vendredi 30 octobre 2009

Adonaï !!! ...



Frédéric (debout) et Arthur Rimbaud lors de leur première communion en 1866,
"Où pommadé, sur un guéridon d'acajou, il[s] lisai[en]t une Bible à la tranche vert-chou" ...


Vraiment, c'est bête, ces églises des villages
Où quinze laids marmots encrassant les piliers
Écoutent, grasseyant les divins babillages ;
Un noir grotesque dont fermentent les souliers :
Mais le soleil éveille à travers les feuillages
Les vieilles couleurs des vitraux irréguliers.

La pierre sent toujours la terre maternelle.
Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux
Dans la campagne en rut qui frémit solennelle
Portant près des blés lourds, dans les sentiers ocreux,
Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle,
Des nœuds de mûriers noirs et de rosiers fuireux.

Tous les cent ans, on rend ces granges respectables
Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé :
Si des mysticités grotesques sont notables
Près de la Notre-Dame ou du Saint empaillé,
Des mouches sentant bon l'auberge et les étables
Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.

L'enfant se doit surtout à la maison, famille
Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants ;
Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille
Où le Prêtre du Christ plaqua ses doigts puissants.
On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille
Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts brunissants.

Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes,
Sous le Napoléon ou le Petit Tambour
Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes
Tirent la langue avec un excessif amour
Et qui joindront, aux jours de science, deux cartes,
Ces deux seuls souvenirs lui reste du grand Jour.

Les filles vont toujours à l'église, contentes
De s'entendre appeler garces par les garçons
Qui font du genre après messe ou vêpres chantantes.
Eux qui sont destinés au chic des garnisons
Ils narguent au café les maisons importantes,
Blousés neuf, et gueulant d'effroyables chansons.

Cependant le Curé choisit pour les enfances
Des dessins ; dans son dos, les vêpres dites, quand
L'air s'emplit du lointain nasillement des danses,
Il se sent, en dépit des célestes défenses,
Les doigts de pied ravis et le mollet marquant ;
- La nuit vient, noir pirate aux cieux d'or débarquant.

Lucas Granach l'ancien ; Adam et Ève, 1528

II

Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes,
Congrégés des Faubourgs ou des Riches Quartiers,
Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes,
Front jaune. Les parents semblent de doux portiers.
"Au grand Jour, le marquant parmi les Catéchistes,
Dieu fera sur ce front neiger ses bénitiers."


William Bouguereau (1825-1905) ; Les nymphes et le satyre, 1873


III

La veille du grand Jour, l'enfant se fait malade.
Mieux qu'à l'Église haute aux funèbres rumeurs,
D'abord le frisson vient, - le lit n'étant pas fade -
Un frisson surhumain qui retourne : "Je meurs..."

Et, comme un vol d'amour fait à ses sœurs stupides,
Elle compte, abattue et les mains sur son cœur,
Les Anges, les Jésus et ses Vierges nitides
Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.

Adonaï !... - Dans les terminaisons latines,
Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils
Et tachés du sang pur des célestes poitrines
De grands linges neigeux tombent sur les soleils !

- Pour ses virginités présentes et futures
Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission,
Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures
Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion !


William Bouguereau (1825-1905) ; Le retour du printemps, 1886


IV

Puis la Vierge n'est plus que la vierge du livre.
Les mystiques élans se cassent quelquefois...
Et vient la pauvreté des images, que cuivre
L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois ;

Des curiosités vaguement impudiques
Épouvantent le rêve aux chastes bleuités
Qui s'est surpris autour des célestes tuniques,
Du linge dont Jésus voile ses nudités.

Elle veut, elle veut, pourtant, l'âme en détresse,
Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds,
Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse,
Et bave... - L'ombre emplit les maisons et les cours.

Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite, cambre
Les reins et d'une main ouvre le rideau bleu
Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre
Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu...


William Bouguereau (1825-1905) ; "Dawn"[?], 1881


V

À son réveil, - minuit, - la fenêtre était blanche.
Devant le sommeil bleu des rideaux illunés,
La vision la prit des candeurs du dimanche ;
Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,

Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse
Pour savourer en Dieu son amour revenant,
Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse
Le cœur, sous l'œil des cieux doux, en les devinant ;

De la nuit, Vierge-Mère impalpable, qui baigne
Tous les jeunes émois de ses silences gris ;
Elle eut soif de la nuit forte où le cœur qui saigne
Écoule sans témoin sa révolte sans cris.

Et faisant la victime et la petite épouse,
Son étoile la vit, une chandelle aux doigts,
Descendre dans la cour où séchait une blouse,
Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.


William Bouguereau (1825-1905) ; Soir au clair de lune, 1882


VI

Elle passa sa nuit sainte dans des latrines.
Vers la chandelle, aux trous du toit coulait l'air blanc,
Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines,
En deçà d'une cour voisine s'écroulant.

La lucarne faisait un cœur de lueur vive
Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils
Les vitres ; les pavés puant l'eau de lessive
Souffraient l'ombre des murs bondés de noirs sommeils.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

William Bouguereau (1825-1905) ; Rêve de printemps, 1901


VII

Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes,
Et ce qu'il lui viendra de haine, ô sales fous
Dont le travail divin déforme encor les mondes,
Quand la lèpre à la fin mangera ce corps doux ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


William Bouguereau (1825-1905) ; L'invitation, 1892


VIII

Et quand, ayant rentré tous ses nœuds d'hystéries,
Elle verra, sous les tristesses du bonheur,
L'amant rêver au blanc million des Maries,
Au matin de la nuit d'amour, avec douleur :

"Sais-tu que je t'ai fait mourir ? J'ai pris ta bouche,
Ton cœur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez ;
Et moi, je suis malade : Oh ! je veux qu'on me couche
Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés !

"J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines.
Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts !
Tu baisais mes cheveux profonds comme les laines,
Et je me laissais faire... ah ! va, c'est bon pour vous,

"Hommes ! qui songez peu que la plus amoureuse
Est, sous sa conscience aux ignobles terreurs,
La plus prostituée et la plus douloureuse,
Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs !

"Car ma Communion première est bien passée.
Tes baisers, je ne puis jamais les avoir sus :
Et mon cœur et ma chair par ta chair embrassée
Fourmillent du baiser putride de Jésus !"


William Bouguereau (1825-1905) ; Pieta, 1876


IX

Alors l'âme pourrie et l'âme désolée
Sentiront ruisseler tes malédictions.
- Ils auront couché sur ta Haine inviolée,
Échappés, pour la mort, des justes passions.

Christ ! ô Christ, éternel voleur des énergies,
Dieu qui pour deux mille ans vouas à ta pâleur,
Cloués au sol, de honte et de céphalalgies,
Ou renversés les fronts des femmes de douleur.

Arthur Rimbaud (1854-1891) ; Les premières communions, juillet 1871.


William Bouguereau (1825-1905) ; L'Amour et Psyché ...

vendredi 4 septembre 2009

Soleil ...



Buste d'Akhénaton


Hymne à Rê-Horakhty-qui-exulte-à l'Horizon-en-son-nom-de-Chou-qui-est-sous-la-forme-d'Aton (en vie pour toujours et à jamais !), Aton vivant, le vénérable qui est dans le jubilé, seigneur de tout ce qu'entoure Aton, seigneur du ciel, seigneur de la terre, seigneur de la Maison-d'Aton à Akhetaton, au roi [...] Akhenaton, grand par sa durée de vie, et à la grande épouse royale, son aimée, [...] Nefertiti (en vie, santé et jeunesse pour toujours et à jamais !).



Le couple Akhénaton-Nefertiti et leurs filles



Le vizir flabellifère à la droite du roi, directeur de tous les chevaux de Sa Majesté, celui qui comble le pays entier. celui qu'a favorisé le dieu parfait, le père divin Ay dit :



Le couple Akhénaton-Nefertiti et leurs filles


Que ton apparition est belle dans l'horizon du ciel, Aton vivant qui vécut le premier ! Dès que tu t'es levé dans l'horizon oriental, que tu as empli l'univers de ta beauté, radieux, majestueux, éblouissant, bien haut au-dessus de l'univers, tes rayons encerclent les pays jusqu'aux limites de toute ton œuvre. Étant Rê, tu atteins leurs limites, de façon à les subjuguer pour ton fils aimé. Bien que tu sois loin, tes rayons sont sur terre, et tu es devant eux qui contemplent ta course.



Mais dès que tu te couches dans l'horizon occidental, le pays est plongé dans les ténèbres en état de mort. Allongé dans les chambres, la tête couverte, nul ne peut voir l'autre ; leur vole-t-on tous les biens qu'ils ont sous la tête qu'ils ne s'en aperçoivent pas ! Tous les lions sont sortis de leurs tanières et tous les serpents mordent. Les ténèbres sont partout et le pays est dans le silence, quand leur créateur est couché dans son horizon.



Akhénaton et Néfertiti[?] adorant le disque solaire


À l'aube, dès que tu t'es levé à l'horizon, que tu brilles en astre du jour que tu repousses les ténèbres pour lancer tes rayons, le Double-Pays est en fête. On s'éveille, on se met sur ses pieds, car tu les as dressés. Les corps sont lavés, les habits passés, et les bras sont en adoration devant ton apparition. Le pays entier fait son travail et tous les animaux sont satisfaits de leur pâture.


Princesse amarnienne dégustant un canard



Arbres et plantes verdoient, les oiseaux se sont envolés de leur nid ; leurs ailes sont en adoration devant ton ka, et tous les animaux dansent sur leurs pattes ; tout ce qui s'envole et se pose vit quand tu te lèves pour eux. Les bateaux descendent et remontent le courant, et toutes les routes sont ouvertes à ton apparition. Les poissons dans le fleuve frétillent devant toi car tes rayons pénètrent dans la mer.




Princesses amarniennes


Toi qui produis les germes chez les femmes, et qui changes la semence en être humain, qui vivifies l'enfant dans le sein de sa mère, qui l'apaises et taris ses larmes, nourricier dans le sein, dispensateur du souffle, pour vivifier toute ton œuvre ! Lorsqu'il sort du sein pour respirer, au jour de sa naissance, tu ouvres grand sa bouche pour subvenir à ses besoins. L'oisillon dans l'œuf pépiant dans la coquille, tu lui donnes de l'air, à l'intérieur, pour le vivifier ; et quand tu lui as fixé son terme pour briser son œuf, il sort de l'œuf pour pépier à son terme, et marche sur ses pattes pour en sortir.

Néfertiti


Multiples sont tes actes, bien qu'ils soient invisibles, dieu unique, à côté duquel il n'est personne ! Tu as créé la terre à ton idée, alors que tu étais seul, avec les hommes, les troupeaux, tous les animaux, tout ce qui est sur terre et qui marche sur pattes, tout ce qui s'élève en volant de ses ailes, les contrées de Khor, de Kouch, et le pays d'Égypte. Tu as mis chacun à sa place pour subvenir à ses besoins, chacun a sa nourriture et son temps de vie calculé. Les langues sont différenciées et les races de même, et les peaux distinguées pour distinguer les peuples.



Couple Amarnéen



Tu as fait le Nil dans la Douat et tu l'apportes selon ton désir pour faire vivre les humains que tu as faits pour toi. Leur seigneur à tous, qui les as portés, seigneur de l'univers, qui te lèves pour eux, Astre du jour, grand de prestige, toutes les contrées lointaines, tu les fais vivre. Tu as placé le Nil dans le ciel pour qu'il tombe sur elles : il fait des vagues sur les montagnes comme une mer, pour baigner leurs champs et leurs villes.




Couple royal




Que ton action est efficace, seigneur d'éternité : le Nil du ciel, tu le donnes aux contrées étrangères et aux animaux de toutes les contrées qui marchent sur pattes, tandis que le Nil vient de la Douat pour le pays d'Égypte ! Tes rayons nourrissent toutes les plantations ; quand tu te lèves, elles vivent et poussent pour toi. Tu fais les saisons pour développer toute ton œuvre : l'hiver pour la rafraîchir et l'ardeur pour qu'elle te goûte. Tu as fait le ciel au loin pour t'y lever, et pour voir tout ce que tu as fait alors que tu étais seul. Levé dans ta forme d'Aton vivant, apparu, brillant, lointain et proche, tu prends des millions de formes à partir de ton unicité : cités et villes, champs, routes, fleuve. Chacun t'aperçoit en face de lui, quand tu es l'astre du jour au-dessus de la terre. Mais quand tu es parti, il n'y a plus aucun de ceux dont tu as créé le visage, au point que tu ne vois plus ton propre corps ni rien de ta création.



Princesses amarnéennes


Bien que tu sois dans mon coeur, il n'est personne qui te connaisse, excepté ton fils Neferkheperourê Ouâenrê, dont tu as fait qu'il fût conscient de ton dessein et de ta puissance : le pays est à ta disposition de même que tu l'as fait. (Tu t'es levé pour qu'ils vivent ; quand tu te couches, ils meurent.) Tu es la durée de vie par toi-même : on ne vit que par toi ; et les yeux seront fixés sur ta beauté jusqu'à ce que tu te couches. On abandonne tous les travaux quand tu te couches à l'occident, mais au lever, tu les fortifies pour le roi.



Buste de Tiyi, première épouse d'Amenhotep III et mère de Neferkheperourê Ouâenrê, futur Akhénaton


Tous ceux qui s'agitent depuis que tu as fondé le pays, tu les dresses pour ton fils issu de ta chair, le roi [...] Akhenaton, grand par sa durée de vie, et pour la grande épouse royale, son aimée, [...] Nefertiti (en vie, santé et jeunesse pour toujours et à jamais !).



Akhénaton et Néfertiti


Grand Hymne à Aton (vers 1330 av. notre ère), in ÉGYPTE Afrique & Orient, mai-juin-juillet 1999.
Traduction de Bernard Mathieu


samedi 22 août 2009

Conte d'été ... (8)






... Alors, il se rendit chez Ali fils de Bakkâr. La troupe des esclaves se précipita à sa rencontre dès qu'il fut en vue, et l'un d'eux alla même, la mine réjouie, jusqu'à lui baiser la main. C'est dans cette liesse que le joaillier fut introduit auprès du prince qui, couché sur son lit, était incapable d'articuler un seul mot. Quand le visiteur pourtant s'assit à son chevet et lui prit la main, le malade, ouvrant les yeux, murmura :

- Sois le bienvenu ! Que ma maison te soit vaste et accueillante !

Il eut toutes les peines du monde à se mettre dans la position assise. Le joaillier le salua :

- Louanges à Dieu qui m'a permis de te voir !

Puis il ne cessa de l'encourager jusqu'à ce qu'il obtînt de lui qu'il fit quelques pas. Le prince, pour faire plaisir à son ami, consentit à changer de vêtements et à prendre un peu de boisson. La conversation s'engagea entre eux à voix basse. Lorsque le joaillier vit le prince un peu calmé, il lui annonça :

- Je sais ce qui peut combler tes désirs. Que je sois celui qui t'annonce la bonne nouvelle : tu n'y trouveras que matière à réjouir ton esprit et à apaiser l'émoi de ton cœur.

Le jeune homme, d'un signe, renvoya les esclaves, qui se dispersèrent dans la maison.

- As-tu vu nos visiteurs de la nuit ? demanda-t-il aussitôt.

Puis il se reprit et, présentant ses excuses, demanda d'abord des nouvelles de la santé de son hôte. Celui-ci le mit au courant de tout ce qui s'était passé depuis leur dernière entrevue. Il lui parla de Soleil-du-Jour et du rapport sur elle que lui avait fait sa servante, ajoutant combien d'argent elle lui avait fait parvenir. Le prince remercia le Dieu Très-Haut et Lui adressa des louanges. Puis il ajouta :

- Quelle excellente femme ! Quel courage en elle ! Pour moi, je vais remplacer tout le mobilier et les autres objets de ce genre que tu as perdus.

Appelant son intendant, il lui donna ses instructions : on réunit un lot de meubles, de tentures, de bibelots d'or et d'argent, qui dépassait de loin les pertes du joaillier, au point qu'il fut rempli de confusion, car c'était trop de générosités. Il rendit grâce au prince, puis déclara :

- Je n'aurai désormais d'autre intention que d'agir selon ton cœur, car ton agrément m'est plus précieux que les cadeaux dont tu viens de me combler. Vois en moi un homme prêt à se jeter pour toi et ta bien-aimée dans les périls, tout au service de votre passion.




Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Il passa ensuite le restant de la journée chez le prince, et même y dormit, car il se rendait bien compte de sa faiblesse et de son abattement, que montraient du reste à l'évidence ses gémissements continuels et ses abondantes larmes. Lorsque le visage du jour se fut découvert, le prince dit à son ami :

- Toi (il lui donna son nom), sache que toute chose connaît sa fin ici-bas, et que la fin de la passion amoureuse, c'est, ou bien la mort ou bien la conjonction perpétuelle. A présent, je me trouve plus près de la mort : elle est plus douce pour moi et me satisfait plus que l'état où je me trouve. Si seulement j'avais obtenu l'oubli en échange de mon amour ! Nul doute, j'aurais déjà quitté la vie. Si seulement j'avais oublié moi-même mon désir ! J'y aurais gagné le repos, pour moi et pour mon entourage. Mais non : voici que nous organisons une rencontre, une seconde, différente de la première, et quels résultats ? Ceux que tu connais. Comment l'âme pourrait-elle patienter jusqu'à la troisième rencontre ? Qui trouverait à plaider pour une pareille entreprise et l'excuser, après le danger auquel l'âme même a été exposée et la réputation mise en jeu ? Peut-on passer sous silence que sans l'intervention de la bonté de Dieu - qu'Il soit exalté et glorifié -, c'était à coup sûr la mort ou le déshonneur ? Je ne sais quelle voie emprunter, qui me mène à la délivrance. Sans la crainte de Dieu en moi, j'aurais certes précipité la fin de mes jours. Mais la certitude de devoir un jour périr vaut pour moi et pour elle aussi et nous demande raisonnablement d'attendre que s'écoule pour nous la période assignée par le destin.

Après ces réflexions, il passa par une crise de larmes et récita ces strophes :

Sous les coups de l'affliction,
quelle autre solution que les pleurs ?
A qui me traitera alors d'indiscret,
je plaiderai le seul désir de la voir.

Je passe ma nuit comme si l'obscurité
disait à ses étoiles : « Arrêtez-vous !
ne répondez pas au vœu de celui qui appelle
à grands cris le matin. »





Le joaillier tâcha de calmer son ami :

- Ô mon maître, prends patience, arme-toi de fermeté, de manière que, ni la joie ni non plus la tristesse, ne te troublent à ce point les esprits. Il se peut que vous vous rencontriez un jour : attends ce jour avec constance.

Mais le jeune homme, pour toute réponse, recourut à cette poésie :

Mes larmes aiment-elles à présent
tenir compagnie à mes paupières ?
La douleur les repousse-t-elle plutôt,
loin de la belle patience ?

Les sentiments secrets
se sont accumulés, si nombreux
que la digue s'est rompue,
inondant les yeux de larmes.


Je tentai bien de les retenir,
mais à chaque fois, je craignais
de voir le désir s'affaiblir
et je n'y faisais rien.


Alors, le joaillier prit congé :

- J'ai l'intention d'aller chez moi pour y attendre la servante, au cas où elle aurait quelque nouvelle à m'apporter.

- Va, et que Dieu t'accompagne, répondit le prince. Mais reviens vite, de grâce, car tu vois mon état.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Dès que le joaillier fut chez lui, la servante arriva, inquiète, émue aux larmes ; l'angoisse, la consternation se lisaient sur son visage tourmenté.

- Qu'as-tu donc ? demanda le joaillier.

- Le malheur est tombé sur nous sans crier gare, répondit-elle, et ce que nous redoutions est arrivé. Hier, après t'avoir quitté, j'ai retrouvé ma maîtresse dans une situation embarrassante ; elle avait ordonné de fouetter légèrement, devant elle, l'une des jeunes servantes qui nous accompagnaient l'autre fois, et qui avait mérité cette punition pour quelque peccadille. Mais la fillette avait réussi à échapper à ceux qui la tenaient et, trouvant une porte ouverte, elle avait pris la fuite par là, comptant sortir du palais. C'était compter sans le portier qui y était en faction : il l'arrêta, et comme c'est un des espions qui travaillent pour une favorite du khalife, il a pensé que c'était l'occasion rêvée pour apprendre quelque chose sur nous.
» Il a commencé par prendre la fillette pour la cacher et lui éviter la punition et, en échange de ses bontés, a essayé de lui soutirer des renseignements. La gamine a laissé échapper quelques détails sur les incidents de la première nuit de l'entrevue avec Ali fils de Bakkâr, au palais, et sur ceux de la seconde, chez toi. L'autre l'a menée séance tenante auprès de l'Émir des Croyants, qui a obtenu d'elle des aveux. Hier, l'ordre est arrive de sa part de transférer ma maîtresse au palais khalifal, Vingt domestiques ont reçu la charge de s'occuper d'elle, qui n'a eu aucune audience du souverain, et n'a rien pu savoir des causes de ce transfert. De mon côté, je suis sortie du palais. Je crains fort qu'on n'en soit qu'au début d'une série de désagréments, et je ne sais quelle conduite adopter ni à quelles ruses recourir pour remédier à ce mauvais pas pour moi et ma maîtresse.
» Elle n'a personne en qui elle ait autant de confiance ; et moi, je sais que je suis celle qui garde le plus jalousement son secret. Peux-tu aller trouver Ali fils de Bakkâr afin de l'avertir de ce qui se passe, de sorte qu'il prenne toutes les précautions propres à sauver sa vie et mettre ses biens à l'abri ?


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Le joaillier sentit toute la gravité de la situation ; elle le clouait sur son siège, et l'empêcha de reconduire la servante. Il lui fallut un certain temps avant de pouvoir reprendre l'usage de ses membres ; alors, il courut vers la maison d'Ali fils de Bakkâr et, à peine entré :

- Drape-toi, lui annonça-t-il, dans le manteau de la patience, ajuste ta ceinture de courage et, toute angoisse évacuée, prends le chemin de la bravoure. Convoque tes esprits affaiblis, renonce à ta nonchalance et à ton laisser-aller : un événement est survenu, qui pourrait causer ta perte et ruiner ta fortune.

Le jeune homme, à ces mots, fut au comble de l'émoi.

- Tu nous as tués, ô mon frère, s'écria-t-il. Donne-moi au moins des détails et des précisions.

- Voici les faits ...

Le joaillier lui raconta les dernières péripéties et conclut :

- Tu es perdu sans rémission !

Le prince était consterné, muet ; son âme manqua quitter son corps. Finalement, quand le souffle lui revint :

- Que dois-je faire à présent ? demanda Ali dans un murmure.

- Tu vas prendre ce qu'il te faut d'argent pour parer au nécessaire, répondit le joaillier. Tu vas emmener quelques esclaves de confiance. Je ferai la même chose, et nous nous mettrons en route pour al-Anbâr1 avant la fin du jour.

Le jeune homme quitta son lit d'un bond, comme fou. Tantôt sa marche était normale, tantôt au contraire il trébuchait et tombait à terre. Il ramassa ce qu'il pouvait emporter, présenta ses excuses à ses proches, leur fit ses recommandations et se mit en route avec son compagnon. Tous deux se dirigèrent d'abord vers al-Anbâr, avec l'intention de gagner ensuite les régions frontalières.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Ils marchèrent pendant ce qui restait de jour et continuèrent toute la nuit, ou presque, car ils finirent par s'endormir après avoir fait déposer les fardeaux et entraver les bêtes. Le sommeil noya les voyageurs fatigués, mais quand ils s'éveillèrent en sursaut, ils se virent au milieu d'une troupe de voleurs, qui les dépouillèrent de tout : montures, argent serré dans les ceintures, vêtements. Les esclaves furent tués. Bref, le tableau, après le passage de ces pillards, était une désolation.

- Qu'est-ce qui est préférable, la mort ou ce que nous sommes en train de vivre ? demanda Ali fils de Bakkâr à son ami.

- Un fait s'est produit. Pouvons-nous le modifier alors qu'il a été tel ? C'est Dieu seul qui commande aux événements de cette sorte et peut, à Sa guise, en provoquer le changement.

Les deux hommes se mirent à marcher jusqu'à ce que parût l'aurore et, apercevant de loin un oratoire, ils le prirent pour but. Ils y entrèrent nus et misérables, pensant à leur solitude dans ces contrées. Ils restèrent assis là, dans un coin, tout le jour, sans entendre un pas et sans voir âme qui vive, pas un homme, pas une femme qui vînt à l'oratoire. La nuit arriva : ils restèrent à leur place, immobiles jusqu'au matin.

C'est alors que se présenta un individu, qui venait faire sa prière. Après s'y être livré, il se tourna vers les compagnons et leur dit :

- Bonnes gens, que Dieu vous conserve en vie ! Êtes-vous des étrangers ?

- Oui, répondirent les autres. Des voleurs nous ont coupé la route, et nous n'avons personne ici auprès de qui nous réfugier dans notre dénuement.

- Pouvez-vous venir avec moi dans la maison que j'habite ?

Les deux amis se consultèrent à voix basse :

- Allons avec lui, disait le joaillier, et cela pour deux raisons : quelqu'un pourrait entrer dans l'oratoire et nous reconnaître, ensuite, en tant qu'étrangers, nous n'avons aucun endroit ici où nous abriter.

Ali fils de Bakkâr y consentit. Et quand l'inconnu leur demanda leur décision, le joaillier répondit :

- Oreille attentive et bon vouloir !

L'homme alors se défit de quelques pièces de vêtement qu'il donna aux deux victimes dépouillées, et ajouta :

- C'est le moment, allons-nous-en et profitons de la demi-lueur du matin.

Les deux voyageurs se dressèrent sur leurs pieds pour accompagner l'homme dans le quartier où se trouvait sa demeure. Une fois là, celui-ci heurta à une porte, qu'ouvrit un jeune domestique. Le maître entra et donna l'ordre qu'on apportât de quoi vêtir ces messieurs : arriva alors un paquet, contenant des tuniques longues, que passèrent les invités, et des châles de mousseline, dont ils s'enturbannèrent la tête. On les fit asseoir et une servante avança une table garnie de mets.

- Mangez maintenant, leur dit l'inconnu, avec la bénédiction du Dieu Très-Haut !

La joaillier et Ali fils de Bakkâr mangèrent un peu, et l'on enleva la table. Les deux compagnons demeurèrent dans la maison jusqu'à la tombée de la nuit. Alors le jeune homme laissa entendre un gémissement et un long soupir s'échappa de sa poitrine, tandis que sur ses traits se marquaient les signes de la plus profonde tristesse.

- Ah, joaillier (il lui donna son nom), écoute :

je suis sur le point de mourir, et l'on ne peut rien pour me sauver. Aussi, reçois ma dernière recommandation : quand je serai mort, tu iras trouver ma mère et lui demanderas de ma part de venir en ce lieu laver mon corps et le nantir de tout ce qu'il faut pour l'ensevelissement. Tu lui diras bien aussi, en mon nom de supporter patiemment le deuil de moi.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Il dit, et perdit connaissance. Son évanouissement dura une heure, au bout de laquelle il revint à lui et put entendre au loin une servante qui chantait :

Les malheurs des nuits
nous ont séparés ;
ah ! vienne pour moi le jour
de la rencontre !

Prompt à venir fut le deuil
de l'aimé ; trop prompt,
après la chaude amitié,
et l'accord intime.


Vivre d'abord en commun,
puis boire la coupe amère
de la séparation : puissent
les amants échapper à ce décret !

Quand la mort vous saisit à la gorge,
l'étouffement de l'agonie est bref ;
jamais ne s'éteignent les affres
de la séparation d'avec les êtres chers.

Si nous connaissions la voie qui nous mène
à la pure essence de la séparation, ah !
comme nous lui ferions payer son mal
en lui versant le fiel de la désunion !

Puisse Dieu réunir tout amant
avec l'objet de son amour !
Puisse-t-Il se montrer charitable
pour moi et mon tourment d'amour.

Ces plaintes déchirantes dans le lointain arrivèrent à l'oreille d'Ali fils de Bakkâr et alors, dans un râle, il rendit l'âme.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Le joaillier enveloppa d'abord le corps dans un linceul, le confia au maître de maison et prit le chemin de Baghdad, en prenant soin de se mêler à un groupe de gens du commun. Il regagna sa maison, changea de vêtements, puis se rendit au domicile du défunt Ali fils de Bakkâr. La troupe des esclaves vint à sa rencontre, l'accueillant avec toutes les marques du respect. Le visiteur sollicita la faveur d'être introduit auprès de la mère du jeune homme, qu'il salua. Invité à s'asseoir, il prit place et se recueillit un moment afin de rassembler ses forces. Il fit alors cette déclaration :

- Dame mienne, écoute-moi, que Dieu t'accorde Son secours et te manifeste Sa bienveillance. Le Dieu Très-Haut conduit l'homme sur les chemins qu'Il veut, et nous ne pouvons échapper au destin qu'Il a fixé pour nous.

Mais elle, éclatant en sanglots, s'écria :

- Au nom de Dieu ! Mon fils est mort !

Le joaillier ne put lui répondre, étouffé par les larmes qui s'échappaient de ses yeux et les sanglots qui se pressaient à sa gorge. La mère, terrassée par la douleur tomba sans connaissance sur le sol. Les servantes accoururent à grands cris et lui donnèrent les soins qu'il fallait pour la ranimer ; sa première question fut :

- Comment est-ce arrivé ?

Son visiteur lui relata les événements récents et ajouta :

- Par Dieu ! quelle peine me fait cette fin, moi, l'un des plus chers parmi ses amis et ses compagnons !

Il ne lui cacha rien de l'idylle de son fils.

- Je sais, dit-elle. Il m'a confié son secret et ses espoirs intimes. Est-ce qu'il t'a laissé quelque recommandation ?

Le joaillier lui répéta les dernières paroles du prince. Elle se lamenta, gémit et les servantes autour d'elle poussèrent des cris d'affliction. Quant au joaillier, une fois qu'il eut quitté la mère, il ne pouvait distinguer son chemin, accablé comme il l'était par la fin malheureuse de son ami. Il pensait à la jeunesse en fleur de l'adolescent disparu, aux circonstances qui les avaient amenés à se connaître, à ses visites chez lui, aux appels à l'aide qu'il recevait chaque fois qu'il le quittait, et il ne cessait de pleurer à l'évocation de ces souvenirs.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Une main de femme soudain prit la sienne. Dans sa distraction, il mit quelque temps à reconnaître la servante de Soleil-du-Jour. Elle portait le deuil, et son maintien était celui d'une femme que la vie a brisée, humiliée. Il comprit que Soleil-du-Jour était morte. Pleurs et gémissements redoublèrent. La servante ne cherchait pas non plus à retenir ses larmes. Tous deux marchèrent en silence quelque temps, l'un près de l'autre. Ils se retrouvèrent à la maison du rendez-vous, et là, le joaillier dit à la servante :

- As-tu appris ce qui est arrivé au jeune homme ?

- Non, par Dieu ! Répondit-elle.

Il lui dit la fin du prince. Ce fut de nouveau un concert de larmes.

- Et elle, demanda l'homme, quel événement a donc pu exacerber sa douleur au point de lui être fatal ?

- L'Émir des Croyants, lui apprit-elle, l'avait transférée, comme je te l'ai raconté, dans sa propre résidence, refusant de lui parler, et de lui communiquer le moindre élément de l'affaire. Il supporta ainsi tout seul le poids de l'accusation portée contre elle : il alla dans cette voie jusqu'à la limite du possible, car il aimait Soleil-du-Jour et avait pitié d'elle, en raison du tourment de la passion qu'elle subissait. Finalement, il prit la décision de lui parler : « Ô Soleil-du-Jour, la prédilection que mon cœur te témoigne me porte à prendre ta défense et à souligner tes qualités, à repousser loin de toi le malheur et à déclarer que tu es innocente des accusations que lancent contre toi tes ennemis. » A la suite de quoi, il la fit installer dans de beaux appartements qui comportaient un cabinet particulier orné d'or. Elle reprit à ce moment-là son rang élevé et retrouva la grande considération dont elle jouissait auparavant.
» Vers la fin de la journée, le khalife arriva chez elle, désirant prendre, selon son ancienne habitude, quelque boisson. Il fit venir ses favorites, qui s'installèrent sur leurs divans, mais il admit Soleil-du-Jour sur l'un des sièges proches de lui, afin de montrer aux yeux de tous le rang qu'elle tenait à la cour et la place qu'elle occupait dans son cœur. Ma maîtresse avait bien son corps là, mais son esprit était ailleurs : elle pouvait à peine bouger et se retrouvait comme incapable de ressentir et de percevoir la réalité, dans une sorte d'anesthésie. Et sa crainte de ce qui pourrait venir de son maître augmentait son désarroi, aggravant son état.
» Une servante chanta alors ces vers à l'intention de Soleil-du-Jour :

Le désir a convoqué les larmes ;
toutes ont répondu, et en hâte,
elles ont accouru : les voyez-vous
qui se sont rencontrées sur ma joue ?

Les paupières se sont fatiguées : pour elles,
le poids a pesé trop longtemps ;
elles ont à montrer ce que l'on a caché,
à cacher ce que l'on a montré au grand jour.


Comment remettre le voile de la discrétion
sur mes sentiments et comment garder secret
le tourment d'amour ? La force de mon désir
est telle qu'elle exhibe ce que je cèle.

Ma mort a pris une saveur douce pour moi,
depuis que je ne vois plus les êtres chers ;
je ne souhaite qu'une chose : moi partie,
qu'ils ne trouvent pas cela aussi doux !


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



» Ces vers remplirent Soleil-du-Jour d'une émotion qu'elle ne put contenir : elle éclata en sanglots et tomba sans connaissance. Le khalife se débarrassa de la coupe qu'il tenait à la main et, attirant vers lui le corps de sa favorite, vit qu'elle était morte. Il jeta un cri de douleur, répercuté par les servantes. Il ordonna de briser sur-le-champ tous les instruments de musique qui se trouvaient devant lui, et on les mit en pièces aussitôt. Il quitta le lieu du festin, fit porter le corps dans sa propre chambre, et passa sa nuit à le veiller personnellement.
» Lorsque se leva le matin, il donna l'ordre de laver le cadavre, de l'envelopper dans un linceul et de l'ensevelir. Depuis lors, le khalife s'est abstenu de poser la moindre question sur l'affaire, gardant obstinément le silence sur Soleil-du-Jour et tout ce qui la concernait.

La servante avait fini son récit. Mais elle ajouta cette demande au joaillier :

- Au nom de Dieu, je te supplie de ne pas oublier de me faire signe, le jour où le corps du prince Ali fils de Bakkâr arrivera dans la ville de Baghdad pour y être enseveli.

- Où habites-tu maintenant ?

- L'Émir des Croyants m'a rendu ma liberté, ainsi qu'à toutes les servantes de Soleil-du-Jour. Je ne quitte pas le cimetière où elle est enterrée.

Elle lui indiqua l'endroit. Le joaillier l'accompagna et ils visitèrent ensemble la tombe de Soleil-du-Jour, puis il rentra chez lui.


Intérieur de la tombe d'Itimâd al-Dawla ; Âgrâ, Inde, 1628



Trois jours s'écoulèrent après cette rencontre ; le quatrième, le convoi ramenant d'al-Anbâr le corps du prince Ali fils de Bakkâr arriva dans Baghdad. La population entière, sans distinction de sexe et de condition, sortit à sa rencontre. Le joaillier marchait dans la foule des gens venus en cortège : jamais il n'avait vu tel spectacle dans la ville. La servante de Soleil-du-Jour entra dans la maison du mort et se mêla au groupe des proches et des intimes. Elle donna, parmi les femmes, les signes de la douleur la plus intense : son visage était le plus défait, ses cris et ses lamentations retentissaient le plus fort. Elle entreprit l'éloge funèbre du jeune disparu, d'une voix qui déchirait les entrailles et plongeait les corps dans une fièvre ardente qui les consumait littéralement. Puis le corps, escorté par la foule, fut emmené au cimetière et, à compter de ce jour-là, une tombe fut constamment visitée par le joaillier : celle du prince persan Ali fils de Bakkâr.


Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam




Charles Marie Hilpert (1912-1995) ; deux femmes orientales nues



1. Place forte bâtie par les anciens rois de Perse aux confins de la Syrie. La population du lieu passait à l'époque pour persanophile. [NdT ...]

(fin ...)