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vendredi 27 janvier 2012

À Mademoiselle de ***



...Un article, certes, un peu ancien, mais qui me semble bien répondre à un autre article, lui non plus pas très jeune, édité par un incertain  "S. M.", inconséquent de son état, quoique fort versé en matière de doctrine Révolutionnaire, ainsi qu'en matière d'éducation et du droit naturel des femmes... et du genre... à ce qu'il en pense... et s'agissant notamment de l'accès à la lecture des-dites femelles ... Article, dis-je,  publié en la forêt blogosphérique, il y a quelques temps déjà, par une damoiselle affichant l'audace de savoir lire et écrire...
 
Et puis... et puis... Proudhon, est un con ! ça fait longtemps déjà que je le dis...  D'ailleurs, je l'ai toujours dit... Là, je me fais donc plaisir !!! Reste, In Memoriam, qu'il fit la publicité d'une idée et d'un idéal pas si crétin que ça... sauf pour les cons s'entend...
Veuillez bien noter, chers Messieurs et chères Mesdames, qu'au passage... L'est quand-même doué en écriture l'auteur de ce texte. Pffff !!! On aimerait bien en lire plus souvent... Quant à en écrire soi-même... faudrait penser à scolariser les Ogres !!!



Qu’est-ce que l’homme ? rien. – Qu’est-ce que la femme ? rien. – Qu’est-ce que l’être-humain ? – TOUT.

Du fond de la Louisiane où m’a déporté le flux et le reflux de l’exil, j’ai pu lire dans un journal des Etats-Unis, la Revue de l’Ouest, un fragment de correspondance entre vous, P.J. Proudhon, et une dame d’Héricourt.
Les quelques mots de Madame d’Héricourt cités par ce journal me font craindre que l’antagoniste féminin ne soit pas de force – polémiquement parlant – à lutter avec son brutal et masculin adversaire.
Je ne connais rien de Madame d’Héricourt, ni de ses écrits, si elle écrit, ni de sa position dans le monde, ni de sa personne. Mais pour bien argumenter de la femme, comme pour bien argumenter de l’homme, l’esprit ne suffit pas : il faut avoir beaucoup vu et beaucoup médité. Il faudrait, je le crois, avoir senti ses passions personnelles se heurter à tous les angles de la société ; depuis les cavernes de la misère jusqu’aux pics de la fortune ; depuis les cimes argentées d’où s’ébranle en masse compacte l’avalanche du vice heureux, jusqu’au fond des ravins où roule la débauche souffreteuse. Alors, de ce caillou humain, ainsi frotté de choc en choc, la logique, cette étincelle de vérité, pourrait jaillir.
J’aimerais à voir traiter cette question de l’émancipation de la femme, par une femme ayant beaucoup aimé, et diversement aimé, et qui, par sa vie passée, tînt de l’aristocratie et du prolétariat, du prolétariat surtout ; car la femme de la mansarde est plus à même de pénétrer par la vue et par la pensée au sein de la vie luxueuse officielle, ou secrète, de la grande dame, que la femme de salon n’est capable d’entrevoir la vie de privation, apparente ou cachée, de la fille du peuple.


Cependant, à défaut de cette autre madeleine répandant les fécondes rosées de son cœur aux pieds de l’Humanité crucifiée et battant de l’âme vers un monde meilleur ; à défaut de cette voix de civilisée repentie, croyante de l’Harmonie, fille anarchique ; à défaut de cette femme abjurant hautement et publiquement tous les préjugés de sexe et de race, de lois et de mœurs qui nous rattachent encore au monde antérieur ; eh bien ! moi, être humain du sexe mâle, je vais essayer de traiter envers et contre vous, aliboron-Proudhon, cette question de l’émancipation de la femme qui n’est autre que la question d’émancipation de l’être humain des deux sexes.
Est-il vraiment possible, célèbre publiciste, que sous votre peau de lion se trouve tant d’ânerie ?
Vous qui avez dans les veines de si puissantes pulsations révolutionnaires pour tout ce qui dans nos sociétés touche au travail du bras et de l’estomac, vous avez des emportements non moins fougueux, mais d’une stupidité toute réactionnaire, pour tout ce qui est travail du cœur, labeur du sentiment. Votre nerveuse et peu flexible logique dans les questions de production et de consommation industrielles, n’est plus qu’un frêle roseau sans force dans les questions de production et de consommation morales. Votre intelligence, virile, entière pour tout ce qui a trait à l’homme, est comme châtrée dès qu’il s’agit de la femme. Cerveau hermaphrodite, votre pensée a la monstruosité du double sexe sous le même crâne, le sexe-lumière et le sexe-obscurité, et se roule et se tord en vain sur elle-même sans pouvoir parvenir à enfanter la vérité sociale.
Autre Jeanne d’Arc du genre masculin, qui, dit-on, avez pendant quarante ans gardé intacte votre virginité, les macérations de l’amour ont ulcéré votre cœur ; de jalouses rancunes en dégouttent ; vous criez : “ guerre aux femmes ! ” comme la Pucelle d’Orléans criait : “ guerre aux Anglais ! ” – Les Anglais l’ont brûlée vive... Les femmes ont fait de vous un mari, ô saint homme, longtemps vierge et toujours martyr !
Tenez, père Proudhon, voulez-vous que je vous le dise : quand vous parlez de femmes, vous me faites l’effet d’un collégien qui en cause bien haut et bien fort, à tort et à travers, et avec impertinence pour se donner des airs de les connaître, et qui, comme ses adolescents auditeurs, n’en sait pas le plus petit mot.
Après avoir pendant quarante ans profané votre chair dans la solitude, vous en êtes arrivé, de pollution en pollution, à profaner publiquement votre intelligence, à en élucubrer les impuretés, et à en éclabousser la femme.
Est-ce donc là, Narcisse-Proudhon, ce que vous appelez la civilité virile et honnête ?
Je cite vos paroles :
“ Non, Madame, vous ne connaissez rien à votre sexe ; vous ne savez pas le premier mot de la question que vous et vos honorables ligueuses agitez avec tant de bruit et si peu de succès. Et si vous ne la comprenez point, cette question ; si, dans les huit pages de réponses que vous avez faites à ma lettre, il y a quarante paralogismes, cela tient précisément, comme je vous l’ai dit, à votre infirmité sexuelle. J’entends par ce mot, dont l’exactitude n’est peut-être pas irréprochable, la qualité de votre entendement, qui ne vous permet de saisir le rapport des choses qu’autant que nous hommes vous le faisons toucher du doigt. Il y a chez vous, au cerveau comme dans le ventre, certain organe incapable par lui-même de vaincre son inertie native, et que l’esprit mâle est seul capable de faire fonctionner, ce à quoi il ne réussit même pas toujours. Tel est, madame, le résultat de mes observations directes et positives : je le livre à votre sagacité obstétricale et vous laisse à en calculer, pour votre thèse, les conséquences incalculables. ”


Mais – vieux sanglier qui n’êtes qu’un porc –, s’il est vrai, comme vous le dites, que la femme ne peut enfanter du cerveaux comme du ventre sans le secours de l’homme – et cela est vrai –, il est également vrai – la chose est réciproque – que l’homme ne peut produire par la chair comme par l’intelligence sans le secours de la femme. C’est de la logique et de la bonne logique, maître-Madelon-Proudhon, qu’un élève, qui a toujours été, lui aussi, un sujet désobéissant, peut bien vous arracher des mains et vous jeter à la figure.
L’émancipation ou la non-émancipation de la femme, l’émancipation ou la non-émancipation de l’homme : qu’est-ce à dire ? Est-ce que – naturellement – il peut y avoir des droits pour l’un qui ne soient pas des droits pour l’autre ? Est-ce que l’être-humain n’est pas l’être-humain au pluriel comme au singulier, au féminin comme au masculin ? Est-ce que c’est en changer la nature que d’en scinder les sexes ? Et les gouttes de pluie qui tombent du nuage en sont-elles moins des gouttes de pluie, que ces gouttes traversent l’air en petit nombre ou en grand nombre, que leur forme ait telle dimension ou telle autre, telle configuration mâle ou telle configuration femelle ?
Mettre la question de l’émancipation de la femme en ligne avec la question de l’émancipation du prolétaire, cet homme-femme, ou, pour dire la même chose différemment, cet homme-esclave – chair à sérail ou chair à atelier –, cela se comprend, et c’est révolutionnaire ; mais la mettre en regard et au bas du privilège-homme, oh! alors, au point de vue du progrès social, c’est dépourvu de sens, c’est réactionnaire. Pour éviter tout équivoque, c’est l’émancipation de l’être-humain qu’il faudrait dire. Dans ces termes, la question est complète ; la poser ainsi c’est la résoudre : l’être-humain, dans ses rotations de chaque jour, gravite de révolution en révolution vers son idéal de perfectibilité, la Liberté.


Mais l’homme et la femme marchant ainsi du même pas et du même cœur, unis et fortifiés par l’amour, vers leurs destinées naturelles, la communauté-anarchique ; mais tous les despotismes anéantis, toutes les inégalités sociales nivelées ; mais l’homme et la femme entrant ainsi –le bras appuyé sur le bras et le front l’un vers l’autre penché, dans ce jardin social de l’Harmonie ; mais ce groupe de l’être-humain, rêve réalisé du bonheur, tableau animé de l’avenir ; mais tous ces bruissements et tous ces rayonnements égalitaires sonnent mal à vos oreilles et vous font cligner des yeux. Votre entendement bourrelé de petites vanités vous fait voir dans la postérité l’homme-statue, érigé sur le piédestal-femme comme dans l’antérité l’homme-patriarche, debout auprès de la femme-servante.
Ecrivain fouetteur de femmes, serf de l’homme absolu, Proudhon-Haynau qui avez pour knout la parole, comme le bourreau croate, vous semblez jouir de toutes les lubricités de la convoitise à déshabiller vos belles victimes sur le papier du supplice et à les flageller de vos invectives. Anarchiste juste-milieu, libéral et non LIBERTAIRE, vous voulez le libre échange pour le coton et la chandelle, et vous préconisez des systèmes protecteurs de l’homme contre la femme, dans la circulation des passions humaines ; vous criez contre les hauts barons du capital, et vous voulez réédifier la haute baronie du mâle sur la vassale femelle ; logicien à bésicles, vous voyez l’homme par la lunette qui grossit les objets, et la femme par le verre qui les diminue ; penseur affligé de myopie, vous ne savez distinguer que ce qui vous éborgne dans le présent ou dans le passé, et vous ne pouvez rien découvrir de ce qui est à hauteur et à distance, ce qui perspective de l’avenir : vous êtes un infirme !


La femme, sachez-le, est le mobile de l’homme comme l’homme est le mobile de la femme. Il n’est pas une idée dans votre difforme cervelle comme dans la cervelle des autres hommes qui n’ait été fécondée par la femme ; pas une action de votre bras ou de votre intelligence qui n’ait eu en vue de vous faire remarquer de la femme, de lui plaire, même ce qui en paraît le plus éloigné, même vos insultes. Tout ce que l’homme a fait de beau, tout ce que l’homme a produit de grand, tout les chefs-d’œuvre de l’art et de l’industrie, les découvertes de la science, les titanesques escalades de l’homme vers l’inconnu, toutes les conquêtes comme toutes les aspirations du génie mâle sont dues à la femme qui les lui a imposées, à lui, chevalier, comme reine du tournoi, en échange d’un bout de faveur ou d’un doux sourire. Tout l’héroïsme du mâle, toute sa valeur physique et morale lui vient de cet amour. Sans la femme, il ramperait encore à plat ventre ou à quatre pattes, il brouterait encore l’herbe ou les racines ; il serait pareil en intelligence au bœuf, à la brute; il n’est quelque chose de supérieur que parce que la femme lui a dit : soit ! c’est sa volonté à elle qui l’a créé, lui, ce qu’il est aujourd’hui, et c’est pour satisfaire aux sublimes exigences de l’âme féminine qu’il a tenté d’accomplir les plus sublimes choses !
Voilà ce que la femme a fait de l’homme ; voyons maintenant ce que l’homme a fait de la femme.
Hélas ! pour plaire à son seigneur et maître, elle n’a pas eu besoin d’une grande dépense de force intellectuelle et morale. Pourvu qu’elle singeât la guenon dans ses grimaces et ses minauderies ; qu’elle s’attachât de la verroterie ou de la bimbeloterie au cou et aux oreilles ; qu’elle s’accoutrât de chiffons ridicules, et se fit des hanches de mère Gigogne ou de Vénus hottentote à l’aide de la crinoline ou de l’osier; pourvu encore qu’elle sût tenir un éventail ou manier l'écumoire ; qu’elle se dévouât à tapoter sur un piano ou à faire bouillir la marmite ; c’était tout ce que son sultan demandait d’elle, tout ce qu’il en fallait pour mettre l’âme masculine en jubilation, l’alpha et l’oméga des désirs et des aspirations de l’homme. Cela fait, la femme avait conquis le mouchoir.
Celle qui, trouvant honteux un pareil rôle et de pareils succès, voulut faire preuve de bon goût et de grâce, joindre le mérite à la beauté, témoigner de son cœur et de son intelligence, celle-là fut impitoyablement lapidée par la multitude des Proudhons passés et présents, poursuivie du nom de bas-bleu ou de quelqu’autre imbécile sarcasme, et forcée à se replier sur elle-même. Pour cette foule d’hommes sans cœur et sans intelligence, elle avait péché par trop de cœur et trop d’intelligence : on lui jeta la pierre ; et bien rarement il lui fut donné de rencontrer l’homme-type qui, la prenant par la main, lui dit : femme relevez-vous, vous êtes dignes [sic] d’amour et digne de la Liberté.


Non, ce qu’il faut à l’homme, c’est-à-dire à celui qui usurpe ce nom, ce n’est pas la femme dans toute sa beauté physique et morale, la femme aux formes élégantes et artistiques, au front auréolisé de grâce et d’amour, au cœur actif et tendre, à la pensée enthousiaste, à l’âme éprise d’un poétique et humanitaire idéal ; non, à ce niais badaud coureur de foires, ce qu’il faut c’est une figure de cire enluminée et empanachée ; à ce gastronome de bestialité, en extase devant les étals de boucheries, ce qu’il faut, vous dis-je, c’est un quartier de veau orné de guipures ! Si bien que, rassasiée de l’homme qu’elle trouvait si crétin, blasée de celui en qui elle cherchait en vain l’organe du sentiment, la femme – c’est l’histoire qui le dit, je veux croire que c’est une fable, un conte, une bible – la femme – oh ! voilez-vous, chastes yeux et chastes pensées – la femme aurait passé du bipède au quadrupède... Âne pour âne, il était naturel, après tout, qu’elle se laissât séduire par la bête de plus gros calibre. Puis enfin, comme la nature l’avait douée de facultés morales trop robustes pour être anéanties par le jeûne, elle s’est détournée de l’Humanité et est allée chercher dans les temples de la superstition, dans les religieuses aberrations de l’esprit et du cœur, l’aliment aux aspirations passionnelles de son âme. A défaut de l’homme rêvé par elle, elle a donné ses sentiments d’amour à un dieu imaginaire, et, pour les sensations, le prêtre a remplacé l’âne !
Ah ! s’il est de par le monde tant d’abjectes créatures femelles et si peu de femmes, hommes, à qui faut-il s’en prendre? Dandin-Proudhon, de quoi vous plaignez-vous? Vous l’avez voulu...
Et cependant vous avez, vous, personnellement, je le reconnais, fourni de formidables coups de boutoir au service de la Révolution. Vous avez entaillé jusqu’à la moëlle le tronc séculaire de la propriété, et vous en avez fait voler au loin les éclats; vous avez dépouillé la chose de son écorce, et vous l’avez exposée dans sa nudité aux regards des prolétaires ; vous avez fait craquer et tomber sur votre passage, ainsi que des branches sèches ou des feuilles mortes, les impuissantes repousses autoritaires, les théories renouvelées des Grecs des socialistes-constitutionnels, la vôtre comprise; vous avez entraîné avec vous, dans une course à fond de train à travers les sinuosités de l’avenir, toute la meute des appétits physiques et moraux. Vous avez fait du chemin, vous en avez fait faire aux autres; vous êtes las, vous voudriez vous reposer; mais les voix de la logique sont là qui vous obligent à poursuivre vos déductions révolutionnaires, à marcher en avant, toujours en avant, sous peine, en dédaignant l’avertissement fatal, de sentir les crocs de ceux qui ont des jambes vous déchirer.


Soyez donc franchement, entièrement anarchiste, et non pas quart d’anarchiste, huitième d’anarchiste, seizième d’anarchiste, comme on est quart, huitième, seizième d’agent de change. Poussez jusqu’à l’abolition du contrat, l’abolition non seulement du glaive et du capital, mais de la propriété et de l’autorité sous toutes formes. Arrivez-en à la communauté-anarchique, c’est-à-dire l’état social où chacun serait libre de produire et de consommer à volonté et selon sa fantaisie, sans avoir de contrôle à exercer ou à subir de qui que ce soit ou sur qui que ce soit; où la balance entre la production et la consommation s’établirait naturellement, non plus par la détention préventive et arbitraire aux mains des uns ou des autres, mais par la libre circulation des forces et des besoins de chacun. Les flots humains n’ont que faire de vos digues ; laissez passer les libres marées : chaque jour ne les ramènent-elles pas à leur niveau ? Est-ce que j’ai besoin, par exemple, d’avoir en propre un soleil à moi, une atmosphère à moi, un fleuve à moi, une forêt à moi, toutes les maisons et toutes les rues d’une ville à moi ? Est-ce que j’ai le droit de m’en faire le détenteur exclusif, le propriétaire, et d’en priver les autres, sans profit même pour mes besoins ? Et si je n’ai pas ce droit, ai-je donc plus raison de vouloir, comme avec le système des contrats, mesurer à chacun – selon ses forces accidentelles de production – ce qui doit lui revenir de toutes ces choses ? Combien il devra consommer de rayons de soleil, de cubes d’air ou d’eau, ou de carrés de promenade dans la forêt ? Quel sera le nombre de maisons ou la portion de maison qu’il aura le droit d’occuper ; le nombre de rues ou de pavés dans la rue où il lui sera permis de mettre le pied et le nombre de rues ou de pavés où il lui sera interdit de marcher ? – Est-ce que, avec ou sans contrat, je consommerai plus de ces choses que ma nature ou mon tempérament le comporte ? Est-ce que je puis absorber individuellement tous les rayons du soleil, tout l’air de l’atmosphère, tout l’eau du fleuve ? Est-ce que je puis envahir et encombrer de ma personne tous les ombrages de la forêt, toutes les rues de la ville et tous les pavés de la rue, toutes les maisons de la ville et toutes les chambres de la maison ? Et n’en est-il pas de même pour tout ce qui est de consommation humaine, que ce soit un produit brut, comme l’air ou le soleil, ou un produit façonné, comme la rue ou la maison ? A quoi bon alors un contrat qui ne peut rien ajouter à ma liberté, et qui peut y attenter, et qui bien certainement y attenterait?
Et maintenant, pour ce qui est de la production, est-ce que le principe actif qui est en moi en sera plus développé parce qu’on l’aura opprimé, qu’on lui aura imposé des entraves ? Ce serait absurde de soutenir une pareille thèse. L’homme appelé libre, dans les sociétés actuelles, le prolétaire, produit beaucoup mieux et beaucoup plus que l’homme appelé nègre, l’esclave. Que serait-ce s’il était réellement et universellement libre : la production en serait centuplée. – Et les paresseux, direz-vous ? Les paresseux sont un incident de nos sociétés anormales, c’est-à-dire que l’oisiveté ayant les honneurs et le travail les mépris il n’est pas surprenant que les hommes se lassent d’un labeur qui ne leur rapporte que des fruits amers. Mais à l’état de communauté-anarchique et avec les sciences telles qu’elles sont développées de nos jours, il ne pourrait rien y avoir de semblable. Il y aurait bien, comme aujourd’hui, des êtres plus lents à produire que d’autres, mais par conséquent, plus lents à consommer, des êtres plus vifs que d’autres à produire, par conséquent, plus vifs à consommer : l’équation existe naturellement. Vous en faut-il une preuve ? Prenez au hasard cent travailleurs parmi les travailleurs, et vous verrez que les plus consommateurs sont aussi les plus producteurs. – Comment se figurer que l’être-humain, dont l’organisme est composé de tant d’outils précieux et de l’emploi desquels il résulte pour lui une foule de jouissances, outil du bras, outil du cœur, outil de l’intelligence, comment se figurer qu’il les laisserait volontairement ronger par la rouille? Eh quoi! à l’état de libre nature et de merveilles industrielles et scientifiques, à l’état d'exubérance anarchique où tout lui rappellerait le mouvement et tout mouvement la vie. Eh quoi ! l’être-humain ne saurait chercher le bonheur que dans une imbécile immobilité ? Allons donc ! Le contraire seul est possible.
Sur ce terrain de la vraie anarchie, de la liberté absolue, il existerait sans contredit autant de diversité entre les êtres qu’il y aurait de personnes dans la société, diversité d’âge, de sexe, d’aptitudes : l’égalité n’est pas l’uniformité. Et cette diversité de tous les êtres et de tous les instants est justement ce qui rend tout gouvernement, constitution ou contration, impossible. Comment s’engager pour un an, pour un jour, pour une heure, quand dans une heure, un jour, un an on peut penser tout différemment qu’à l’instant où l’on s’est engagé ? - Avec l’anarchie radicale, il y aurait donc des femmes comme il y aurait des hommes de plus ou moins de valeur relative ; il y aurait des enfants comme il y aurait des vieillards ; mais tous indistinctement n’en seraient pas moins l’être-humain, et seraient également et absolument libres de se mouvoir dans le cercle naturel de leurs attractions, libres de consommer et de produire comme il leur conviendrait sans qu’aucune autorité paternelle, maritale ou gouvernementale, sans qu’aucune réglementation légale ou contrative put y porter atteinte.
La Société ainsi comprise – et vous devez la comprendre ainsi, vous, anarchiste, qui vous targuez d’être logique – qu’avez-vous encore à dire de l’infirmité sexuelle de la femelle ou du mâle chez l’être-humain ?



Écoutez, maître Proudhon, ne parlez pas de la femme, ou, avant d’en parler, étudiez-la ; allez à l’école. Ne vous dites pas anarchiste, ou soyez anarchiste jusqu’au bout. Parlez-nous, si vous voulez, de l’inconnu et du connu, de Dieu qui est le mal, de la Propriété qui est le vol. Mais quand vous nous parlerez de l’homme, n’en faites pas une divinité autocratique, car je vous répondrai : l’homme, c’est le mal ! – Ne lui attribuez pas un capital d’intelligence qui ne lui appartient que par droit de conquête, par commerce d’amour, richesse usuraire qui lui vient toute entière de la femme, qui est le produit de son âme à elle, ne le parez pas des dépouilles d’autrui, car, alors, je vous répondrai : la propriété, c’est le vol !
Élevez la voix, au contraire, contre cette exploitation de la femme par l’homme. Dites au monde, avec cette vigueur d’argumentation qui a fait de vous un athlétique agitateur, dites lui que l’homme ne pourra désembourber la Révolution, l’arracher de sa fangeuse et sanglante ornière, qu’avec l’aide de la femme; que seul il est impuissant ; qu’il lui faut l’épaulement du cœur et du front de la femme ; que sur le chemin du Progrès social ils doivent marcher tous deux de pair, côte à côte et la main dans la main ; que l’homme ne saurait atteindre au but, vaincre les fatigues du voyage, s’il n’a pour le soutenir et pour le fortifier les regards et les caresses de la femme. Dites à l’homme et dites à la femme que leurs destinées sont de se rapprocher et de se mieux comprendre ; qu’ils n’ont qu’un seul et même nom comme ils ne font qu’un seul et même être, l’être-humain ; qu’ils en sont, tour-à-tour et tout à la fois, l’un le bras droit et l’autre le bras gauche, et que, dans l’identité humaine, leurs cœurs ne sauraient former qu’un cœur et leurs pensées un seul faisceau de pensées. Dites-leur encore, qu’à cette condition seule ils pourront rayonner l’un sur l’autre, percer, dans leur marche phosphorescente, les ombres qui séparent le présent de l’avenir, la société civilisée de la société harmonique. Dites-leur enfin, que l’être-humain – dans ses proportions et ses manifestations relatives, l’être-humain est comme le ver luisant : il ne brille que par l’amour et pour l’amour !
Dites cela. – Soyez plus fort que vos faiblesses, plus généreux que vos rancunes ; proclamez la liberté, l’égalité, la fraternité, l’indivisibilité de l’être-humain. Dites cela : c’est de salut public. Déclarez l’Humanité en danger; appelez en masse l’homme et la femme à rejeter hors des frontières sociales les préjugés envahisseurs ; suscitez un Deux et Trois Septembre contre cette haute noblesse masculine, cette aristocratie du sexe qui voudrait nous river à l’ancien régime. Dites cela : il le faut ! dites-le avec passion, avec génie, coulez-le en bronze, faites-le tonner... et vous aurez bien mérité et des autres et de vous.

Joseph Déjacque (1821-1864) ; De l'être humain mâle et femelle - Lettre à P. J. Proudhon, 1857-



dimanche 6 février 2011

De l'origine des Ogres en Tunisie ou l'histoire des aïeuxxx de Ben Ali Baba et des 40 voleurs...



Edmond Dulac (1882-1953) ; illustration de la belle et la bête

Il était une fois, un Ogre Tunisien d'origine grecque qui s'appelait Mustapha Khaznadar (أبو النخبة مصطفى خزندار), de son vrai nom Giorgios Kalkias Stravelakis.

Né en 1817 à Kardamila sur l'île de Chios, on raconte qu'il était le lointain descendant du célèbre cyclope Polyphème et qu'il serait l'aïeul d'un Ogre qui sévit récemment en Tunisie durant de nombreuses années avant de s'enfuir... non sans emporter dans ses malles une importante partie du Trésor National...
...D'ailleurs, le nom de Khaznadar signifie «Voleur de Trésor»...


Mustapha Khaznadar, ministre des finances de la Régence de Tunis puis grand vizir de 1855 à 1873

Capturé avec son frère Yannis en 1821, il est conduit à Izmir puis Constantinople où il est vendu comme esclave à un envoyé du bey de Tunis. Élevé dans la famille beylicale par Mustapha Bey, puis par son fils Ahmed Ier Bey alors que celui-ci est encore prince héritier, il parvient à se hisser aux plus hauts postes de l'État tunisien : il épouse la princesse Lalla Kalthoum en 1839 et se voit promu lieutenant-général de l'armée beylicale en 1840 puis président du Grand Conseil de 1862 à 1878.


Kay Nielsen (1886-1957) ; Illustration pour les Mille et une nuits


Mustapha Khaznadar, devenu ministre des finances d'Ahmed Ier Bey en 1837 puis grand vizir de Mohammed Bey en 1855, instaure une politique financière déplorable pour le pays en imposant une fiscalité extrêmement lourde et en contractant des emprunts en France. De plus, des exactions sont opérées par les gouverneurs des villes et les chefs de tribus.



Illustration de Léon Bakst (1866-1924)



En 1864, sous la conduite d'Ali Ben Ghedhahem, les villes du Sahel ainsi que les tribus du sud-ouest du pays se révoltent aux cris de : « Plus de constitution ! Plus de taxes ! Plus de mamelouks ! ». Le gouvernement se demande alors si les Bédouins ne vont pas assiéger Tunis tellement l'insurrection gagne du terrain. Mais les insurgés manquent d'unité de vue et d'action et Khaznadar en profite pour semer la division parmi eux. Il charge le général Ahmed Zarrouk de réprimer cette insurrection. La répression est impitoyable notamment dans le Sahel. Le bey suspend la constitution de 1861 et le taux de la taxe est réduit de moitié mais Khaznadar et les mamelouks, qui viennent de sauver le régime de l'insurrection, restent au pouvoir car ils sont plus indispensables que jamais pour le souverain.


Aubrey Beardsley (1872-1898), Ali Baba, 1897


Succédant à ces événements, une sécheresse persistante s'abat sur le pays. Elle est d'autant plus désastreuse que les réserves vivrières sont épuisées et que les hommes au pouvoir n'ont pris aucune mesure pour enrayer ses conséquences. La misère sévit dans le pays en 1867 et la capitale n'est pas épargné : il meurt de 100 à 150 personnes par jour de famine ou du typhus.


Albert Robida (1848-1926) ; illustration pour Ali Baba


Dans ces circonstances difficiles, Mustapha Khaznadar détourne le trésor de l'État à son propre profit, à partir de 1868, notamment les recettes municipales. Le budget de la municipalité de Tunis est ainsi réduit à la modeste subvention des habous. C'est en 1873 qu'a finalement lieu la chute de Khaznadar : le général Kheireddine Pacha, alors président de la commission financière internationale institué par le bey en 1869, présente au souverain, dans une audience au palais du Bardo avec la complicité du favori Mustapha Ben Ismaïl, un rapport de la dite commission accusant Khaznadar d'avoir détourné 2 000 obligations représentant deux millions de francs. Les preuves contre Khaznadar sont accablantes et celui-ci doit confesser sa culpabilité. Khaznadar offre alors sa démission et est remplacé par le général Kheireddine.


Albert Robida (1848-1926) ; illustration pour Ali Baba


À Tunis, l'opinion publique est très favorablement impressionnée par ces événements qu'on qualifie alors de révolution. La population manifeste sa joie et des cérémonies d'actions de grâce ont lieu dans toutes les mosquées, la médina de Tunis est illuminée pendant trois jours et les artisans et commerçants des souks témoignent leur reconnaissance envers le bey par l'envoi au Bardo de délégations et de présents. On donne également des courses de chevaux et d'autres réjouissances.


Albert Robida (1848-1926) ; illustration pour Ali Baba


Isolé et haï de tous, Khaznadar meurt le 26 juillet 1878 à Tunis mais se voit inhumé au Tourbet El Bey au cœur de la médina de Tunis. Il est resté dans l'imaginaire collectif des Tunisiens comme l'Ogre qui a pillé les revenus du pays pendant trente ans, en symbolisant la décadence de la monarchie beylicale.

Article librement inspiré d'après Wikipedia


Albert Robida (1848-1926) ; illustration pour Ali Baba


Ndla : Pour ce qui me concerne, je tiens à préciser que je n'ai rien à voir avec cette famille d'Ogres que nous combattons même depuis des siècles...



Albert Robida (1848-1926) ; illustration pour Ali Baba

vendredi 12 février 2010

Coquinare Ogrorum Est ...



Détail d'une fresque murale  trouvée à la villa de Poppée à Oplontis (près de Pompéï)


Il y a eu plusieurs Apicius ou personnes utilisant ce nom. Le plus célèbre d'entre eux fut un cuisinier qui servi les empereurs Auguste et Tibère et qui vécu entre 25 av. J.C. et 37 ap. J.-C...

Plusieurs auteurs dont Pline l'Ancien, Sénèque et Tacite y font référence. Sénèque, en particulier raconte l'anecdote suivante :

"De nos jours vivait Apicius. Dans cette même ville d'où l'on a chassé les imbéciles heureux comme corrupteurs de la jeunesse, il a professé l'art de la bonne chère et il a infecté le siècle de sa science. Sa mort vaut la peine qu'on la raconte. Après avoir dépensé pour sa cuisine 100 millions de sesterces [ soit 3 à 4 millions d’euro ], après avoir absorbé pour chacune de ses orgies tous les revenus du Capitole, se trouvant accablé de dettes, il eut l'idée de faire, pour la première fois, le compte de sa fortune. Il compta qu'il lui restait 10 millions de sesterces [300 à 400 milliers d’euro] et, comme s'il eut dû vivre dans les tourments de la faim avec ses 10 millions de sesterces, il s'empoisonna. Quels devaient être sa corruption et son faste, alors que 10 millions de sesterces lui représentaient l'indigence ?"

Riche, voluptueux, il dépensait des fortunes en festins. Il avait ouvert une école de gourmandise où les fils des patriciens se bousculaient plus que dans les jardins des grands philosophes. Son nom est devenu une référence, et a été adopté comme titre du traité romain de cuisine, qui, sous sa forme actuelle, daterait du Ve siècle.

Le second vécut dans la première moitié du Ier siècle (selon certains, au IVe s.). Il est l'auteur du traité gastronomique que nous connaissons, le De Re Coquinaria, collection de recettes classées par ingrédients et par plats. Sous sa forme actuelle, ce traité, entre-temps remanié, complété, daterait du IVe siècle. On ne sait pas si son auteur portait effectivement ce nom ou l'a utilisé comme pseudonyme par référence au précédent.

Ce traité de cuisine qui a paru sous le nom de Coelius Apicius est l'un des premiers manuels d'art culinaire de l'histoire de l'humanité.



"Vase à boire" en argent -skyphos- ceinturé de rameaux d'olivier,
trouvé dans la villa de Boscoréale, sur les pentes du Vésuve. Fin Ier s. av. JC



RECETTE DU VIN MERVEILLEUX AUX ÉPICES :

On met quinze livres de miel dans un récipient de bronze où on aura préalablement versé deux setiers de vin, de façon à réduire le vin en faisant cuire le miel. On chauffe doucement sur un feu de bois sec, on agite avec une spatule pendant la cuisson. Si cela se met à bouillir, on arrête en arrosant de vin, mais le liquide retombe aussi quand on le retire du feu. Quand il a refroidi, on le remet au feu. On procède ainsi une seconde et une troisième fois ; on retire enfin du feu et on écume le lendemain. alors quatre once de poivre déjà pilé, trois scrupules de mastic, une drachme de feuille de nard et une de safran, cinq noyaux de dattes torréfiés, avec les dattes ramollies dans du vin, en arrosant d'abord de vin de qualité et quantité convenables pour adoucir le mélange. Ceci fait, on verse sur le tout dix-huit setiers de vin doux. On traitera au charbon le produit obtenu.



"La vie est un théatre. Réjouis-toi tant que tu es en vie" ... 
Gobelet en argent de la fin du Ier s. av. JC, trouvé à Boscoréale (Campanie)


RECETTE DU VIN DE ROSES OU DE VIOLETTES :

Prenez des pétales de roses dont vous aurez ôté l'onglet blanc, enfilez-les en chapelets et mettez-en le plus possible dans du vin pour les y laisser sept jours. Les sept jours passés, retirez du vin les roses et remplacez-les par d'autres fraîches en chapelet, que vous laisserez reposer sept jours dans le vin, après quoi vous les retirerez. Procédez de même une troisième fois, ôtez les roses et filtrez le vin, et, quand vous voudrez le boire, ajoutez du miel pour faire le vin de roses. Prenez bien soin de mettre des roses de premier choix et non humides de rosée. Préparez comme ci-dessus avec le vin de violettes et mêlez-y du miel de la même façon.




Labour en semaille au milieu des oliviers. Mosaïque de Cherchel (Algérie), vers 200-210 ap. JC


QUENELLE :

Mettez dans un mortier du poivre, de la livèche et de l'origan, triturez, versez du garum*, ajoutez des cervelles cuites, pilez avec soin pour ne pas laisser de morceaux. Ajoutez cinq œufs et battez avec soin pour les incorporer. Travaillez avec du garum, versez dans une casserole de cuivre et faites cuire. Après cuisson, étendez sur une table propre et coupez en dés. Mettez dans un mortier du poivre, de la livèche et de l'origan, triturez, mélangez bien, dans une casserole et faites bouillir. Quand cela aura bouilli, émiettez de la pâte, liez, remuez et videz dans un plat à champignons. Saupoudrez de poivre et servez.




Dattes servant de flacons, trouvées à Pompéi


RECETTE DE VULVES EN QUENELLES :

Poivre pilé et cumin, deux petites têtes de poireaux nettoyées jusqu'au tendre, rue et garum ; on ajoute la viande bien pilée et triturée derechef avec le contenu du mortier, de façon à l'y amalgamer. Mettez du poivre en grains et des pignons de pin et garnissez en tassant la vulve bien lavée. On fait cuire ainsi avec de l'eau, de l'huile, du garum, un bouquet de poireaux et de l'aneth.


Cerisier ou arbousier... Peinture murale de la maison du Verger à Pompéi


RECETTE DE VULVE GRILLÉE :

Roulez-la dans le son, puis mettez-la dans la saumure et faites-la cuire ainsi.




Flacon de verre figurant des parcs à huîtres ; tombe de Populonia (Étrurie), fin IIIe- début IVe s. ap. JC



TÉTINES :

Faites bouillir les tétines, attachez-les avec des hâtelets de roseau, saupoudrez-les de sel et mettez-les au four ou au gril. Faites griller légèrement. Pilez du poivre, de la livèche, du garum, mouillez de vin pur et de vin paillé, liez à la fécule et versez sur les tétines.


Rameau de rue dans une bouteille de grappa (marc de raisin distillé)


TÉTINES FARCIES :

On pile du poivre, du carvi, des oursins salés, on coud et on fait cuire ainsi. On mange avec de l'hallec et de la moutarde.




Jeune homme et courtisane. Peinture murale d'Herculanum


RECETTE DE LA PATINA D'APICIUS :

Prenez de la tétine de truie cuite et coupée en morceaux, de la chair de poisson, de la chair de poulet, des becfigues ou des filets de grives cuits et tout ce que vous aurez de meilleur. Hachez le tout soigneusement, excepté les becfigues. Délayez des œufs crus avec de l'huile. Pilez du poivre et de la livèche, mouillez avec du garum, du vin et du vin paillé, mettez à chauffer dans une cocotte et liez avec de la fécule. Mais auparavant jetez-y tout votre hachis et laissez bouillir. Après la cuisson, enlevez du feu avec le jus et versez à la louche par couches dans un moule, avec du poivre en grains et des pignons, de façon que, pour chaque couche, vous placiez d'abord au fond une abaisse, puis de la même façon une feuille de pâte. Alternez les feuilles de pâte et les louches de farce. Placez au sommet une feuille de pâte percée d'un roseau creux. Saupoudrez de poivre. Mais auparavant liez les chairs en cassant des œufs et mettez ainsi dans la cocotte avec la farce.

Mosaïque de la maison du Faune à Pompéi, fin du IIe s. av. JC


GARUM AU VIN POUR LE FOIE GRAS** :

Poivre, thym, livèche, garum, un peu de vin et de l'huile.

Autre recette :

Émincez le foie avec un roseau faites-le tremper dans du garum. du poivre, de la livèche et deux baies de laurier, enveloppez dans une crépine, faites rôtir au gril et servez.



Verre de Cologne, IVe s. ap. JC


ESCARGOTS ENGRAISSÉS AU LAIT :

Prenez des escargots, nettoyez-les et enlevez la membrane pour qu'ils puissent sortir. Mettez dans un récipient du lait avec du sel pendant un jour, et seulement du lait les jours suivants, et nettoyez leurs saletés toutes les heures. Quand ils auront engraissé au point de ne pouvoir rentrer dans leur coquille,... et faites-les frire à l'huile. Arrosez de garum au vin. De la même façon, on peut aussi les engraisser à la bouillie.




Fruits frais, fruits en conserve... Peinture murale de Pompéi


POTAGE POUR LE VENTRE :

Faites cuire à l'eau des bettes émincées et des poireaux de conserve ; disposez-les dans une casserole. Pilez du poivre, du cumin, mouillez de garum et de vin paillé pour sucrer légèrement. Faites bouillir et servez après ébullition.



Grives ; Mosaïque, Tunisie


*Le garum, ou liquamen (qui veut dire « jus » ou « sauce » en latin) était une sauce, le principal condiment utilisé à Rome dès la période étrusque et en Grèce antique. Il s'agissait de poisson ayant fermenté longtemps dans une forte quantité de sel, afin d'éviter tout pourrissement. Il entrait dans la composition de nombreux plats, notamment à cause de son fort goût salé.

Le garum le plus réputé, dit garum des alliés (garum sociorum), était fabriqué en Bétique (notamment à Baelo Claudia), sud de l'Espagne actuelle donc en Andalousie, à partir du thon rouge qui migre de l'Atlantique à la Méditerranée. Il s'en faisait une grande pêche, dont le produit était commercialisé salé. Le garum lui, était élaboré avec le sang, les œufs et le système digestif des poissons, mélangés à une grande quantité de sel (au moins 50 % du volume total). La présence de sel inhibant la décomposition naturelle, la macération se produisait probablement sous l'action des sucs digestifs du thon. Il ne s'agit donc pas d'une putréfaction.

Des garums de moindre qualité, préparés directement à partir de la chair du thon, ou d'un autre poisson (comme le maquereau), étaient fabriqués dans tout le bassin méditerranéen. Tous ces garums étaient commercialisés dans des amphores qui étaient de petites amphores, vu le prix du contenu. On commercialisait également de l'allec, moins cher, qui était ce qui restait quand le dessus liquide avait été enlevé.

La saveur du garum serait à rapprocher de celle du nuoc-mâm vietnamien.

Il est à l'origine du pissala ou pissalat, un condiment voisin du garum, consommé dans la région de Nice.



Couvercle de poëlon en bronze ; Mundelsheim (Allemagne)


** L'histoire du foie gras remonte à l'Égypte ancienne (fresques de tombes vieilles de 4 500 ans à Saqqarah). Les Égyptiens gavaient plusieurs espèces d'oiseaux palmipèdes, dont des oies, à l'aide de granules de grains rôtis et humidifiés. Toutefois, nous ne disposons d'aucune preuve de l'utilisation du foie gras dans l'alimentation en Égypte (ni textes, ni images au musée du Caire et au musée du Louvre) : beaucoup de peuples anciens comme les Chinois depuis 4500 ans ou dans le sud-ouest de la France jusqu'au XIXe siècle ont pratiqué ou pratiquent le gavage des oies et des canards pour avoir des animaux à chair grasse (graisse utilisée pour conserver des aliments, pour s'éclairer et pour faire la cuisine) et non pas pour obtenir des foies gras. Plus tard la pratique s'étendit dans toute la région méditerranéenne. Le poète grec Cratinos l'évoque au Ve siècle av. J.-C.

La pratique s'est poursuivie sous l'Empire romain. Pline l'Ancien évoque le gavage d'oies à l'aide de figues séchées. Au IVe siècle, le De re coquinaria d’Apicius donne sa première recette. Le foie produit s'appelait Jecur ficatum, que l'on traduit littéralement par « foie aux figues ». Les anciens ne conservèrent que le terme ficatum ou figue pour sa dénomination, ce qui donna la forme figido au VIIIe siècle, puis fedie, feie au XIIe et finalement « foie ». Toutefois, cette racine ne se retrouve qu'en français, italien, portugais, espagnol et roumain.

La tradition du foie gras s'est perpétuée après la chute de l'Empire romain en Europe centrale, dans les communautés juives. Les juifs utilisaient fréquemment la graisse d'oie pour la cuisson, car le beurre avec la viande et le saindoux leur étaient interdits. De plus, les huiles d'olive et de sésame étaient difficiles à obtenir en Europe centrale et de l'ouest. Nous n'avons aucune preuve (textes, images) de la pratique du gavage et de l'utilisation du foie gras dans le Sud-Ouest de la France au Moyen Âge et sous la Renaissance.

Ainsi, si traditionnellement, deux régions françaises, le Sud-ouest et l'Alsace, se disputent la paternité de ce mets de fête, l'origine du foie gras est en réalité très ancienne.

Le maïs étant originaire d'Amérique centrale, le gavage au maïs est arrivé tardivement. Le gavage aux figues est historique, désormais...



Détail d'une mosaïque trouvée à Rome, au pied de l'Aventin ; époque d'Hadrien

vendredi 20 novembre 2009

La Belle et la Bête ...




Il y avait une fois un marchand qui était extrêmement riche. Il avait six enfants, trois garçons et trois filles ; et, comme ce marchand était un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et leur donna toutes sortes de maîtres.




Ses filles étaient très-belles, mais la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était petite, que la Belle enfant, en sorte que le nom lui en resta, ce qui donna beaucoup de jalousie à ses sœurs. Cette cadette, qui était plus belle que ses sœurs, était aussi meilleure qu’elles. Les deux aînées avaient beaucoup d’orgueil, parce qu’elles étaient riches : elles faisaient les dames, et ne voulaient pas recevoir les visites des autres filles de marchands ; il leur fallait des gens de qualité pour leur compagnie. Elles allaient tous les jours au bal, à la comédie, à la promenade, et se moquaient de leur cadette, qui employait la plus grande partie de son temps à lire de bons livres.

Comme on savait que ces filles étaient fort riches, plusieurs gros marchands les demandèrent en mariage. Mais les deux aînées répondirent qu’elles ne se marieraient jamais, à moins qu’elles ne trouvassent un duc, ou tout au moins un comte. La Belle (car je vous ai dit que c’était le nom de la plus jeune), la Belle, dis-je, remercia bien honnêtement ceux qui voulaient l’épouser, mais elle leur dit qu’elle était trop jeune, et qu’elle souhaitait de tenir compagnie à son père pendant quelques années.

Tout d’un coup le marchand perdit son bien, et il ne lui resta qu’une petite maison de campagne, bien loin de la ville. Il dit en pleurant à ses enfants qu’il fallait aller demeurer dans cette maison, et qu’en travaillant comme des paysans ils y pourraient vivre. Ses deux filles aînées répondirent qu’elles ne voulaient pas quitter la ville, et qu’elles avaient plusieurs amants qui seraient trop heureux de les épouser, quoiqu’elles n’eussent plus de fortune.

Les bonnes demoiselles se trompaient ; leurs amants ne voulurent plus les regarder quand elles furent pauvres. Comme personne ne les aimait à cause de leur fierté, on disait : « Elles ne méritent pas qu’on les plaigne, nous sommes bien aises de voir leur orgueil abaissé ; qu’elles aillent faire les dames en gardant les moutons. »

Mais en même temps tout le monde disait : « Pour la Belle nous sommes bien fâchés de son malheur ; c’est une si bonne fille ! elle parlait aux pauvres gens avec tant de bonté ; elle était si douce, si honnête ! » Il y eut même plusieurs gentilshommes qui voulurent l’épouser, quoiqu’elle n’eut pas un sou ; mais elle leur dit qu’elle ne pouvait pas se résoudre à abandonner son pauvre père dans son malheur, et qu’elle le suivrait à la campagne pour le consoler et lui aider à travailler.

La pauvre Belle avait été bien affligée d’abord de perdre sa fortune ; mais elle s’était dit à elle-même : « Quand je pleurerai beaucoup, mes larmes ne me rendront pas mon bien ; il faut tâcher d’être heureuse sans fortune. »

Quand ils furent arrivés à leur maison de campagne, le marchand et ses trois fils s’occupèrent à labourer la terre. La Belle se levait à quatre heures du matin, et se dépêchait de nettoyer la maison et d’apprêter à dîner pour la famille. Elle eut d’abord beaucoup de peine, car elle n’était pas accoutumée à travailler comme une servante ; mais au bout de deux mois elle devint plus forte, et la fatigue lui donna une santé parfaite. Quand elle avait fait son ouvrage, elle lisait, elle jouait du clavecin, ou bien elle chantait en filant.

Ses deux sœurs, au contraire, s’ennuyaient à la mort ; elles se levaient à dix heures du matin, se promenaient toute la journée, et s’amusaient à regretter leurs beaux habits et les compagnies. « Voyez notre cadette, disaient-elles entre elles, elle a l’âme basse et si stupide, qu’elle est contente de sa malheureuse situation. »

Le bon marchand ne pensait pas comme ses filles. Il savait que la Belle était plus propre que ses sœurs à briller dans les compagnies. il admirait la vertu de cette jeune fille, et surtout sa patience : car ses sœurs, non contentes de lui laisser faire tout l’ouvrage de la maison, l’insultaient à tout moment.

Il y avait un an que cette famille vivait dans la solitude, lorsque le marchand reçut une lettre, par laquelle on lui marquait qu’un vaisseau sur lequel il avait des marchandises venait d’arriver heureusement. Cette nouvelle pensa tourner la tête à ses deux aînées, qui pensaient qu’à la fin elles pourraient quitter cette campagne, où elles s’ennuyaient tant ; et quand elles virent leur père prêt à partir, elles le prièrent de leur apporter des robes, des palatines, des coiffures, et toutes sortes de bagatelles. La Belle ne lui demandait rien ; car elle pensait en elle-même, que tout l’argent des marchandises ne suffirait pas pour acheter ce que ses sœurs souhaitaient. « Tu ne me pries pas de t’acheter quelque chose ? lui dit son père.

- Puisque vous avez la bonté de penser à moi, lui dit-elle, je vous prie de m’apporter une rose, car il n’en vient point ici. »

Ce n’est pas que la Belle se souciat d’une rose : mais elle ne voulait pas condamner, par son exemple, la conduite de ses sœurs, qui auraient dit que c’était pour se distinguer qu’elle ne demandait rien.

Le bon homme partit ; mais quand il fut arrivé, on lui fit un procès pour ses marchandises, et, après avoir eu beaucoup de peine, il revint aussi pauvre qu’il était auparavant. Il n’avait plus que trente milles pour arriver à sa maison, et il se réjouissait déjà du plaisir de voir ses enfants ; mais comme il fallait passer un grand bois avant de trouver sa maison, il se perdit. Il neigeait horriblement ; le vent était si grand, qu’il le jeta deux fois en bas de son cheval : la nuit étant venue, il pensa qu’il mourrait de faim ou de froid, ou qu’il serait mangé des loups qu’il entendit hurler autour de lui.

Tout d’un coup, en regardant au bout d’une longue allée d’arbres, il vit une grande lumière, mais qui paraissait bien éloignée. Il marcha de ce côté-là, et vit que cette lumière sortait d’un grand palais qui était tout illuminé.

Le marchand remercia Dieu du secours qu’il lui envoyait, et se hâta d’arriver à ce château ; mais il fut bien surpris de ne trouver personne dans les cours. Son cheval, qui le suivait, voyant une grande écurie ouverte, entra dedans, et ayant trouvé du foin et de l’avoine, le pauvre animal, qui mourait de faim, se jeta dessus avec beaucoup d’avidité.

Le marchand l’attacha dans l’écurie, et marcha vers la maison, où il ne trouva personne ; mais étant entré dans une grande salle, il y trouva un bon feu, et une table chargée de viande où il n’y avait qu’un couvert. Comme la pluie et la neige l’avaient mouillé jusqu’aux os, il s’approcha du feu pour se sécher, et disait en lui-même : « Le maître de la maison ou ses domestiques me pardonneront la liberté que j’ai prise, et sans doute ils viendront bientôt. »




Il attendit pendant un temps considérable ; mais onze heures ayant sonné sans qu’il vit personne, il ne put résister à la faim, et prit un poulet qu’il mangea en deux bouchées et en tremblant ; il but aussi quelques coups de vin, et, devenu plus hardi, il sortit de la salle, et traversa plusieurs grands appartements, magnifiquement meublés. A la fin il trouva une chambre où il y avait un bon lit ; et comme il était minuit passé, et qu’il était las, il prit le parti de fermer la porte et de se coucher.

Il était dix heures du matin quand il se leva le lendemain, et il fut bien surpris de trouver un habit fort propre à la place du sien, qui était tout gâté. « Assurément, dit-il en lui-même, ce palais appartient à quelque bonne fée qui a eu pitié de ma situation. »
Il regarda par la fenêtre et ne vit plus de neige, mais des berceaux de fleurs qui enchantaient la vue. Il rentra dans la grande salle où il avait soupé la veille, et vit une petite table où il y avait du chocolat. « Je vous remercie, madame la Fée, dit-il tout haut, d’avoir eu la bonté de penser à mon déjeuner. »

Le bon homme, après avoir pris son chocolat, sortit pour aller chercher son cheval ; et comme il passait sous un berceau de roses, il se souvint que la Belle lui en avait demandé une, et cueillit une branche où il y en avait plusieurs.

En même temps il entendit un grand bruit, et vit venir à lui une bête si horrible, qu’il fut tout prêt de s’évanouir. « Vous êtes bien ingrat, lui dit la bête d’une voix terrible ; je vous ai sauvé la vie en vous recevant dans mon château, et pour ma peine vous me volez mes roses, que j’aime mieux que toutes choses au monde. Il faut mourir pour réparer cette faute ; je ne vous donne qu’un quart d’heure pour demander pardon à Dieu. »




Le marchand se jeta à genoux et dit à la bête, en joignant les mains : « Monseigneur, pardonnez-moi ; je ne croyais pas vous offenser en cueillant une rose pour une de mes filles, qui m’en avait demandé. »

- Je ne m’appelle point monseigneur, répondit le monstre, mais la Bête. Je n’aime pas les compliments, moi ; je veux qu’on dise ce que l’on pense ; ainsi ne croyez pas me toucher par vos flatteries. Mais vous m’avez dit que vous aviez des filles, je veux bien vous pardonner, à condition qu’une de vos filles vienne volontairement pour mourir à votre place : ne me raisonnez pas, partez ; et si vos filles refusent de mourir pour vous, jurez que vous reviendrez dans trois mois. »

Le bon homme n’avait pas dessein de sacrifier une de ses filles à ce vilain monstre, mais il pensa : « Au moins, j’aurai le plaisir de les embrasser encore une fois. » Il jura donc de revenir, et la Bête lui dit qu’il pouvait partir quand il voudrait. « Mais, ajouta-t-elle, je ne veux pas que tu t’en ailles les mains vides. Retourne dans la chambre où tu as couché, tu y trouveras un grand coffre vide, tu peux y mettre tout ce qui te plaira, je le ferai porter chez toi. »

En même temps la Bête se retira, et le bon homme dit en lui-même : « S’il faut que je meure, j’aurai la consolation de laisser du pain à mes pauvres enfants. »

Il retourna dans la chambre où il avait couché, et y ayant trouvé une grande quantité de pièces d’or, il remplit le grand coffre dont la Bête lui avait parlé, le ferma, et ayant repris son cheval, qu’il retrouva dans l’écurie, il sortit de ce palais avec une tristesse égale à la joie qu’il avait lorsqu’il y était entré. Son cheval prit de lui-même une des routes de la forêt, et en peu d’heures le bon homme arriva dans sa petite maison.

Ses enfants se rassemblèrent autour de lui, mais au lieu d’être sensible à leurs caresses, le marchand se mit à pleurer en les regardant. Il tenait à la main la branche de roses qu’il apportait à la Belle, il la lui donna, et lui dit : « La Belle ; prenez ces roses, elles coûteront bien cher à votre malheureux père. » Et tout de suite il raconta à sa famille la funeste aventure qui lui était arrivée.

À ce récit, ses deux aînées jetèrent de grands cris, et dirent des injures à la Belle, qui ne pleurait point : « Voyez ce que produit l’orgueil de cette petite créature, disaient-elles ; que ne demandait-elle des ajustements comme nous ; mais non, mademoiselle voulait se distinguer ; elle va causer la mort de notre père et elle ne pleure pas !

- Cela serait fort inutile, reprit la Belle ; pourquoi pleurerais-je la mort de mon père ? Il ne périra point. Puisque le monstre veut bien accepter une de ses filles, je veux me livrer à toute sa furie, et je me trouve fort heureuse, puisqu’en mourant j’aurai la joie de sauver mon père et de lui prouver ma tendresse.

- Non, ma sœur, lui dirent ses trois frères, vous ne mourrez pas ; nous irons trouver ce monstre, et nous périrons sous ses coups si nous ne pouvons le tuer.

- Ne l’espérez pas, mes enfants, leur dit le marchand ; la puissance de cette Bête est si grande, qu’il ne me reste aucune espérance de la faire périr. Je suis charmé du bon cœur de la Belle, mais je ne veux pas l’exposer à la mort. Je suis vieux, il ne me reste que peu de temps à vivre ; ainsi je ne perdrai que quelques années de vie, que je ne regrette qu’à cause de vous, mes chers enfants.

- Je vous assure, mon père, lui dit la Belle, que vous n’irez pas à ce palais sans moi ; vous ne pouvez m’empêcher de vous suivre. Quoique je sois jeune, je ne suis pas fort attachée à la vie, et j’aime mieux être dévorée par ce monstre, que de mourir du chagrin que me donnerait votre perte. »




On eut beau dire, la Belle voulut absolument partir pour le beau palais, et ses sœurs en étaient charmées, parce que les vertus de cette cadette leur avaient inspiré beaucoup de jalousie.

Le marchand était si occupé de la douleur de perdre sa fille, qu’il ne pensait pas au coffre qu’il avait rempli d’or ; mais aussitôt qu’il se fut renfermé dans sa chambre pour se coucher, il fut bien étonné de le trouver à la ruelle de son lit. Il résolut de ne point dire à ses enfants qu’il était devenu si riche, parce que ses filles auraient voulu retourner à la ville, et qu’il était résolu de mourir dans cette campagne ; mais il confia ce secret à la Belle, qui lui apprit qu’il était venu quelques gentilshommes pendant son absence ; qu’il y en avait deux qui aimaient ses sœurs. Elle pria son père de les marier ; car elle était si bonne qu’elle les aimait, et leur pardonnait de tout son cœur le mal qu’elles lui avaient fait.

Ces deux méchantes filles se frottaient les yeux avec un oignon pour pleurer lorsque la Belle partit avec son père ; mais ses frères pleuraient tout de bon, aussi bien que le marchand : il n’y avait que la Belle qui ne pleurait point, parce qu’elle ne voulait pas augmenter leur douleur. Leur cheval prit la route du palais, et sur le soir ils l’aperçurent illuminé comme la première fois.

Le cheval fut tout seul à l’écurie, et le bon homme entra avec sa fille dans la grande salle, où ils trouvèrent une table magnifiquement servie, avec deux couverts. Le marchand n’avait pas le cœur de manger, mais la Belle, s’efforçant de paraître tranquille, se mit à table et le servit ; puis elle disait en elle-même : « La Bête veut m’engraisser avant de me manger ; puisqu’elle me fait si bonne chère. »

Quand ils eurent soupé, ils entendirent un grand bruit, et le marchand dit adieu à sa pauvre fille en pleurant ; car il pensait que c’était la Bête. La Belle ne put s’empêcher de frémir en voyant cette horrible figure ; mais elle se rassura de son mieux, et le monstre lui ayant demandé si c’était de bon cœur qu’elle était venue, elle lui dit en tremblant qu’oui. « Vous êtes bien bonne, dit la Bête, et je vous suis bien obligé. Bon homme, partez demain matin, et ne vous avisez jamais de revenir ici. Adieu, la Belle.

- Adieu, la Bête, répondit-elle. Et tout de suite le monstre se retira.

- Ah ! ma fille, dit le marchand en embrassant la Belle, je suis à demi-mort de frayeur : croyez-moi, laissez-moi ici.

- Non, mon père, lui dit la Belle avec fermeté : vous partirez demain matin, et vous m’abandonnerez au secours du ciel ; peut-être aura-t-il pitié de moi. »

Ils furent se coucher, et croyaient ne pas dormir de toute la nuit ; mais à peine furent-ils dans leurs lits que leurs yeux se fermèrent. Pendant son sommeil, la Belle vit une dame qui lui dit :« Je suis contente de votre bon cœur, la Belle ; la bonne action que vous faites en donnant votre vie pour sauver celle de votre père ne demeurera point sans récompense. »

La Belle, en s’éveillant, raconta ce songe à son père ; et quoiqu’il le consolât un peu, cela ne l’empêcha pas de jeter de grands cris quand il fallut se séparer de sa chère fille.




Lorsqu’il fut parti, la Belle s’assit dans la grande salle, et se mit à pleurer aussi, mais comme elle avait beaucoup de courage, elle se recommanda à Dieu, et résolut de ne se point chagriner pour le peu de temps qu’elle avait à vivre, car elle croyait fermement que la Bête la mangerait le soir. Elle résolut de se promener en attendant, et de visiter ce beau château : elle ne pouvait s’empêcher d’en admirer la beauté. Mais elle fut bien surprise de trouver une porte sur laquelle il y avait écrit :

Appartement de la belle.

Elle ouvrit cette porte avec précipitation, et elle fut éblouie de la magnificence qui y régnait ; mais ce qui frappa le plus sa vue fut une grande bibliothèque, un clavecin, et plusieurs livres de musique. « On ne veut pas que je m’ennuie », dit-elle tout bas. Elle pensa ensuite : « si je n’avais qu’un jour à demeurer ici, on ne m’aurait pas fait une telle provision. » Cette pensée ranima son courage. Elle ouvrit la bibliothèque, et vit un livre où il y avait écrit en lettres d’or :

Souhaitez, Commandez ; vous êtes ici la reine et la maîtresse.

« Hélas ! dit-elle, en soupirant, je ne souhaite rien que de voir mon pauvre père, et de savoir ce qu’il fait à présent. »

Elle avait dit cela en elle-même. Quelle fut sa surprise, en jetant les yeux sur un grand miroir, d’y voir sa maison, où son père arrivait avec un visage extrêmement triste.




Ses sœurs venaient au-devant de lui, et malgré les grimaces qu’elles faisaient pour paraître affligées, la joie qu’elles avaient de la perte de leur sœur paraissait sur leur visage. Un moment après tout cela disparut, et la Belle ne put s’empêcher de penser que la Bête était bien complaisante, qu’elle n’avait rien à craindre d’elle. A midi elle trouva la table mise et pendant son dîner elle entendit un excellent concert, quoiqu’elle ne vît personne.

Le soir, comme elle allait se mettre à table, elle entendit le bruit que faisait la Bête, et ne put s’empêcher de frémir. « La Belle, lui dit ce monstre, voulez-vous bien que je vous voie souper ?

- Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant.

- Non, répondit la Bête, il n’y a ici de maîtresse que vous ; vous n’avez qu’à me dire de m’en aller si je vous ennuie, je sortirai tout de suite. Dites-moi, n’est-ce pas que vous me trouvez bien laid ?

- Cela est vrai, dit la Belle, car je ne sais pas mentir ; mais je crois que vous êtes fort bon.

- Vous avez raison, dit le monstre ; mais outre que je suis laid, je n’ai point d’esprit : je sais bien que je ne suis qu’une bête.

- On n’est pas bête, reprit la Belle, quand on croit n’avoir point d’esprit : un sot n’a jamais su cela.

- Mangez donc, la Belle, lui dit le monstre, et tâchez de ne vous point ennuyer dans votre maison ; car tout ceci est à vous ; et j’aurais du chagrin si vous n’étiez pas contente.

- Vous avez bien de la bonté, lui dit la Belle ; je vous avoue que je suis bien contente de votre cœur ; quand j’y pense, vous ne me paraissez plus si laid.

- Oh ! dame oui, répondit la Bête, j’ai le cœur bon, mais je suis un monstre.

- Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d’hommes, cachent un cœur faux, corrompu, ingrat.

- Si j’avais de l’esprit, reprit la Bête, je vous ferais un grand compliment pour vous remercier ; mais je suis un stupide, et tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous suis bien obligé.»




La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre ; mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit : « La Belle, voulez-vous être ma femme ? »

Elle fut quelque temps sans répondre : elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant ; elle lui dit pourtant en tremblant : « Non, la Bête. »

Dans le moment ce pauvre monstre voulut soupirer, et il fit un sifflement si épouvantable, que tout le palais en retentit ; mais la Belle fut bientôt rassurée, car la Bête lui ayant dit tristement : « Adieu donc, la Belle », elle sortit de la chambre en se retournant de temps en temps pour la regarder encore.

La Belle, se voyant seule, sentit une grande compassion pour cette pauvre Bête. « Hélas ! disait-elle, c’est bien dommage qu’elle soit si laide : elle est si bonne ! »




La Belle passa trois mois dans ce palais avec assez de tranquillité. Tous les soirs la Bête lui rendait visite, l’entretenait pendant le souper avec assez de bon sens, mais jamais avec ce qu’on appelle esprit dans le monde. Chaque jour la Belle découvrait de nouvelles bontés dans ce monstre. L’habitude de le voir l’avait accoutumée à sa laideur ; loin de craindre le moment de sa visite, elle regardait à sa montre pour voir s’il était bientôt neuf heures, car la Bête ne manquait jamais de venir à cette heure-là. Il n’y avait qu’une chose qui faisait de la peine à la Belle, c’est que le monstre, avant de se coucher, lui demandait toujours si elle voulait être sa femme, et paraissait pénétré de douleur lorsqu’elle lui disait que non.

Elle dit un jour : « Vous me chagrinez, la Bête ; je voudrais pouvoir vous épouser, mais je suis trop sincère pour vous faire croire que cela arrivera jamais. Je serai toujours votre amie ; tâchez de vous contenter de cela.

- Il le faut bien, reprit la Bête ; je me rends justice, je sais que je suis bien horrible, mais je vous aime beaucoup ; cependant je suis trop heureux de ce que vous voulez bien rester ici ; promettez-moi que vous ne me quitterez jamais. »

La Belle rougit à ces paroles ; elle avait vu dans son miroir que son père était malade de chagrin de l’avoir perdue, et elle souhaitait de le revoir. « Je pourrais bien vous promettre, dit-elle à la Bête, de ne vous jamais quitter tout-à-fait ; mais j’ai tant d’envie de revoir mon père, que je mourrai de douleur si vous me refusez ce plaisir.

- J’aime mieux mourir moi-même, dit ce monstre, que de vous donner du chagrin. Je vous enverrai chez votre père, vous y resterez, et votre pauvre Bête en mourra de douleur.

- Non, lui dit la Belle en pleurant, je vous aime trop pour vouloir causer votre mort ; je vous promets de revenir dans huit jours. Vous m’avez fait voir que mes sœurs sont mariées, et que mes frères sont partis pour l’armée. Mon père est tout seul, souffrez que je reste chez lui une semaine.

- Vous y serez demain au matin, dit la Bête, mais souvenez-vous de votre promesse. Vous n’aurez qu’à mettre votre bague sur une table en vous couchant, quand vous voudrez revenir. Adieu, la Belle. »

La Bête soupira selon sa coutume en disant ces mots, et la Belle se coucha toute triste de la voir affligée.




Quand elle se réveilla le matin, elle se trouva dans la maison de son père, et ayant sonné une clochette qui était à côté de son lit, elle vit venir la servante qui fit un grand cri en la voyant. Le bon homme accourut à ce cri, et manqua mourir de joie en revoyant sa chère fille ; et ils se tinrent embrassés plus d’un quart-d’heure.

La Belle, après les premiers transports, pensa qu’elle n’avait point d’habits pour se lever ; mais la servante lui dit, qu’elle venait de trouver dans la chambre voisine un grand coffre plein de robes toutes d’or, garnies de diamants.

La Belle remercia la bonne Bête de ses attentions ; elle prit la moins riche de ces robes, et dit à la servante de serrer les autres, dont elle voulait faire présent à ses sœurs ; mais à peine eut-elle prononcé ces paroles, que le coffre disparut. Son père lui dit que la Bête voulait qu’elle gardât tout cela pour elle, et aussitôt les robes et le coffre revinrent à la même place.

La Belle s’habilla, et pendant ce temps on fut avertir ses sœurs qui accoururent avec leurs maris. Elles étaient toutes deux fort malheureuses : l’aînée avait épousé un gentilhomme, beau comme l’Amour ; mais il était si amoureux de sa propre figure qu’il n’était occupé que de cela depuis le matin jusqu’au soir, et méprisait la beauté de sa femme. La seconde avait épousé un homme qui avait beaucoup d’esprit ; mais il ne s’en servait que pour faire enrager tout le monde, et sa femme toute la première.

Les sœurs de la Belle manquèrent de mourir de douleur quand elles la virent habillée comme une princesse, et plus belle que le jour. Elle eut beau les caresser, rien ne put étouffer leur jalousie, qui augmenta beaucoup quand elle leur eut conté combien elle était heureuse. Ces deux jalouses descendirent dans le jardin pour y pleurer tout à leur aise, et elles se disaient : « Pourquoi cette petite créature est-elle plus heureuse que nous ? Ne sommes-nous pas plus aimables qu’elle ? »

- Ma sœur, dit l’aînée, il me vient une pensée, tâchons de l’arrêter ici plus de huit jours ; sa sotte Bête se mettra en colère de ce qu’elle lui aura manqué de parole, et peut-être qu’elle la dévorera.

- Vous avez raison, ma sœur, répondit l’autre ; pour cela il lui faut faire de grandes caresses. »

Et ayant pris cette résolution, elles remontèrent, et firent tant d’amitié à leur sœur, que la Belle en pleura de joie.

Quand les huit jours furent passés, les deux sœurs s’arrachèrent les cheveux, et firent tant les affligées de son départ, qu’elle promit de rester encore huit jours.

Cependant Belle se reprochait le chagrin qu’elle allait donner à sa pauvre Bête, qu’elle aimait de tout son cœur ; et elle s’ennuyait de ne plus la voir. La dixième nuit qu’elle passa chez son père, elle rêva qu’elle était dans le jardin du palais, et qu’elle voyait la Bête couchée sur l’herbe et prête à mourir, qui lui reprochait son ingratitude.

La Belle se réveilla en sursaut, et versa des larmes.

« Ne suis-je pas bien méchante, disait-elle, de donner du chagrin à une Bête qui a pour moi tant de complaisance ? Est-ce sa faute si elle est si laide et si elle a peu d’esprit ? elle est bonne, cela vaut mieux que tout le reste. Pourquoi n’ai-je pas voulu l’épouser ? je serais plus heureuse avec elle que mes sœurs avec leurs maris. Ce n’est ni la beauté ni l’esprit d’un mari qui rendent une femme contente, c’est la bonté du caractère, la vertu, la complaisance, et la Bête a toutes ces bonnes qualités ; je n’ai point d’amour pour elle, mais j’ai de l’estime, de l’amitié, de la reconnaissance. Allons, il ne faut pas la rendre malheureuse ; je me reprocherais toute ma vie mon ingratitude. »

À ces mots la Belle se lève, met sa bague sur la table, et revient se coucher.




À peine fut-elle dans son lit, qu’elle s’endormit, et quand elle se réveilla le matin, elle vit avec joie qu’elle était dans le palais de la Bête.

Elle s’habilla magnifiquement pour lui plaire, et s’ennuya à mourir toute la journée, en attendant neuf heures du soir ; mais l’horloge eut beau sonner, la Bête ne parut point. La Belle alors craignit d’avoir causé sa mort ; elle courut tout le palais en jetant de grands cris : elle était au désespoir.

Après avoir cherché partout, elle se souvint de son rêve, et courut dans le jardin vers le canal, où elle l’avait vue en dormant. Elle trouva la pauvre Bête étendue sans connaissance, et elle crut qu’elle était morte. Elle se jeta sur son corps, sans avoir horreur de sa figure ; et sentant que son cœur battait encore, elle prit de l’eau dans le canal, et lui en jeta sur la tête.

La Bête ouvrit les yeux, et dit à la Belle : « Vous avez oublié votre promesse ; le chagrin de vous avoir perdue m’a fait résoudre à me laisser mourir de faim ; mais je meurs content, puisque j’ai le plaisir de vous revoir encore une fois.

- Non, ma chère Bête, vous ne mourrez point, lui dit la Belle, vous vivrez pour devenir mon époux ; dès ce moment je vous donne ma main, et je jure que je ne serai qu’à vous. Hélas ! je croyais n’avoir que de l’amitié pour vous, mais la douleur que je sens me fait voir que je ne pourrais vivre sans vous voir. »

À peine la Belle eut-elle prononcé ces paroles qu’elle vit le château brillant de lumière : les feux d’artifices, la musique, tout lui annonçait une fête ; mais toutes ces beautés n’arrêtèrent point sa vue, elle se retourna vers sa chère Bête dont le danger la faisait frémir. Quelle fut sa surprise !

la Bête avait disparu, et elle ne vit plus à ses pieds qu’un prince plus beau que l’Amour, qui la remerciait d’avoir fini son enchantement.




Quoique ce prince méritât toute son attention, elle ne put s’empêcher de lui demander où était la Bête. « Vous la voyez à vos pieds, lui dit le prince ; une méchante fée m’avait condamné à rester sous cette figure jusqu’à ce qu’une belle fille consentit à m’épouser, et elle m’avait défendu de faire paraître mon esprit. Ainsi il n’y avait que vous dans le monde assez bonne pour vous laisser toucher à la bonté de mon caractère, et en vous offrant ma couronne, je ne puis m’acquitter des obligations que je vous ai. »

La Belle, agréablement surprise, donna la main à ce beau prince pour se relever.

Ils allèrent ensemble au château, et la Belle manqua mourir de joie en trouvant, dans la grande salle, son père et toute sa famille, que la belle dame, qui lui était apparue en songe, avait transportée au château.

« Belle, lui dit cette dame, qui était une grande fée, venez recevoir la récompense de votre bon choix : vous avez préféré la vertu à la beauté et à l’esprit, vous méritez de trouver toutes ces qualités réunies en une même personne. Vous allez devenir une grande reine ; j’espère que le trône ne détruira pas vos vertus. Pour vous, mesdemoiselles, dit la fée aux deux sœurs de la Belle, je connais votre cœur, et toute la malice qu’il renferme ; devenez deux statues, mais conservez toute votre raison sous la pierre qui vous enveloppera. Vous demeurerez à la porte du palais de votre sœur, et je ne vous impose point d’autre peine que d’être témoins de son bonheur. Vous ne pourrez revenir dans votre premier état qu’au moment où vous reconnaîtrez vos fautes : mais j’ai bien peur que vous ne restiez toujours statues. On se corrige de l’orgueil, de la colère, de la gourmandise et de la paresse ; mais c’est une espèce de miracle que la conversion d’un cœur méchant et envieux. »

Dans le moment, la fée donna un coup de baguette qui transporta tous ceux qui étaient dans cette salle dans le royaume du prince. Ses sujets le virent avec joie ; et il épousa la Belle, qui vécut avec lui fort longtemps, et dans un bonheur parfait, parce qu’il était fondé sur la vertu.

Jeanne Marie Leprince de Beaumont (1711-1780) ; Le Magasin des enfants, 1756




* Images issues du film : "La Belle et la Bête" réalisé par Jean Cocteau, 1946