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dimanche 17 janvier 2010

"Perle" des Antilles ...

Ce vendredi 15 janvier 2010, à 8h40 sur i-télé, Éric Woeth, ministre du budget, refusait de s'engager à verser le moindre cent à la République d'Haïti ... avant que ne soit organisé une "conférence internationale" d'ici à "plusieurs semaines" ...





« Cela fait 10 ans que nous accumulons des catastrophes mais celle-ci a l’air d’un coup de grâce comme si une puissance souterraine avait décidé de nous rayer de la carte du monde.»

Jean-Claude Bajeux, directeur du Centre Œcuménique des Droits Humains, à Port-au-Prince. Janvier 2010


Ti-Jean Sandor
Je suis Ti-Jean Sandor
Je suis le prince Sandor
Je suis un coq-pied-fin
Je suis Ti-Jean-pied-sec
Je perche mon cœur
Au sommet d'un palmier
Je sers des deux mains
Je marche à reculons
Bras croisés dans le dos
Je fais éclater devant moi
Des charges de poudre
Je laisse derrière moi
Un long sillage de chaînes
Je change mon cadet de West-Point
En un beau chien de race
Que je mords à l'oreille
Je suis un grand mangeur
De chiens blancs je suis
Un taureau à cent graines
Je change mon étudiant de Yale
En chaudière à trois pattes
Je suis bakoulou-baka
[...]
La haine ne quitte jamais mes os
Ni mon sang ni ma peau
Même quand la nuit je dors
Son astre noir ouvre en moi
Des yeux qui sont des griffes
Si on me laisse aller au bout
Dans ma nuit de fiel je lierai
Mes muscles à ceux du cyclone
Et des tremblements de terre
Pour engloutir ce Sud amer
Et l'autre Sud qu'on a ouvert
Au flanc de mon Afrique
O Haine ma grande santé
Je plonge mes tempes brûlantes
Dans le bleu glacé de tes ondes
Je plonge mon peuple tout nu
Dans ce fier courant lustral
Je plonge nos tigres nos lances
Nos plaies nos cris nos soifs
Nos plumes nos couteaux nos larmes
Dans cette trombe d'eau bénite
Et nous voici à jamais baptisés
Tous forçats noirs du monde
Nous voici enfin mûrs
Pour donner à nos complots
De grandes ailes blanches
Comme les orgies de la haine
Au cœur blanc du Sud !


René Depestre, Arc-en-ciel pour l'Occident chrétien, 1967



Josiah Wedgwood (1730-1795) est entre autres l'auteur du médaillon abolitionniste représentant un esclave enchaîné :
Am I Not A Man and A Brother ? La phrase fut traduite par la Société des amis des Noirs (La Fayette, Condorcet, Clavière, Brissot...) par « Ne suis-je pas ton frère ? ». Josiah Wedgwood était lui-même un fervent abolitionniste. 




dimanche 10 mai 2009

Le clan, le clan, la cagoule ...





... Bon ! ... Il n'était pas forcément simple de chercher à commémorer en ce dix mai, la "Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage et de la traite négrière." ... Je ne manquais pas d'articles, de pamphlets, d'essais, d'écrits politiques ou historiques même, qui auraient pu satisfaire ici cette envie d'en dire deux mots à défaut d'en dire quelque chose ... des mots anciens et des modernes qui nous auraient qualifié l'inqualifiable ... je suis de ceux qui considèrent que notre histoire, grande ou petite, nous qualifie ... et je ne considère jamais qu'il y a "prescription" parce que nous n'en serions pas responsables nous-mêmes ...

J'ai donc choisi ici, un article, au demeurant fort mal écrit, qui traîte des suites logiques d'une certaine "aristocratie de l'épiderme" propre au XVIIIe siècle, qui nous conduisit, logiquement à mon sens, au racisme, puis tout naturellement, au colonialisme ... Le Ku Klux Klan est, à mon avis, une belle illustration de ces dérapages qui fit que "l'homme Africain" manqua l'Histoire ... Parce que nous nous étions employé à la lui faire manquer ... Je ne dirais pas assez ici, ni avec des mots assez lourds, que réduire en esclavage 25 millions d'hommes, de femmes et d'enfants, même sur trois siècles, c'est pour nous mêmes avoir réduit notre propre histoire ...
Et ce ... Parce que, malgré tout, je continue de rêver de Baobabs et de chapeaux ... de serpents ... et de planètes ...

M. Ogre





Ku-Klux-Klan

(du grec kuklos signifiant « anneau, cercle »)

Au début du siècle, le Ku-Klux-Klan avait provisoirement disparu [??? ndla]. Il avait été fondé en décembre 1865 à Pulaski, dans le Tennessee par d'anciens militaires sudistes sortis vaincus de la guerre de Sécession. Son objectif était de terroriser les Noirs afin de les empêcher d'exercer le droit de vote. Les klansmen avaient adopté de longues robes blanches et des cagoules. Ils voulaient ainsi accréditer l'idée auprès des Noirs qu'ils étaient les fantômes de soldats confédérés morts au combat. Par ailleurs, ils avaient adopté le blanc, symbole de pureté, celle de la race blanche. Cette organisation s'était en effet affichée d'emblée, raciste. Mais ce premier Ku-Klux-Klan était resté cantonné dans le « Vieux Sud ». II n'avait pas duré. Son chef, le « Grand Sorcier de l'empire invisible » avait prononcé sa dissolution en 1869 confirmée par la loi votée par le Congrès le 20 avril 1871. Par ailleurs, la ségrégation mise en place dans le « Vieux Sud » lui avait enlevé une partie de sa raison d'être.

Toutefois en décembre 1915, à l'initiative d'un ancien pasteur protestant, William S. Simmons, le KKK ressuscite à Stone Mountain, près d'Atlanta (Georgie). II fait suite à la sortie du film La naissance d'une nation de David Criffith. À la différence du premier, ce deuxième KuKlux-Klan se veut soucieux de légalité. Simmons sollicite en effet l'autorisation des Pouvoirs publics. II s'affiche partisan de « l'américanisme cent pour cent » comme le premier KKK, il milite contre les Noirs, pour la suprématie des Blancs. Mais, à la différence du premier, il s'oppose également aux juifs, aux catholiques et aux nouveaux immigrants, tous accusés de remettre en cause l'identité WASP des ÉtatsUnis. « White Anglo-saxon protestant ! » reste le cri de ralliement du KKK.





Les années vingt voient l'apogée du Ku-KluxKlan. Le « colonel » Simmons laisse la réalité du pouvoir à partir de 1920 à Edward Young Clarke et Elisabetz Tyler. Ils font du KKK une véritable entreprise commerciale qui recrute massivement. La cotisation est modeste (dix dollars), l'initiation frappe l'imagination.

Ses slogans « l'Amérique aux Américains ! Protection contre l'étranger, contre l'anarchiste ! » sont en phase avec le puissant courant isolationniste qui traverse les États-Unis de la première moitié des années vingt.

Le KKK se pose aussi en censeur des mœurs, punissant les femmes trompant leur mari ou mettant le feu à des maisons de prostitution. Le supplice qu'il affectionne le plus contre ses ennemis est celui du goudron et des plumes. La victime, après avoir été déshabillée et fouettée, a son corps aspergé de goudron. Puis elle est roulée dans un matelas de plume. Le Texas en a compté ainsi 500 pour la seule année 1922.

Mais le KKK ne se contente pas toujours d'humilier ainsi ses victimes. II recourt à l'occasion au crime, après avoir même mutilé certaines de ses victimes. Ainsi, en août 1922, il assassine deux jeunes de Louisiane, de la bourgade de Morehave Parish, Daniels et Richards, après les avoir suppliciés... De plus en plus violent, le KKK écarte le « colonel » Simmons, jugé trop falot, qu'Hiram W. Ewans, un dentiste de Dallas, remplace.

Aux élections de 1924, onze gouverneurs sont investis par le KKK. À la différence du premier, le second Ku-Klux-Klan a essaimé hors du Vieux Sud. Les gouverneurs proches de lui ne dirigent pas seulement le Tennessee, la Georgie, ou l'Alabama, mais aussi le Wiscontin au Nord, l'Oregon et la Californie à l'Ouest ou le Colorado. Le nouveau KKK a ainsi une dimension fédérale que n'avait pas celui du XIXe siècle. D'ailleurs, le KKK transfère en 1924 son siège d'Atlanta à Washington. À cette date, le KKK compte environ 2 millions de membres. 300 des 429 Représentants (députés) appartiennent au KKK ainsi que 60 des 94 sénateurs... Le congrès vote donc en 1925 une loi restreignant l'immigration. Le 7 août, le KKK parade au grand jour dans les rues de Washington ayant même invité le président Calvin Coolidge à le rejoindre ...





Toutefois, son déclin s'amorce à partir de 1926, avant même la crise de 1929. Ses crimes le discréditent dans une partie de l'opinion.

La crise économique que les États-Unis connaissent dans les années trente amplifie la désaffection que le Ku-Klux-Klan connaît. Pour l'enrayer, le KKK distribue des soupes populaires. II se mobilise surtout contre les syndicats, son nouvel ennemi. En 1935 par exemple, le KKK s'empare du syndicaliste Joseph Shoemaker. Après l'avoir fouetté, il le mutile atrocement. L'homme décède au terme de neuf jours de souffrances... Que le KKK dès lors subisse l'attraction du nazisme n'est guère étonnant.

Mais l'entrée en guerre des États-Unis en décembre 1941 y met un terme. Toutefois, le KKK se mobilise beaucoup plus contre le Japon, incarnation du « péril jaune », que contre l'Allemagne nazie. En 1944, le KKK se saborde. En effet, il ne peut pas verser les 685 000 $ que les contributions directes lui réclament. II se dissout ne pouvant pas honorer sa dette.

Cependant, en 1945, un troisième Klan réapparaît en Géorgie à l'initiative du docteur Samuel Green. II connaît un regain relatif quand la loi contre la ségrégation dans les écoles publiques est promulguée (en 1954). Le KKK se rassemble de nouveau brûlant des croix. II renoue avec la violence, dynamitant des maisons ou exécutant des militants en faveur des droits civiques des Noirs (comme en juin 1964 où ils en assassinent trois). Le Klan compte environ 30 000 membres au milieu des années soixante.

Son Grand Sorcier, S.H. Bowers est condamné en 1970, à dix ans de prison. Des enquêtes sont ensuite diligentées contre cette organisation. À la fin du siècle, le KKK n'aurait plus compté que 10 000 membres environ, dirigé par le Grand Sorcier William Hoff. La majorité a décidé de pratiquer de l'entrisme, à l'image de David Duke, ancien grand sorcier, qui a adhéré au parti républicain.

Le Ku-Klux-Klan a été influent au début des années 1920. Mais dès la fin des années vingt, il a entamé un déclin. Celui-ci a été aussi favorisé par ses nombreuses divisions internes, certains klansmen, comme le « sorcier impérial » Robert Shelton, prônant la non-violence dans les années soixante. Par ailleurs, le KKK n'a jamais eu de rayonnement intellectuel. Son succès a reposé sur le racisme, l'attrait du mystère et du travestissement chez certains petits blancs et blanches. Les femmes y étaient beaucoup plus nombreuses qu'on ne l'a longtemps cru (voir Kathleen Blee, Women of the Klan : Racism and Cender in the 1920s, University of California Press, 1991). La petite bourgeoisie protestante a toujours constitué le vivier d'un Klan, réduit à la fin du siècle à l'état de groupuscule. L'ôklahoma Leader remarquait dès 1924 : « Le Klan est le phénomène le plus extraordinaire qui ait jamais existé. C'est un ordre fraternel qui propage des conflits, un empire qui prétend instaurer la démocratie, une conspiration criminelle qui veut le respect des lois, un nouveau genre de christianisme qui flagellerait le Christ parce qu'il est un juif et un étranger ».

Christian Hocq, Dictionnaire d'histoire politique du XXe siècle, 2005






mardi 3 mars 2009

Par le caillebotis, on les a fusillés ...



Coupe d'un navire négrier et embarquement des esclaves ; gravure du XVIIIe siècle


Sur un navire négrier, tout capitaine doit être prêt à affronter les possibles révoltes des captifs. Aucune communication ne peut s'établir avec eux, aucun relâchement n'est possible de la part de l'équipage. C'est pour avoir négligé ces principes que le capitaine du Saint-Nicolas va perdre la vie, son massacre marquant le « signal général de la révolte ». La brièveté de ce récit accentue la violence des faits. Les femmes entrent les premières en rébellion. Malgré une vive résistance, les captifs doivent reculer devant la violence de la répression qui fait trente-deux morts et vingt-six blessés.







Procès verbal

Le senau du Roy Le S[aintjt Nicolas

19 juillet 1768


Nous soussignés officiers majors du senau du Roy Le S[ain]t-Nicolas attestons ce que suit Savoir :

Qu'aujourd'hui dix neuf juillet mil sept cent soixante huit, a onze heures et demie du matin tous nos captifs sur le pont se sont en meme tems soulevés ; M. Ballay Delisle, capitaine qui badinoit avec eux, a été par son massacre le signal général de la révolte. Il y avoit sur le pont la plus grande partie du quart de bâbord, qui peu nombreuse s'est repliée et a passé derriere la rembarde. Les femmes qui, jusqu'a ce moment, étoient en liberté sur la dunette, s'étoient munies d'auges a poules et d'instruments de cuisine, sont tombées toutes sur nous et nous ont beaucoup embarrassés.

Tout notre monde est monté, chacun a pris des armes ; une partie s'est occupée à réduire les femmes, qui en peu de tems ont été poussées dans leur parc, et l'autre, a faire autant de feu qu'il s'est pû sur les hommes tous armés de bâtons, de barres d'anspects, d'une hache et d'autres différentes sortes d'instruments qu'ils avoient trouvés. Il y en avoit vingt de libres par les ordres du capitaine qui se sont tous mis a la tête du complot et ont tiré les fers a une grande partie, ce qui a occasionné une vive résistance de leur part ; cependant le feu de notre coté a été terrible. Ils ont enfin plié et se sont refugiés encore fort animés dans l'entrepont et dans la calle. Ils ont enfoncé dans l'entrepont la cloison d'en avant et passé a celle des deux cambuses qu'ils ont brisées et y ont mis tout dans un désordre affreux. Ils y ont trouvé plusieurs outils dont ils se sont servis pour leur défense. Nous nous sommes emparés de tous les panaux qui ont été sur le champs cloués, et par les caillebotis on les a fusillés jusqu'a ce qu'ils se fussent rendus comme nous les en pressions depuis long tems, ce qui est arrivé a quatre heures apres midi ; ils ont monté deux a deux et on les a chargés de fers.

Un seul, nommé Boubou, premier quartier maître et chef de la revolte s'est opiniatré a rester dans la calle, on l'en a été chasser. Il s'étoit emparé d'une paille de bitte et faisoit front. Il a été blessé dans le bas ventre d'un coup de pistolet et d'une voix unanime nous l'avons condamné a servir d'exemple, il a été pendu et fusillé. Nos captifs hommes, réduits et chargés de fers, nous les avons renvoyés dans l'entrepont bien gardés ; de la nous avons passé aux femmes et les avons mises toutes aux fers (notre intention est qu'aucun captif ne monte que pour ses besoins). Leur chef, premiere quartiere maîtresse, avoit été aussi celui de la revolte ; elle étoit a la tête de son parti et avoit donné le plus vivement. Nous l'avons aussi condamnée a servir d'exemple ; elle a été pendue et jettée à la mer.

Nous avons perdu dans cette revolte trente deux noirs, savoir, dix sept hommes et quinze femmes, et nous en avons blessé vingt sept, dont vingt six hommes et une femme, la plupart tres dangereusement. De notre côté, le seul M. Ballay Delisle a péri et beaucoup d'entre nous avons été blessés, mais tous le sont sans danger.



Prétextat Ousel ; transport des nègres dans les colonies



Tous nos captifs remis en bon ordre et bien enfermés, il nous restoit a choisir un chef qui pût remplacer M. Ballay Delisle, pour cela nous avons tous jetté les yeux sur M. Dexmier, officier bleu ancien capitaine reçû, et homme d'expérience reconnue. Il étoit resté a Gorée, debarqué second de dessus une corvette du Roy qui a désarmé et resté au service de la colonie. Cet officier a été porté sur notre rôle d'equipage au nombre de ceux du vaisseau. Nous l'avons elû d'une voix unanime, l'avons reconnu et fait reconnoître par l'equipage pour capitaine commandant le senau du Roy le S[aint)t Nicolas jusqu'a notre arrivée a notre destination ou il plaira aux puissances de disposer de cette place.

En foy de quoi avons signé le dit proces verbal pour servir a fin que de raison.

En mer le dix neuf juillet mil sept cent soixante huit, fait triple.


Signés : Lachapelle, Dexmier, Confoulent fils, David, Vrignauld, Laffite



Vue depuis le volcan de la Soufrière - Guadeloupe -

mardi 23 septembre 2008

Un voyage aux îles ...


Découvrez Myriam Makeba!


Établissements des Européens sur les côtes d'Afrique, 1780


Ordres pour servir a Mr Isaac Thomas commandant la frégate L'Auguste du port de cent cinq[uan]te tonn[eau]x ou environ armé de dix huit canons et autres armes et de septante hommes d'équipage avec tous les ustensiles victuailles et cargaison nécessaires pour faire le voyage de la coste de Guinée et ensuite aller a Cayenne y faire la vente des negres.

Vous avez tous vos passeports et autres expéditions nécessaires pour entreprendre le voyage de la coste de Guinée. Vous partirez au premier vent propre sous l'escorte de nostre frégat­te Le duc de Bretagne qui va de société avec vous et qui appartient aux mêmes intérests. Pendant vostre routte vous tacherez a ne vous point séparer autant que vous le pourrez, mesme ferez vostretraitte ensemble sy vous jugez que cela ne vous soit point désavantageux.

Vous prendrez tous les negres que M. de Casalis voudra vous donner afin de vous expédier promp­tement et apres que vous en aurez suffisamment ce que vous en pourrez porter vous vous rendrez a Cayenne qui est le lieu de vostre destination.

S'il vous reste des marchandises de traitte vous les renverserez dans Le duc de Bretagne.

Je dis, apres vostre charge de negres a bord de vostre navire, prendrez un reçu de tout ce que vous luy remettrez, quoy que vous traittiez dans un mesme port vous ferez vous mesme vostre traitte avec Mr Compere au mieux nostre adventage, et lorsque Le duc de Bretagne et vous aurez des negres suffisamment pour vostre charge, vous les prendrez afin d'éviter les retardements et les risques le long de la coste.

Agissez de concert avec Mr de Cazalis et vous rendez service l'un a l'autre autant que le pourrez comme dessus, c'est un mesme armement et il faut que tout se fasse de bonne intelligence et pour le profit des intéressés.

Estant arrivé a Cayenne vous irez saluer monsieur le gouverneur et verrez nos amis pour vous informer s'il y a lieu de traitter vos negres, pensez qu'il ne faut rien laisser a Cayenne et vendre le plus que vous pourrez argent comptant comme aussy prendre quelques lettres de change sur France des habitants dont vous aurez les noms par escrit et non des autres.

Vue du Cap français et de La Marie Séraphique, capitaine Gaugy, le jour de l'ouverture de sa vente, troisième voyage d'Angole, 1772-1773

Comme vous ne pourrez vous dispenser de prendre des sucres et rocou il faut faire le prix de l'un et l'autre afin de n'estre point trompé sur le prix de leurs marchandises.

Sy vous voyez qu'il n'y ait point de sucre ny rocou, de fait il faut seulement vendre des negres a ceux qui auront de l'argent et ne restez que quelques jours audit Cayenne et portez le reste de vos negres au Cap de S[ain]t Domingue où vous acheverez vostre vente.

Les nègres ont esté vendu à Cayenne 8 a 900 livres en argent et payable en sucre mil a douze cent livres pour avis.

Sy, vostre vente est avantageuse, comme nous le croyons, vous pourrez mettre dans quelques navires de force pour quarante mille livres d'argent ou marchandises pour partager les risques c'est a dire plus ou moins, suivant que vous verrez avoir fait une bonne vente.
Apportez vos soins pour faire un court voyage. Ce n'est que par cet endroit que nous pourrons nous tirez d'affaire ayant un gros équipage qui consomme en gages et vivres.

Comme vous estes porteur de commission de guerre faitte en sorte de faire quelques prises afin de nous pouvoir indemniser de nos gros frais, vous ferez en ce cas exécuter les ordres du Roy, sy se font des prises chargées de marchandises venant de l'Amérique, vous les envoyerez dans un premier port de France ou d'Espagne et les adresserez a nos amis dont vous avez les noms, et ordonnerez de n'en point sortir sans nos ordres ; sy au contraire elles sont chargées de marchandises propre pour la traitte des negres, ou l'Amérique vous les conduirez avec vous pour en faire la vente au mieux nostre avantage.

Vous aurez soin de nous faire scavoir de vos nouvelles par toutes voyes et estat de vostre commerce affin de prendre telle mesure que nous jugerons a propos.

Sy vous faites quelques prises de negres ou que vous pourrez avoir des effets suffisants pour en traitter vous pourrez envoyer ladite prise avec son chargement de negres a la Martinique prévoyant beaucoup de risques d'aller a S[ain]t Domingue, vous aurez soin de mettre de bons officiers pour avoir soin de les conduire et en faire la vente au mieux nostre avantage [...].

Il ne faut pas vous recommandez le soin des negres, vous scavez que c'est de la ou dépend nostre bon ou mauvais voyage.

Arresté en triple a Nantes le 9 Xbre [décembre] 1706

Roi de Juida dans Grasset Saint-Sauveur (J.), Encyclopédie des voyages contenant l'abrégé historique des moeurs, usages, habitudes domestiques, religions, fêtes, supplices, funérailles, sciences, arts, etcommerce de tous les peuples. Afrique, 1796

lundi 4 février 2008

Périssent les colonies plutôt qu'un principe !!! (2, la suite)...


Combats de la Crête-à-Pierrot ; 1802


La Révolution française entraîna de graves bouleversements sociaux dans les colonies françaises, dont le plus important dans la région fut la révolte des esclaves qui aboutit à l'abolition de l'esclavage en 1793 à Saint-Domingue, par les commissaires civils Sonthonax et Polverel, (décision avalisée et généralisée à l'ensemble des colonies françaises par la Convention six mois plus tard). Le Noir Toussaint Louverture, nommé Gouverneur par la France, après avoir rétabli la paix et chassé les Espagnols et les Anglais qui menaçaient la colonie, rétablit la prospérité par des mesures audacieuses. Mais il alla trop loin en promulguant une constitution autonomiste. Napoléon Bonaparte, sous l'influence des créoles et des négociants, envoya une expédition de 34 000 hommes sous les ordres de son beau-frère le Général Leclerc pour démettre Louverture et rétablir l'esclavage. Mais, après quelques victoires et l'arrestation et la déportation de Toussaint Louverture (qui mourut au fort de Joux, dans le Doubs, le 7 avril 1803), les troupes françaises commandées par Rochambeau finirent par être battues à la bataille de Vertières par Jean-Jacques Dessalines et le 1er janvier 1804, l'indépendance du pays fut proclamée sous le nom d'Haïti.
En prenant naissance ce jour-là, Haïti devenait le premier pays au monde à rendre effective l'abolition de l'esclavage, au terme d'une double bataille pour la liberté et l'indépendance, remportée par d'anciens esclaves sur les troupes de Napoléon Bonaparte.
Dessalines se fit proclamer gouverneur à vie par ses troupes. Il fit exécuter les blancs restés sur l'île et gouverna en despote. Il périt assassiné le 17 octobre 1806. Le pays se partagea alors entre un royaume au nord, dirigé par Henri Christophe et une république au sud, dirigée par Alexandre Pétion.
*


Général Victor-Emmanuel Leclerc (1772-1802)


A la Guadeloupe, l'esclavage est rétabli en 1802 par Bonaparte. Mais les anciens esclaves qui ont goûté la liberté entendent défendre les armes à la main les acquis de 1794. Les troupes du général Richepance débarquent le 16 mai 1802 à Basse-Terre. Le colonel Louis Delgrès et Ignace occupent le fort Saint-Charles. La position, intenable, est évacuée après de durs combats. Ignace se réfugie avec ses troupes près de Pointe-à-Pitre. Delgrès se retranche sur les hauteurs de Basse-Terre, à l'habitation Danglemont en attendant l'arrivée des renforts emmenés par Ignace. Mais Ignace vient d'être tué au morne Baimbridge avec 675 compagnons, dont ses deux fils. Les survivants ont été amenés à Fouillole pour y être fusillés. Delgrès apprenant la mort d'Ignace et de ses compagnons décide de se faire sauter avec ses hommes...

Dessin de William Blake (1757 - 1827)


Les habitants de Champagney en Franche-Comté et l'esclavage des noirs


Cet article est assez rare en France dans un cahier de doléances (1789). Il fut peut-être suggéré par un notable de Champagney, Priqueler, capitaine de cavalerie et membre de la Société des Amis des Noirs.

"Les habitants et communauté de Champagney ne peuvent penser aux maux que souffrent les nègres dans les colonies sans avoir le coeur pénétré de la plus vive douleur, en se représentant leurs semblables, unis encore à eux par le double lien de la religion, être traités plus durement que ne le sont les bêtes de somme. Ils ne peuvent se persuader qu'on puisse faire usage des productions desdites colonies si l'on faisait réflexion qu'elles ont été arrosées du sang de leurs semblables, ils craignent avec raison que les générations futures, plus éclairées et plus philosophes, n'accusent les Français de ce siècle d'avoir été anthropophages ce qui contraste avec le nom français, et plus encore celui de chrétien. C'est pourquoi leur religion leur dicte de supplier très humblement Sa Majesté concerter les moyens pour de ces esclaves en faire des sujets utiles au royaume et à la patrie."

Cahier de doléances de Champagney cité par Godard et Abensour,
"Cahiers de doléances du Bailliage d'Amont", 1927



Dessin de William Blake (1757 - 1827)



Lettre de Toussaint Louverture, gouverneur de Saint-Domingue, au Directoire, 5 novembre 1797


[...] C'est à la sollicitude du gouvernement français que j'ai confié mes enfants... Je tremblerais d'horreur si je les avais envoyés comme otages entre les mains des colonialistes ; mais même si cela était, faites-leur savoir qu'en les punissant de la fidélité de leur père ils ne feraient qu'ajouter à leur barbarie, sans aucun espoir de me faire jamais manquer à mon devoir... Aveugles qu'ils sont ! Ils ne peuvent s'apercevoir combien cette conduite odieuse de leur part peut devenir le signal de nouveaux désastres et de malheurs irréparables et que, loin de leur faire regagner ce qu'à leurs yeux la liberté de tous leur fait perdre, ils s'exposent à une ruine totale et la colonie à sa destruction inévitable. Pensent-ils que les hommes qui ont été à même de jouir des bienfaits de la liberté, regarderont calmement qu'on les leur ravisse ? Ils ont supporté leurs chaînes tant qu'ils ne connaissaient aucune condition de vie plus heureuse que celle de l'esclavage. Mais aujourd'hui qu'ils l'ont quittée, s'ils avaient un millier de vies, ils les sacrifieraient plutôt que d'être de nouveau soumis à l'esclavage. Mais non, la main qui a rompu nos chaînes ne nous asservira à nouveau. La France ne reniera pas ses principes, elle ne nous enlèvera pas le plus grand de ses bienfaits, elle nous protégera contre tous nos ennemis ; elle ne permettra pas que sa morale sublime soit pervertie, que ses principes qui sont son plus grand honneur soient détruits, que ses plus belles acquisitions soient avilies, et que son décret du 16 pluviôse qui est un honneur pour l'humanité, soit révoqué. Mais si, pour rétablir l'esclavage à Saint-Domingue, on faisait cela, alors je vous le déclare, ce serait tenter l'impossible ; Nous avons su affronter des dangers pour obtenir notre liberté, nous saurons affronter la mort pour la maintenir.
« Voilà, citoyens directeurs, la morale de la population de Saint-Domingue, voilà les principes qu'elle vous transmet par mon intermédiaire.
« Vous connaissez les miens. Il suffit de renouveler, ma main dans la vôtre, le serment que j'ai fait, de cesser de vivre avant que la reconnaissance soit morte dans mon coeur, plutôt que de cesser d'être fidèle à la France et à mon devoir, plutôt que de voir les liberticides profaner et souiller le dieu de la liberté, avant qu'ils ne puissent me ravir l'épée, les armes que la France m'a confiées pour la défense de ses droits et ceux de l'humanité, pour le triomphe de la liberté et de l'égalité. »

François-Dominique Toussaint Louverture, né le 20 mai 1743, mort en captivité le 7 avril 1803 au Fort de Joux, à La Cluse-et-Mijoux (Doubs), est le plus grand dirigeant de la Révolution haïtienne, devenu par la suite gouverneur de Saint-Domingue (le nom d'Haïti à l'époque).
Il est reconnu pour avoir été le premier leader Noir à avoir vaincu les forces d'un empire colonial européen dans son propre pays. Né esclave, s'étant démarqué en armes et ayant mené une lutte victorieuse pour la libération des esclaves haïtiens, il est devenu une figure historique d'importance dans le mouvements d'émancipation des Noirs en Amérique.




Loi relative à la traite des noirs et au régime des colonies.

Du 30 floréal An X (17 mai 1802)

Au nom du peuple français, Bonaparte, premier consul, proclame loi de la république le décret suivant, rendu par le corps législatif le 30 floréal an X, conformément à la proposition faite par le Gouvernement le 27 dudit mois, communiquée au Tribunat le même jour.

Décret.

Art. 1er: Dans les colonies restituées à la France, en exécution du traité d'Amiens, du 6 germinal an X, l'esclavage sera maintenu, conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789.

II. Il en sera de même dans les autres colonies françaises au-delà du cap de Bonne-Espérance.

III. La traite des noirs et leur importation dans lesdites colonies auront lieu conformément aux lois et règlements existants avant ladite époque de 1789.

IV. Nonobstant toutes lois antérieures, le régime des colonies est soumis, pendant dix ans, aux règlements qui seront faits par le Gouvernement.


Napoléon Bonaparte en consul


Proclamation de Louis Delgrès, Basse Terre, Guadeloupe, 10 mai 1802


C'est dans les plus beaux jours d'un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la Philosophie, qu'une classe d'infortunés qu'on veut anéantir, se voit obligée d'élever la voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu'elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victime de quelques individus altérés de sang qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens toujours fidèles à la Patrie, se voit enveloppée par une proscription méditée par l'auteur de tous ses maux.

Le Général Richepance, dont nous ne connaissons pas l'étendue des pouvoirs, puisqu'il ne s'annonce que comme général d'armée, ne nous a fait connaître son arrivée que par une proclamation, dont les expressions sont si bien mesurées que, alors même qu'il promet protection, il pourrait nous donner la mort sans s'écarter des termes dont il se sert.

A ce style, nous avons reconnu l'influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle.

Oui, nous aimons à croire que le général Richepance, lui aussi, a été trompé par cet homme perfide qui sait employer également les poignards de la calomnie.

Quels sont les coups d'autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires, dont nous aimions à calculer le moment de l'arrivée et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ?

Ah ! plutôt, si nous en croyons les coups d'autorité déjà frappés, au Fort de la Liberté, le système d'une mort lente dans les cachots continue à être suivi.

Eh bien ! nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire : les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd'hui.

Nos anciens tyrans permettaient à un maître d'affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la Philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de l'autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d'hommes noirs, ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l'esclavage.

Et vous, premier Consul de le République, vous guerrier philosophe, de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d'où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ?
Ah ! sans doute un jour vous connaîtrez notre innocence ; mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu'ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l'épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace (à moins qu'on ne veuille vous faire un crime de n'avoir pas dirigé vos armes contre nous), vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation.

La résistance à l'oppression est un droit naturel. La Divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause. Elle est celle de la Justice et de l'Humanité.
Nous ne la souillerons pas par l'ombre même du crime.

Oui, nous sommes résolus de nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais des agresseurs.

Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part.

Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés et d'employer tous les moyens, de les faire respecter par tous.

Et toi, Postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits !

Le Colonel d'Infanterie, commandant en chef de la force armée de la Basse Terre,
signé : Louis Delgrès.

Louis Delgrès (Saint-Pierre 1766-Matouba 1802)

Un des personnages les plus célèbre de l'histoire de la Guadeloupe. Il était un officier rebelle et un opposant déterminé au rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe en 1802. Né à Saint-Pierre, le 2 août 1766, c'était un Mulâtre dont le père aurait été un certain Louis Delgrès, fonctionnaire du roi à Tobago (française en 1783). Il sert dans l'armée des républicains français à la Martinique et accède en 1793 au grade de capitaine, à titre provisoire. Lors de la prise de la Martinique par les Anglais, il est fait prisonnier, envoyé en Grande-Bretagne (30 mars 1794) mais libéré. Il participe à la formation du bataillon des Antilles, en Bretagne, et reçoit le titre de lieutenant. Avec ce bataillon, il est en Guadeloupe, au début de l'année 1795 mais est envoyé par les autorités républicaines à Sainte-Lucie : sa bravoure lors des opérations menées contre les Anglais lui vaut d'être nommé capitaine par le commissaire de la Convention Goyrand. Il est envoyé à Saint-Vincent, où les Noirs se sont révoltés contre les Anglais. Delgrès est fait une nouvelle fois prisonnier, au début de juin 1796, à nouveau déporté en Grande-Bretagne puis libéré, en septembre 1797. Il est alors promu chef de bataillon (commandant). Il revient en Guadeloupe, à la fin de l'année 1799, comme aide de camp d'un des agents (administrateurs) primitivement nommés par le Directoire, Baco. Il sera ensuite aide de camp de Lacrosse. Cependant, lorsque les officiers de couleur, appuyés par la population de la Guadeloupe, se révoltent contre Lacrosse, Delgrès se rallie aux rebelles. En janvier 1802, Delgrès qui a été promu au grade de colonel par Pelage, est placé à la tête de l'arrondissement de Basse-Terre. En mai 1802, il décide de s'opposer par les armes aux troupes du général Richepanse, qu'il soupçonne (non sans raison) de vouloir rétablir l'esclavage. Après de durs combats, il évacue le fort Saint-Charles et se replie sur les hauteurs de Matouba. Peut-être avait-il l'intention de constituer dans cette région un foyer de résistance. Mais, Richepanse ne lui en laisse pas le temps et fait donner l'assaut à l'habitation Danglemont (Matouba) où Delgrès avait établi son quartier général. Delgrès, blessé au genou, décide de se suicider (avec plusieurs centaines d'hommes), en faisant sauter des barils de poudre. Cette mort dramatique, survenue le 28 mai, en a fait une figure hautement symbolique.




Arrêté du 28 messidor, an X (17 juillet 1802)


Considérant que par l'effet de la révolution et d'une guerre extraordinaire, il s'est introduit dans les noms et les choses de ce pays des abus subversifs de la sûreté et de la prospérité d'une colonie ;
Considérant que les colonies ne sont autre chose que des établissements formés par les Européens, qui y ont amené des noirs comme les seuls individus propres à l'exploitation de ces pays ; qu'entre ces deux classes fondamentales des colons et de leur noirs, se sont formé des races de sang-mêlé toujours distinctes des blancs, qui ont formé les établissement ;
Considérant que ceux-ci seuls sont les indigènes de la nation française et doivent en exercer les prérogatives ;
Considérant que les bienfaits accordés par la mère patrie, en atténuant les principes essentiels de ces établissements, n'ont servi qu'à dénaturer tous les éléments de leur existence, et à amener progressivement cette conspiration générale, qui a éclaté dans cette colonie contre les blancs et les troupes envoyées sous les ordres du général par le gouvernement consulaire, tandis que les autres colonies soumises à un régime domestique et paternel, offrent le tableau de l'aisance de toute les classes d'hommes en contraste avec le vagabondage, la paresse, la misère et tous les maux qui ont accablé cette colonie, et particulièrement les noirs livrés à eux-mêmes ;
De sorte que la justice nationale et l'humanité commandent autant que la politique le retour des vrais principes sur lesquels reposent la sécurité et les succès des établissements formés par les Français en cette colonie, en même temps que le gouvernement proscrira avec ardeur les abus et les excès qui s'étaient manifestés anciennement et qui pourraient se rencontrer encore.
[...] (les considérants sont suivis de 19 articles formant un nouveau code)
Jusqu'à ce qu'il soit autrement ordonné, le titre de citoyen français ne sera porté dans l'étendue de cette colonie et dépendances que par les blancs. Aucun autre individu ne pourra prendre ce titre ni exercer les fonctions qui y sont attachées [...]

Richepance

Antoine Richepance naît à Metz en 1770. Il fait une carrière fulgurante
pendant la Révolution française. Il devient général de division en janvier 1800. C'est donc à un haut dirigeant de l'armée française que Bonaparte confie la mission de rétablir l'esclavage en Guadeloupe. Il part le 1er avril 1802 de France à la tête de 14 navires. Avec les généraux Gobert, Ménar, Damautier et Seriziat déjà sur place, c'est une force armée de plus de 4000 hommes qu'il dirige. Il arrive en Guadeloupe le 6 mai 1802. rétablit l'esclavage le 28 mai 1802 après une guerre de près d'un mois et réprime férocement la population guadeloupéenne. Son bilan est de 10 000 disparus (morts au combat, fusillés, pendus, déportés). Il meurt à Basse-Terre le 3 septembre 1802 et sera enseveli au Fort Saint-Charles qui portera son nom à partir du 30 mars 1803. En 1989, le fort prendra le nom de Fort Delgrès. Responsable de l'élimination de 10% de la population et du rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe, il est, avec son chef Napoléon Bonaparte, auteur de crime contre l'humanité.



Proclamation de Déssalines, qui prend les armes contre la France le 17 octobre 1802, après le retablissement de l'esclavage à la Guadeloupe


Gonaïves, 17 octobre 1802,

La Guadeloupe saccagée et détruite, ses ruines encore fumantes du sang des enfants, des femmes et des vieillards passés au fil de l'épée, Pélage lui-même victime de leur astuce après avoir lâchement trahi son pays et ses frères ; le brave et immortel Delgrès emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que d'accepter les fers. Guerrier magnanime ! Ton noble trépas loin de détourner notre courage ne fait qu'inciter en nous la soif de te venger et de te suivre.

Jean-Jacques Dessalines (né le 20 septembre 1758 à Grande-Rivière-du-Nord – 17 octobre 1806) était un dirigeant de la révolte servile d'Haïti et le premier Empereur d'Haïti (1804–1806 sous le nom régnal de Jacques Ier).
Il était noir et fut d'abord esclave à Saint-Domingue. Dans les troubles de l'île, il devint lieutenant de Toussaint Louverture, organisa en octobre 1802 la mutinerie de l'armée saint-dominguoise contre l'ordre Napoléonien et combattit le général mulâtre André Rigaud et le général français Charles Leclerc.
Après la déportation de Toussaint, il se soumit à la France. S'étant insurgé peu après, il se retira au nord de l'Ile; il réussit à repousser Donatien-Marie-Joseph de Rochambeau dans le sanglant combat de la Crête-à-Pierrot, de Petite-Riviere de l'Artibonite. Il réussit en automne 1803 à vaincre les Français à la bataille de Vertières, et le 1er janvier 1804 Dessalines proclame l'indépendance d'Haïti. Il se fait d'abord gouverneur général à vie, puis empereur (pour ne pas être devancé par son rival, Bonaparte) sous le nom de Jacques Ier (1804).
Il fait massacrer les Français toujours présents en Haïti et poursuit une politique de « caporalisme agraire » (comme le désigne Michel-Rolph Trouillot) destinée à maintenir les profits de l'industrie sucrière par la force, sans esclavage proprement dit.
Son gouvernement ayant bientôt dégénéré en une tyrannie insupportable, il est assassiné le 17 octobre 1806 à Pont-Rouge, au nord de Port-au-Prince, par ses collaborateurs, Alexandre Pétion, Jean-Pierre Boyer, Yayou et André Rigaud. En ce moment Henry Christophe se trouvait dans le nord car il ne pouvait pas se présenter a Port-aux-Prince, sinon il serait lui aussi assassiné.
L'hymne national d'Haïti, La Dessalinienne, est nommé en son honneur, ainsi que le sont la ville et l'arrondissement de Dessalines.






PROCLAMATION À LA NATION
Le Général en chef au Peuple d'Haïti

Citoyens,
Ce n'est pas assez d'avoir expulsé de votre pays les barbares qui l'ont ensanglanté depuis deux siècles ; ce n'est pas assez d'avoir mis un frein aux factions toujours renaissantes qui se jouaient tour à tour du fantôme de liberté que la France exposait à vos yeux : il faut, par un dernier acte d'autorité nationale, assurer à jamais l'empire de la liberté dans le pays qui nous a vu naître ; il faut ravir au gouvernement inhumain qui tient depuis longtemps nos esprits dans la torpeur la plus humiliante, tout espoir de nous réasservir, il faut enfin vivre indépendants ou mourir.
Indépendance ou la mort ... que ces mots sacrés nous rallient, et qu'ils soient le signal des combats et de notre réunion.
Citoyens, mes compatriotes, j'ai rassemblé dans ce jour solennel ces militaires courageux qui, à la veille de recueillir les derniers soupirs de la liberté, ont prodigué leur sang pour la sauver ; ces généraux qui ont guidé vos efforts contre la tyrannie n'ont point encore assez fait pour votre bonheur ... le nom français lugubre encore nos contrées.
Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare : nos lois, nos mœurs, nos villes, tout encore porte l'empreinte française ; que dis-je ? il existe des Français dans notre île, et vous vous croyez libres et indépendants de cette République qui a combattu toutes les nations, il est vrai, mais qui n'a jamais vaincu celles qui ont voulu être libres.
Eh quoi ! victimes pendant quatorze ans de notre crédulité et de notre indulgence, vaincus non par des armées françaises, mais par la piteuse éloquence des proclamations de leurs agents : quand nous lasserons-nous de respirer le même air qu'eux ? Qu'avons-nous de commun avec ce peuple bourreau ? Sa cruauté comparée à notre patiente modération, sa couleur à la nôtre, l'étendue des mers qui nous séparent, notre climat vengeur, nous disent assez qu'ils ne sont pas nos frères, qu'ils ne le deviendront jamais, et que s'ils trouvent un asile parmi nous, ils seront encore les machinateurs de nos troubles et de nos divisions.
Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants, portez vos regards sur toutes les parties de cette île : cherchez-y, vous, vos épouses ; vous, vos maris ; vous, vos frères ; vous, vos sœurs, que dis-je ? Cherchez-y vos enfants, vos enfants à la mamelle ; que sont-ils devenus ? ... je frémis de le dire ... la proie de ces vautours.
Au lieu de ces victimes intéressantes, votre œil consterné n'aperçoit que leurs assassins ; que les tigres dégouttant encore de leur sang, et dont l'affreuse présence vous reproche votre insensibilité et votre coupable lenteur à les venger. Qu'attendez-vous pour apaiser leurs mânes ? Songez que vous avez voulu que vos restes reposassent auprès de ceux de vos pères, quand vous avez chassé la tyrannie ; descendrez-vous dans leurs tombes sans les avoir vengés ? Non ! leurs ossements repousseraient les vôtres.
Et vous, hommes précieux, généraux intrépides, qui, insensibles à vos propres malheurs, avez ressuscité la liberté, en lui prodiguant tout votre sang, sachez que vous n'avez rien fait, si vous ne donnez aux nations un exemple terrible, mais juste, de la vengeance que doit exercer un peuple fier d'avoir recouvré sa liberté et jaloux de la maintenir ; effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore ; commençons par les Français ... Qu'ils frémissent en abordant nos côtes, sinon par le souvenir des cruautés qu'ils y ont exercées, au moins par la résolution terrible que nous allons prendre de dévouer à la mort quiconque né
français souillerait de son pied sacrilège le territoire de la liberté.
Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes. Imitons l'enfant qui grandit : son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l'entrave dans sa marche. Quel peuple a combattu pour nous ? quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux ? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves. Esclaves ! ... laissons aux Français cette épithète qualificative : ils ont vaincu pour cesser d'être libres.
Marchons sur d'autres traces ; imitons ces peuples qui, portant leurs sollicitudes jusques sur l'avenir, et appréhendant de laisser à la postérité l'exemple de la lâcheté, ont préféré être exterminés que rayés du nombre des peuples libres.
Gardons-nous, cependant, que l'esprit de prosélytisme ne détruise notre ouvrage ; laissons en paix respirer nos voisins ; qu'ils vivent paisiblement sous l'égide des lois qu'ils se sont faites, et n'allons pas, boutefeux révolutionnaires, nous érigeant en législateurs des Antilles, faire consister notre gloire à troubler le repos des îles qui nous avoisinent ; elles n'ont point, comme celle que nous habitons, été arrosées du sang innocent de leurs habitants ; elles n'ont point de vengeance à exercer contre l'autorité qui les protège.
Heureuses de n'avoir jamais connu les idéaux qui nous ont détruits, elles ne peuvent que faire des vœux pour notre prospérité.
Paix à nos voisins ; mais anathème au nom français, haine éternelle à la France : voilà notre cri.
Indigènes d'Haïti ! mon heureuse destinée me réservait à être un jour la sentinelle qui dût veiller à la garde de l'idole à laquelle vous sacrifiez ; j'ai veillé, combattu quelquefois seul, et si j'ai été assez heureux pour remettre en vos mains le dépôt sacré que vous m'avez confié, songez que c'est à vous maintenant à le conserver. En combattant pour votre liberté, j'ai travaillé à mon propre bonheur. Avant de la consolider par des lois qui assurent votre libre individualité, vos chefs, que j'assemble ici, et moi-même, nous vous devons la dernière preuve de notre dévouement.
Généraux, et vous chefs, réunis ici près de moi pour le bonheur de notre pays, le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre gloire, notre indépendance.
S'il pouvait exister parmi nous un cœur tiède, qu'il s'éloigne et tremble de prononcer le serment qui doit nous unir. Jurons à l'univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'Indépendance de notre pays.
Et toi, peuple trop longtemps infortuné, témoin du serment que nous prononçons, souviens-toi que c'est sur ta constance et ton courage que j'ai compté quand je me suis lancé dans la carrière de la liberté pour y combattre le despotisme et la tyrannie contre lesquels tu luttais depuis 14 ans. Rappelle-toi que j'ai tout sacrifié pour voler à ta défense : parents, enfants, fortune, et que maintenant je ne suis riche que de ta liberté ; que mon nom est devenu en horreur à tous les peuples qui veulent l'esclavage, et que les despotes et les tyrans ne le prononcent qu'en maudissant le jour qui m'a vu naître ; et si jamais tu refusais ou recevais en murmurant les lois que le génie qui veille à tes destins me dictera pour ton bonheur, tu mériterais le sort des peuples ingrats. Mais loin de moi cette affreuse idée ; tu seras le soutien de la liberté que tu chéris et l'appui du chef qui te commande. Prête donc entre mes mains le serment de vivre libre et indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre sous le joug. Jure enfin de poursuivre à jamais les traîtres et les ennemis de ton indépendance.
Fait au quartier général des Gonaïves, le premier janvier mil-huit cent-quatre, l'an ler de l'Indépendance.

Signé : J.J. DESSALINES



ACTE DE L'INDÉPENDANCE
Armée indigène


Aujourd'hui, ler janvier 1804, le Général en Chef de l'armée indigène, accompagné des généraux de l'armée, convoqués à l'effet de prendre les mesures qui doivent tendre au bonheur du pays ;
Après avoir fait connaître aux généraux assemblés ses véritables intentions, d'assurer à jamais aux indigènes d'Haïti, un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude ; ce qu'il a fait par un discours qui tend à faire connaître aux puissances étrangères, la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d'une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île ; et après avoir recueilli les avis, a demandé que chacun des généraux assemblés prononçât le serment de renoncer à jamais à la France, de mourir plutôt que de vivre sous sa domination, et de combattre jusqu'au dernier soupir pour l'Indépendance.
Les généraux, pénétrés de ces principes sacrés, après avoir donné d'une voix unanime leur adhésion au projet bien manifesté d'indépendance, ont tous juré à la postérité, à l'Univers, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.

Fait aux Gonaïves, ce ler janvier 1804 et le l er de l'Indépendance d'Haïti.

Signé : Dessalines, général en chef ; Christophe, Pétion, Clervaux, Geffrard, Vernet, Gabart, généraux de division ; P. Romain, E. Gérin, F. Capoix, Daut, J.L. François, Férou, Cangé, L. Bazelais, Magloire Ambroise, J.J. Herne, Toussaint Brave, Yayou, généraux de brigade ; Bonnet, F. Papalier, Morelly, Chevalier, Marion, adjudants-généraux ; Magny, Roux, chefs de brigade ; Charéron, B. Loret, Qenez, Makajoux, Dupui, Carbonne, Diaquoi aîné, Raphaël, Mallet, Derenoncourt, officiers de l'armée ; et Boisrond Tonnerre, secrétaire.
°
M.G. Benoist ; Portrait d'une Négresse, 1800



PROCLAMATION DES GÉNÉRAUX
Au nom du Peuple d'Haïti

Nous généraux et chefs des armées de l'île d'Hayti, pénétrés de reconnaissance des bienfaits que nous avons éprouvés du général en chef Jean-Jacques Dessalines, le protecteur de la liberté dont jouit le peuple ; au nom de la liberté, au nom de l'Indépendance, au nom du peuple qu'il a rendu heureux, nous le proclamons Gouverneur général à vie de l'île d'Hayti ; nous jurons d'obéir aveuglément aux lois émanées de son autorité, la seule que nous reconnaîtrons ; nous lui donnons le droit de faire la paix, la guerre, de nommer son successeur.

Fait au quartier général des Gonaïves, le 1er janvier 1804, 1er jour de l'Indépendance.

Signé : Gabart, P. Romain, J.J. Herne, Capoix, Christophe, Geffrard, E. Gérin, Vernet, Pétion, Clervaux, J.L François, Cangé, Férou, Yayou, Toussaint Brave, Magloire Ambroise, L. Bazelais.

dimanche 3 février 2008

Périssent les colonies plutôt qu'un principe !!!


Le 4 février 1794, pour la première fois dans l’histoire, fut proclamée par la Convention nationale, l’abolition de la traite et de l’esclavage, près de 4 ans après l’adoption par l’Assemblée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Mais l’abolition, appliquée dans toutes les colonies françaises, sauf à l’île Bourbon et aux Mascareignes, fut révoquée en 1802 par un certain... Napoléon Bonaparte. Il fallut attendre le 27 avril 1848 pour que le gouvernement provisoire de la République abolît par décret l’esclavage. Désormais, selon l’article 7 du décret d'abolition immédiate de l’esclavage : « Le sol de France affranchit l’esclave qui le touche ».


1794 : la première abolition


La République proclame la liberté universelle : le débat à la Convention en l'an II


En octobre 1790, une rébellion éclate dans la partie française de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, regroupant la majorité des esclaves français. L'Assemblée nationale constituante avait en août 1789 aboli les privilèges et proclamé l'égalité. Or les colons refusent d'appliquer aux "mulâtres" le droit de vote que le décret de l'Assemblée nationale du 28 mars 1790 accordait aux hommes libres âgés de vingt cinq ans. Vincent Ogé et Jean-Baptiste Chavannes prennent les armes contre les Blancs. Ils sont capturés, torturés par le supplice de la roue et exécutés le 25 février 1791. Le 22 août 1791 éclate une grande insurrection de près de 50 000 esclaves qui, en dépit de l'adoption par l'Assemblée nationale de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen selon laquelle « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », n'ont pas été libérés. Les esclaves, tenus d’obéissance absolue à leur maître jusqu’à leur mort ou, du moins, leur affranchissement, se révoltent contre les planteurs, sous la direction d'un des leurs, Boukman, puis de Jean-François et Biassou, afin d’obtenir leur libération. Bientôt Toussaint Louverture, esclave noir affranchi, prend la direction de l’armée noire. Les colons en appellent à l’Angleterre alors que les Espagnols aident les esclaves. La loi du 4 avril 1792 reconnaît l’égalité politique des mulâtres mais les propriétaires répugnent toujours à appliquer la loi. Après la proclamation de la République une commission, composée des commissaires de la République Léger-Félicité Sonthonax, Etienne Polverel et Ailhaux, est envoyée sur place afin de faire appliquer la loi. La tension est vive entre les colons blancs, les mulâtres, les Noirs affranchis et les esclaves. Les troupes de la République appuyées par les esclaves insurgés sont victorieuses. Sonthonax proclame le 29 août 1793 de sa propre initiative l’émancipation des esclaves - suivi de Polverel dans deux autres provinces de la colonie- et organise l'élection de députés.



L’île de Saint-Domingue envoie à Paris, à la Convention, un député blanc, Louis-Pierre Dufay, un mulâtre libre, Jean-Baptiste Mills et un ancien esclave noir, Jean-Baptiste Belley. Les trois députés se présentent à la Convention le 15 pluviôse an II (3 février 1794) au terme d’un long parcours semé d’embûches : embarqués pour Philadelphie, ils sont pris à bord à New York à bord d'un navire qui les amène à Lorient. Mais ils sont écroués sous l'instigation de colons et inculpés d'intelligence avec les Girondins. Libérés ils sont admis à siéger à la Convention le 3 février 1793. Représentant aux yeux de l'assemblée l'association de trois couleurs, le blanc, le rouge et le noir, ils reçoivent l'accolade du Président, Vadier.



Anne-Louis Girodet de Roussy-Trioson (1767-1824)
Jean-Baptiste Belley, ex-représentant des colonies (1747-1805), 1797 huile sur toile (159 x 111 cm)Versailles, musée national du château et de Trianon


Le lendemain, les conventionnels entendent l'un d'entre eux, le colon Louis-Pierre Dufay. Au discours de Dufay, relatant l'oppression et l'humiliation des esclaves et les affres de leur condition, succède celui de Danton défendant, sous les applaudissements, l'extension au nouveau monde de « la liberté universelle ». Puis la Convention décrète l'abolition de l'esclavage, votant par acclamation le texte rédigé par Lacroix et donnant satisfaction à Toussaint Louverture, le chef des esclaves noirs insurgés.





Quelques textes des débats antérieurs :


[...] Il convient, Messieurs, de ne pas perdre un moment pour rassurer les planteurs et pour les ramener aux sentiments d'amour et d'attachement qu'ils doivent à la mère patrie. Il faut ôter tout prétexte aux ennemis étrangers et intérieurs ; il faut donc que l'Assemblée décrète que la traite des Noirs sera continué comme par le passé.
Ici j'aperçois la Déclaration des Droits de l'homme qui repousse ce décret ; cette Déclaration, Messieurs, est un fanal lumineux qui éclairera toutes les décisions de l'Assemblée nationale qui auront la France pour objet ; mais j'aurai le courage de vous dire que c'est un écueil placé dans toutes nos relations extérieures et maritimes. Il est nécessaire de tourner ce danger contre lequel nos navires et la fortune publique se briseront. En renvoyant à la prochaine législature, en ajournant indéfiniment, en disant qu'ils n'y a eu à délibérer, en usant de ces palliatifs, on ne calmerait pas les inquiétudes des ports de mer, on donnerait de nouvelles armes dans les colonies aux ennemis de l'État qui interpréteraient défavorablement ce décret. Il faut donc que l'Assemblée nationale n'entend faire aucune application de ses décrets aux colonies, et que leur commerce ainsi que toutes les branches qui en dépendent seront exploités comme par le passé, sauf à s'expliquer sur leur régime intérieur et extérieur, quand elles auront manifesté leur voeu.
Ce n'est pas tout, Messieurs : les décrets de l'Assemblée nationale peuvent arriver dans nos colonies au moment où la fermentation sera telle que les bons esprits ne pourront plus la dominer, au moment où les Anglais auront tout disposé pour l'insurrection. Je crois donc nécessaire de pourvoir à ce danger et d'envoyer une escadre capable, non d'arrêter l'organisation intérieure de la colonie, mais d'empêcher que nos ennemis ne la dérangent et ne s'emparent de nos possessions, en augmentant le désordre à dessein.
C'est, Messieurs, au nom des finances que la perte de vos colonies ruinerait dans ses ressources, au nom de six millions d'hommes qui en vivent et que le désespoir porterait à tous les excès, au nom de la mendicité que vous voulez détruire et que vous ne pouvez combattre efficacement que par le travail des ports de mer et des manufactures ; c'est au nom même de votre marine militaire nécessaire à la dignité de l'Empire et à sa conservation dans l'étendue de trois cents lieues de la côte, c'est enfin au nom de la Révolution à laquelle vous devez attacher tous les citoyens par les plus puissants intérêts, que je vous conjure de prendre dans la plus prompte et la plus sérieuse considération les divers objets que les députés du commerce, réunis aux citoyens de la Guyane, ont soumis à l'Assemblée nationale. [...]


Mosneron de l'Aunay, Société des Jacobins, 26 février 1790






[...] On fait lecture de l'article 1er, conçu en ces termes : « Article 1er. L'Assemblée nationale décrète, comme article constitutionnel, qu'aucune loi sur l'état des personnes ne pourra être faite, par le corps législatif, que sur la demande précise et formelle des assemblées coloniales. »

Lucas. Je demande qu'à ces mots, sur l'état des personnes, on ajoute non libres.

Moreau (dit Saint-Méry). Vous savez quels effets ont produit les doutes élevés sur l'article IV des instructions dans l'Assemblée et dans les colonies ; le moment est venu où il est indispensable de s'expliquer clairement. Il ne faut pas dire des personnes non libres, mais des esclaves. (Il s'élève des murmures.) En proposant ce changement de rédaction, je n'ai pas la faiblesse d'abdiquer ce qui est relatif aux hommes de couleur. Je demande donc également l'initiative sur les hommes de couleur.

Robespierre. J'ai une simple observation à faire sur l'amendement. Votre plus grand intérêt est de rendre un décret qui n'attaque pas d'une manière trop révoltante les principes de l'honneur de l'Assemblée. (Il s'élève beaucoup de murmures. -On entend quelques applaudissements.) Dès le moment où dans un de vos décrets vous aurez prononcé le mot esclave, vous aurez prononcé et votre propre déshonneur, et... (Mêmes murmures, mêmes applaudissements.) Je me plains, au nom de l'Assemblée elle-même, de ce que, non content d'obtenir d'elle ce qu'on désire, on veut l'obtenir d'une manière déshonorante pour elle, et qui démentirait tous ses principes. (Nouveaux murmures, nouveaux applaudissements.) Si je pouvais soupçonner que, parmi ceux qui ont combattu les droits des hommes de couleur, il y eût un homme qui détestat la liberté et la constitution, je croirais que, pour servir sa haine, il a voulu vous faire lever le voile sacré et terrible que la pudeur même du législateur... (On applaudit et on murmure.) Je croirais qu'on cherche à se ménager le moyen d'attaquer toujours avec succès et vos décrets et vos principes ; quand il s'agira de l'intérêt direct de la métropole on vous dirait : Vous nous alléguez sans cesse les Droits de l'Homme, et vous y avez si peu cru vous-mêmes que vous avez décrété constitutionnellement l'esclavage. (Il s'élève beaucoup de murmures.)

Lucas. Je demande si les colons doivent délibérer, il est étonnant qu'on les laisse interrompre un orateur qui exprime des sentiments qui doivent être dans le coeur de tous les citoyens.

Robespierre. L'intérêt suprême de la nation et des colonies est que vous demeuriez libres, et que vous ne renversiez pas de vos propres mains les bases de la liberté. Périssent les colonies ! (Il s'élève de violents murmures) s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire, votre liberté ! Je le répète : Périssent les colonies si les colons veulent, par les menaces, nous forcer à décréter ce qui convient le plus à leurs intérêts ! Je déclare, au nom de l'Assemblée..., au nom de ceux des membres de cette Assemblée qui ne veulent pas renverser la constitution ; je déclare, au nom de la nation entière, qui veut être libre, que nous ne sacrifierons pas aux députés des colonies qui n'ont pas défendu leurs commettants [...] je déclare, dis-je, que nous ne leur sacrifierons ni la nation, ni les colonies, ni l'humanité entière !
[...] Je demande que l'Assemblée déclare que les hommes libres de couleur ont le droit de jouir des droits de citoyens actifs. Je demande de plus la question préalable sur l'article du comité.

Assemblée nationale, 13 mai 1791




Maximilien de Robespierre


[...] Sans perdre de temps à vérifier les nouvelles de Saint-Domingue, on ne peut révoquer en doute qu'il ne s'y fasse dans peu une révolution semblable à la nôtre. L'aristocratie révoltante des Blancs y a provoqué de longue main la vengeance des mulâtres et des Noirs.
Et pourquoi les hommes de couleur en Amérique ne réclameraient-ils pas aussi leurs droits, à l'exemple du peuple de France ? Pourquoi appellerait-on révolte dans nos îles, ce qu'on appelle insurrection à Paris ? Ou nous sommes des rebelles à Paris, ou ils ne sont à Saint-Domingue que des opprimés qui secouent le joug : les mêmes causes doivent donner les mêmes résultats.
On nous embastillait, on nous affamait, on vidait nos bourses, on répandait notre sang pour le bon plaisir du prince et de ses ministres. Une noblesse insolente, un clergé corrompu rampaient à la cour pour en obtenir le droit de nous marcher sur le ventre ; excédés de mauvais traitements, révoltés de l'impudence de ceux que nous qualifions nous-mêmes du titre de grand, nous avons demandé à être entendus : on nous a répondu par des menaces et par l'appareil des supplices. Des grils et des boulets furent apportés jusque devant nos portes, pour nous intimider, si nous eussions été des lâches, pour nous punir, si nous persistions dans nos justes réclamations. L'excès du mal porte avec lui son remède. Nous nous sommes levés avec indignation, et nous nous sommes dit, en nous apercevant de nos forces : Plus de Bastille ! Plus de noblesse insolente ! Plus de clergé corrompu ! Nous voulons la liberté et du pain ; nous avons fermé nos bourses ; et aux baïonnettes, pointées sur nous, nous avons répondu avec des piques, et avec la corde pour les chefs de bande. Le soldat esclave s'est joint au citoyen opprimé ; et les grands, réduits à leurs propres forces, ont fui en pâlissant ; et l'étendard de l'égalité a été déployé aux applaudissements unanimes de vingt-quatre millions d'hommes. Si la cause du despotisme eût triomphé, c'en était fait de nous, la nation insurgée eût été châtiée comme rebelle ; on l'eût décimée, et le reste mis aux fers.
Ce que nous avons fait pour le continent, les insulaires de couleur se proposent aujourd'hui de le tenter, et ils doivent réussir. Ils ont pour eux le climat, le nombre, les forces, et plus de motifs encore que nous. Quoi ! On refuse à trente mille propriétaires, parce qu'ils ne sont pas tout à fait blancs, les droits de citoyens actifs ! Quoi ! Vingt-cinq mille créoles, le fouet levé, font marcher devant eux, et travailler comme des bêtes de somme, cinq cent mille hommes, parce qu'ils sont noirs ; on les vend, on les échange, on les marque au front ou sur les épaules, comme un vil bétail ; on les mutile, on les met à la chaîne ; on les épuise au travail, ou on les fait expirer sous les lanières. L'agriculteur, dans nos contrées, traite plus humainement les animaux de sa ferme. On choisit parmi ces malheureuses créatures les femmes les moins dégradées ou les plus jeunes, pour assouvir les caprices libertins du maître ; et leurs enfants servent de jouet à l'héritier du maître, et en sont les martyrs. [...] La proclamation des droits de l'homme excite la bile du planteur, qui n'a pas plus de principes que d'entrailles ; et l'infâme égoïste ose bien en appeler aux droits de la propriété, quand quelques-uns de ses esclaves brisent son joug, et prennent le chemin des montagnes, où l'aimant de la liberté les attire ! Et parce que l'homme de couleur n'a pu taire ce mot en passant devant la cabane du nègre, il faut que toute la France armée passe vite les mers pour fusiller des hommes nus, sans défense, exténués de besoin, et a qui il reste à peine assez de force pour se dire tout bas à l'oreille l'un de l'autre : et nous aussi, nous sommes nés pour être libres ! [...]


« Révolutions de Paris », n° 121 – 5 novembre 1791


Toussaint-Louverture


Les 15 et 16 pluviôse An II (3 et 4 février 1794)

15 pluviôse (3 février)

Camboulas. Depuis 1789 un grand procès restait en suspens ; l'aristocratie nobiliaire et l'aristocratie sacertotale étaient anéanties, mais l'aristocratie cutanée dominait encore ; celle-ci vient de pousser le dernier soupir : l'égalité est consacrée ; un noir, un jaune, un blanc vont siéger parmi vous au nom des citoyens libres de Saint-Domingue. (On applaudit.)

Danton. Oui, l'égalité est consacrée, mais il faut que l'arbitraire cesse ; et je demande que le comité des colonies vous fasse un rapport sur les persécutions qu'on a fait éprouver aux Noirs en France depuis 1789.
Cette proposition est décrétée.



16 pluviôse (4 février)

Levasseur (de la Sarthe). Je demande que la Convention, ne cédant pas à un mouvement d'enthousiasme, mais aux principes de la justice, fidèle à la Déclaration des Droits de l'Homme, décrète dès ce moment que l'esclavage est aboli sur tout le territoire de la république. Saint-Domingue fait partie de ce territoire, et cependant nous avons des esclaves à Saint-Domingue.
Je demande donc que tous les hommes soient libres, sans distinction de couleur.


Lacroix (d'Eure-et-Loir). En travaillant à la constitution du peuple français nous n'avons pas porté nos regards sur les malheureux hommes de couleur. La postérité aura un grand reproche à nous faire de ce côté ; mais nous devons réparer ce tort. Inutilement avons-nous décrété que nul droit féodal ne serait perçu dans la république française. Vous venez d'entendre un de nos collègues dire qu'il y a encore des esclaves dans nos colonies. Il est temps de nous élever à la hauteur des principes de la liberté et de l'égalité. On aurait beau dire que nous ne reconnaissons pas d'esclaves en France, n'est-il pas vrai que les hommes de couleur sont esclaves dans nos colonies ? Proclamons la liberté des hommes de couleur. En faisant cet acte de justice, vous donnez un grand exemple aux hommes de couleur esclaves dans les colonies anglaises et espagnoles. Les hommes de couleur ont, comme nous, voulu briser leurs fers ; nous avons brisé les nôtres, nous n'avons voulu nous soumettre au joug d'aucun maître ; accordons-leur le même bienfait.

Levasseur. S'il était possible de mettre sous les yeux de la Convention le tableau déchirant des maux de l'esclavage, je la ferais frémir de l'aristocratie exercée dans nos colonies par quelques blancs.

Lacroix. Président, ne souffre pas que la Convention se déshonore par une plus longue discussion.

L'Assemblée entière se lève par acclamation.
Le président prononce l'abolition de l'esclavage, au milieu des applaudissements et des cris mille fois répétés de Vive la République ! Vive la convention ! Vive la Montagne !
Les deux députés de couleur sont à la tribune, ils s'embrassent. (On applaudit.)
Lacroix les conduit au président, qui leur donne le baiser fraternel.
Ils sont successivement embrassés par tous les députés. [...]




Nicolas A. Monsiau - L'abolition de l'esclavage proclamée à la Convention le 16 pluviôse an II. Dessin à la plume rehaussé de gouache - Musée Carnavalet, Paris


Cambon. Une citoyenne de couleur, qui assiste régulièrement aux séances de la Convention, et qui a partagé tous les mouvements révolutionnaires, vient de ressentir une joie si vive, en voyant la liberté accordée par nous à tous ses frères, qu’elle a entièrement perdu connaissance. (On applaudit.) Je demande que ce fait soit consigné au procès-verbal ; que cette citoyenne, admise à la séance, reçoive au moins cette reconnaissance de ses vertus civiques.
Cette proposition est décrétée.
On voit sur le premier banc de l’amphithéâtre, à la gauche du président, cette citoyenne qui essuie les larmes que cette scène attendrissante fait couler de ses yeux. (On applaudit.)


***. Je demande que le ministre de la marine soit tenu de faire partir sur-le-champ des avisos pour porter aux colonies l'heureuse nouvelle de leur affranchissement.

Danton. Représentants du peuple français, jusqu'ici nous n'avons décrété la liberté qu'en égoïstes et pour nous seuls. Mais aujourd'hui nous proclamons à la face de l'univers, et les générations futures trouveront leur gloire dans ce décret, nous proclamons la liberté universelle. Hier, lorsque le président donna le baiser fraternel aux députés de couleur, je vis le moment où la Convention devait décréter la liberté de nos frères. La séance était trop peu nombreuse. La Convention vient de faire son devoir. Mais après avoir accordé le bienfait de la liberté, il faut que nous en soyons pour ainsi dire les modérateurs. Renvoyons aux comités de salut public et des colonies, pour combiner les moyens de rendre ce décret utile à l'humanité sans aucun danger pour elle. Nous avions déshonoré notre gloire en tronquant nos travaux. Les grands principes développés par le vertueux Las-Casas avaient été méconnus. Nous travaillons pour les générations futures, lançons la liberté dans les colonies ; c'est aujourd'hui que l'Anglais est mort. (On applaudit.) En jetant la liberté dans le nouveau monde, elle y portera des fruits abondants, elle y poussera des racines profondes. En vain Pitt et ses complices voudront par des considérations politiques écarter la jouissance de ce bienfait, ils vont être entraînés dans le néant ; la France va reprendre le rang et l'influence que lui assurent son énergie, son sol et sa population. Nous jouirons nous-mêmes de notre générosité, mais nous ne l'étendrons point au-delà des bornes de la sagesse. Nous abattrons les tyrans, comme nous avons écrasé les hommes perfides qui voulaient faire rétrograder la révolution. Ne perdons point notre énergie ; lançons nos frégates ; soyons sûrs des bénédictions de l'univers et de la postérité, et décrétons le renvoi des mesures à l'examen des comités.

Ce renvoi est décrété.
Il s’élève quelques débats relatifs à la rédaction du décret.
Lacroix en propose une qui est adoptée en ces termes :


« La Convention nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la constitution.
« Renvoie au comité de salut public pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour l’exécution du présent décret. »


La séance est levée à deux heures et demie.