.
9. Là brûlaient nuit et jour six montagnes de pierres précieuses, trois du côté de l’orient, trois du côté du midi.
10. Celles du côté de l’orient se composaient de pierres de diverses couleurs ; de perles et d’antimoine ; celles du côté du midi étaient de pierres rouges. Leur sommet s’élevait jusqu’au ciel, comme le trône de Dieu ; il était d’albâtre, et, dans sa partie supérieure, de saphir. Je vis aussi le feu ardent qui brûlait sur les montagnes.
11. Là aussi je vis dans une région immense le lieu où les eaux étaient rassemblées.
12. J’y vis aussi les sources de la terre, cachées dans les colonnes embrasées des cieux.
13. Et dans ces colonnes du ciel je vis des feux qui jaillissaient sans nombre, mais ni en haut ni en bas. Au-dessus de ces sources, je vis un endroit qui n’avait ni le firmament au-dessus, ni la terre au-dessous, il n’y avait pas non plus d’eau ; et rien à droite ni à gauche ; c’était une plage déserte.
14. Et là j’aperçus sept étoiles, brillantes comme des montagnes de feu, ou comme de sublimes esprits.
15. Alors l’ange dit : cet endroit sera jusqu’à la consommation du ciel et de la terre la prison des étoiles et des armées du ciel.
16. Ces étoiles qui roulent au-dessus du feu sont celles qui ont transgressé les commandements de Dieu, avant la fin de leur épreuve. Aussi les a-t-il enchaînées dans ce lieu, jusqu’à ce qu’elles aient expié leur crime dans l’année mystérieuse.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan takes his throne in Hell"

CHAPITRE 19

1. Alors Uriel s’écria : Voici les anges qui ont cohabité avec les femmes, et se sont désignés des chefs ;
2. Qui ont souillé les hommes, multiplié parmi eux les erreurs, au point de leur faire faire des sacrifices aux démons, comme à des dieux. Mais au grand jour, ils seront jugés et ils périront, et leurs femmes avec eux, parce qu’elles se sont laissé séduire sans résistance.
3. Et moi, Enoch, moi seul, j’ai vu la fin de toutes chose, et il n’a été donné à personne de la voir comme moi.



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Angels of Heaven blow their trumpets in victory"

CHAPITRE 20

1. Voici le nom des anges qui veillent.
2. Uriel, un des saints anges, qui préside aux cris et à la terreur.
3. Raphaël, un des saints anges qui préside aux esprits des hommes.
4. Raguel, un des saints anges, qui punit le monde et les luminaires.
5. Michael, un des saints anges qui préside à la vertu des hommes, et commande aux nations.
6. Sarakiel, un des saints anges qui préside aux enfants des hommes qui pêchent.
7. Gabriel, un des saints anges, qui préside sur Ikisat, sur le paradis et sur les chérubins.

Livre d'Hénoch ; Écrits intertestamentaires...



Illustration for John Milton’s “Paradise Lost“ by Gustave Doré, 1866. "Satan talks to Sin and Death"

NDR : Où l'on comprend mieux pourquoi ce livre est écarté de la gnose classique (le "créateur" s'étant lui-même "fourvoyé" dans la brèche avec une humaine...) et où l'on se demande pourquoi il est conservé seulement dans la liturgie Éthiopienne...