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dimanche 28 novembre 2010

...De l'art de vivre...






J'aime le souvenir de ces époques nues,
Dont Phoebus se plaisait à dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilité
Jouissaient sans mensonge et sans anxiété,
Et, le ciel amoureux leur caressant l'échine,
Exerçaient la santé de leur noble machine.
Cybèle alors, fertile en produits généreux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop onéreux,
Mais, louve au cœur gonflé de tendresses communes,
Abreuvait l'univers à ses tétines brunes.
L'homme, élégant, robuste et fort, avait le droit
D'être fier des beautés qui le nommaient leur roi ;
Fruits purs de tout outrage et vierges de gerçures,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures !


Le Poète aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux où se font voir
La nudité de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid ténébreux envelopper son âme
Devant ce noir tableau plein d'épouvantement.
Ô monstruosités pleurant leur vêtement !
Ô ridicules troncs ! torses dignes des masques !
Ô pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain !
Et vous, femmes, hélas ! pâles comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la débauche, et vous, vierges,
Du vice maternel traînant l'hérédité
Et toutes les hideurs de la fécondité !


Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beautés inconnues :
Des visages rongés par les chancres du cœur,
Et comme qui dirait des beautés de langueur ;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N'empêcheront jamais les races maladives
De rendre à la jeunesse un hommage profonde,
- A la sainte jeunesse, à l'air simple, au doux front,
A l'œil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va répandant sur tout, insouciante
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs !

Charles Baudelaire (1821-1867), Les fleurs du mal, 1857, correspondances



La question des vêtements et de la nudité est certainement celle qui a le plus d'importance à la fois au point de vue de la santé physique, de l'art et de la santé morale : aussi est-il nécessaire de préciser ce que l'on pense à cet égard, car le temps est venu de ne plus reculer devant aucune discussion. C'est là une conquête récente de la liberté humaine : il y a peu d'années on eût repoussé d'avance comme attentatoire à la morale toute proposition où la nécessité des vêtements eût pu être contestée. Sous l'influence de cette idée d'origine immémoriale, consacrée par la religion, indiscutée par la morale, on se laissait aller à croire dans la société actuelle, dite civilisée, que les convenances se trouvent chez les différents peuples en proportion directe avec les vêtements. La dame élégante affecte de ne pas même voir celui qui marche pieds-nus ; les mains, qui sont par excellence les organes de l'action, les metteurs en œuvre de la pensée humaine, sont fréquemment revêtues de gants ; la plupart des femmes chrétiennes non obligées au travail physique vont jusqu'à voiler leur visage, à la façon des mahométanes, sans y être forcées par d'autres tyrans que la mode : ainsi même la tête ne se montre pas librement, un brouillard de tulle ou de crêpe s'interpose entre le regard et la nature ; même les pois noirs ou rouges brodés sur l'étoffe semblent jeter une taie sur les yeux ou parsemer des boutons sur la joue. Les conventions le veulent ainsi, comme aussi en d'autres circonstances les mœurs de la société exigent que la femme apparaisse en pleine lumière les épaules et les seins nus. A l'entrée de Charles Quint dans sa bonne ville d'Anvers, les âmes les plus nobles familles se disputaient l'honneur de paraître nues dans le cortège du maître, de même que sous le Directoire, il fallait se vêtir d'étoffes transparentes pour satisfaire aux exigences du bon ton. Toutefois, il faut le dire, la religion, la morale officielles n'approuvent point ouvertement ces écarts de la coutume et s'accommodent beaucoup mieux des vêtements traditionnels qui, en certains pays comme le Tyrol, la Bretagne, recouvrent absolument le corps et en rendent la forme méconnaissable. Tel était le but de la "Sainte Église", qui voyait dans la femme la plus grande incitatrice au péché.




Au fond, il s'agit de savoir lequel, du nu ou du vêtement, est le plus hygiénique, le plus sain pour développement harmonique de l'homme au physique et au moral. Quant au premier cas, il ne peut y avoir aucun doute. Pour les hygiénistes, c'est une question jugée que celle de la nudité. Il n'est pas douteux que la peau reprend de sa vitalité et de son activité naturelles quand elle est librement exposée à l'air, à la lumière, aux phénomènes changeants du dehors. La transpiration n'est plus gênée ; les fonctions de l'organe sont rétablies ; il redevient plus souple et plus ferme à la fois ; il ne pâlit plus comme une plante isolée privée de jour. Les expériences faites sur les animaux ont prouvé aussi que, lorsque la peau est soustraite à l'action de la lumière, les globules rouges diminuent de même que la proportion d'hémoglobine. C'est dire que la vie devient moins active et moins intense. Encore un exemple de ce fait, que les progrès de la civilisation ne sont pas nécessairement des progrès et qu'il importe de les soumettre au contrôle de la science.




Prenons des exemples parmi les peuples : tous les voyageurs s'accordent à dire que les Polynésiens étaient les plus beaux hommes avant que les missionnaires, zélés distributeurs de lainages et de cotonnades, eussent sévi dans les parages océaniques ; on sait également que nulle part les artistes n'eurent plus noble compréhension de la beauté que dans la merveilleuse Hellade, où les jeunes et forts luttaient, couraient, jouaient au grand air, les membres nus, devant le peuple assemblé. On n'ignore pas non plus que les hygiénistes actuels, désireux de restituer la beauté et la santé humaine mises en danger par le manque de méthode dans la nourriture et le vêtement, se mettent à déshabiller leurs patients pour les accoutumer à l'air et à la lumière. Dans toute l'Europe occidentale et jusque dans la septentrionale Écosse, des établissements se sont ouverts, où des invalides riches viennent exposer leur peau nue à l'action vivifiante du vent et du soleil.



Sans doute que les contrées froides, telle la Scandinavie, et même les pays tempérés, comme presque toutes les régions populeuses de l'Europe, ont un climat d'hiver très âpre en comparaison de ceux dont jouissent les Océaniens, mais les abris et les draperies, qui sont tout autre chose que les vêtements, permettent aussi de se garantir du froid. Jusqu'à une époque récente, les Japonais, que les mœurs du cant anglais n'avaient pas encore contaminés, ne se sentaient nullement obligés par les convenances de cacher leur nudité et se baignaient en commun ; c'est à la vue du libre jeu des muscles et des membres que les artistes du Nippon durent certainement leur franchise de mouvement dans l'usage du pinceau. Ce sont des peintres et statuaires qui ont sauvé la civilisation de notre vieille Europe en gardant le culte de la forme humaine malgré les malédictions de l'église contre la chair. Ils ont, du reste, conquis de haute lutte le droit de représenter l'homme sans les voiles auxquels la loi nous astreint.



L'équilibre de la santé, le fonctionnement normal du corps ne peuvent se rétablir complètement, les maladies provenant des alternatives du froid et du chaud continueront de menacer l'individu civilisé aussi longtemps que la statue humaine ne sera pas "délivrée de ses linceuls", tant que l'homme ne sera pas redevenu "entièrement face", comme le disait un indigène de la côte du Chili. Mais, c'est au point de vue de la santé morale surtout que la restitution de la beauté nue serait nécessaire, car l'artifice du costume et de la parure est de ceux qui, par la sotte vanité, le servile esprit d'imitation et surtout par les mille ingéniosité de vice, entraînent le plus souvent à la corruption générale de la société.




On peut en juger facilement dans les écoles des Beaux-Arts où les jeunes hommes, souvent dépravés, dessinent religieusement d'après le modèle féminin, avec un parfait respect de la forme humaine, et se laissent aller aux pensées libertines que plus tard, au contact des femmes revêtues de leurs atours et colifichets : la mode a donné aux habits la coupe faite spécialement pour exciter les convoitises. La beauté nue ennoblit et purifie ; le vêtement, insidieux et mensonger, dégrade et pervertit.



Or la mode règne encore, de même que règnent toujours le Seigneur Capital et les antiques survivances de l'Église et de l'État. Il n'est donc point à espérer que la mode, qui représente les intérêts d'innombrables fournisseurs et qui répond à un ensemble infini de petites passions personnelles, abdique de gré ou de force devant un régime nouveau d'art et de bon sens. On peut l'espérer d'autant moins que la mode est l'héritage de tout le passé. Elle change de siècle en siècle, de saison en saison, mais cependant beaucoup moins qu'on se l'imagine d'ordinaire : elle saute brusquement d'un extrême à l'autre, mais en prenant toujours des formes précédemment connues. Aucunes des anciennes manière de se parer et de s'embellir n'a complètement disparu, même dans nos sociétés élégantes. Nombre d'hommes se tatouent encore, et, parmi les amiraux actuels, on pourrait en voir dont les gants de cérémonies cachent une ancre marquée en bleu à la racine du pouce. La femme européenne ne se passe pas d'anneau dans la narine, comme l'Hindoue, mais elle le suspend à son oreille ; elle garde le collier de la sauvagesse et porte le bracelet de la captive, reste à la chaîne qui l'attachait au poteau de la tente. Le soldat, qui dans la société actuelle représente le primitif, l'homme de vanité guerrière et de combat, s'orne d'épaulettes, de franges, de galons aux couleurs voyantes, de plaque, de croix en émail ou en métaux étincelants, de plumes multicolores, au risque d'attirer dans la bataille les regards et les balles de l'ennemi.



Mais si, chez les classes riches qui veulent à toute force se distinguer du commun des hommes, l'amour du luxe maintient la séparation des classes ou même cherche à l'augmenter encore à force de dépenses, les foules démocratiques tendent à se ressembler de plus en plus par le costume : c'est déjà un progrès. En nombre de pays, on ne distingue plus guère entre le riche et le pauvre, car l'homme de goût, même opulent, s'habille avec simplicité, et la propreté est de règle chez tous, même pour les peu fortunés. De plus, le vêtement des femmes laborieuses se rapproche de celui des hommes : celles qui veulent conquérir la liberté pleine de leurs mouvements trouvent le moyen de se débarrasser des robes lourdes, des corsets étroits, des chapeaux fleuris.



Un certain progrès s'est positivement accompli dans le sens de la liberté du costume et malgré tout on s'est quelque peu rapproché de l'hygiène. Mais la grande révolution esthétique et morale qui laissera au civilisé moderne le droit qu'avait le Grec autrefois de se promener débarrassé de langes à la lumière du soleil, cette grande révolution est encore, parmi toutes les ambitions de l'homme moderne, celle qui paraît la plus difficile à réaliser.

Élisée Reclus (1830-1905) ; L'homme et la terre, 1905-1908



mercredi 28 mai 2008

Les précipitations ...

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Grenoble sous la pluie


Les précipitations


Les précipitations, c'est ce qui tombe du ciel : la pluie, la neige, le grésil, la grêle, l'eau boueuse chargée de poussière sahariennes des « pluies de sang », les pollens des « pluies de souffre », les grenouilles aspirées dans une mare par une trombe et rejetées plus loin... La liste serait longue.

Pour qu'on passe de la condensation à la précipitation, il faut qu'il y ait ascendance de l'air. C'est une notion capitale en la matière, trop souvent négligée dans les ouvrages élémentaires où l'on n'évoque que le refroidissement de l'air humide, sans mentionner le processus. Or, de tous les processus amenant la condensation (contact avec un substratum froid, rayonnement, mélange avec un air froid), seul l'ascendance peut engendrer la pluie ou toute autre précipitation. L'aspect paradoxal du phénomène est que le mouvement déterminant est de bas en haut et le mouvement déterminé de haut en bas ! Il est facile de résoudre cette contradiction. En effet, pour que les fines gouttelettes en suspension dans un nuage puissent tomber, malgré le courant ascendant qui existe dans le nuage et qui l'engendre, il faut qu'elles soient assez lourdes. IL faut aussi que, traversant la base du nuage, elles ne s'évaporent pas avant de toucher le sol, auquel cas on aurait des précipitations avortées donnant, sous les cumulus, les gracieuses écharpes grises des virgas.


Le mécanisme de la pluie, c'est celui du grossissement des gouttes, sur lequel physiciens et météorologues s'interrogent encore. Il semble que plusieurs processus soient en jeu : la coalescence par simple attraction et par choc dans une turbulence désordonnée, les rencontres au cours des mouvements verticaux, le phénomène de la paroi froide, bien visible sur les couches concentriques des grêlons, la vapeur se condensant sur les gouttelettes un peu volumineuse, et même, de préférence, sur les cristaux de glace des nuages froids. Ainsi, plus le temps de nourrissement des particules est long, plus elles sont volumineuses. Or, cette durée dépend de deux facteurs : la hauteur du nuage qui allonge le trajet et la vitesse de l'ascendance. En effet, plus l'ascendance est rapide, plus elle est capable, comme le jet d'eau de la baraque foraine de tir le fait avec une balle, de maintenir en l'air de grosses gouttes. Mais quand elles commenceront à tomber, elles ne cesseront pas pour autant de grossir car leur descente freinée sera d'abord lente, leur laissant le temps de s'enfler encore.


Les types de précipitations résultent des caractères des ascendances et, secondairement, de la température de l'air sous les nuages. Les fortes ascendances sous des cumulus de plusieurs km de hauteur engendrent de violentes averses avec de grosses gouttes et même des grêlons si la tête du cumulus dépasse largement l'isotherme 0°. Les ascendances lentes, obliques, ne donnent que des pluies fines : bruine ou crachin, la portance de l'air étant très faible. L'abondance de la précipitation dépend donc largement de l'instabilité de l'air et, comme celle-ci est toujours plus forte dans l'air à très forte humidité absolue qui lui-même ne peut-être qu'un air très chaud, on comprend pourquoi il pleut beaucoup plus dans les pays tropicaux que dans les pays tempérés et pourquoi, dans les climats polaires, les précipitations sont presque toujours inférieures à 300 mm par an et pourquoi on n'y observe jamais de violentes averses.

Si l'on ajoute que la tropopause tropicale est souvent à 15 ou 18 km d'altitude et que les ascendances peuvent s'étirer tout à leur aise au-dessous, on explique les intensités fabuleuses par les pluies dans les cyclones tropicaux : 1 870 mm en 24 heures à Cilaos dans l'île de la Réunion le 17 mars 1952.

Quant à la neige, elle peut être engendrée n'importe quand ; tout dépend de l'altitude. Il n'y a pas de perturbations à neige, contrairement à ce qui s'écrit parfois, mais une altitude au-dessus de laquelle, selon les saisons et selon les masses d'air en jeu, la précipitation ne se fait plus sous forme de pluie. Au sommet de mont Blanc, pratiquement toutes les perturbations et toutes les masses d'air apportent de la neige ; à mesure qu'on descend, cette proportion diminue.

En conclusion, on retiendra qu'un nuage n'est pas une réserve d'eau, un sac qui crève et qui se vide, mais une « usine à condensation et précipitation ». L'air humide transparent y pénètre et s'y débarrasse de sa vapeur. Plus la « machine » à condenser et précipiter aspire vite et beaucoup, plus l'intensité de la pluie est grande. Les averses violentes sont donc accompagnées de vents furieux et dévastateurs, même s'ils sont localisés à la périphérie d'un cumulus d'orage.

Georges Viers ; Éléments de climatologie, 1994

mardi 20 mai 2008

Le vent ...


Le vent

Le vent est de l'air qui se déplace. Il y a des petits vent locaux, comme ceux que l'on appelle les courants d'air. Il existe des brises, vents qui descendent de la montagne ou ceux qui viennent de la mer. Et puis, il y a des grands vents qui appartiennent à d'immenses courants se déplaçant sur des milliers de kilomètres. La plupart des vents ont un écoulement horizontal mais ils s'adaptent à la topographie en glissant dans les vallées ou en escaladant les versants des montagnes.
On qualifie les vents selon la direction d'où ils soufflent. La girouette donne la direction du vent : on peut la calculer sur une rose des vents graduée à 360°. En outre on connait aussi la vitesse du vent avec un anémomètre qui compte le déplacement du vent en mètre par seconde : 1 m/s = 2 noeuds = 3,6 km/h (un mille marin = 1 852 m/h = 0,51 m/s).


L'évolution du temps dépend en grande partie des vents qui soufflent dans une direction puis lors d'un changement de temps dans une autre. Cette circulation des vents est liée à l'énergie solaire absorbée par l'atmosphère.
Au-dessus des surfaces chaudes, l'air se dilate, tandis qu'au-dessus de surfaces plus fraîches, il a tendance à se tasser. L'air chaud est moins dense et moins lourd que l'air froid. Il s'élève. Cette différence de pression et de densité entre les régions chaudes et les régions froides fait naître des vents. Les vents soufflent des anticyclones vers les dépressions.
Dans les régions équatoriales, l'air a tendance à s'élever. En altitude, l'air souffle vers les tropiques. Il se refroidit progressivement et retombe au-dessus des régions subtropicales, entre 20 et 30° de latitude, de part et d'autre de l'équateur (il s'agit de la double cellule de Hadley). C'est sous ces latitudes que s'étendent les déserts comme le Sahara ou l'Arabie. En arrivant au sol, l'air souffle vers l'équateur et vers les régions tempérées. Les vents qui rejoignent l'équateur s'appellent les alizés. Ces vents se déplacent du nord-est vers le sud-ouest dans l'hémisphère Nord et du sud-est vers le nord-ouest dans l'hémisphère Sud.
Au niveau des pôles ou des régions continentales très froides, comme le Grand-Nord canadien ou la Sibérie, un air froid et dense à haute pression envoie des vents vers les régions tropicales. L'air froid polaire et l'air chaud subtropical se rencontrent au-dessus des régions tempérées. Là encore, les affrontements de courants d'air s'effectuent de manière oblique par rapport à la trajectoire initiale.
Si la Terre restait immobile, les vents auraient tendance à souffler droit vers le nord ou le sud. La rotation de la Terre fait dévier tous les corps en mouvement sur leur droite dans l'hémisphère Nord et sur leur gauche dans l'hémisphère Sud : il s'agit de la force de Coriolis.
A une échelle plus fine, les contrastes de température et de pression déterminent les vents locaux. La terre se réchauffe et se refroidit plus vite que l'eau. Le matin, la terre est plus rapidement chaude que l'eau de mer. C'est donc de la mer vers le littoral que le vent souffle, pour combler le vide laissé par l'air chaud qui s'élève. Le soir, la mer reste chaude plus longtemps que la terre et c'est une brise de terre qui souffle vers le large, pour remplacer l'air chaud qui monte au-dessus de l'eau. Le même phénomène se produit à très grande échelle entre les continents et les océans.
Les installations humaines déterminent aussi les courants d'air. La ville est plus chaude que la campagne, l'air y est plus instable car il a tendance à monter. L'ascendance provoque un appel d'air froid. Des brises ont été fréquemment observées en région parisienne : au sommet de la tour Eiffel, en saison froide, la chaleur relative de la ville crée un courant d'ascendance et des vent horizontaux allant jusqu'à 4 m/s.

Pierre Pech et Hervé Regnauld ; Géographie Physique, 1992

jeudi 24 avril 2008

... Rouge ...



How can my Muse want subject to invent,
While thou dost breathe, that pour'st into my verse
Thine own sweet argument, too excellent
For every vulgar paper to rehearse ?
O, give thy self the thanks, if aught in me
Worthy perusal stand against thy sight,
For who's so dumb that cannot write to thee,
When thou thy self dost give invention light ?
Be thou the tenth Muse, ten times more in worth
Than those old nine which rhymers invocate ;
And he that calls on thee, let him bring forth
Eternal numbers to outlive long date.
If my slight Muse do please these curious days,
The pain be mine, but thine shall be the praise.





Ma Muse manquerait de sujets de poèmes
Cependant que tu vis et répands en mes vers,
Unique et doux objet, tant de merveilleux thèmes
Que l'indigne papier recueille de travers ?

C'est toi qu'il faut louer si parfois tu peux lire
Quelque ouvrage de moi qui te semble assez beau ;
Quel esprit si pesant ne te saurait décrire
Lorsque pour l'inspirer tu te fais son flambeau ?

Sois la dixième Muse, et dix fois plus féconde
Que ces Neuf de jadis, si chères aux rimeurs
Et qui t'invoquera, fais-lui produire au monde
Des nombres éternels, du Temps lointain vainqueurs

Et si ma Muse plaît à ces siècles étranges,
Mienne en reste la peine et tiennes les louanges.


Wiliam Shakespeare (1564-1616) ; Sonnet XXXVIII

mardi 4 mars 2008

Délicieuse ogrerie...



Délicieux, ce terme est propre à l'organe du goût. Nous disons d'un mets, d'un vin, qu'il est délicieux, lorsque le palais en est flatté le plus agréablement qu'il est possible. Le délicieux est le plaisir extrême de la sensation du goût. On a généralisé son acception ; et l'on dit d'un séjour qu'il est délicieux, lorsque tous les objets qu'on y rencontre réveillent les idées les plus douces, ou excitent les sensations les plus agréables. Le suave extrême est le délicieux des odeurs. Le repos a aussi son délice ; mais qu'est-ce qu'un repos délicieux ? Celui-là seul en a connu le charme inexprimable, dont les organes étaient sensibles et délicats ; qui avait reçu de la nature une âme tendre et un tempérament voluptueux ; qui jouissait d'une santé parfaite ; qui se trouvait à la fleur de son âge ; qui n'avait l'esprit troublé d'aucun nuage, l'âme agitée d'aucune émotion trop vive ; qui sortait d'une fatigue douce et légère, et qui éprouvait dans toutes les parties de son corps un plaisir si également répandu, qu'il ne se faisait distinguer dans aucun. Il ne lui restait dans ce moment d'enchantement et de faiblesse, ni mémoire du passé, ni désir de l'avenir, ni inquiétude sur le présent. Le temps avait cessé de couler pour lui, parce qu'il existait tout en lui-même ; le sentiment de son bonheur ne s'affaiblissait qu'avec celui de son existence. Il passait par un mouvement imperceptible de la veille au sommeil ; mais sur ce passage imperceptible, au milieu de la défaillance de toutes ses facultés, il veillait encore assez, sinon pour penser à quelque chose de distinct, du moins pour sentir toute la douceur de son existence : mais il en jouissait d'une jouissance tout à fait passive, sans y être attaché, sans y réfléchir, sans sans réjouir, sans s'en féliciter. Si l'on pouvait fixer par la pensée cette situation de pur sentiment, où toutes les facultés du corps et de l'âme sont vivantes sans être agissantes, et attacher à ce quiétisme délicieux l'idée d'immutabilité, on se formerait la notion du bonheur le plus grand et le plus pur que l'homme puisse imaginer.

Diderot ; Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers ; 1751-1772 - Article : Délicieux


samedi 23 février 2008

L'homme qui plantait des arbres... (fin)




A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d'un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l'ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n'ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l'adversité; que, pour assurer la victoire d'une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L'an d'après, il abandonna les érables pour reprendre les hêtres qui réussirent encore mieux que les chênes.

Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu'il s'exerçait dans une solitude totale; si totale que, vers la fin de sa vie, il avait perdu l'habitude de parler. Ou, peut-être, n'en voyait-il pas la nécessité ?





En 1933, il reçut la visite d'un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l'ordre de ne pas faire de feu dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle. C'était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu'on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s'éviter le trajet d'aller-retour - car il avait alors soixante-quinze ans - il envisageait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu'il fit l'année d'après.

En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner la « forêt naturelle ». Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l'Etat et interdire qu'on vienne y charbonner. Car il était impossible de n'être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.




J'avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d'après, nous allâmes tous les deux à la recherche d'Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l'endroit où avait eu lieu l'inspection.

Ce capitaine forestier n'était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J'offris les quelques oeufs que j'avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.

Le côté d'où nous venions était couvert d'arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l'aspect du pays en 1913 : le désert... Le travail paisible et régulier, l'air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l'âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C'était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d'hectares il allait encore couvrir d'arbres.




Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d'ici paraissait devoir convenir. Il n'insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d'une heure de marche - l'idée ayant fait son chemin en lui - il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d'être heureux ! »

C'est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes-forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu'ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer.



L'oeuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n'avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l'entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l'abandonna. Le berger n'avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.









J'ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J'avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes dernières promenades. Il me semblait aussi que l'itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J'eus besoin d'un nom de village pour conclure que j'étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.

En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège : à peu près dans l'état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d'eux les maisons abandonnées. Leur condition était sans espoir. Il ne s'agissait pour eux que d'attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.




Tout était changé. L'air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m'accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d'odeurs. Un bruit semblable à celui de l'eau venait des hauteurs : c'était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j'entendis le vrai bruit de l'eau coulant dans un bassin. Je vis qu'on avait fait une fontaine, qu'elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d'elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d'une résurrection.

Par ailleurs, Vergons portait les traces d'un travail pour l'entreprise duquel l'espoir était nécessaire. L'espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C'était désormais un endroit où l'on avait envie d'habiter.

A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n'avait pas permis l'épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flancs abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d'orge et de seigle en herbe; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.




Il n'a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d'aisance. Sur l'emplacement des ruines que j'avais vues en 1913, s'élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d'érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthes fraîches. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s'est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l'esprit d'aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l'ancienne population, méconnaissable depuis qu'elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.





Quand je réfléchis qu'un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu'il a fallu de constance dans la grandeur d'âme et d'acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d'un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette oeuvre digne de Dieu.



Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l'hospice de Banon.





Droits d'auteur
La nouvelle de Jean Giono ci-dessus a été écrite vers 1953. Traduite en treize langues, elle a été largement diffusée dans le monde entier et si appréciée que de nombreuses questions ont été posées sur la personnalité d'Elzéard Bouffier et sur la forêt de Vergons, ce qui a permis de retrouver le texte. Si l'homme qui plantait des chênes est le produit de l'imagination de l'auteur, il y a eu effectivement dans cette région un énorme effort de reboisement surtout depuis 1880. Cent mille hectares ont été reboisés avant la Première Guerre mondiale, surtout en pin noir d'Autriche et en mélèze d'Europe, ce sont aujourd'hui de belles forêts qui ont effectivement transformé le paysage et le régime des eaux.
Voici d'ailleurs le texte de la lettre que Giono écrivit au Conservateur des Eaux et Forêts de Digne, Monsieur Valdeyron, en 1957, au sujet de cette nouvelle :


Cher Monsieur,
Navré de vous décevoir, mais Elzéard Bouffier est un personnage inventé. Le but était de faire aimer l'arbre ou plus exactement faire aimer à planter des arbres (ce qui est depuis toujours une de mes idées les plus chères). Or si j'en juge par le résultat, le but a été atteint par ce personnage imaginaire. Le texte que vous avez lu dans Trees and Life a été traduit en Danois, Finlandais, Suédois, Norvégien, Anglais, Allemand, Russe, Tchécoslovaque, Hongrois, Espagnol, Italien, Yddisch, Polonais. J'ai donné mes droits gratuitement pour toutes les reproductions. Un américain est venu me voir dernièrement pour me demander l'autorisation de faire tirer ce texte à 100 000 exemplaires pour les répandre gratuitement en Amérique (ce que j'ai bien entendu accepté). L'Université de Zagreb en fait une traduction en yougoslave. C'est un de mes textes dont je suis le plus fier. Il ne me rapporte pas un centime et c'est pourquoi il accomplit ce pour quoi il a été écrit.
J'aimerais vous rencontrer, s'il vous est possible, pour parler précisément de l'utilisation pratique de ce texte. Je crois qu'il est temps qu'on fasse une « politique de l'arbre » bien que le mot politique semble bien mal adapté.
Très cordialement.




vendredi 22 février 2008

L'homme qui plantait des arbres... (suite)





La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l'impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m'était pas absolument obligatoire, mais j'étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d'eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.

Je remarquai qu'en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d'environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l'endroit où je me tenais. J'eus peur qu'il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c'était sa route et il m'invita à l'accompagner si je n'avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.





Arrivé à l'endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c'était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s'en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.

Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d'insistance dans mes questions puisqu'il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu'il y a d'impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n'y avait rien auparavant.





C'est à ce moment là que je me souciai de l'âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s'appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie. Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s'était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d'arbres. Il ajouta que, n'ayant pas d'occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.

Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l'avenir en fonction de moi-même et d'une certaine recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d'autres que ces dix mille seraient comme une goutte d'eau dans la mer.

Il étudiait déjà, d'ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faînes. Les sujets qu'il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage, étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds où, me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.
Nous nous séparâmes le lendemain.




L'année d'après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d'infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire vrai, la chose même n'avait pas marqué en moi : je l'avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.

Sorti de la guerre, je me trouvais à la tête d'une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d'air pur. C'est sans idée préconçue - sauf celle-là - que je repris le chemin de ces contrées désertes.

Le pays n'avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j'aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m'étais remis à penser à ce berger planteur d'arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace ».





J'avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d'Elzéar Bouffier, d'autant que, lorsqu'on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu'à mourir. Il n'était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s'était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d'arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s'était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.

Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J'étais littéralement privé de parole et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres de long et trois kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l'âme de cet homme - sans moyens techniques - on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d'autres domaines que la destruction.





Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m'arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l'âge où ils étaient à la merci des rongeurs; quant aux desseins de la Providence elle-même, pour détruire l'oeuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d'admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c'est-à-dire de 1915, de l'époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu'il y avait de l'humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.

La création avait l'air, d'ailleurs, de s'opérer en chaînes. Il ne s'en souciait pas; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple. Mais en redescendant par le village, je vis couler de l'eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d'homme, avaient toujours été à sec. C'était la plus formidable opération de réaction qu'il m'ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l'eau, dans des temps très anciens. Certains de ces villages tristes dont j'ai parlé au début de mon récit s'étaient construits sur les emplacements d'anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d'avoir recours à des citernes pour avoir un peu d'eau.





Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l'eau réapparut réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.

Mais la transformation s'opérait si lentement qu'elle entrait dans l'habitude sans provoquer d'étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l'avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C'est pourquoi personne ne touchait à l'oeuvre de cet homme. Si on l'avait soupçonné, on l'aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ? [...]
(A suivre...)



jeudi 21 février 2008

L'homme qui plantait des arbres...



Pour que le caractère d'un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout égoïsme, si l'idée qui la dirige est d'une générosité sans exemple, s'il est absolument certain qu'elle n'a cherché de récompense nulle part et qu'au surplus elle ait laissé sur le monde des marques visibles, on est alors, sans risque d'erreurs, devant un caractère inoubliable.

Il y a environ une quarantaine d'années, je faisais une longue course à pied, sur des hauteurs absolument inconnues des touristes, dans cette très vieille région des Alpes qui pénètre en Provence.

Cette région est délimitée au sud-est et au sud par le cours moyen de la Durance, entre Sisteron et Mirabeau; au nord par le cours supérieur de la Drôme, depuis sa source jusqu'à Die; à l'ouest par les plaines du Comtat Venaissin et les contreforts du Mont-Ventoux. Elle comprend toute la partie nord du département des Basses-Alpes, le sud de la Drôme et une petite enclave du Vaucluse.










C'était, au moment où j'entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d'altitude. Il n'y poussait que des lavandes sauvages.
Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d'un squelette de village abandonné. Je n'avais plus d'eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu'il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine ou un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.

C'était un beau jour de juin avec grand soleil, mais sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d'un fauve dérangé dans son repas.

Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n'avais toujours pas trouvé d'eau et rien ne pouvait me donner l'espoir d'en trouver. C'était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. Je la pris pour le tronc d'un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C'était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui.
Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau - excellente - d'un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.






Cet homme parlait peu. C'est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C'était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n'habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l'on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu'il avait trouvé là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages.

Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu'il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.

Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu'il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.

Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là ; le village le plus proche était encore à plus d'une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables. Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l'on vit mal. Les familles serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d'une rudesse excessive, aussi bien l'été que l'hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L'ambition irraisonnée s'y démesure, dans le désir continu de s'échapper de cet endroit.

Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancoeurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l'église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.

Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l'un après l'autre avec beaucoup d'attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l'aider. Il me dit que c'était son affaire. En effet : voyant le soin qu'il mettait à ce travail, je n'insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s'arrêta et nous allâmes nous coucher. [...]
(A suivre...)