jeudi 17 avril 2008

Le portefaix et les dames...

Illustration de Kay Nielsen (1886-1957) pour Les mille et une nuits


Il était une fois, en la ville de Baghdad, un homme célibataire qui se trouvait être portefaix de son état. Un jour qu'il se tenait à son habitude sur la place du marché, nonchalamment étendu sur le sol, la tête appuyé sur sa hotte, une femme s'arrêta devant lui. Un long manteau de Mossoul, broché de soie, l'enveloppait tout entière. Elle était coiffée d'un turban éclatant de blancheur et portait aux pieds des bottines écarlates lacées de tresses bigarrées et passementées de galon multicolore.
Elle observa d'abord le portefaix en silence, puis souleva le voile qui lui couvrait le visage : alors apparurent deux yeux noirs, finement allongés entre la frange des longs cils dont s'ombraient les paupières. « Ses extrémités sont la finesse même; toutes les qualités physiques se sont donné rendez-vous en sa personne », avaient l'habitude de chanter ceux qui se plaisaient à la célébrer. Et c'est en son honneur que le poète Hassâne avait dû composer ces vers :

Sur sa poitrine de marbre, deux sentinelles
alertées m'ont fait prisonnier :
et voici mon cœur captif de celle
dont la grâce coquette appelait mes hommages.

Sur l'océan de sa gorge,
des perles, des étoiles
arrêtent le chaland
et fascinent le regard.

Sur sa poitrine, parvis de marbre,
des coupes d'ivoire sont posées.

Et pour qu'elles ne puissent choir,
les ont fixées des clous d'ambre.

Et ces vers encore :

Au long de ce désert de marbre
s'égrènent mes larmes
qui cheminent, lente caravane,
pour se perdre en son sein

Et ces vers enfin :

Tristesse, tes coups
martèlent mon cœur...
Ah! mon bel amour perdu
que n'ai-je su te garder!...

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

S'adressant au portefaix, la belle inconnue lança d'une voix suave :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
Le brave homme n'en crut d'abord pas ses oreilles et ne se tint pour assuré de la réalité de ces paroles que lorsqu'il se vit courant derrière l'aimable fille, sa hotte sur le dos.
-Jour de bonheur! Jour de prospérité! Murmura-t-il en lui emboîtant vivement le pas.
Il arrivèrent ainsi à la porte d'une maison où elle frappa. Un vieux bonhomme, visiblement un chrétien, descendit de l'étage et s'en vint lui ouvrir. Elle lui remit une pièce d'or et reçut de lui en échange une jarre de celles où l'on met d'ordinaire des olives à tremper. Mais la jarre en question renfermait du vin clairet... Dès que le précieux récipient eut trouvé sa place dans le panier, la belle enfant se tourna vers celui qui l'accompagnait :
-Portefaix, soulève ta hotte et suis-moi!
-C'est bon, allons-y, acquiesça le brave jeune homme.
En reprenant sa hotte, il la suivit, murmurant toujours :
-Jour fortuné! Jour fécond! Jour de liesse!...
La femme l'arrêta ensuite devant la boutique d'un fruitier. Elle acheta des pommes au teint clair, des coings de Turquie, des pêches de Khoullane, des pommes musquées, du jasmin, des nénuphars de Syrie, des concombres fins, des limons de Marakib, des cédrat de l'espèce royale, des roses blanches, du basilic, des fleurs de henné, de la camomille fraîche, de la giroflée, du muguet, des lis, des anémones, des violettes, des oeils-de -boeuf aux pétales jaunes, des narcisses, des fleurs de grenadier... Elle rangea le tout dans la hotte du portefaix et s'en fut ensuite chez le boucher.
-Coupe-moi donc dix ratls de bonne viande de mouton, lui dit-elle en lui remettant la somme requise. Le boucher trancha devant elle les morceaux qu'elle désirait, les enveloppa et les remit à ses deux clients qui s'empressèrent de les loger dans le creux de leur hotte, en même temps qu'un petit sac de charbon de bois.

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

-Portefaix, lança encore la dame, prends ta hotte et suis-moi!
L'autre, tout émerveillé, souleva sans effort son fardeau qu'il plaça sur sa tête; et la femme l'entraîna cette fois chez un marchand de fruits secs où ils achetèrent les meilleures variétés de friandises sucrées et salées, indispensables à la table de quiconque entend festoyer dignement : catharme salé, olives dénoyautées, olives douces conservées dans la chaux, estragon, fromage blanc, fromage de Syrie, conserves de légumes salées ou non. Elle disposa le tout dans la hotte et ordonna une fois de plus :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
L'autre souleva donc sa hotte et la suivit, et ils s'en furent chez un autre marchand de fruits secs où la belle acheta cette fois des cœurs de pistache – délicieux à croquer lorsque l'on boit en bonne compagnie-, des dattes séchées de l'Iraq, des biscottes aux noix de Baalbeck, des pois chiches de Khazaïne... Bref, tout ce que la main aime à saisir au cours d'un festin où l'on ne lésine ni sur les boissons ni sur les friandises. Toutes ces excellentes choses s'en allèrent rejoindre le reste dans la hotte du portefaix, lequel s'entendit commander une nouvelle fois par la dame :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
Ils se retrouvèrent cette fois devant la boutique d'un pâtissier où la belle acheteuse se procura un plateau rond qu'elle garnit de toutes les variétés de sucreries qu'offraient l'étalage : beignets au beurre, dentelles de pâte à crêpes, tourtes farcies parfumées au musc, caramel turc, pâtes d'amande aux pistaches, brioches aux dattes, semoule au lait, sans compter les friandises aux noms évocateurs - « fanfreluches alanguies de la Mère Sâlih », « peignes d'ambre », « doigts de Zaïnab », « pain des veuves », « menues bouchées du juge », « croque-et-remercie », « petits entonnoirs des belles », « petits châteaux de vent »... Et le plateau alla trouver sa place au-dessus de ce qui se trouvait déjà dans la hotte.

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

-Ma bonne dame, ironisa le portefaix, il fallait m'avertir au début de la course que j'allais avoir à véhiculer une véritable cargaison de vivres! Si j'avais su, je me serais fait escorter par quelque cheval de charroi, ou mieux encore par un chameau, pour la commodité du transport!
La dame lui répondit par un sourire et poursuivit son chemin. Ils finirent par arriver chez un marchand d'aromates où elle se procura dix flacons de parfum aux fleurs de safran et dix flacons d'essence de nénuphar, deux pains de sucre, une bouteille d'eau de rose au musc, des grains d'encens, du bois d'aloès, de l'ambre, des grains de musc, quelques lampions garnis de bougies de cire et de chandelles de même espèce et un lot de cierges d'Alexandrie. Elle trouva encore le moyen de loger le tout dans la hotte et, se tournant vers le portefaix, ordonna une dernière fois :
-Portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
L'homme souleva donc une dernière fois sa hotte et suivit l'énigmatique personne qui déambulait gracieusement devant lui. Ils arrivèrent enfin devant une haute demeure solidement bâtie que précédait une cour d'imposantes proportions. On y pénétrait par un portail à deux battants dont les vantaux étaient faits de bois d'ébène incrustés d'ivoire et décorés de feuilles d'or étincelant. La jeune dame s'arrêta devant le portail et frappa de petits coups légers. Derrière elle, le portefaix s'abîmait dans ses réflexions. Il énumérait déjà en son cœur les qualités physiques qu'avaient reçues en partage l'aimable adolescente, et les qualités de cœur et d'esprit qu'il était prêt à leur adjoindre : bonté, générosité, douceur du langage...

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

Tout à coup les battants de la porte s'ouvrirent et le portefaix émerveillé vit venir à sa rencontre une jeune fille de taille parfaite dont les deux seins pointaient doucement sous l'étoffe d'un fin corsage. Beauté éclatante en même temps qu'harmonieuse, formes accomplies, proportions agréables... Un front qu'on eût pris pour la première lueur de la lune nouvelle à l'instant où elle se lève à l'horizon; des yeux qui semblaient converser avec ceux des gazelles et des antilopes sauvages; des sourcils arqués tel le croissant de la lune une nuit de Ramadan; des joues pareilles à des anémones; une bouche menue, aussi finement dessinée que le sceau de Salomon; des lèvres délicates, du même rouge que l'or natif; des dents comme autant de perles fines serties de corail; un cou fait du même ivoire que se voient offrir les sultans; une poitrine semblable à une fontaine aux deux jets jumeaux; deux seins qui étaient deux grenades mâles; un ventre creusé d'un nombril où l'on eût tout juste logé une demi-mesure d'onguent de muscade... Quant à l'endroit vers lequel tout homme soupire, on le devinait tel le gentil museau d'un petit lapin sans oreilles... lui que le poète amoureux sut évoquer en ces termes :

Vois le plus beau des palais,
soleil et lune de tous les lieux du monde!
Vois ce parterre de lavande et ces fleurs
dispensatrices de joie!...

L'œil n'y distingue ni le noir
ni le blanc. La beauté pourtant y a placé
à la fois la douceur du visage
et celle de la chevelure...

...Sans oublier les roses des joues.
Si tu n'as pas la patience de l'approcher
en douceur, proclame simplement sa beauté
et tu l'auras nommé par son vrai nom.

Soleil des palais : lorsqu'il s'entrouvre
et danse, je ris émerveillé,
dominant la douceur de ta croupe.
Et pourtant sur ces hanches il m'a fallu pleurer!...

Quand à la jeune fille elle-même, c'est à elle que le poète songeait en lançant ces vers :

Pucelle!... Si Beauté lui ordonne
de se lever, de marcher,
sa croupe parfaite lui enjoint
de rester assise et de prendre son temps.

Pucelle!... Lorsque je la supplie de m'accorder
l'étreinte, Beauté lui conseille
de se montrer généreuse,
mais Coquetterie lui défend d'accepter.

Lorsque le portefaix la vit encadrer sa silhouette entre les deux battants du portail, il sentit qu'on lui arrachait le cœur, qu'on lui dérobait son esprit et faillit en laisser tomber sa hotte. « Par Allah! murmurait-il en lui-même, je n'ai jamais de ma vie connu journée aussi fertile en joies!... » Puis tenant toujours bien haut sa hotte, il salua.
(A suivre)

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

4 commentaires:

PetitChap a dit…

... les milles et une nuits ... rêves, douceur, volupté ... miam !!

La suite !! La suite !!

link886 a dit…

et donc...la suite ??
++++

M. Ogre a dit…

...Eh, le Link, on voit bien que c'est pas toi qui tape le texte avec tes petits doigts tout gonflés et tout crochus... Les esclaves ne sont plus ce qu'ils étaient... Hélas !!!

elbereth a dit…

Conte qui commence joliment, ma foi...
Bien que les hommes sont tous les même, 1001 nuits ou pas ! Une femme soulève son voile de son visage, et ce sont ses seins qu'il mate ! Oh, ne croyez pas que je n'ai rien remarqué !

Je m'en vais néanmoins vers la suite...