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dimanche 9 décembre 2012

Lampião et Maria Bonita...








« Pour mon malheur 
Je suis entré dans cette triste vie 
Je n'aime même pas parler 
De ma triste histoire, 
La disgrâce remplit mon visage 
Et dans mon âme entre le dégoût, 
Mon cœur n'est qu'une blessure

Lorsque je me souviens, messieurs 
Du temps où j'étais innocent
Lorsque je jouais dans les jardins
De mon sertão souriant
je sens que mon cœur
Meurtri par cette passion
Bat et pleure amèrement

Mon père et ma mère chérie 
Ont voulu m'éduquer 
Dans leur giron chaleureux 
Et elle m'a appris à prier 
Et à respecter tout le monde 
Et lui m'a appris dans les champs 
À travailler depuis que je suis petit

J'ai grandi dans la maison paternelle 
Je voulais être un homme honnête 
Vivre de mon travail 
Sans dépendre de personne 
J'ai été muletier sur les routes 
J'étais même un bon camarade 
Et j'avais aussi des amis

J'ai eu aussi des amours
J'ai entretenu une passion
J'ai aimé une fleur de mimosa
Une fille de mon sertão
J'ai rêvé de pouvoir profiter de la vie
Aux côtés de ma compagne chérie
À qui j'ai donné mon cœur

Aujourd'hui, je le sais, je suis un bandit
Comme tout le monde le dit
Mais pourtant j'ai eu de la chance
Et j'ai passé des moments heureux
Lorsque dans le giron maternel
J'ai bénéficié de la tendre affection
De celle que j'aimais tant

Mon arme tire en chantant
Effrayant instrument
C'est plaisant de se battre contre moi
Parce que je suis un bon chanteur
Et pendant que le fusil travaille
Ma voix résonne au loin
Se moquant de sa propre horreur

Je n'ai jamais pensé que dans la vie
On soit obligé de se battre
En dehors des intrigues
J'aimais travailler
Mais aujourd'hui je suis cangaceiro
J'affronterai les embûches
Jusqu'à ce que quelqu'un me tue

Lorsque j'ai pensé que je pouvais m'en sortir 
Il n'y avait pas d'issue 
Je vais donner du travail au gouvernement 
L'affronter à visage découvert 
Et échanger des balles sans arrêt 
Si je meurs lors d'un combat 
Je sais que je mourrai satisfait. » 

Vers de cordel attribués à Lampião (in Élise Grunspan-Jasmin : Lampião, vies et morts d'un bandit brésilien)





  

 Lucas Arvoredo n'avait jamais marché aussi vite. Le nègre Cirilo, qui était allé le chercher et qui lui demandait de se hâter, ne pouvait presque pas le suivre. Ils aperçurent les lumières des feux au début des la soirée. Ils mirent le genou à terre, firent le signe de la croix, ils commençaient à fouler la terre sainte, ils se sentaient purifiés de leurs péchés ; en défendant le beato, ils se rachetaient de leurs crimes.


   Lorsque Lucas se releva, Zè Tonnerre entonna le couplet de ses exploits, et tous l'accompagnèrent. C'était ainsi qu'ils annonçaient leur arrivée à Estevao :

   « Voici Lucas Arvoredo
     Qui s'amène avec son fusil... »

   La silhouette du cangaceiro se détachait dans la nuit il n'était pas très grand, mais il donnait une impression de force peu commune, avec son costume de cuir, ses cheveux longs, son fusil dressé. Ils se trouvaient sur un monticule, ce n'était pas tout à fait une colline, et de là ils apercevaient les feux des soldats. Lucas dit :

   - Y a beaucoup de « singes » à descendre...

   Zè Tonnerre jubilait, rien ne lui plaisait davantage que de tuer un soldat de la police. Et s'il s'agissait d'un officier, c'était mieux encore. Ils avancèrent, leur chant dominait peu à peu les voix des pénitents, c'était un chant de guerre, maintenant les choses avaient changé dans le camp. Ce fut la dernière nuit de paix.




 Cristino Gomes da Silva Cleto alias Corisco (1907-1940) en 1936


   Quand Lucas arriva, le beato l'attendait debout, devant le feu, autour de lui se tenait la foule silencieuse, sale, échevelée et infirme des pèlerins. Les quartiers de bœuf pour le dîner étaient en train de rôtir sur les feux et l'odeur de la viande roussie montait dans les airs. À côté d'Estevao se trouvait Zèfa, Cirilo s'avança, prit sa place à côté du saint, avant qu'aucun cangaceiro ne tentât de le faire. Lucas tomba à genoux, mais Estevao le releva :

   - Mon fils, tu es arrivé à temps. Je t'ai fait chercher pasque les hommes mauvais, ils ont envoyé les soldats pour attaquer les enfants d'Estevao, ceux qui vont êt' sauvés. Toi aussi, tu vas l'êt', mais toi, et tes hommes, c'est d'une autre façon. Tu vas lutter, en finir avec les soldats, Estevao a pas achevé sa mission, il peut pas s'arrêter... Ils laissent pas venir les pèlerins jusqu'ici pour faire pénitence, ils les laissent pas passer, comme ça ils restent sans bénédiction, ils vont êt' tous condamnés... Dieu veut pas de ça, tu vas les empêcher...

   La voix de Zèfa répétait, en écho :

   - Dieu veut pas de ça, tu vas les empêcher...

  Cette voix sembla familière aux oreilles de Zè Tonnerre. Il chercha à voir clair à travers les tourbillons de fumée noire. Qui pouvait bien parler ainsi, d'une voix si connue ? Lucas Arvoredo répondait à Estevao :

   - Mon père, je suis ton fils pour obéir à tes ordres. Y paraît qu'y a beaucoup de soldats, avec moi ils sont venus quarante-sept hommes ; des munitions, on n'en a pas beaucoup, mais on en dégotera... Mon père, où tu iras, Lucas ira aussi et ses hommes avec lui... Mon père, t'as qu'à ordonner et mes types sont prêts...

   - Dieu est content de ton arrivée...

   - Dieu est content de ton arrivée... répétait Zèfa.

  Zè Tonnerre tressaillit. Il lui semblait que c'était la voix de Marta, c'était la même intonation, seulement plus âpre, moins cristalline. Qui était-ce, Seigneur ? Il fit quelques pas en avant.





 Barra Nova, Nené, Juruti et un autre  cangaceiro non formellement identifié...
Photographie dans la Caatinga, 1936


   Le beato fit réunir les fusils des bandits sur le monticule. Et il les bénissait, la main levée, les yeux perdus, ses yeux bleus qui faisaient peur et infusaient la confiance. Et la procession reprit. Mais avant qu'elle se mît en marche, Zè Tonnerre s'approcha et reconnut sa tante Joséfa. Mais ce n'était plus sa tante folle assaillie par les esprits, de laquelle ils riaient et se moquaient lorsqu'ils étaient petits. À présent, elle paraissait autre, elle ne le regarda même pas, le pas n'existait pas pour Zèfa. À présent, elle était une sainte presque aussi sainte qu'Estevao, c'était la seconde langue de Dieu, comme disaient les paysans. Et Zè Tonnerre s'inclina devant elle et raconta, tout fier, à ses camarades, que c'était sa tante, qui s'appelait Zèfa et qui, depuis de longues années, répétait elle aussi que le monde allait finir et qu'il fallait faire pénitence. Il la regardait comme hypnotisé, et il ne s'apaisa que lorsque Zèfa posa sa main pleine de cendres sur sa tête et les répandit sur ses cheveux. Il se sentit pardonné même des railleries qu'il lui avait adressées, du peu de cas qu'il faisait d'elle lorsqu'elle était encore dans leur maison ; elle était déjà une sainte, mais il ne le savait pas.

   Les cangaceiros désignaient Zèfa d'un doigt respectueux :

   - C'est la tante de Zè Tonnerre...

   Comme si c'était une parente à eux tous, une sorte de sainte liée à leur groupe, qui serait venue spécialement pour les bandits de Lucas Arvoredo. Zè Tonnerre n'osait même pas demander des nouvelles de Jéronimo et de Jucundina à sa tante, elle n'appartenait plus à ce monde. D'ailleurs là, dans le camp, parmi les feux sacrés, les sept puits bénis, en écoutant les prophéties du beato, ils n'avaient plus l'impression de vivre dans le monde de tous les jours. C'était comme une hallucination, il n'y avait plus de frontières entre la réalité et le rêve.

   Lucas réunit ses hommes et ils dressèrent un plan. Les soldats complétaient le siège.



*


 Maria Bonita. Photographie de Benjamin Abrahão, 1936


   Ensuite, tout fut très rapide. Ils étaient bloqués, des sept puits, trois se trouvaient déjà entre les mains des soldats. Et ils devaient forcer le siège chaque nuit. Maintenant les soldats partaient escortés par les hommes de Lucas et les combats se multipliaient, avec des morts des deux côtés. Mais il arrivait de la viande, les paroles du beato étaient chaque soir plus violentes, sa voix prenait de nouveaux sortilèges, et sa bouche, habituellement si douce, écumait. Zèfa répétait ses phrases, les paysans les gardaient dans leur cœur. Des renforts arrivèrent pour la police.

   Quelques jours passèrent et les soldats s'emparaient des puits les uns après les autres. Maintenant, c'était la soif, et Lucas décida de les attaquer et de les rejeter hors de leurs positions. À la tombée de la nuit, il réunit vingt hommes. Pendant la journée, il avait étudié la situation avec Zè Tonnerre. L'un des puits n'était gardé que par huit soldats. Ce n'était pas le puits le plus grand, mais aucun ne possédait une eau aussi pure, c'était une source, elle suffirait pour les besoin du camp.

   Ils partirent après la procession. Ils étaient vingt, choisis parmi les meilleurs tireurs, ceux qui ne rataient jamais leur cible. Doux-Bec et Sabia, Papillon et Chi Martins y allaient. Ils marchaient doucement, rampant entre les broussailles, ils ne faisaient pas plus de bruit que les serpents. Ils tenaient leur fusil sous le bras, ils épaulèrent. La fusillade crépita, prit les soldats au dépourvu ; quelques-uns d'entre eux connaissaient déjà ces hurlements démoniaques, ils crièrent aux autres :

   - C'est Lucas Arvoredo...

   Ils étaient huit soldats, huit cadavres restèrent autour du puits. Les pèlerins vinrent et emportèrent de l'eau pour plusieurs jours.

   De l'autre côté, le capitaine entendit la fusillade. Cent trente hommes, ce n'était pas beaucoup pour ce siège. Mais, avec les renforts, étaient arrivées vingt mitrailleuses, il valait mieux ne plus attendre, attaquer d'un seul coup. Sinon Lucas serait capable de regagner des positions mal garnies, de se frayer un passage, et si lui et le beato s'enfonçaient dans la caatinga, personne ne pourrait plus les rattraper. Et alors, c'en était fait des promotions, des citations l'ordre du jour, des articles élogieux dans les journaux ! Il rassembla les lieutenants pour discuter.




 Lampião, 1936



   La nuit suivante, les soldats essayèrent de récupérer le puits. Mais les hommes de Lucas ripostèrent et maintinrent leur position. Le capitaine dressait des plans, inspectait ses soldats, avait des conciliabule avec les anciens sergents, rompus à la chasse aux bandits. Et ce furent eux qui lui apprirent qu'il était préférable de combattre en terrain découvert, de les attaquer dans le camp, au-delà des broussailles. C'était la seule manière de les vaincre.

   - C'est leur talon d'Achille... - dit un lieutenant timide au capitaine. Mais le capitaine détestait ces gens pourris de littérature qui faisaient des phrases et des citations. À l'heure de la lutte, ces gens-là ne savent que décamper.

   D'abord trente hommes attaqueraient par-derrière. Ils ouvriraient un feu serré, attirant de ce côté-là les hommes de Lucas. Cinquante autres pénétreraient alors dans le camp, pour le combat à découvert. Un sergent conseilla d'attendre une nuit sans lune, cela faciliterait les mouvements. Avec les renforts, étaient venus aussi des journalistes de la capitale. Là-bas, le bruit courait que la fin du beato approchait.





 Cangaceiros de la bande de Lampião : Zé Sereno, Azulão et Gato ; 1936


*


   La fin approchait, la fin du monde, disait le beato Estevao. Cette nuit était la fête de sainte Joséfa, et il avait ordonné à la procession de faire deux tours au lieu d'un. Zèfa portait des branches de romarin dans les cheveux et les donnait aux pèlerins qui les mettaient sur leurs plaies pour les cicatriser.

   Le mouvement, dans le bivouac des soldats, n'avait pas échappé à Lucas Arvoredo. Les paysans apportaient des nouvelles, les patrouilles de la police étaient en train d'abandonner leurs positions, les soldats se regroupaient. Des dizaines d'hommes se dirigeaient vers l'arrière du camp, protégés par les ombres de là nuit sans lune. Lucas appela Zè Tonnerre, lui confia vingt hommes et l'envoya de ce côté-là.

   - Y veulent attaquer, ils ont vu qu'ils se font enfoncer dans les petits groupes, ils veulent voir s'il peuvent nous liquider...

   - Tu crois qu'on peut tenir ?

  - On a pas beaucoup de munitions... Mais si on les tient éloignés, on peut s'ouvrir un chemin et passe avec le beato.

  - Et lui, y veut partir ?

  - Y dit que oui... Lui et douze types, les aut' restent, ils vont se retrouver ensuite...




 Maria Bonita. Photographie de Benjamin Abrahão, 1936


   Zè Tonnerre avança avec ses hommes. Les soldats sortaient de la caatinga, Jao venait avec eux, sous le commandement de ce lieutenant timide qui citait des phrases. Le capitaine attendait le bruit des détonations pour ordonner à ses hommes de marcher sur le camp. La consigne était de tirer sans pitié, sans faire de distinction entre les pèlerins et les bandits.

   Jao était content, car il avait été choisi pour attaquer par-derrière ; ainsi, il ne serait pas obligé de tirer contre le saint ni contre les paysans désarmés : Ils marchaient péniblement entre les broussailles hérissées d'épines. D'un pas léger et imperceptible, les cangaceiros, qu'ils croyaient surprendre, arrivaient de l'autre côté, ils se trouvaient à quelques pas, ils distinguaient le lieutenant à lunettes, les soldats qui marchaient. Zè Tonnerre ne vit pas le visage de Jao, remarqua seulement les pantalons kaki de l'uniforme détesté. II ordonna à ses hommes de se coucher et d'attendre. Quand les soldats seraient bien près, alors, oui !...

   Les bandits se couchèrent, les canons de leurs fusils étaient glissés entre les troncs minces des arbustes. La nuit était sombre, sans lune, mais les yeux de Zè Tonnerre savaient voir clair dans les ténèbres. Il repérait les jambes du soldat qui marchait. Il ne savait pas que c'était son frère Jao, celui qui était parti le premier. Il calculait d'après son pas le moment où il leur faudrait sauter et tirer, pousser leurs hurlements horribles, leur cri de guerre. C'est maintenant. Un signal qui passe d'homme en homme. Et les hurlements déchirent la caatinga, ce sont des rugissements d'animaux en furie, impressionnants à faire arrêter le cœur. Zè Tonnerre leva son arme, dans l'éclair du coup de feu, Jao aperçut son visage. C'était son frère José, et il murmura son nom, mais Zè Tonnerre partait en avant, les cangaceiros tiraient. Jao voyait les soldats courir ; il entendait la voix du lieutenant criant des ordres, mais il entendait tout très bas, et il voyait à travers un nuage qui recouvrait ses yeux. La seule chose qu'il voyait parfaitement, c'était le visage de son frère José, la bouche ouverte dans un cri, les yeux serrés de colère, de José appuyant sur la gâchette de son fusil. Et, au moment même où il mourait, Jao comprit que José était le fameux Zè Tonnerre, lieutenant de Lucas Arvoredo. Et il eut encore le temps de lui souhaiter la vie sauve, et au beato aussi, ah ! au beato surtout !

   Les coups de feu continuaient à crépiter, en face du camp résonnaient les pas des soldats marchant pour l'assaut décisif. Zè Tonnerre poussait ses cris de guerre. Jao était mort en souriant.





 Maria Cristina Haize ; huile sur toile


*


[Elle était blanche, un peu brune
Ses lèvres couleur de rose
Ses yeux immenses, brillants
Comme étoiles lumineuses
Elle possédait la symétrie
La grâce et le charme
D'un bijou précieux

Son buste était sculpté
Avec soin et amour
De la main mystérieuse
De l'artiste suprême
Qui, avec de tendres caresses, a créé
Des jambes parfaites
Chacune d'entre elles était une fleur

Pourtant, Maria Bonita
Avait un cœur aussi dur
Qu'elle était belle
Comme elle était habile
À monter l'âne et le cheval
On n'entendait que le claquement du fouet
Et le tremblement du sol

Maria, lorsque elle était jeune fille
Était la fleur des environs
Nombreux furent les garçons
Qui pleurèrent de tristesse
Parce qu'elle leur parlait ainsi :
Un jour, je n'épouserai
Que celui qui ne sera pas un lâche

J'épouserai un homme 
Qui montre qui il est 
Avec ses poings, avec ses pieds 
Avec son poignard, avec son couteau 
Avec les balles de son fusil 
Jusqu'à faire sauter les têtes. »

Extrait du poème d'Antonio Teodoro dos Santos : Maria Bonita, a mulher cangaço ]









   Maintenant la fusillade était serrée dans le camp. Les soldats y avaient fait irruption, le beato s'était retiré avec Zèfa et les pèlerins dans le cercle formé par les feux, il avait commencé à prêcher comme si de rien n'était. Les balles abattaient des hommes, les gémissements se mêlaient à ses paroles, Cirilo épaulait sa carabine derrière Estevao. Dans la clairière Lucas et ses hommes faisaient face aux soldats, mais ils ne savaient pas se battre de cette façon. Et lorsque Lucas tomba, blessé à la tête, ses hommes lâchèrent pied. À reculons, ils parvinrent auprès du beato, ils s'arrêtèrent devant les pèlerins.


   Les soldats avançaient, une quinzaine étaient déjà tombés, morts ou blessés, mais les pertes chez les cangaceiros étaient plus importantes. Dans l'ardeur du combat, des deux côtés, le désir de tuer augmentait. Les pèlerins ramassaient les armes de ceux qui tombaient, prenaient leur place. Les soldats tiraient indistinctement sur les bandits et sur les paysans ; ceux qui étaient nés dans la ville cherchaient à viser le saint, autour duquel s'amoncelaient les cadavres.

   À présent, on luttait corps à corps, les bandits dégainaient leurs poignards, on entendait les coups de feu de Zè Tonnerre contre les soldats qui avaient attaqué à l'arrière.





 Lunettes ayant appartenu au cangaceiro Virgulino Ferreira da Silva, alias Lampião



   Un soldat visa la poitrine du beato et sa balle partit en même temps que celle de Cirilo, le beato roula sur le corps des pèlerins, le soldat tomba sur le sol où les braises se dispersaient. Alors Cirilo s'avança, il avait lâché sa carabine, saisi son poignard. Un soldat prit Zèfa par un bras, elle se débattit, le mordit et le griffa, elle lui donnait des coups de pied, lui crachait à la figure. Il frappa sur son visage avec la crosse de son fusil, lorsqu'elle tomba, le soldat abaissa son arme et la déchargea.

   Zè Tonnerre arriva ensuite, après avoir liquidé des soldats. Mais ce fut pour voir les cangaceiros survivants s'enfuir, tout en venant à sa rencontre ; ils lui dirent que Lucas et Estevao étaient morts. Sa tante Zèfa aussi.

   Ils le regardaient, attendant des ordres. Des vingt hommes qu'il avait emmenés avec lui, quatre avaient été mis hors de combat. Et une dizaine seulement venait du camp, il n'y avait plus rien à faire. Ils battirent rapidement en retraite, déjà les soldats les poursuivaient, mais Zè Tonnerre atteignit la caatinga à temps. En passant, il marcha sur le visage d'un soldat. Il lança un juron, mais Jao souriait toujours, même du juron de son frère.



 Maria Bonita ;  vers 1936-1937


   Le sertao oublia le nom du beato Estevao, oublia le nom de Lucas Arvoredo. Mais le nom de Zè Tonnerre devint de plus en plus célèbre, sa cruauté et ses crimes laissèrent loin derrière eux tous les cangaceiros qui l'avaient précédé dans la caatinga. On disait de lui qu'il n'avait pas de cœur, qu'on n'avait jamais vu un homme aussi impitoyable, pas même Virgulino Ferreira Lampiao. II ne fit jamais grâce à un soldat, il n'accorda jamais une réduction sur les impôts qu'il levait dans les villes attaquées. La chanson disait de lui :

   « Tonnerre vient d'arriver
   Beaucoup de sang va couler... »


*




 Têtes coupées de Lampião (en bas), de Maria Bonita, sa compagne (au-dessus de celle de Lampião) 
et de neuf de leurs compagnons ; 28 juillet 1938 (10 Thermidor...)



   Par ordre du capitaine, ils coupèrent la tête du beato Esteyao, de Lucas Arvoredo, de Zèfa et de quelques pèlerins, pour augmenter le nombre. Ils les emportèrent comme des trophées, les exhibèrent en ville, des centaines de curieux défilèrent devant. Le capitaine fut élevé en grade, cité à l'ordre du jour, et, bien qu'il n'aimât pas la littérature, il écrivit un livre sur la campagne.

   Dans le campement, à l'aube, les cadavres étaient amoncelés. Avec la chaleur, ils commençaient à pourrir. Des urubus arrivèrent de tous les points de caatinga et couvrirent le soleil de leurs ombres noire. L'obscurité était si grande qu'on aurait cru proche la fin du monde.



Jorge Amado (1912-2001) ; Seara vermelha, roman, 1946 : Les Chemins de la faim, trad. par Violante do Canto, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1951, 383 p.



Oeuvre de Jayme Griz, Rio Una, 1951



Monument funéraire à la mémoire de Lampião et ses compagnons au lieu où ils fûrent assassinés



« Afin que cela constitue une preuve irréfutable 
On coupa les têtes 
De tous les cangaceiros 
Puis on les mit 
Avec de l'eau salée dans une boîte 
De kérosène, puis on les a amenées

Emportant les onze têtes 
Les policiers quittèrent 
Angico, puis ils traversèrent 
Le grand fleuve Sâo Francisco 
En direction de l'Alagoas 
Et arrivèrent à Sant'Ana

A Sant'Ana do Ipanema 
Eut lieu l'exposition des têtes 
Et le peuple 
De presque tout le sertão 
Vint voir les têtes 
Des cabras de Lampião

On fit cela parce que dans le Nordeste 
On parlait sans cesse de Lampião 
On disait qu'il était invincible 
Et qu'il avait le corps fermé 
À l'abri des poignards, des couteaux et des balles 
Et qu'il était protégé des morsures de serpents

On raconte qu'il avait quelque chose à voir avec Dieu 
Et aussi avec le Diable 
Personne ne croyait 
Qu'il ait pu perdre la vie 
Qu'il puisse jamais mourir de blessures 
Plutôt que de malemort. »

Manoel d'Almeida Filho : extrait du cordel "Os Cabras de Lampião"




dimanche 2 décembre 2012

Sertão...












 Nossa Senhora do Cangaço ; Oeuvre de Marcos Oliveira


 
    […] La bande de Lucas resta cachée pendant presque deux mois. En l'occurrence. Leur coiteiro était un petit propriétaire à qui Lucas avait un jour sauvé la vie, au cours d'un voyage. Et ce fut là que l'émissaire du beato Estevao vint le trouver. Il s'apprêtait déjà à repartir, à balayer de nouveau le sertao, à envahir des villages et des villes, à extorquer de l'argent aux fermiers, lorsqu'un soir sans lune, à la tombée de la nuit, un homme arriva. Il était appuyé sur un bâton, il avait parcouru bien du chemin, il avait eu du mal à découvrir où Lucas s'était réfugié.

   Les soldats - ceux qui avaient été chargés de poursuivre Estevao et ceux qui recherchaient Lucas - avaient encerclé le saint aux environs de Juazeiro. Plus de trois cents hommes se trouvaient avec Estevao, mais ils n'étaient presque pas armés et n'avaient aucune expérience de la lutte. Le seul espoir qui leur restât, c'était l'aide de Lucas Arvoredo.

    - Mon père, Estevao m'envoie vous dire que vous preniez tous les hommes que vous pouvez. Et tout ce que vous avez comme armes, pasque ça chauffe...

   Avant de partir, Lucas dépêcha des émissaires pour rassembler des camarades, des paysans qui l'aimaient bien, des hommes qui parfois faisaient partie de sa bande, et d'autres qui, il le savait, se seraient fait tuer pour lui. Et ils vinrent en grand nombre, les uns pour lui rendre service, les autres pour défendre le beato Estevao. Ils n'avaient jamais vu le beato, mais pour eux, c'était un saint, par sa bouche parlait la voix de Dieu.

   Ils partirent à l'aube, laissant les femmes, s'emparant de toutes les armes qu'ils trouvaient dans les fermes où ils passaient. L'envoyé du saint, un nègre à la tignasse grisonnante, les exhortait à se hâter. Mais ils marchaient si vite que le nègre lui-même avait du mal à les suivre. Pendant six jours et six nuits, ils se frayèrent un chemin à travers les épines et, le septième au soir, ils aperçurent les feux dans le campement du saint. Le vent apportait un murmure de prières chantées par la foule qui accompagnait Estevao. Lucas s'arrêta, mit le genou en terre, les autres cangaceiros l'imitèrent. Ils firent le signe de la croix et ce ne fut qu'alors qu'ils avancèrent humblement.




Antônio Francisco Lisboa, plus connu sous le surnom de Aleijadinho 
(1730 ou 1738-1814) : Ange, Sanctuaire de Matosinhos, Brésil ; Sculpture sur bois


Jao

« Voici Lucas Arvoredo
Qui s'amène avec son poignard... »

   Un jour, dans le fond du sertao agreste, où la faim tuait les hommes, où les rivières étaient desséchées par le soleil brûlant, où les colonels s'emparaient des terres des paysans et faisaient abattre ceux qui protestaient ; dans le sertao d'où les émigrants partaient en fournées successives vers le sud, jonchant les routes de leurs cadavres, dans le sertao où les enfants mouraient par centaines, et ceux qui survivaient étaient malades et tristes, quand le paludisme se répandit comme un manteau de deuil et que la petite vérole laissa sa marque mortelle sur des milliers de visages, quand la fièvre typhoïde se propagea comme une mauvaise herbe, quand il ne subsistait plus aucun espoir dans le cœur fatigué des campagnards, c'est alors qu'apparut le beato.

   Personne ne savait d'où il venait, qui il était, quand il était arrivé, ni son âge ni son nom complet. Il s'appelait Estevao, il n'avait pas de nom de famille ; son bâton noueux qui ressemblait à un serpent portait la poussière de longues pérégrinations, ses espadrilles étaient vieilles et trouées, sa robe blanche éclaboussée d'une boue déjà ancienne. Sa barbe blanche, ébouriffée, pas très épaisse, tombait sur sa poitrine, et ses cheveux blancs et longs glissaient également sur son cou jusqu'au haut du dos. De sa tête, les poux descendaient sur sa robe, et les oiseaux, vers midi et quand le soir tombait, se posaient sur l'épaule du saint et picotaient ses oreilles dissimulées par les mèches.

   Il apparut en proclamant que le monde allait finir ; la méchanceté des hommes étant parvenue à son comble, la pitié s'était épuisée dans le cœur de Dieu. La limite de sa patience était atteinte et maintenant allait venir le terrible châtiment, l'heure du repentir était arrivée. Malheur à ceux qui ne se couvriraient pas la tête de cendres et n'abandonneraient pas tout, maison et travail, patrons et récoltes, pour prier! Ceux qui ne le feraient pas n'auraient pas de salut possible lorsque l'heure sonnerait, inexorable.





   Sa voix était suggestive et tendre, elle ressemblait davantage à la voix d'un enfant qu'à celle d'un vieillard, mais au moment des imprécations, elle s'élevait avec violence, elle cinglait comme un fouet. A ces moments-là, tous oubliaient que c'était un vieux courbé sur un bourdon. Il devenait pareil à un arbre majestueux, à une rivière torrentueuse, à une cataracte bruyante. Lorsque son regard bleu, d'ordinaire bienveillant et chaud, regard qui appelait et encourageait, s'immobilisait, perdu dans le lointain, apercevant des choses que les autres ne pouvaient voir, il provoquait la peur et le frisson. Grand, et si maigre qu'il balançait dans le vent comme un bambou, il avait une résistance de fer et marchait des lieues et des lieues, d'un pas rapide, difficile à suivre. « Il mange moins qu'un oiseau », disaient les femmes ; et des histoires fantastiques circulaient sur la façon dont, la nuit, Notre Seigneur le nourrissait et renouvelait ses forces.

   Il s'appelait Estevao, mais tous le traitaient de beato Estevao, les pèlerins employaient l'expression tendre de « mon père ». Ils courbaient la tête pour recevoir sa bénédiction lorsqu'il passait, la main levée, ses mots presque imperceptibles. Sa bénédiction était miraculeuse, elle guérissait les maladies, cicatrisait les plaies, éloignait les fléaux des cultures, les épidémies des animaux, chassait les mauvais esprits et rendait les hommes invulnérables à la morsure des serpents venimeux et aux balles assassines.





   Comment douter de sa sainteté, de son pouvoir surnaturel, si les reptiles les plus redoutés, - le serpent à sonnettes, le jaracuçu-à-tête-d'argent, la jaracaca, - sortaient du chemin sur ses pas et l'accompagnaient sur la route et se laissaient prendre dans ses mains et comprenaient la langue étrange qui était la sienne ? Comment douter, puisqu'il parlait de la faim des hommes, de tous les malheurs qui s'abattaient sur eux, puisqu'il disait qu'aucun colonel, qu'aucun des grands planteurs n'échapperait à la colère de Dieu, au châtiment imminent ?

   Aucune parole n'avait de vertu contre lui, pas même la parole des prêtres qui s'étaient élevés pour condamner le beato. Les habitants du sertao savaient bien qu'ils ne mariaient pas et ne baptisaient pas gratuitement. Ils vivaient dans les plantations, où ils étaient les hôtes des Casas Grandes, mangeant plantureusement à la table des colonels, et leurs sermons ne stigmatisaient pas le vol des terres, ni les salaires si bas qu'ils ne suffisaient même pas à payer les dépenses au magasin. Dans leurs sermons, pleins des feux de l'enfer, les prêtres invectivaient, oui, mais c'était contre ceux qui vivaient en concubinage, ceux dont 1es enfants n'étaient pas baptisés, ceux qui utilisaient les animaux parce qu'ils ne possédaient pas de femmes pour faire l'amour. Estevao, lui, parlait un autre langage. Pas un mot contre les prostituées, contre les hommes qui prenaient femme sans recevoir la bénédiction du vicaire, contre ceux qui se servaient de juments et d'ânesses. En revanche, il fulminait contre les péchés des riches, il dénonçait leur façon de tuer 1es pauvres à force de famine, et c'était à eux, à leur avarice et à leur cupidité, qu'il attribuait la colère de Dieu qui avait décidé d'en finir avec le monde. Il ne s'était jamais arrêté pour se reposer dans une maison de planteur, et le peu de fois qu'il avait rencontré un colonel, il lui avait jeté au visage les plus violentes imprécations, l'exhortant à rendre leurs terres aux colons spoliés, à rembourser aux ouvriers ce qui leur avait été extorqué dans les comptes des magasins. Et plus d'un avait fui sa présence, impressionné par la silhouette de ce vieillard sur son bâton, la barbe flottant au vent, des oiseaux gazouillant sur l'épaule, des serpents venimeux sur ses traces.





   Lorsqu'il avait fait son apparition, il était seul, et il parlait même lorsque personne ne pouvait l'entendre comme si les arbustes épineux de la Caatinga, les lézards et les serpents, les urubus affamés pouvaient comprendre son langage. Mais bientôt, portée de bouche en bouche, sa parole s'était répandue, et les pèlerins commençaient à affluer, à se grouper autour de lui, à le suivre dans son cheminement. Ils n'avaient rien à perdre, ou fort peu, lorsqu'ils lâchaient la hache ou la pioche, lorsqu'ils fuyaient les fazendas pour chercher dans les yeux bleus du saint l'ombre d'une espérance. Quoiqu'il annonçât des événements terrifiants, les paysans se sentaient réconfortés par sa présence, par la chaleur de sa voix, sous la protection quotidienne de sa bénédiction.

   La première de ses pénitentes fut une veuve, qui amena ses cinq petits enfants. Mais le jour même arrivèrent des hommes, et ils le suivirent. Il marchait toujours, s'arrêtant seulement le dimanche, lorsqu'il organisait des processions et couvrait ses cheveux blancs de la cendre qui restait dans les brasiers. II se dirigeait vers la mer, où se trouvaient des grandes villes, où roulaient des trains, et d'où partaient les navires que les paysans n'avaient jamais vus, et dont ils aimaient à imaginer la forme, la dimension et les couleurs, pendant les nuits monotones des plantations.

   Au début, ils étaient peu nombreux. Mais, sur son passage, les hommes abandonnaient tout, chaussaient les espadrilles, mettaient le chapeau de cuir. Et ils s'attachaient à ses pas, ils voulaient entendre une fois de plus ces paroles contre la cruauté des colonels, contre les vols de terrains, contre les salaires de famine. Tous les soirs, le beato prêchait, les hommes eux aussi ouvraient leur cœur, ils lui racontaient leurs histoires douloureuses, recevaient son apaisante bénédiction. Et ils s'unissaient autour de lui pour s'occuper de sa nourriture, pour allumer les feux le dimanche soir, pour dormir à ses cotés sur les routes et dans les clairières. Et ainsi, ils venaient, ils traversaient le sertao, leur nombre augmentait toujours, paysans qui abandonnaient leur travail, comme il le conseillait, pour faire pénitence, malades de toutes les maladies, aussi, qui venaient en quête de la santé, que le beato accordait avec sa bénédiction.




Antônio Francisco Lisboa, plus connu sous le surnom de Aleijadinho  (1730 ou 1738-1814) :
CAPELAS DOS PASSOS (Caminho de Jesus ao Calvário). Imagens esculpidas em cedro rosa entre 1796 a 1799 pelo Aleijadinho e por seu ateliê com policromia de Manoel da Costa Ataíde e Francisco Xavier Carneiro.


   Et d'un bout à l'autre du sertao, dans cet immense pays à l'immense misère et aux richesses immenses, sur tous les chemins de la fièvre et de la faim, courut le nom du beato Estevao ; et, de toutes les extrémités du pays, des pèlerins partaient à sa recherche. Des bandits et des guitaristes aveugles, des sbires aux nombreux crimes sur la conscience, des paysans à qui on avait ravi le champ qu'ils labouraient, des journaliers endettés dans les magasins, des vieux et des jeunes, des femmes avec des enfants, et des jeunettes qui n'avaient pas encore connu d'hommes, des tuberculeux et des paludéens, des lépreux et des fous. Ils vinrent tous emplissant les chemins, volant pour manger, marchant de jour et de nuit, cherchant les traces du saint. Lui seul guérissait et consolait. Et le beato continuait sans se soucier du nombre de pèlerins qui le suivaient disant ses prières, diffusant ses prophéties. Mais pour chacun, il avait une parole différente, pour chaque histoire une solution qui calmait comme un baume sur une blessure.

   Plus rapide que lui-même, son nom le devançait, parvenait dans les villes, paraissait dans les journaux. Les colonels s'agitaient, des journaliers délaissaient 1es récoltes ; des colons se rebellaient, des prêtres s'insurgeaient contre lui, car il représentait la menace d'une secte superstitieuse qui pouvait ébranler le prestige de l'Église. Le saint avançait, indifférent, il ne savait même pas que sa personne provoquait tant de discussions. Les oiseaux venaient se poser sur son épaule ; les guitaristes chantaient en son honneur, les femmes baisaient le bas de sa robe, et les serpents s'enroulaient autour de son bras maigre, se nichaient sur sa poitrine concave. Tout cela se passait dans le sertao, où la faim fait naître des bandits et des saints.



 Ancien Cangaceiros (Moreno et Durvinha) comme produit de consommation soldé........
dans la presse brésilienne...

[…]
   Les journaliers lâchaient leurs instruments de travail, quand les propriétaires protestaient, ils disaient que le monde allait finir, cela ne servait à rien de s'échiner dans les champs pour gagner des salaires de famine. Ils abandonnaient les bêches, s'enfuyait la nuit à la recherche d'Estevao ; ils n'avaient plus à l'égard des colonels leur respect coutumier ; ils savaient ce que disait Estevao sur eux dans ses sermons. Ils étaient tous condamnés, pas un seul ne serait sauvé. Dans les églises des villages, les baptêmes diminuaient, les couples ne venaient plus le samedi pour les mariages sans solennité. Car le saint lui aussi baptisait et mariait, mais il ne demandait rien, c'était gratuit. Les journaux de la capitale publiaient des articles disant que le beato incitait les hommes du sertao au désordre, que les récoltes de cette année étaient en danger, faute de bras, que les principes les plus sains de la civilisation chrétienne, que les sacerdoces introduisaient dans la caatinga avec tant de sacrifices et d'abnégation, étaient en péril, allaient être submergés par cette vague de superstition qui se propageait si rapidement dans tout le sertao du nordeste. Il s'avérait nécessaire et urgent que les autorités prissent des mesures énergiques. Les journaux du gouvernement, comme ceux de l'opposition, s'unissaient contre le beato, et bien qu'un reporter eût publié des photos et des commentaires exploitant ce qu'il y avait de pittoresque dans la figure du prophète et dans ses rites, les directeurs, dans les articles de fond, affirmaient que le moment était venu de mettre Estevao dans un hospice ; de ramener les campagnards dans les plantations abandonnées, et de les obliger à travailler. Sinon l'agriculture subirait un immense préjudice cette année, car la sécheresse avait déjà anéanti une partie des récoltes. Les habitants du sertao ne lisaient pas les journaux, ils ne savaient ni lire ni écrire en général, mais ils écoutaient les paroles du saint, et comme ils étaient désespérés, ils continuaient, toujours en plus grand nombre, à lâcher leurs faux et leurs pioches, leurs haches et leurs bêches, ils ne gardaient que leur couteau, car c'était la seule arme qu'ils possédaient. Et ils erraient dans la brousse, à la recherche des traces d,'Estevao, ils ne voulaient pas que le monde s'achevât sans qu'ils eussent reçu sa bénédiction.

   Estevao campa à quelques lieues de Juazeiro, dans la caatinga, loin des routes. Il y avait là des puits, les paysans s'attaquèrent aux arbustes avec leurs couteaux et improvisèrent des cabanes. Il semblait que le beato pensait demeurer là, mais personne ne connaissait ses projets, pas même Zèfa, qui était aussi une sainte. Allait-il descendre sur la ville, attaquer un train et prendre la direction de la capitale ? Allait-il rester toujours, accueillant les pèlerins, accomplissant miracles, guérissant des malades? S'il en était ainsi une ville ne tarderait pas à s'élever dans ces bois. Ni vers Bon Jésus de Lapa, ni vers le Juazeiro du Cearâ, où pontifiait le Père Cicéro, on ne voyait cheminer autant de gens, sur les sentiers de la caatinga. Allait-il retourner sur ses pas et s'enfoncer une fois de plus dans la brousse ? Le plus probable était qu'il voulait attendre en ce lieu l'heure qu'il annonçait, l'heure de la fin du monde. Il disait qu'il existait un endroit où Dieu descendrait pour le jugement dernier. Certainement, c'était celui-là, avec ses sept sources. Estevao s'était arrêté devant chacune d'elles, accompagné de Zèfa, il avait béni leurs eaux afin qu'elles ne se desséchassent point.



 Em outras duas fotos seqüenciais, vejo o bando de Corisco, armado até os dentes em evidente pose. Apenas a cadela não posa. Sua naturalidade, para quem está em primeiro plano, contrasta com o da fileira quase militar das pessoas ao fundo. Na primeira foto, ela olha para a câmara com seu corpo branco manchado de negro como negra é a máscara que possui ao redor dos olhos. Na segunda, olha para o bando como se a presença do fotógrafo, tão ilustre naquela região desolada espinhenta, não tivesse tanta importância quanto a dos “seus”.
Em mais uma fotografia, Corisco apresentase em posição clássica de sentido ao lado da mesma cadela. Esse homem cuja única linguagem parece ser a da violência, tem sua inscrição na história amenizada pelo amor dessa cachorra por seu relampejante ser-humano-corisco. Ela o tem como o chefe do bando, e ele, curiosamente ao ser o local tão árido, a chama de Jardineira.


   Ce fut là que le détachement de la police vint le trouver. Les caravanes de paysans se succédaient Certains jours, il en arrivait plus de cent à la fois, et il leur fallait se procurer de la nourriture par n'importe quel moyen. Par ordre des propriétaires des plantations, les magasins ne leur vendaient pas de marchandise. Leur seule ressource était de voler, de tuer de bœufs dans la campagne, de les dépecer sur place, d'apporter des quartiers de viande au campement. Des pèlerins se spécialisaient dans ces coups de main, les demandes de répression se multipliaient. La police arriva enfin, quatre-vingts hommes bien armés. Le capitaine étudia la situation, conclut que, s'il arrivait à les cerner, ils seraient obligés de se rendre, faute de nourriture. Cela n'était qu'un jeu d'enfants.

   Mais les premiers incidents se produisirent avec les pèlerins qui arrivaient. Ils voulaient passer, ils y venaient de loin en quête de la bénédiction rédemptrice du saint. La police bloquait une partie de le route, les pèlerins insistaient, de courtes luttes s'engageaient, des paysans tombaient, morts ou blessés. Et les hommes d'Estevao continuaient à sortir la nuit pour aller voler. Ils n'attaquaient jamais les soldats, mais, lorsqu'ils étaient attaqués, ils se défendaient avec courage, il y avait déjà eu des pertes dans la police.



Facão curto de Lampião : Gavião guarnecido por cachorro, 1938.
Coleção privada. In Estrelas de Couro - A estética do cangaço pág. 134.



   Pendant un certain temps, Estevao ne sembla pas se soucier de la force militaire qui l'investissait. Mais lorsque les morts se multiplièrent et que le piège se resserra, il s'aperçut que les soldats tuaient de plus en plus fréquemment les paysans sans défense. Ce fut lui qui ordonna à Cirilo de chercher Lucas Arvoredo. Ces soldats étaient envoyés par les riches sans salut possible, qui ne voulaient pas que fût entendue sa parole, ordonnant aux hommes de se repentir. Ce n'était pas un péché de lutter contre eux. Mais qui pourrait le faire, sinon Lucas Arvoredo, le cangaceiro ?

    Le piège se resserrait et Cirilo ne ramenait toujours pas Lucas. Les pèlerins partaient très loin à leur recherche pour leur indiquer le chemin. Ne se seraient-ils pas égarés dans les détours de la caatinga, dans l'enchevêtrement des épines ? Mais personne ne connaissait les secrets de la caatinga comme Lucas Arvoredo. Il viendrait certainement par les sentiers ; avant que la police ne s'en rende compte, il serait là...
   La nuit, des pèlerins forçaient le cercle, venaient embrasser la robe du saint. Ils venaient de cinq États différents ; ils avaient marché des lieues et des lieues, la police ne pouvait pas les empêcher de recevoir la bénédiction d'Estevao. Ils laissaient leurs femmes et leurs enfants de l'autre côté, ils rampaient dans les fourrés, ils atteignaient le camp du beato. Et ils ne repartaient plus, car il fallait défendre Estevao, et ils avaient leur couteau et leur pistolet, ce n'était pas un péché de tirer sur les soldats. Le monde allait finir ; qu'importait la mort ?



 Á esquerda. novamente "Nenêm", ao centro "Luís Pedro"


   Chaque jour il devenait plus difficile de gagner la campagne. Les soldats avançaient toutes les nuits de quelques mètres. Pour passer entre les patrouilles, pénétrer dans les fazendas, rapporter les bœufs abattus, les chèvres tuées, les quartiers de viande séchée, la ruse et l'habileté, un pas de chat, la légèreté de l'once étaient indispensables. Quelques-uns y restaient, avec une balle dans la poitrine. Mais la nourriture des pèlerins ne manquait pas dans le camp du beato Estevao.

Jorge Amado (1912-2001) ; Seara vermelha, roman, 1946 : Les Chemins de la faim, trad. par Violante do Canto, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1951, 383 p.




 Xamego de cangaceiro ; Oeuvre de Marcos Oliveira


(À suivre...)

samedi 13 octobre 2012

Xaxado...






Voici Lucas Arvoredo
Qui menace de son couteau
Aux hommes il fait froid dans le dos,
Pour les femmes c'est un agneau

Arvoredo le voici,
Qui menace de son poignard,
Sois sans nulle crainte ma mie,
Car je ne suis pas un barbare...



Affiche du film brésilien O Cangaceiro réalisé par Lima Barreto en 1953.
C'est l'un des plus grands succès du cinéma brésilien.



  [...] Bon gré, mal gré, les hommes et les femmes étaient poussés à l'intérieur du cinéma. Outre le parterre, il y avait quelques loges latérales, et ce fut l'une d'elles que Lucas réquisitionna pour lui, un de ses hommes et le voyageur. Au parterre, une cinquantaine de personnes se rencognaient sur leur siège. Lucas remarqua le Juge qui, auprès de sa femme et de ses filles, avait perdu ce qui lui restait de suffisance. Il appela un cangaceiro, il en vint trois.
  - Amenez le Juge dans une loge.

  La femme du Juge était très grosse, et ses filles, trois jeunes personnes entre vingt et trente ans, n'avaient rien à lui envier quant à l'embonpoint. Leurs seins énormes débordaient de toutes parts. Elles sanglotaient et, quand il les vit, Lucas fit une grimace :
  - Quels éléphants!
  Le voyageur de commerce se força à sourire. On plaça le Juge dans une loge voisine, sous la surveillance d'un homme et, quelques minutes plus tard, on y conduisit aussi le Maire. En attendant le début du spectacle, Lucas examinait les femmes larmoyantes du parterre. Son regard se fixa sur l'une d'elles, vêtue d'un tailleur bleu ciel, les joues pâles et les cheveux blonds. Elle ne passait pas pour jolie, aux yeux des garçons de la ville. Mais ce qui séduisit Lucas, ce furent ces cheveux blonds, coupés en une petite frange sur le front. Ils se répandaient sur ses épaules et rendaient son visage plus pâle et plus mince encore.
  - Qui est-ce celle-là?
  - C'est l'institutrice du Groupe scolaire.
  Il fit signe à l'homme qui se trouvait à côté de lui.
  - Amène-la par ici...

  Sous les regards épouvantés de la salle, on traîna presque la jeune fille jusqu'à lui. Les spectateurs formaient une masse terrorisée. Aucun d'eux ne savait ce qui allait lui arriver, à lui ou aux siens. Ils s'estimeraient heureux s'ils sortaient de là sains et saufs ! La légende de Lucas était une succession ininterrompue de crimes, d'assassinats, de pillages et de viols.

  Quand l'institutrice entra dans la loge, Lucas lui dit :
  - Pleurez pas, ma belle. Je suis pas une bête féroce... Casez-vous sur cette chaise et arrêtez de pleurnicher.

  La jeune fille s'assit à côté de lui et se fit toute petite dans un coin. Lucas avança sa main lourde et calleuse, encore toute sale de nourriture, saisit la chevelure fine et dorée, douce comme de la soie, et y enfonça les doigts avec un plaisir qui lui parcourut le corps jusqu'à la plante des pieds. Il lui sourit, montrant le peu de dents qui lui restaient. La jeune fille se recroquevilla davantage encore sur sa chaise. Il fit glisser sa main et la laissa reposer sur la nuque fragile, puis il se remit à jouer avec ses cheveux.



Hugo Pratt (1927-1995) ; La macumba du gringo, 1977


  Zè Tonnerre pénétra dans le cinéma, entraînant la veuve du lieutenant. Il la tirait par le bras, il lui avait déjà donné plusieurs gifles en chemin. Elle était venue dans l'état où il l'avait trouvée chez elle, en pantoufles, dépeignée, sanglotante. Il la jeta comme un ballot sur une chaise :

  - Mets-toi là, mule...

  Dans un silence de haine et de terreur, les spectateurs observaient. Des femmes se cachaient le visage derrière leurs mains, se demandant ce qui allait leur arriver. Seule Quinquina, une vieille fille d'une quarantaine d'années, ne semblait pas effrayée. Quand le cangaceiro l'avait emmenée jusqu'au cinéma, elle lui avait même souri, s'émerveillant de sa jeunesse. C'était Doux-Bec, un des bandits dont la réputation était des plus terribles, bien qu'il n'eût pas encore vingt ans.

  Lucas trouvait que la séance tardait à débuter et craignit une trahison. Il fit renforcer la garde autour du cinéma et poster un homme à chaque coin du bâtiment. Il dit ensuite au Maire et au Juge :
  - Si un « singe » rapplique ici, je vous descend tous les deux, compris ? - puis il ajouta en désignant la femme et les filles du Juge : et ces pouffiasses aussi ! Et c'est pas tout : si ce cinéma commence pas tout de suite, je vais m'expliquer avec le patron.

  Le Maire sortit de sa loge (le Juge n'avait plus de force) et il balbutia le nom de Gentil ; le patron du cinéma accourut.
  - Seu Lucas veut qu'on commence tout de suite.
  - Mais... j'attendais qu'il me l'ordonne...

  Les lumières s'éteignirent. Le voyageur de commerce remarqua le geste de Lucas qui avait lâché les cheveux de la jeune fille et saisi son revolver. Sur sa chaise, l'institutrice en profita pour s'écarter de lui le plus possible. Pressée contre les parois de la loge, elle ne voyait même pas les sous-titres de l'écran.





Pistolet Luger, le fameux "Parabellum", arme préférée des cangaceiros et de Lampiao en particulier.
Il portait un modèle 1908 de 9 mm lorsqu'il fut tué...



  C'était un film de cow-boys, du temps du cinéma muet. Le Ciné-Théâtre Rex n'était pas encore pourvu d'appareil sonore. Mais, pour Lucas et ses hommes, cela importait peu. Ce qu'ils aimaient, c'étaient les coups de revolver, les poursuites à cheval, et Tom Mix (dont ils ne savaient même pas le nom), dominant ses adversaires. Ils applaudissaient aux scènes les plus héroïques, hurlant pour encourager le « p'tit gars ». Ils redevenaient les enfants qui s'étaient extasiés devant le canard à ressort. Lucas en oublia les cheveux dorés de la jeune fille.


  Il y eut une scène de bagarre, où Tom Mix, aux prises avec une vingtaine d'adversaires, les vainquit tous de son bras puissant. Lucas n'y résista pas, il voulut revoir la scène, il ordonna qu'on la passât à nouveau, mais lentement, beaucoup plus lentement. Figée, la salle suivait les péripéties sur l'écran. Ces bandits qui poursuivaient la fiancée de Tom Mix étaient vraiment risibles, à côté de Lucas et de sa bande, de cette effroyable présence des cangaceiros ! Dans l'obscurité, ils ne les voyaient pas distinctement, mais ils sentaient l'odeur qui émanait d'eux, âcre et fétide ; ils entendaient les rires, les commentaires :
  - Ah! quel fils de pute, celui qu'a les moustaches !

  Quand le film fut achevé et que la lumière se fit, Lucas n'était pas encore satisfait. Il donna des ordres pour que l'on passât la pellicule à l'envers, le haut en bas. C'était une de ses distractions favorites. Quand il pénétrait dans une ville où il y avait un cinéma, il aimait à voir les films des deux manières. Et la torture recommença pour les spectateurs. Quinquina fut la seule à rire en voyant les personnages s'agiter les pieds en l'air, marcher la tête en bas, et la terre se trouver là où aurait dû être le ciel.

  On projeta ensuite un film de Charlot, et les aventures du vagabond les mirent au comble de la joie. Le traître était un géant d'une force colossale et, quand il commença à battre Charlot, un des brigands n'y résista pas, il envoya trois balles sur l'écran. Des femmes s'évanouirent, mais le traître n'en continua pas moins sa besogne.
  - Cogne pas sur ce pauv' type, fils de jument !

  Enfin, la lumière se fit. La femme du lieutenant avait perdu connaissance. Zè Tonnerre la chargea sur ses épaules et il sortit avec elle. Les bandits entouraient les spectateurs, ils se dirigèrent tous vers la salle de la Philharmonique. Lucas avait pris le bras de l'institutrice, il approchait son nez de la chevelure dorée et reniflait le parfum de la jeune fille en riant de contentement.

  Folle de peur, une des filles du Juge tenta de s'enfuir. D'une taloche, un cangaceiro la jeta à terre, sa mère alla la relever en pleurant. Le Juge, lui aussi, en avait les larmes aux yeux. À la Philharmonique, les musiciens commencèrent à jouer dès qu'ils arrivèrent au coin de la rue. On avait fait venir du bar le stock complet de vin et de cachaça. Un peu au-dessus des maisons, une lune ronde et jaune luisait dans le ciel ; sa clarté se répandait sur les cheveux dorés de la jeune femme, y faisant naître tout un jeu de nuances imprévues et plus belles encore.



Célèbre photographie de Benjamin Abrahão (à gauche), 
de Lampião et de sa compagne Maria Bonita ; 1936
 

["Je ne me fais pas d'illusions
Sur cette vie dans le cangaço
Tant qu'il y aura des fusils et des balles
Je suivrai toujours cette route !
Pour la mort de mon père
Écoutez bien ces paroles
Même les innocents paieront
Il ne restera rien d'eux !

Tant qu'il y aura des fusils et des balles
Des grottes, des montagnes et des rivières
Des buttes, des collines et des vallons
Je lutterai sans relâche
Je me battrai avec qui veut
Échappera qui pourra
Je ne servirai jamais de paillasson

J'ai tué qui a fait tuer
Je suis mille fois un assassin
Je tuerai à l'infini
J'accomplirai mon destin
Un Lampion comme moi
Vous pourrez raconter qu'il est mort
Mais pas qu'il a fini comme Silvino."

D'après Estacio de Lima qui attribue ces vers de cordel à Lampiao lui-même...]









  En toute justice, on ne pouvait pas dire que la fête fût animée. Morne, le mot s'appliquerait encore moins au bal que donnait Lucas Arvoredo dans la ville envahie. On eût dit plutôt un enterrement accompagné de musiques joyeuses, de sambas et de fox. On avait réussi à rassembler environ la moitié des musiciens, tous ceux qui se trouvaient dans la ville n'ayant pas eu le temps de se réfugier dans les bois. Et une trentaine de femmes, jeunes et vieilles, évoluaient dans la salle, tirées ou traînées par leurs cavaliers, dont la plupart étaient des cangaceiros de la bande. Mais Lucas voulait voir tout le monde danser. Il y avait obligé le Juge, le Maire, le voyageur de commerce. Il avait fait donner à boire aux musiciens et versait de la cachaça aux femmes. L'institutrice le suivait, les pieds meurtris, incapable de réagir, remettant son sort entre les mains de la Providence.
  - Qu'il arrive ce que Dieu voudra... murmurait-elle.
   Elle avait un fiancé en ville, mais il lui semblait qu'il appartenait à un passé lointain, à un rêve qui s'estompait devant la réalité nouvelle. Lucas lui baisait les cheveux.

  Ce bal était démoniaque. Si le curé de la paroisse n'avait pas été un des premiers à s'enfuir lorsqu'on avait annoncé la venue de Lucas, il aurait trouvé, certes, un excellent sujet de sermon dans ce bal sans joie, mais où les danses rapides, la musique entrecoupée de coups de feu et de cris, les bouteilles vidées en un clin d’œil et les femmes à demi suffoquées par l'alcool, mettaient un faux air de gaieté.

  Zè Tonnerre traînait la femme du lieutenant. Elle allait, comme inconsciente. Sans même qu'elle s'en aperçût, ses pieds suivaient le rythme de la danse. Sa pensée était auprès de son mari mort, de son enfant qu'elle avait laissé seul à la maison ; rien de ce qui se passait là ne pouvait plus la toucher.



Photographie de Alvaro Severo : Trio de forró pé-de-serra...
(making of "Pernambuco tem valor" - Rede Globo, 1999) - Dir. Sônia Lessa - Serra Talhada - Pernambuco - Brasil
 

  Quand la musique se tut, tous restèrent figés. Les hommes de la ville regardaient leur femme et leurs filles, tremblantes dans les bras des bandits. Alors, Lucas prononça les paroles fatales que les habitants de la cité avaient redouté d'entendre à chaque instant.

  - Dites donc, il fait rudement chaud, ici, on va se mettre à poil...
  Il frappa ses mains l'une contre l'autre :
  - Allez, tout le monde, et qu'il en manque pas un seul!
  Il s'adressa à l'institutrice :
  - Toi aussi, cheveux d'or...
 Les hommes et les femmes restèrent immobiles. Le voyageur de commerce tenta d'intervenir. Le visage de Lucas se ferma :
  - Vous aussi, foutez-vous à poil.

  Sous la menace des poignards, ils commencèrent à se dévêtir. La femme du Juge était d'une grosseur d'hippopotame. Ses seins retombaient sur son ventre. Son mari, en compensation, était maigre comme une trique, les os de ses côtes saillaient. Lucas les imaginait dansant tous deux, nus au milieu de la salle. Il donna à l'orchestre l'ordre de jouer une valse. Il appuya son poignard sur le ventre de la femme du Juge. Elle se cachait le visage derrière ses mains ; jamais elle n'aurait imaginé éprouver une telle honte.
  -Vous deux, allez danser !
  Les cangaceiros se mirent à rire ; un marchand, lui aussi, ne put s'empêcher de rire, bien que son épouse se trouvât là, nue comme les autres. Dans la salle, le Juge et sa compagne marchaient plus qu'ils ne dansaient. C'était un spectacle bouffon de les voir, elle dont la graisse débordait de toutes parts, lui si maigre, et leurs yeux pleins de larmes, à tous deux.

  Les dernières notes de la valse expiraient à peine, quand l'orchestre attaqua une samba.
  - Que tout le monde danse ! dit Lucas.




Photographie de Alvaro Severo : Xaxando nas caatingas... (making of "Alpercata de Rabicho"
- TV Cultura 1998) - Dir. Petrônio Lorena - Serra Talhada - Pernambuco - Brasil



  Il empoigna l'institutrice, il sentit son corps défaillir dans ses bras. Zè Tonnerre soutenait la veuve du lieutenant, à laquelle il avait arraché de force ses vêtements. Elle le regardait, distante et silencieuse.


  Et le bal se poursuivit ; les cangaceiros, de plus en plus ivres, sentaient monter en eux le désir. Chacun se mit à choisir sa favorite et, lorsque Lucas entraîna l'institutrice vers une salle du fond, ils commencèrent à prendre les femmes là même, à la vue de tous. C'était une scène inconcevable, traversée de cris. Les quelques hommes qui tentèrent de s'y opposer furent aussitôt acculés dans un coin par les armes de deux ou trois bandits.

  Mais le moment le plus tragique fut celui où Zè Tonnerre renversa la veuve du lieutenant. Quand elle comprit ce qui allait se passer, elle perdit complètement la tête et se mit à courir dans la salle. Il la poursuivait ; l'ivresse le faisait trébucher sur les chaises et tomber. Mais elle sentait ses forces l'abandonner et il parvint à la rejoindre et à l'enlacer. Détournant son corps, elle le griffait et le mordait, cherchant à se dérober. On entendait les gémissements de douleur que poussaient les femmes violées.

  Zè Tonnerre tâchait de l'immobiliser avec les bras, les jambes sur les siennes.
  - Femme de singe, tu vas voir ce que c'est qu'un vrai mâle...
  À présent, il lui semblait que les pleurs de son fils parvenaient jusqu'à elle. Soudain, elle eut un éclair de lucidité. Elle réussit à se dégager de l'étreinte du bandit qui s'apprêtait à la posséder et le regarda dans ses yeux d'ivrogne.
  - Vous n'avez pas de mère, malheureux ?
  La question était si inattendue que Zè Tonnerre la comprit à peine. Il se souvenait parfois de la vieille Jucundina, mais c'était la dernière chose à laquelle il avait envie de penser à ce moment-là.
  - Laisse donc la vieille tranquille !
  - Si vous avez une mère, pensez à elle, et rappelez-vous que j'ai un fils, moi aussi. Cela ne vous suffit-il pas d'avoir tué mon mari ? Laissez-moi partir, pour le bien de votre mère...
  Elle était sérieuse et immobile devant lui. Elle ne dissimulait aucune partie de son corps. Zè Tonnerre revoyait la vieille Jucundina marchant dans là maison, grondant ses enfants, les regardant avec amour. La femme continuait :
  - Je vous le demande pour le bien de votre mère ! Si vous ne me laissez pas m'en aller, qu'elle vous maudisse ! Je ne vais plus essayer de m'échapper, c'est vous qui savez ce que vous avez à faire... C'est pour le bien de votre mère !




Photographie de Alvaro Severo : Grupo de Xaxado Cabras de Lampiao
- Serra Talhada - Pernambuco - Brasil

   Zè Tonnerre passa la main sur ses yeux, il ne pouvait en chasser la vision de la vieille Jucundina.
  - Bon, ça va, mais décampe, vite, avant que je change d'idée !
   La femme s'élança vers la porte, elle saisit au passage une pièce de vêtement qui traînait par terre. Elle s'en couvrit et se précipita dans la rue.

  Zè Tonnerre resta sans bouger, sans savoir que faire. Il voyait encore la vieille Jucundina, et, maintenant, il l'imaginait, nue au milieu de la salle. II repoussa un homme de son chemin.
  - Fous le camp, saloperie
   Il s'empara d'une bouteille de cachaça.

  De l'intérieur de la pièce où se trouvait Lucas, parvint un cri déchirant. Une odeur de chair roussie se répandit dans la salle de bal. Un cangaceiro dit :
  - Lucas a marqué la blondine !
  Le voyageur de commerce eut un vertige. Il s'assit sur une chaise, tout tournait devant lui. Lucas surgit dans la salle, brandissant un fer rouge, et traînant la jeune fille par les cheveux ; un L de sang tachait son épaule blanche comme du lait. Arrivé là, il se jeta de nouveau sur elle, qui était inanimée. Zè Tonnerre parcourait la salle des yeux ; les femmes qui restaient étaient toutes vieilles et laides. Déjà, il se repentait d'avoir laissé partir la veuve. Il n'avait plus la vision de Jucundina devant les yeux, et le désir s'emparait de lui à nouveau. Personne n'avait voulu d'une des grosses filles du Juge. Zè Tonnerre lui cria :
  - Viens ici, cane couveuse !



Em 06 de janeiro de 1932, Lampião e seu grupo invadiram Canindé do São Francisco/SE.
De imediato, o Rei do cangaço mandou pegar algumas mulheres (Maria Marques, irmã do soldado Vicente Marques ; Izaura, casada com o soldado Bilrinho; Anizia, conhecida por Zininha, além de outras).
O cangaceiro Zé Baiano ( o qual havia sido traído pela bela Lídia ), esquentou seu "ferro" o qual tinha as iniciais "JB", deixando-o em brasa, e ato continuo, seguindo ordem do chefe, ferrou, em pleno rosto, a Sra.


 
  La jeune fille tenta de s'enfuir, elle tomba, il lui appuya son poignard sur le cou :
  - Si tu bouges, j'enfonce !
  L'odeur de chair roussie disparaissait peu à peu. Les musiciens s'étaient échappés par les fenêtres. L'orchestre se composait maintenant de soupirs, de sanglots et de gémissements. Le bal de Lucas Arvoredo touchait à sa fin.

  À l'aube, ils partirent en camion. Le chauffeur conduisait, le revolver de Doux-Bec appuyé sur sa poitrine. Au bout de quelques lieues, quand le soleil était déjà haut, ils le firent stopper, tirèrent sur les pneus et se perdirent dans la caatinga.




Jorge Amado (1912-2001) ; Seara vermelha, roman, 1946 : Les Chemins de la faim, trad. par Violante do Canto, Les Éditeurs français réunis, Paris, 1951, 383 p.




 Caminhos da Caatinga

(À suivre...)