jeudi 8 janvier 2009

Voyage circumterrestre ... (suite ...)


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12 mai. Temps couvert et chutes de pluie. Ce matin un homme et deux jeunes femmes, avec quelques autres, que nous n'avions encore jamais vus, vinrent au fort, et, comme leur manière de se présenter sortait un peu de l'ordinaire, je vais la raconter. Monsieur Banks était comme d'habitude à la porte du fort, occupé à des échanges avec les habitants, lorsqu'on l'avertit que quelques étrangers arrivaient, et il se leva pour les recevoir. Cette compagnie transportait une douzaine de jeunes bananiers et quelques autres petites plantes : ils posèrent celles-ci par terre à environ vingt pieds de monsieur Banks ; les gens firent alors un passage entre lui et eux. Quand ce fut fait, l'homme (qui paraissait n'être que le serviteur des deux femmes) apporta les bananiers, mêlés à quelques-unes des autres plantes, et les donna à monsieur Banks, et pour chacun il prononçait une courte phrase que nous ne comprîmes pas. Après avoir ainsi disposé de tous ses bananiers, il prit plusieurs pièces d'étoffe et les étendit sur le sol. L'une des jeunes femmes s'avança alors sur ce tapis, et avec autant d'innocence qu'on en peut concevoir, s'exposa aux regards entièrement nue de la ceinture aux pieds ; en cet appareil elle tourna sur elle-même une, à moins que ce ne soit deux fois, puis sortit du tapis et laissa tomber ses vêtements. On posa par-dessus une nouvelle quantité d'étoffe, et elle recommença la même cérémonie. On fit alors avec l'étoffe un rouleau que l'on donna à monsieur Banks, les deux jeunes femmes le serrèrent dans leurs bras, ce qui termina la cérémonie.



Cliché Adolphe Sylvain


3 juin. Cette journée fut aussi favorable qu'on pouvait le demander au but que nous poursuivions : de tout le jour on ne vit pas un nuage et l'air était parfaitement limpide, de sorte que nous eûmes toute facilité d'observer le passage de la planète Vénus devant le disque du soleil1. Nous vîmes très distinctement une atmosphère, ou plutôt un brouillard nébuleux autour du corps de la planète, qui rendait moins distincts les temps de contact, et surtout des contacts intérieurs. Le docteur Solander fit les observations en même temps que monsieur Green et moi, et nos observations de la durée du contact différaient entre elles bien plus qu'on aurait pu s'y attendre. Le télescope de monsieur Green et le mien donnaient le même grossissement, mais celui du docteur était plus puissant que les nôtres. Toute la journée, le calme fut presque complet, et le thermomètre monta au soleil à un degré de chaleur que nous n'avions pas encore éprouvé.



Ipomoea indica


4 juin. Punition de deux douzaines de coups à Archibald Wolf pour vol : ayant pénétré dans la soute aux vivres, il a volé une forte quantité de clous, dont on trouva quelques-uns sur lui. Ce soir ceux de nos messieurs que j'avais envoyés observer le passage de Vénus revinrent, leur expédition ayant rencontré un plein succès ; ceux qui avaient été à l'île d'York y furent bien reçus par les naturels ; cette île ne leur a pas paru très productive.




Syzygium suborbiculare



5 juin. Je fis sortir de la soute une partie du biscuit pour le faire sécher et le nettoyer. Hier étant le jour anniversaire de la naissance de Sa Majesté, nous l'avons fêté aujourd'hui, et avons invité plusieurs des chefs à dîner avec nous.



Vue de la baie de Cook à Moorea



6 juin. Aujourd'hui et les jours précédents, plusieurs naturels nous racontèrent qu'il y a environ dix à quinze mois deux vaisseaux touchèrent l'île et restèrent dix jours dans un havre à l'ouest, qu'ils appellent Ohaidiha. Le commandant s'appelait Toutiraso2 - au moins est-ce le nom que lui donnent les habitants -, et un naturel, frère du chef d'Ohaidiha, partit avec eux. Nous avions vu plusieurs fois chez les habitants des outils de fer et autres objets crue nous supposions n'être pas venus du Dolphin ; et nous apprenions maintenant par eux qu'ils provenaient de ces deux vaisseaux.



Île de Bora-Bora


7 au 9 juin. Nous avons employé ces trois jours à caréner les deux flancs du navire et à les enduire de goudron et de soufre. Nous trouvâmes la cale en bon état, et les vers ne s'y étaient pas mis.




Carte de Tahiti par James Cook, 1769



20 juin. Je fis porter toute la poudre à terre pour l'aérer ; elle était tout entière en mauvais état, et le canonnier me dit qu'elle était à peine meilleure quand on l'apporta à notre bord. Hier soir, Obiriha, que nous n'avions pas vue depuis quelque temps, vint nous rendre visite. On nous prévint qu'elle allait venir, et qu'elle rapporterait quelques-uns des objets volés, ce que nous crûmes, car nous savions qu'il y en avait plusieurs entre ses mains. Mais nous eûmes la surprise de voir que cette femme se remit entièrement en notre pouvoir et n'apporta pas un seul des objets volés. Elle donna pour excuse que c'était son compagnon qui les avait volés, elle l'avait battu et renvoyé, mais elle se sentait coupable au point de tomber de frayeur, et pourtant elle avait assez de courage pour vouloir passer toute la nuit dans la tente de monsieur Banks, et on eut de la peine à la convaincre de retourner dans son canot, bien que personne ne fit la moindre attention à elle. Dans la matinée, elle apporta son canot avec tout ce qu'elle possédait à l'entrée du fort ; après cela, nous ne pouvions moins faire que d'admirer son courage et la confiance qu'elle semblait avoir en nous, et nous jugeâmes que nous ne pouvions lui refuser notre faveur, et qu'il fallait accepter les présents qu'elle nous avait apportés, à savoir : un cochon, un chien, quelques fruits à pain et des bananes.


Nous avions refusé le chien, en donnant la raison que nous n'avions pas besoin de ce genre d'animaux ; cela parut l'étonner un peu, et elle nous dit que sa chair était très bonne à manger ; nous eûmes sans tarder l'occasion de constater que c'était vrai, car, monsieur Banks ayant acheté un panier de fruits parmi lesquels se trouvait une cuisse de chien apprêtée pour être mangée, plusieurs d'entre nous y goûtèrent et trouvèrent que cette viande était très estimable. Ils prirent donc le chien d'Obiriha et le firent séance tenante apprêter par quelques naturels de la façon suivante : ils firent d'abord dans la terre un trou profond d'un pied environ, et y allumèrent un feu dans lequel ils firent chauffer quelques petites pierres. Pendant ce temps on étrangla le chien et on lui arracha les poils en le plaçant à plusieurs reprises sur le feu, et il arriva à être aussi propre que si on l'avait échaudé à l'eau bouillante, on le vida et les entrailles furent parfaitement lavées avec tout le reste, et aussitôt que le trou et les pierres furent assez chauds on éteignit le feu et on laissa une partie des pierres au fond du trou. Sur ces pierres on posa des feuilles vertes, et sur ces feuilles le chien, les boyaux par-dessus, et le tout fut recouvert de feuilles ; après quoi le trou fut parfaitement refermé avec du terreau. Après être resté ainsi quatre heures, le four - c'est le mot qui convient - fut ouvert et on en sortit le chien, entier et cuit à point. Tous ceux qui en avaient goûté déclarèrent qu'ils n'avaient jamais mangé viande plus savoureuse, et que, désormais, ils ne mépriseraient pas la viande de chien. C'est de cette manière que les naturels préparent tout ce qu'ils veulent faire cuire, chair, poisson ou fruits.



L'endeavour en mer ; dessin de Sydney Parkinson, 1768-1771



9 juillet. Ce jour, vers le milieu de la garde, Clement Webb et Samuel Gibson, jeunes hommes qui étaient tous deux soldats de marine, trouvèrent moyen de sortir du fort, où on ne les trouva pas le lendemain matin3. Tout le monde savait qu'on devait être au complet à bord le lundi, et que le navire appareillerait un ou deux jours après. Cela donnait à penser que ces hommes avaient dessein de rester dans l'île. J'étais cependant disposé à prolonger d'un jour ou deux pour voir s'ils reviendraient, avant de faire quoi que ce soit pour les retrouver.



Ferme perlière ...


10 juillet. Les deux hommes n'étant pas revenus ce matin, je commençai à m'enquérir d'eux, et j'appris par quelques habitants qu'ils étaient allés dans les montagnes, qu'ils avaient chacun une femme et ne voulaient pas revenir. Mais personne ne voulait quand même nous indiquer exactement où ils étaient. Nous décidâmes alors de nous emparer du plus grand nombre possible de chefs, car ce devait être le moyen le plus rapide d'amener les autres habitants à nous rendre les deux hommes. Obiriha, Toubouratomita et deux autres chefs étaient entre nos mains ; mais je savais que Toutaha aurait aux yeux des autres naturels plus de poids que tous ceux-là mis ensemble, et je dépêchai le lieutenant Hicks, dans la pinasse, à l'endroit où était Toutaha, pour essayer de l'attirer dans le bateau et de l'amener à notre bord, ce dont monsieur Hicks s'acquitta sans la moindre difficulté. A peine avions-nous mis les autres chefs en captivité dans la tente de monsieur Banks qu'ils se montrèrent aussi désireux de nous rendre ces hommes qu'ils l'étaient auparavant de les retenir ; et ils ne souhaitaient plus qu'une chose, c'est qu'on les envoyât chercher par quelques-uns de nos hommes accompagnés de quelques-uns des leurs. J'envoyai donc le caporal des soldats de marine avec trois ou quatre insulaires, ne doutant pas qu'ils ne revinssent dans la soirée avec les deux hommes ; mais, comme ils ne revinrent pas aussi tôt que je les attendais, je fis venir tous les chefs à bord du bâtiment pour plus de sûreté. Vers les neuf heures du soir Webb, le soldat de marine, fut ramené par quelques naturels et envoyé à bord. Il m'apprit que le sous-officier et le caporal envoyés à leur recherche avaient été désarmés et que les naturels s'étaient emparés d'eux, et que Gibson était avec eux. Aussitôt en possession de ces renseignements j'envoyai monsieur Hicks à leur secours dans la grande chaloupe, avec une forte troupe d'hommes ; mais avant son départ on fit comprendre à Toutaha et aux autres chefs qu'il fallait les faire accompagner par quelques-uns des leurs, pour montrer à monsieur Hicks où étaient nos hommes et envoyer en même temps l'ordre de les relâcher sur l'heure ; car, s'il arrivait quoi que ce soit à nos hommes, ce serait sur eux, les chefs, que cela retomberait ; et je crois qu'à cette fois ils souhaitaient autant que moi voir nos hommes en sûreté, car avant le jour les guides conduisirent monsieur Hicks à l'endroit où ils se trouvaient : il reprit les hommes sans rencontrer la moindre opposition et revint avec eux vers les sept heures du matin.



Statue de James Cook


11 juillet. Je dis alors aux chefs qu'il ne restait plus, pour que je leur rendisse leur liberté, qu'à nous restituer les armes que l'on avait prises au sous-officier et au caporal, et en moins d'une demi-heure elles furent rapportées à bord, en suite de quoi je les renvoyai tous à terre.



À bord de la réplique de l'endeavour ; Côtes de la Tasmanie ...


13 juillet. Entre onze heures et midi, nous mîmes à la voile et fîmes nos adieux définitifs à ces insulaires après un séjour de juste trois mois, pendant la plus grande partie duquel nous avions été en bons termes avec eux. Quelques différends s'élevèrent de temps à autre, dus en partie à leur penchant pour le vol, que nous ne pouvions pas toujours subir, ni éviter, mais il y fut mis bon ordre sans aucune conséquence fâcheuse de part ni d'autre, excepté lors de la première occasion, dans laquelle l'un des leurs fut tué, dont je fus très affligé ; car, de ce qui s'était passé avec le Dolphin, on pouvait déduire qu'en se mettant dès l'abord en bons termes avec eux et en faisant en sorte de s'y maintenir on eût évité le sang versé. Quelque temps avant notre départ de cette île, des naturels s'étaient offerts à partir avec nous, et comme ils pouvaient nous être utiles pour nos futures découvertes nous décidâmes d'en emmener un, nommé Toupia, qui était chef et prêtre4. Cet homme était resté avec nous la plus grande partie du temps que nous avions passé dans l'île, nous avions donc eu l'occasion de faire connaissance avec lui ; nous l'avions trouvé très intelligent, et il en savait plus sur la géographie des îles situées dans ces mers, sur leurs produits, sur la religion, les lois et les coutumes de leurs habitants qu'aucun de ceux à qui nous avions eu affaire jusque-là ; personne ne pouvait donc mieux remplir le rôle que nous lui destinions. Ces raisons me décidèrent à l'admettre à bord, à la demande de monsieur Banks, avec un jeune garçon qui était son serviteur.

[...]

James Cook (1728-1779) ; Relation de voyages autour du monde ; premier voyage, 1768-1771







1. Les observations faites à Tahiti furent réussies, mais celles que l'on fit dans d'autres parties du monde échouèrent, de sorte qu'on ne put faire les calculs de la distance du soleil.


2. Ce nom désigne Bougainville.

3. Ces déserteurs devancèrent les mutinés de Bounty. Quand Cook les interrogea à leur retour, ils déclarèrent « qu'ils avaient fait la connaissance de deux jeunes filles auxquelles ils s'étaient vivement attachés, et que c'était leur seule raison de rester en arrière ». Ils reçurent chacun deux douzaines de coups de fouet.

4. Toupia était le principal prêtre, et le prétendant éconduit d'Obiriha. En tant que récent conspirateur contre le nouveau maître de l'île, il est probable qu'il profita volontiers de cette occasion de lui échapper. Son fils, qui s était embarqué avec Bougainville, se fit un succès considérable dans le rôle du bon sauvage, dans les salons de Paris, mais il mourut avant d'être revenu dans son pays.

(À suivre ...)

Lagon de Huahine ; Cliché de Teva Sylvain



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3 commentaires:

Elbereth a dit…

Quoi quoi quoi ? Qu'entends-je ? Vous osez pénétrer en mon domaine et me menacer, MOA !!!!, votre Noble Fée, d'assassinats en tous genres, pillages et pire encore, CHANTAGE ?!
Qu'ais-je donc pu faire pour vous mettre dans un pareil état ? La dernière fois que vous perdîtes la tête, ce fut lorsque vous vous noyates dans une cuve de whisky qui ne vous était point destinée... J'ai bien retenu la leçon : vous ne tenez pas l'alcool... N'ais-je pas, depuis ce jour, comblé vos désirs, accédé à vos requêtes de jeu... sous la table... marmeladé comme vous étiez, et pomponné votre être délicat ?!

Elbereth a dit…

Oh, et recevez tous mes hommages pour cette nouvelle année qui s'annonce...
Je vous souhaite tout plein de balades forestières, de culture de fleurs de printemps et de lait fraise.
N'abusez point trop de voyageurs maladroits, cependant...

Signé : votre dévouée tavernière.

maicher a dit…
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