samedi 19 avril 2008

Le portefaix et les dames... (suite...)

Paul Désiré Trouillebert (1831 – 1900) ; servante du harem, 1874


-Qu'attendez-vous donc, ainsi plantés sur le seuil ?...
Entrez donc, et toi, ma sœur, soulage ce malheureux portefaix, lança la belle portière à l'attention de la jeune intendante.
Celle-ci pénétra aussitôt à l'intérieur de la maison, fidèlement escortée par l'homme, cependant que la portière s'empressait de refermer la porte à clé et de les suivre.
Ils arrivèrent dans un vaste salon construit avec une symétrie parfaite, entièrement entouré par une double colonnade d'arcs superposés finement ourlés de bandeaux ouvragés et de méplats. A son extrémité, une pièce surélevée en encorbellement était ornée de tapis, de rideaux faits de fils de perles et meublée de coffres recouverts d'étoffes qui tombaient jusqu'à terre. Au centre de ce salon avait été aménagée une vaste piscine remplie d'eau claire, au milieu de laquelle trônait une petite barque. Enfin, tout au fond de la salle, à la place d'honneur, s'apercevait un lit d'ambre incrusté de perles et de pierres précieuses qui reposait sur quatre pieds en bois de cyprès; l'encadraient les voiles d'une moustiquaire de satin rouge, fermée en guise de boutons par des perles aussi grosses, sinon plus, que des noisettes.
A peine étaient-ils entrés dans le salon qu'une main défit un à un les boutons de la moustiquaire, révélant la présence, au creux du lit, d'une autre adolescente : visage étincelant... beauté qui départit la joie, conforme au canon des philosophes... figure telle la lune en son plein... Et avec cela : des yeux babyloniens, des sourcils comme deux arcs tendus, une taille droite comme la lettre alif... Odeur d'ambre et petites lèvres sucrée... front si beau et si rayonnant que le soleil eût pu s'en trouver jaloux... Telle était-elle : astre parmi les astres du firmament, coupole d'or massif, épouse parée pour le jour de ses noces, pavement de marbre précieux au fond de la vasque où babille le jet d'eau, queue de mouton nageant dans le lait caillé... Bref, telle que le poète l'a décrite :


Un sourire
sur un collier de perles;
une rangée de grêlons,
guirlande d'œillets blancs.

Boucle de cheveux éparse
telle une rivière dans la nuit;
beauté qui réjouit le cœur, si parfaite
qu'à sa vue l'aube pâlit de jalousie.


La troisième dame se leva de son lit et, à pas menus, s'en vint rejoindre ses deux sœurs au milieu du salon.
-Qu'avez-vous donc à rester debout comme des piquets ? Leur cria-t-elle. Soulagez donc ce malheureux portefaix!
La belle portière et sa compagne l'intendante ne se le firent pas dire deux fois : venant se placer l'une devant, l'autre derrière le porteur, elles le débarrassèrent de sa hotte qu'elles déposèrent sur le sol, aidées par leur jeune amie. Elles la vidèrent de tout ce qu'elle contenait, disposèrent à part les fruits, les conserves au vinaigre et les divers aromates et rangèrent avec soin toutes les provisions, puis elle remirent au portefaix une pièce d'or en lui disant :
-Maintenant, laisse-nous et va ton chemin sous la protection d'Allah!
Le jeune homme les considéra un instant toutes les trois, admirant la perfection de leurs corps et la beauté qu'elles avaient reçue en partage. Il venait de s'aviser que, selon toute évidence, aucun homme ne vivait avec elles et songea à toutes les provisions qu'il avait transportées pour elles en sa hotte : vin, viande, hors-d'œuvre, fruits... Il se rappela tous les gâteaux, tous les aromates, toutes les confitures, tous les sirops qui les accompagnaient. Cette seule pensée le plongeait dans un tel émerveillement qu'il en demeurait comme cloué au sol, incapable de se décider à quitter les lieux.
-Qu'as-tu donc à rester là sans bouger et à nous dévisager ? s'étonna l'une des adolescentes. La somme que tu as reçue pour ta course n'est-elle pas suffisante ? Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers l'une de ses sœurs et lui dit :
-Donne-lui encore une pièce d'or.
-Par Dieu! mes dames, se défendit le portefaix, la somme que vous m'avez remise ne me paraît nullement insuffisante, car mon salaire normal est loin d'atteindre même deux pièces d'argent! Mais je m'inquiète à votre sujet : comment pouvez-vous vivre ainsi toutes seules, sans la compagnie d'un homme qui vous permette de prendre vos aises ? Ne savez-vous pas qu'une table ne peut tenir solidement que si elle repose sur quatre pieds ? Où est votre quatrième partenaire ? De même qu'une soirée entres hommes ne devient agréable qu'à l'instant où des femmes y sont admises, de même une assemblée de femmes ne saurait se passer de la présence d'un hôte masculin... Le poète n'a-t-il pas dit :

Une musique agréable
exige quatre instruments :
la harpe persane, le luth,
la cithare et le flageolet.

Un parfum suave rassemble toujours
quatre essences de fleurs :
la rose, la myrte,
le naour et la giroflée.

Le bonheur dans l'étreinte n'est parfait
que s'il est assorti de ces quatre adjuvants :
un bel âge, du vin,
un corps aimé, des pièces d'or...


-Vous n'êtes ici que trois femmes. Un quatrième partenaire vous est indispensable, et celui-ci ne peut être qu'un homme.Ce discours du portefaix se trouva être tout à fait du goût des dames.
-Et qui donc sera ce quatrième partenaire ? questionnèrent-elles avec malice. Apprends que nous sommes pucelles et que le secret de nos ébats n'a jusqu'ici été dévoilé à personne. Crois-tu que nous acceptions facilement de la confier à quelqu'un qui s'avérerait incapable de le garder ? Nous avons lu, dans un volume de chroniques, ces vers d'Abu-Tammam :

Garde ton secret,
ne le confie à personne,
car celui qui confie son secret
l'a déjà perdu.

Si ta poitrine à toi s'avère incapable
de le contenir, comment pourra le garder
la poitrine de celui
qui l'a reçu en dépôt ?

-Par votre vie, je le jure! Protesta le portefaix, j'ai toujours observé les règles de la bienséance et de la prudence, ayant reçu sur ce point la meilleure éducation. Moi aussi j'ai parcouru les livres du savoir et j'ai su faire mon butin de tout ce qui enrichit l'esprit. J'ai lu, j'ai écouté et mes jugements ne se fondent que sur les paroles des témoins de confiance qui ont transmis les données de la tradition et en ont garanti l'authenticité. Et je me fais fort à mon tour de ne transmettre aux autres que ce que j'ai entendu de mes oreilles ou que je puis tenir pour assuré.
« et comme je ne rapporte en société, des fait et gestes d'autrui, que ce qui me paraît louable, faisant silence sur les fredaines de chacun, on n'apprend jamais par ma bouche que ce qui honore les gens dont je parle. Moi aussi, je sais me conformer à l'enseignement du poète :

Seul l'homme digne de confiance
sait tenir un secret;
hors le cœur du meilleurs des hommes,
aucun secret n'est en lieu sûr.

Veut-on m'en confier un,
je l'enferme aussitôt chez moi
et referme sur lui ma porte
que commande une bonne serrure.

La clé de cette porte ?
Je l'ai perdue.
Ainsi est-elle aussi bien close
que si je l'avais fait sceller.

John Frederick Lewis (1805-1876) ; réception, 1873

Ce discours rassura les dames qui reprirent, mais déjà sur un ton différend :
-Tu devines que la construction et l'aménagement de cette maison nous ont coûté fort cher. Nous voulions faire les choses convenablement et nous n'avons pas ménagé nos pièces d'or. Aurais-tu par hasard sur toi quelque objet de prix dont tu consentirait à te séparer, que tu serais prêt à nous offrir ?... Nous ne pouvons te recevoir ici, comprends-le, sans chercher à améliorer ton ordinaire. Après cela, tu seras notre commensal et auras tout loisir de boire sans bourse délier en contemplant nos visages. Les hommes généreux n'ont-ils pas eux-mêmes l'habitude de proclamer : « amour sans argent comptant ne compte pas ? »
-As-tu quelque argent sur toi, mon chéri ? précisa la portière. Tu as beau être ce que tu es, si tu n'as rien à nous offrir, il te faudra partir sans demander ton reste.
Mais l'intendance, prenant la défense du pauvre jeune homme, s'écria :
-Allons, mes sœurs, ne le tourmentez pas. Je vous assure qu'il n'a pas épargné sa peine à mon service. Qui donc, au long de cette course que nous avons faite ensemble, aurait montré la même patience ? Je paierai sur mes deniers sa participation à nos frais.
Ravi par cette décision, le portefaix baisa le sol aux pieds de sa généreuse amie et la remercia avec effusion.
-Par Dieu! s'écria-t-il, c'est toi qui as inauguré pour moi cette journée de chance. Je n'ai sur moi que les deux pièces d'or que vous avez bien voulu me remettre. Les voici, je vous en fais cadeau, et si vous hésitez encore à me recevoir à titre de commensal, sachez que je suis prêt à rester ici comme votre serviteur...
-Assieds-toi, firent en chœur les trois dames, définitivement conquises. Tu seras ici notre hôte, un hôte aussi précieux que nous l'est notre propre tête ou la prunelle de nos yeux!
A ces mots l'intendante avait rajusté sa ceinture et s'occupait déjà de mettre le salon en ordre. Elle dressa agréablement tables et guéridons, apporta les flacons destinés à contenir le vin, répartit équitablement gobelets, coupes, verres et carafes, disposa les fruits tout autour de la piscine. Bref, elle fit le nécessaire pour que chacun fût à même de boire et de manger tout son soûl.
Quand tout fut prêt, elle présenta le vin et proposa diverses boissons, tandis que ses sœurs s'installaient commodément, bientôt imitées par le portefaix qui croyait rêver. Elle remplit un premier verre et but. Elle en remplit un second qu'elle présenta à l'une de ses sœurs qui but elle aussi; puis un troisième qu'elle offrit à l'autre qui fit de même. Alors elle se tourna vers le portefaix et lui versa le vin. Celui-ci prit la coupe, présenta ses hommages aux trois jouvencelles, but une gorgée, et les remercia en récitant ces vers :

Suis mon conseil : ne vide la coupe
qu'en compagnie d'un homme de confiance,
un homme bien né dont la lignée
remonte aux Anciens.

Le vin est semblable à la brise
qui se parfume agréablement au contact
de ce qui est suave. Mais passe-t-elle auprès
d'un cadavre, tout l'air s'en trouve empuanti.

Puis il acheva de vider sa coupe, cependant que l'aimable intendante le remerciait à son tour :

Sois en paix
et que ta santé fleurisse,
car cette boisson
est la meilleure amie du corps!

L'homme boit le vin lorsque le tourmente
l'ardeur de la passion;
la joies qu'il en tire
vaut tous les remèdes!

Le portefaix rendit mille grâces à son hôtesse et lui baisa la main. Puis les trois dames burent à leur soif et l'homme fit de même après elles. S'approchant alors de celle qui lui avait si bien montré son amitié, il lui offrit ces autres vers :

Un de tes esclaves, ô dame
se tient debout à ta porte.
Ta générosité, fertile en bienfait,
est désormais illustre chez nous.


Jean-Léon Gerôme (1824-1904) ; Le bain maure, 1872

-Par Dieu, répondit-elle, je ne reboirai pas que je ne t'ai vu vu boire à ton tour! Bois dans la quiétude et porte-toi bien! Que ce vin fasse disparaître tout ce qui pourrait te nuire. Qu'il agisse en toi comme un remède et fasse couler en ta faveur les ruisseaux d'une santé florissante!
Le portefaix vida sa coupe et la fit sonner pour bien montrer qu'elle était vide. Puis il emplit celle de son amie, la lui tendit, baisa encore une fois sa main, et ces vers lui vinrent aux lèvres :

J'ai offert à mon amie un vin dont la couleur
est celle de ses deux joues, un vin pur
pétillant d'une flamme allumée
au foyer brûlant de l'amour.

A mon vin elle donna un baiser
et me dit en riant : « Comment peux-tu, ami,
offrir les joues de ta bien-aimée
en présent à ta bien-aimée ? »

Je répondis : « Bois ce vin
car ce sont mes larmes,
et sa pourpre est mon sang
que mon âme elle-même a versé dans la coupe.

-Si ce sont des larmes de sang, me dit-elle,
et si j'en suis la cause, alors verse à boire!
Ce vin me sera aussi précieux que ma tête
et que la prunelle de mes yeux! »

David Robert (1796-1864)


La dame écouta ces vers, vida à nouveau sa coupe et se rapprocha de ses sœurs. Et les quatre convives continuèrent à boire de la sorte, échangeant les coupes vides contre les coupes pleines, cependant que le portefaix commençait à s'alanguir et à changer de manières.
Vint un moment où il se mit à danser et à se pavaner. Puis il se lança dans les chansons lestes, récita des poèmes à double sens et s'engagea avec ces dames dans un jeu de baisers et de badinages, de morsures et de frictions, d'attouchements farceurs et de caresses coquines. L'une lui donnait la becquée, l'autre le frappait de tendres bourrades; celle-ci lui faisait respirer des parfums, celle-là le gavait de friandises... Bref il trouvait que la vie dans ces conditions n'était rien de moins qu'exquise.
Ainsi poursuivirent-ils leurs jeux jusqu'à ce que le vin, ayant commencé ses ébats dans leur tête, les conduisît aux portes de l'ivresse. Alors, quand la boisson se fut emparée du pouvoir suprême, tel un émir qui décide de toute choses et lance ses ordres à la ronde, la belle portière se leva de son siège, s'approcha de la piscine et dépouilla un à un ses vêtement. A peine se donna-t-elle le temps d'apparaître à leurs yeux, entièrement nue : déjà elle déployait sa chevelure qui lui enveloppa tout le corps, le protégeant contre les regards téméraires. Elle cria :
-Pique!

Lord Frederick Leighton (1830-1896) ; la lumière du harem

En plongeant dans la piscine, elle disparut sous l'eau. Elle émergea peu après, prenant plaisir au mouvement de l'eau qui lui caressait tout le corps, barbotant, faisant mille farces, emplissant d'eau sa bouche pour en asperger la compagnie. Elle se lava encore le dessous des seins, le sillon secret qui s'ouvrait entre ses cuisses, le creux du nombril, puis sortant de l'eau, elle courut s'asseoir, trempée et nue, dans le giron du portefaix. Enfin, la main posée sur sa partie chaude, elle la désigna à l'attention du jeune homme et lui demanda :
-Ô maître chéri, qu'est-ce donc que ceci ?
-C'est ton étui secret, répondit le portefaix.
-Fi donc! N'as-tu pas honte de parler de la sorte ?
Et elle lui tapota doucement la nuque pour le punir.
-C'est ta fente, reprit-il.
Son autre voisine lui donna cette fois une bourrade et poussa un cri d'horreur.
-Fi donc! que ce mot est laid!
-Alors c'est ton kouss, corrigea le portefaix.
Cette fois, ce fut la troisième qui lui martela si fort la poitrine qu'elle le renversa sur le dos tout en hurlant :
-You!... Quelle honte!
-Alors c'est ta guêpe.
Mais la belle enfant nue revenait déjà à la charge en le bourrant de coups :
-Oh! Que non!
-Ce sera donc autre chose : l'asile compatissant... l'aimable pendentif... le petit coq...
-Non, non et non!
A chacune des réponses du portefaix, l'une des pucelles s'ingéniait à le frapper à son tour en criant :
-Non! Ce n'est pas ainsi qu'il s'appelle...
Tant et si bien qu'à force de soufflets, il en eut bientôt le dos rompu, les yeux rougis et la nuque douloureuse. A la fin, perdant patience, il demanda :
-Ô sœurette, quel est donc son nom, alors ?
-On l'appelle : la plante aromatique des ponts...
-Parfait! S'écria le portefaix en riant. Va donc pour la plante aromatique des ponts!... Que ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt ? Aïe!... ma nuque...
Sur quoi les trois convives rhabillèrent quelque peu la jolie portière, et la coupe de vin circula encore entre eux toute une heure de temps.

(A suivre)

Théodore Chassériau (1819-1856) ; scène de harem, 1854

4 commentaires:

elbereth a dit…

Monseigneur, j'avoue que je n'ai point encore lu votre article. Néanmoins, je note au passage les illustrations fort jolies de ce post.

C'est en vérité le coeur meurtri que je découvris avec douleur et un sentiment profond d'injustice que vous ne pûmes me donner votre billet, et cela même avec votre toute puissante force. La tecnhologie semble donc (pour le moment) plus forte que nous... Cela ne saurait se tolérer, et je vous prie très humblement de bien vouloir ne pas m'en tenir rigueur. J'ai eu moi même ce problème de transmition billetique en un temps reculé.

Recevez malgré toutes ces traquasseries mes plus respectueux hommages et amitié.
Sincèrement (presque) vôtre.

PetitChap a dit…

... dingue ce que le vin peut être efficace par moments !! L'Ogre, voici une histoire coquine à souhait ... je m'empresse d'aller lire la suite !

[En revanche, sans vouloir la ramenr, vous avez certainement oublié de refermer la balise italique juste après "Un de tes esclaves, ô dame
se tient debout à ta porte.
Ta générosité, fertile en bienfait,
est désormais illustre chez nous.
" ... tout le texte qui suit est en italique ... c'que j'en dis ...]

M. Ogre a dit…

...Merci beaucoup de vos bons voeux ma Noble Fée... je crois que j'y suis un peu parvenu depuis cependant... en mettant un peu le chantier dans votre Divin Établissementn mais enfin... Nul n'est parfait....
Ma très chère Petite Princesse, heureux de satisfaire vos souhaits et merci infiniment de votre remarque pertinente qui m'a permis de corriger cette grossière erreur... Que puis-je faire pour vous en remercier ??? En tous cas, sachez que je vous appartiens...

elbereth a dit…

Oh oh oh, cela devient intéressant ! hin hin hin.
ahem.