dimanche 25 mai 2008

Révolution des 31 mai - 2 juin 1793 ...

Apothéose de Marat, porté en triomphe par le peuple au sortir de son acquitement, le 17 avril 1793, par le tribunal révolutionnaire ;
gouache de Lesueur.


Journées des 31 mai – 2 juin 1793

Épisode majeur et tournant politique essentiel que G. Lefebvre a qualifié de Révolution des 31 mai et 2 juin, ces journées mettent fin à la lutte entre Gironde et Montagne, engagée dès la Législative. Elles interviennent après une série de revers militaires, où les Girondins et leur politique se trouvent mis en cause. Inquiète des premières mesures de salut public, c'est la Gironde elle-même qui précipite la crise, qui couvait depuis la trahison de Dumouriez. Elle demeurait puissante à l'Assemblée, grâce à l'appui de la Plaine, alarmée de l'émergence du mouvement populaire.
L'acquittement de Marat, qu'elle avait fait traduire au Tribunal révolutionnaire, est pour la Gironde un échec, mais elle marque des points en province, où le mouvement sectionnaire triomphe à Marseille et à Lyon. Contre la Commune de Paris, elle obtient la création de la Commission des Douze, dont les mesures autoritaires cristallisent l'opposition sectionnaire et montagnarde à la Gironde, jusqu'à sa suppression temporaire le 27 mai. L'arrestation des principaux leaders parisiens, Hébert, Varlet, Dobsent, mobilise les militants dans une lutte violente pour le contrôle des assemblées générales et des comités de section, lutte qui ne prendra d'ailleurs pas fin avec la chute de la Gironde, mais se prolongera tout au long de l'été dans bien des sections.
Trente-cinq sections étaient venues le 15 avril, avec la Commune, demander à la Convention la destitution de 22 députés girondins. Pour gagner l'opinion, la Gironde essaya de porter le débat sur le terrain social : Pétion, dans sa lettre aux parisiens, exhortait les citoyens nantis à la lutte. Cependant Robespierre présentait à la convention un projet de Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui proposait une nouvelle définition du droit de propriété. L'engagement politique des modérés dans les sections ne le céda en rien à celui des sans-culottes. Les partisans de la Gironde étaient d'origines sociales diverses ; républicains convaincus, engagés dans les luttes sectionnaires d'où les rivalités personnelles n'étaient certainement pas absentes, ils payèrent souvent assez tard, le prix de leur opposition aux Jacobins et aux sans-culottes.
Le fait décisif fut l'intervention de Robespierre aux Jacobins le 26 mai pour appeler le peuple à l'insurrection. Les Jacobins s'y rallient le soir même. L'action insurrectionnelle décisive revint à un organisme extra-légal, le comité de l'Evêché. C'est le comité secret des six, issu de l'assemblée des commissaires de section réunie légalement à l'Evêché, qui prend la décision de l'insurrection, le 29. Les commissaires de 33 sections sur 48, venus à l'appel de celle de la Cité, forment dans la nuit du 30 au 31 le comité des neuf, d'abord présidée par Varlet, puis par Dobsent, après sa libération le 31. Ce comité 'est élargi le 31 à un comité central révolutionnaire de 25 membres, par l'adjonction de 4 membres de la commune et de 11 représentants du département.
Le 31 mai, les pétitionnaires des sections et de la commune viennent demander à la convention l'exclusion des girondins et la mise en vigueur d'un programme social et révolutionnaire. La journée est un demi-échec, car la Convention se borne à voter la suppression de la Commission des Douze. Le mouvement reprend le 2 juin : 80 000 hommes sous les ordres d'Hanriot entourent l'Assemblée, tandis qu'une députation demande l'arrestation des chefs de la Gironde. Prisonnière de la force armée parisienne, l'assemblée tente une sortie derrière son président, Hérault de Séchelles, qui demande « que veut le peuple ? La Convention n'est réunie que pour son bonheur ? » La riposte d'Hanriot : Cannoniers, à vos pièces ! L'oblige à regagner la salle des séances, où elle décrète d'arrestation 29 députés girondins ainsi que les ministres Clavière et Lebrun.
Les 31 mai-2 juin, insurrection ou coup d'État ? En tout cas dernières grandes journées parisiennes victorieuses, journées sans effusion de sang où la commune et les représentants des sections, les bataillons de la Garde nationale mobilisées par Hanriot, imposent à la Convention le décret d'arrestation contre les Girondins. L'anatomie de l'insurrection montre qu'a aucun moment les Jacobins n'ont perdu l'initiative et la direction politique de l'événement, qui ne put dépasser le but fixé par les dirigeants montagnards et Jacobins. Les Enragés, avocats des mesures sociales radicales et de la démocratie directe, furent les grands perdants de ces journées qu'ils avaient contribué à préparer, et seront un peu plus tard, les premières victimes de la Terreur qu'ils avaient voulue contre les ennemis de la Révolution. Le Comité central révolutionnaire fut transformé rapidement en un organisme administratif sans pouvoir politique, le Comité de Salut Public du département.

R. Monnier ; Dictionnaire historique de la Révolution française, s/ la dir. de Albert Soboul




Jean-Paul Marat (1743-1793), à la tribune de la Convention


Commune de Paris
du 1er juin 1793

(le comité était à délibérer sur ces mêmes mesures, il m'invita à me rendre à la municipalité avec le maire, à l'effet de prévenir tout mouvement désordonné.
Le maire annonce l'objet de ma mission, je prends la parole en ces mots. Je rapporte fidélement mon discours parce que la plupart des journalistes soudoyés l'on malignement tronqué et défiguré.)
Citoyens, le comité de salut public est occupé de grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres, restez levé, déployez-vos forces et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté.
(Le président, que je crois modéré, voulant m'engager à sanctionner ses conseils, me demande s'il n'est pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres, doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se rendre justice ? Je sentis le piège et je répondis à son apostrophe en ces termes :)
Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs, le maintien de ses droits et de ses intérêts à des mandataires choisis par lui, tandis qu'ils sont fidèles à leurs devoirs, il doit, sans contredit, s'en rapporter à eux, respecter leurs décrets et les maintenir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellement de sa confiance, lorsqu'ils trafiquent de ses droits, trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment et qu'ils machinent sa perte, alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs, déployer sa force pour les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres et se sauver lui-même. Citoyens, vous n'avez plus de ressource que dans votre énergie, présentez à la Convention une adresse pour demander la punition des députés infidèles de la nation ; restez levés et ne posez les armes qu'après l'avoir obtenue.
(Plusieurs membres de la Commune m'invitèrent à passer au comité révolutionnaire, je leur représentai que mon poste était à la Convention et j'allai au comité de salut public rendre compte de ma mission.)

Marat

Jean-Paul Marat (1743-1793), député à la Convention nationale

Décret de création du Comité de Salut Public


Convention nationale
du 1er juin 1793 au soir


Ayant été poursuivi moi-même par la faction qui excite le soulèvement du peuple, je m'abstiendrai de parler dans cette affaire, si Defermon ne m'avait mis dans le cas de donner des explications sur ce qu'il vient d'avancer. [...]
Au demeurant, ce n'est pas pour avoir voté l'appel au peuple et la détention du tyran que l'on doit poursuivre les meneurs de la faction des hommes d'État*, ce serait porter atteinte à la liberté des opinions, sans laquelle il n'y a point de liberté politique, mais c'est pour leur longue suite de machinations. C'est pour leur système de calomnie si longtemps dirigé contre les Parisiens. C'est pour leur complicité avec Dumouriez. C'est pour la protection marquée qu'ils ont accordée aux traîtres et aux conspirateurs. C'est pour les persécutions criantes qu'ils ont exercées contre les amis de la liberté. C'est sur ces griefs que je motive contre eux le décret d'accusation. En attendant le rapport de votre comité de salut public, je demande leur arrestation provisoire.

Marat

* Désigne la faction des Girondins

Giost, adjudant-général de la force armée parisienne (dessin de Wille)

François Hanriot (1759-1794), commandant général de la garde nationale

Le 2 juin 1793"

SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA LIBERTÉ ET DE L’ÉGALITÉ,

Séante aux ci-devant Jacobins, rue Saint-Honoré,

AUX CITOYENS DES DÉPARTEMENTS, SUR L'INSURRECTION DU 31 MAI,

Frères et amis, sentinelles avancées du peuple français, autour de ses représentants, nous n'avons point trompé vos espérances, et vous allez féliciter les Parisiens d'être toujours dignes de ce poste important que vous leur avez confié, Cette grande cité qui n'a, et qui ne veut avoir d'autre ressemblance avec l’ancienne Rome, que celle-là seule qu'il n'y a point de Jugurtha, point de roi assez riche pour l'acheter ; cette ville incorruptible par son immense population, et nous osons presque dire infaillible par ses lumières, par ses sociétés populaires, par son expérience, son habitude du théâtre de la révolution, parce que, plus près de ce théâtre, aucun mouvement des acteurs ne saurait lui échapper ; Paris n'a pu soutenir plus longtemps le spectacle de tant de perfidies et de scélératesses. II vient de faire ce qu'il n'est aucune ville patriote qui n'eût fait à sa place. II vient de se lever tout entier une troisième fois, trop tard sans doute pour la gloire des hommes du 10 août et du 24 Juillet, trop tard surtout pour épargner, à notre malheureuse patrie, la guerre civile de la Vendée et les maux qui se débordaient sur elle de toutes parts, depuis que des traîtres dominaient dans la Convention, mais assez à temps pour sauver la République et la France ; et ce qui fera frémir de rage la ligue des tyrans, ce qui confondra les détracteurs de Paris et ses calomniateurs contre-révolutionnaires qui l'appellent sans cesse une ville de sang et d'anarchie, c'est que cette troisième insurrection, la plus salutaire, la plus sainte de toutes, n'a pas une seule tache de sang.

Il n'y avait ici personne de bonne foi qui doutât des crimes des meneurs du côté droit de la Convention, de leur royalisme, de leur intelligence avec Dumouriez et Cobourg, avec la Prusse et l'Angleterre, de leur complicité de toutes les trahisons ; et les bons citoyens gémissaient, désespérés de voir le gouvernail de la République confié à une bande de conjurés contre la République. S'il n'y avait point de preuves physiques et matérielles de la conjuration, c'est qu'il n'y en eut jamais contre des conspirateurs, pas même contre Catilina ; c'est que Cicéron, tout habile qu'il était, ne put acquérir de conviction contre Catilina, qu'en le forçant à fuir, comme vient de faire Brissot. Parcourez toute l'histoire des conjurations, depuis celle des fils de Brutus, dénoncée par l'esclave, jusqu'à celle du comité autrichien, dénoncée par Brissot et Gensonné ; et dites s'il y eut jamais des conjurés plus convaincus que ne le sont les meneurs du côté droit, par le seul écrit, tout incomplet qu'il est, que vient de publier un membre de la société, sous le titre de Fragment de l'Histoire secrète de la Révolution, et que nous vous avons adressé. Le simple bon sens a révélé au peuple, ce dont la méditation a convaincu tous les publicistes et les philosophes, qu'il n'y a point de plus grande folie que de chercher des preuves juridiques en matière de conjuration ; car avant que vous ayez acquis ces preuves, la trahison est consommée. Avant que vous ayez décrété Dumouriez d'accusation, la Belgique est évacuée, et tous les magasins livrés à l'ennemi ; avant que vous ayez décrété l'arrestation provisoire de Brissot, vos colonies sont perdues ; la Corse, Bordeaux, Marseille, se détachent de la République, ce tison jeté par Pitt au milieu de la France, y a allumé à la fois la guerre intestine et une guerre avec toute l'Europe ; il s’est dérobé par la fuite à votre justice, qui poursuit à pas de tortue les conjurés qui ont des ailes ; et vous le verrez jouir à Londres ; ou en Amérique, d'une fortune immense, salaire de ses forfaits et des maux de la patrie.

Pénétré du sentiment de ces vérités, le peuple ne voyait de salut que dans le remède d'une troisième insurrection, quand les dernières nouvelles des départements et des armées ont achevé de répandre la consternation et de faire sentir la nécessité et l'urgence de ce remède extrême. Nantes élargissait les ennemis de la liberté, et en écrouait les défenseurs. Rennes ne reconnaissait plus les commissaires de la Convention ; la Lozère imitait la Vendée ; Fontenai-le-Peuple tombait au pouvoir des rebelles ; le camp de Famars était livré à l’ennemi. On répandait que Bordeaux négociait avec Pitt pour être ville indépendante ; Marseille désavouait sa gloire, brisait ses trophées, et jetait dans des cachots les meilleurs citoyens Lyon les égorgeait. Pour comble de maux, dans la Convention, deux côtés, l'un insolent de sa majorité, visiblement l'âme de tous les complots, de toutes les ligues du dedans et du dehors, insensible à nos revers, paraissant plutôt en triompher et attendre les Autrichiens avec plus d'impatience que ne fît jamais Louis XVI ; l’autre, découragé par l’aveuglement incurable des départements, abattu par le sentiment de son impuissance, repoussé de la tribune, ne pouvant manifester son patriotisme que par son indignation et des mouvements tumultueux, sans tactique, sans pilote, sans concert comme dans la tempête, et à qui tout était permis comme à un malade désespéré : ces deux côtés agitant la Convention de leurs débats, montraient aux tribunes dans l’assemblée nationale, non plus le temple de la liberté, l'autel du peuple français, l’ancre du vaisseau de l'État et sa dernière espérance, mais une arène de gladiateurs, et plus souvent une halle.

Cette vue, et les dernières nouvelles jointes au souvenir de tant de trahisons, amènent enfin l'explosion générale : Paris, l’œil de la République, fatigué de tant de crimes, voit que pour la sauver il faut qu'il s'en regarde un moment comme le bras : la ville s'émeut, on tire le canon d'alarme, le tocsin sonne pendant un jour sans discontinuer ; la Commune nomme un commandant provisoire à la place de Santerre parti pour la Vendée ; les sections nomment des commissaires qui forment un comité révolutionnaire pour prévenir l’effusion du sang et le renouvellement des scènes du 2 septembre. Paris est debout tout entier ; et il voit avec fierté que, malgré les quatre-vingt mille hommes enrôlés dans son sein, depuis quatorze mois, et qu'il a envoyés aux frontières, comme il est prouvé par les états de son commissaire des guerres, il lui reste encore plus de cent vingt mille citoyens sous les armes à opposer aux tyrans et aux fanatiques. Les barrières sont fermées, toutes les avenues du palais national gardées par des bataillons. Ce n'est point la Convention qui est assiégée, c'est dans son sein une faction scélérate, c'est une conjuration qui est poursuivie. La ville reste quatre jours entiers sous les armes ; elle ne les posera point que la Convention ne soit purgée des principaux conjurés. Toutes les sections, tous les pouvoirs constitués de Paris se succèdent à la barre pour demander le décret d'accusation contre les Vingt-Deux, contre la commission des Douze, et contre deux ministres, instruments de contre-révolution.

En vain Barbaroux, Vergniaud, Fonfrède, et Lanjuinais, celui-ci plutôt fanatique que prussien, et le pape de la Vendée, demandent une liste de leurs crimes, les preuves judiciaires de leur conspiration, et qu'il en soit fait avant tout un rapport. Le peuple, sans avoir jamais lu les traités politiques des anciens, savait toutes ces maximes éternellement établies en matières de crimes d'état : il savait aussi bien que Dion Cassius, " qu'il est g absurde de s'embarquer avec des conjurés dans les longueurs d'une procédure, mais qu'il faut commencer par étouffer la conjuration en s'assurant de leurs personnes. " II savait aussi bien que Cicéron " que les conspirateurs doivent être retranchés de la société, sans pitié et sans ajournement, non pas tant pour la vindicte que pour la sûreté publique, afin que la multitude des mauvais citoyens, portés naturellement à conspirer contre l'état, et enhardis encore par la difficulté d'acquérir des preuves, en soient du moins détournés, par la promptitude des mesures répressives, et par les suites du soupçon seul en cette matière. "

Il savait aussi bien que Salluste, " que des traîtres qui mettent en péril la liberté de tout un peuple n'ont aucun droit aux ménagements et à la circonspection de la justice, et que dans un gouvernement nouveau, il faut se déterminer ou à épouvanter les conspirateurs, ou à les craindre sans cesse. " Enfin, il savait aussi bien que Platon, " que l'impiété contre la patrie étant le plus grand crime après l’impiété contre les dieux, il ne fallait d'autres juges aux conjurés que ceux qu'on donnait aux sacrilèges, c'est-à-dire les conduire à l'autel et les immoler. "

Cependant les Parisiens n'ont jamais pensé à répandre le sang des traîtres, comme celui des victimes, ainsi que le voulait Platon. Loin de nous la pensée de les condamner sans rapport, comme fit Cicéron à l'égard des complices de Catilina. II ne voulait que s'assurer de leurs personnes ; et enfin, au bout de quatre jours, le côté droit a cédé à cette volonté terme et soutenue, à cette obstination républicaine des citoyens de Paris, stipulant pour leurs frères des départements, et la Convention a prononcé, à une très grande majorité, le décret d'arrestation contre les Vingt-Deux, la commission des Douze, et les ministres Clavière et Lebrun. A peine ce décret était-il rendu, que des membres des sections sont venus s'offrir en otages de la sûreté des détenus ; et pour venger Paris des libelles anglais et royalistes, et prouver son respect pour la représentation nationale, il suffit d'observer que durant les vingt-quatre heures qu'un peuple irrité a été sous les armes, pas un des conjurés n'a reçu une égratignure.

Tels sont les faits, citoyens ! vous voyez que Paris dont les membres du côté droit provoquaient la destruction sur leurs bancs, à la tribune, sur le fauteuil même du président, a contenu son indignation bien pardonnable de vœux si impies, qu'il n'a voulu qu'user de l'initiative de l'insurrection qui lui était déférée par la résidence de la Convention dans ses murs, et empêcher que la contre-révolution ne s'opérât dans son sein, comme dans tant de villes renommées d'abord par leur civisme. Paris conservera aux détenus leur inviolabilité ; il ne veut point s'arroger plus que sa portion de pouvoir, et il attend avec respect le jugement des autres départements et du souverain. Mais de quelque manière que des aristocrates déguisés, et des riches négociants de Lyon, de Bordeaux et de Marseille, prennent une mesure qui était commandée par la suprême loi, la nécessité de sauver la République, Paris jouit d'avance des regards et du suffrage de la postérité plus reconnaissante. Il ne renoncera point à la gloire que lui assure son patriotisme, soutenu depuis le commencement de la révolution. Il ne transigera ni avec le despotisme, ni avec le modérantisme. On lui devra le bonheur du monde, et une constitution le modèle des gouvernements libres, ou il périra glorieusement sur les coups des tyrans et de l'aristocratie ; et s'il était vrai que dans cette entreprise si belle, et dont la gloire devait être commune à tous les Français, il fût abandonné de quelques cités puissantes ; s'il était vrai que les intrigues de l'aristocratie eussent prévalu pour toujours à Lyon et à Bordeaux, que Marseille n'eût pu résister à la contagion du séjour de deux ou trois Capet, et que de nos grandes cités naguère si républicaines, Paris seul appelât aujourd'hui la haine et les vengeances des rois, eh bien ! Paris est résolu à mériter de plus en plus la colère des tyrans et à s'ensevelir sous ses ruines, plutôt que de renoncer à la conquête de la liberté ; il défendra jusqu'à la mort cet héritage commun de la France, au partage duquel elle a appelé tous les peuples, et il n'opposera point à la ligue des despotes seulement trois cents hommes, comme Léonidas, mais il trouvera dans son sein deux cent mille soldats qui auraient le courage des Spartiates ; et s'il succombait, si, comme l’en a menacé le président Isnard, on pouvait chercher un jour sur quelle rive de la Seine Paris a existé, alors, comme a si bien répondu la pétition du département de Paris, ces ruines, cette place où il exista, seraient consacrées à jamais par la religion des peuples, et le voyageur attendri viendrait y pleurer le néant des espérances de l'homme de bien, et l’impuissance des efforts d'un grand peuple, pour rendre le genre humain heureux et libre.

Mais non, citoyens, frères et amis de tous les départements, lorsque Paris, qui ne fleurissait que de la monarchie, qui n'existait que de la monarchie, a fait la République, vous auriez trop de honte de tenir plus mal que les Parisiens le serment de la maintenir ; vous applaudirez à l'insurrection généreuse et pacifique du 31 mai et au décret d'arrestation des traîtres. Ah ! si comme nous, vous aviez été témoins oculaires, aux tribunes, des scandales de la Convention, provoqués par une faction liberticide et désorganisatrice, scandales dont on ne vous faisait que des récits infidèles (tous ou presque tous les journaux, et même Carra et Prudhomme, étant plus ou moins dévoués à cette faction ) ; si vous aviez eu à supporter comme les Parisiens huit mois d'une calomnie infatigable au milieu de la Convention, et en votre présence ; si vous aviez vu avec quelle tenue pendant ces huit mois ils s'appliquaient à agiter les propriétaires par l’absurde mensonge d'une loi agraire, et les sans-culottes par le renchérissement des denrées ; comme ils aigrissaient les départements contre Paris, le riche contre le pauvre, les villes contre les campagnes, et toute l'Europe contre la France ; comme ils corrompaient le pouvoir exécutif et les états-majors ; comme ils flagornaient Dumouriez et diffamaient Pache ; comme ils faisaient sortir des prisons l'auteur du Journal Français, et les plus impudents contre-révolutionnaires, pour y envoyer l’auteur de l'Ami du peuple et les patriotes les plus prononcés ; comme ils mentaient dans leurs journaux ; comme, dans leurs placards, leurs discours et leurs correspondances, ils soufflaient pour ranimer les cendres tièdes de la monarchie, pour attiser les haines contre Paris, pour opérer leur grand œuvre, l’objet de tous leurs vœux, le démembrement de la République ; si vous aviez vu surtout avec quelle impudence ces hypocrites, défenseurs de la glacière d'Avignon, qui avaient aliéné de nous l'Angleterre, l'Irlande, les Belges, la Hollande, nous avaient mis en guerre avec toute l'Europe, avaient couvert la France de deuil, les colonies de ruines, et fait périr plus de deux cent mille hommes ; pour rendre Paris odieux, ne parlaient d'autre chose que du sang impur versé à l’Abbaye, à Bicêtre et aux prisons, et versé en grande partie par des Marseillais et des fédérés, mais que ces lâches sycophantes voulaient faire retomber sur la tête des Parisiens ; si vous aviez été témoins comme nous de tant d'indignités et de perfidies : il y a longtemps que vous auriez fait l’insurrection. Et si nous avons éclaté si tard, c'est que c'était nous qui étions calomniés. Depuis ce moment, la crainte de la nation a été pour le côté droit le commencement de la sagesse. Les passions se taisent, la Convention marche, les bons décrets se succèdent avec rapidité, et la France aura une constitution avant la fin du mois. Mais, frères et amis, venez nous juger vous-mêmes. La Convention a décrété un rassemblement de la grande famille, et une fête générale le 10 août, au champ de la Fédération ; jamais la France n'eut plus grand besoin de se rattacher ainsi à elle-même. Venez dans nos murs ; nos maisons, nos bras vous sont ouverts ; vous verrez que les hommes du 3 juin sont les mêmes hommes du 14 juillet et du 10 août, et vous les trouverez encore dignes de vous, dignes d'être les gardiens de la Convention ; nos embrassements se confondront, nos piques s'entrelaceront autour de l'autel de la patrie, et la coalition des rois tremblera encore de notre union, et de ce faisceau d'armes de vingt-cinq millions d'hommes.

La société, dans sa séance du 7 juin 1793, l'an second de la République une et indivisible, a arrêté l'impression et l'envoi aux départements, aux sociétés affiliées et aux armées, de la circulaire ci-dessus signée.
BOURDON, de l'Oise, président ; CHAMPERTOIS, vice-président ; Anacharsis CLOOTZ, DUSQUESNOY, députés ; SAMBAT, GIOR, LYON et COURTOIS, Secrétaires.

Maximilien de Robespierre (1758-1794), député à la Convention nationale

2 commentaires:

PetitChap a dit…

Effectivement, j'ai de vraies vraies lacunes en Histoire ... et je dois avouer que même ce post (appliqué, comme toujours) me semble bien obscur ... Je devrais peut être reprendre mon apprentissage de l'histoire avec "L'Histoire pour les nuls" : c'est pile poil mon niveau !

La bise, l'Ogre.

M. Ogre a dit…

...Mais non ... Nulle nullité il n'y a là !!! Si j'avais parlé du 14 juillet c'eut été (presque) trop facile ... Tiens, une idée ...
Pfff... j'ai 17 post en préparation à cette heure ... Vais marquer une pause l'Ogre !!!