dimanche 27 juillet 2008

Bondieuseries du dimanche (2) ... et aujourd'hui 9 thermidor ...


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Léonardo da Vinci (1452-1519) ; Saint Jean Baptiste, 1513-1516


Babel (tour de)

Parabole ou allégorie sous laquelle la bible a selon toute apparence voulu désigner prophétiquement la théologie, et faire entendre que tout ceux qui voudraient s'élever jusqu'à Dieu et raisonner de son essence ne s'entendraient pas plus qu'un hottentot et un français, qu'un bas-breton et un suisse, qu'un curé et son seigneur, qu'un moliniste et un janséniste.

Balaam

Faux prophête, dont l'ânesse avait, dit-on, la faculté de parler ; ce qui est regardé par les esprits forts comme un conte à dormir de bout ; cependant ce miracle se perpétue dans l'église, où rien n'est plus ordinaire que de voir des ânes et des ânesses parler, et même raisonner sur la théologie.

Bancs

Sièges de bois sur lesquels les théologiens placent leurs derrières sacrés, et que souvent ils se jettent à la tête dans les conférences amicales et polies qu'ils ont sur la religion.

Bâtards

Ce sont des vauriens dont les parents n'ont point payé l'église pour acquérir le droit de coucher ensemble. En conséquence de la sage jurisprudence introduite par le péché originel, les bâtards doivent être punis de la faute de leurs pères ; on les prive des avantages dont jouissent les enfans de ceux qui ont payé pour coucher.

Baptême

Sacrement indispensablement nécessaire au salut. Dieu n'admettra personne dans sa gloire à moins qu'une fois en sa vie il n'ait reçu de l'eau froide sur l'occiput. Cette eau a la vertu de laver un enfant d'un péché énorme, expié par le fils de Dieu, et qui ne s'était commis que quelques milliers d'années avant que les parents de l'enfant songeassent à le fabriquer.

Béatification

Acte solennel par lequel le pontife romain, qui a des nouvelles sûres de l'autre monde, déclare à l'univers qu'un moine, qu'il n'a point connu, jouit de l'éternelle félicité et peut être complimenté à ce sujet.

Bedeaux

Ce sont des gens d'église qui vivent de l'autel, aussi bien que les prêtres ; on assure qu'ils font leur soupe avec le pain bénit.

Bégueules

Voyez dévotes, couvent, religieuses.

Bénédictions

Charmes, enchantements, cérémonies magiques par lesquelles les ministres du seigneur, en levant deux doigts en l'air et en marmottant de saintes conjurations, évoquent le tout-puissant et le forcent à lâcher le robinet de ses grâces sur les hommes et sur les choses ; ce qui leur fait sur le champ changer de nature, et ce qui remplit surtout le gousset du clergé. Quand une chose est bénite elle est sacrée , elle cesse d'être profane, on ne peut plus y toucher sans sacrilége, sans profanation, sans mériter d'être brûlé.



Léonardo da Vinci (1452-1519) ; La Cène, 1495-1498


Bénéfices

Revenus attachés à un office ecclésiastique, et perçus au nom de Dieu par un membre du clergé, qui dès qu'il en est pourvu le possède de droit divin , et n'en a par conséquent obligation à personne. Il n'est permis à un prêtre de posséder qu'un seul bénéfice, c'est une des règles de l'église que nous voyons le plus fidèlement observée.

Bible

Livre très saint, inspiré par l'esprit de Dieu, qui contient tout ce qu'un chrétien doit savoir et pratiquer. Il est à propos que les laïques ne le lisent jamais ; la parole de Dieu ne manquerait pas de leur nuire, il vaut bien mieux que les prêtres lisent la bible pour eux ; ils ont seuls l'estomac assez fort pour la bien digérer, les laïques doivent se contenter des produits de la digestion sacerdotale.

Biens ecclésiastiques

Ce sont les biens appartenant à l'église par conséquent à Dieu qui est son mari ; elle ne l'a épousé qu à condition de la communauté des biens, sans cela elle n'eût point consenti à prendre un vieux barbon, dont elle n'a pas de douaire à espérer.

Blasphèmes

Paroles ou discours qui attachent à des objets inconnus des idées qui ne leur conviennent point, ou bien qui leur ôtent celles que les prêtres ont décidé leur convenir. D'où l'on voit que blasphémer c'est n'être pas de l'avis du clergé, ce qui est évidemment le plus affreux des crimes.

Bonnes âmes

Ce sont celles qui font du bien à l'église ou qui ont soin de faire bouillir la timbale des sacrificateurs ou la marmite sacrée.

Bonnet quarré

C'est, dit-on, l'éteignoir du bon sens . On affuble le péricrâne d'un docteur d'un bonnet quarré pour lui faire sentir que sa fonction désormais sera d'éteindre dans les autres la raison, qu'à force d'étudier il est heureusement parvenu à éteindre en lui-même.

Bonté

Perfection divine. Dieu est parfaitement bon, sans aucun mélange de méchanceté ; il est vrai que malgré sa bonté il nous fait, ou permet que l'on nous fasse du mal, mais cela ne prouve rien, il est toujours bon pour ses prêtres, cela doit nous suffire.

Bourreau

C'est toujours le meilleur chrétien d'un État et le citoyen le plus orthodoxe. Il est l'ami du clergé, le défenseur de la foi, l'homme le plus utile aux prêtres ou à la cause de Dieu.



Léonardo da Vinci (1452-1519) ; L'annonciation, 1472-1475


Bras séculier

Ce sont les souverains, les magistrats, les archers et les bourreaux, auxquels l'église, pour le bien de ses enfants, livre en mère tendre tous ceux qu'elle n'a pas la cruauté de massacrer elle même.

Bréviaire

Recueil de prières en beau latin que les ecclésiastiques possesseurs de bénéfices, afin de gagner leur argent, sont obligés de réciter tous les jours, sous peine d'être inutiles à la société.

Bulles

Lambeaux de parchemin, revêtus d'un sceau de plomb, que le serviteur des serviteurs de Dieu expédie, quand il s'agit soit de tirer de l'argent, soit d'exciter quelque sainte fermentation dans les pays qui ont besoin d'exercice. Sans la bulle unigenitus la France eût été depuis cinquante ans dans le plus affreux engourdissement.


Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789) ; Théologie portative ; Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, 1768



Léonardo da Vinci (1452-1519) ; La Vierge à l'Enfant, Sainte Anne et Saint Jean Baptiste, 1499-1500

vendredi 25 juillet 2008

Ogrerie Verlainienne ...


Découvrez Alain Bashung!





Ouverture

Je veux m'abstraire vers vos cuisses et vos fesses,
Putains, du seul vrai Dieu seules prêtresses vraies,
Beautés mûres ou non, novices et professes,
Ô ne vivre plus qu'en vos fentes et vos raies !

Vos pieds sont merveilleux, qui ne sont qu'à l'amant,
Ne reviennent qu'avec l'amant, n'ont de répit
Qu'au lit pendant l'amour, puis flattent gentiment
Ceux de l'amant qui las et soufflant, se tapit.

Pressés, fleurés, baisés, léchés depuis les plantes
Jusq'aux orteils sucés les uns après les autres,
Jusqu'aux chevilles, jusqu'aux lacs des veines lentes,
Pieds plus beaux que des pieds de héros et d'apôtres !

J'aime fort votre bouche et ses jeux gracieux,
Ceux de la langue et des lèvres et ceux des dents
Mordillant notre langue et parfois même mieux,
Truc presque aussi gentil que de mettre dedans ;

Et vos seins, double mont d'orgueil et de luxure
Entre quels mon orgueil viril parfois se guinde
Pour s'y gonfler à l'aise et s'y frotter la hure :
Tel un sanglier ès vaux du Parnasse et du Pinde.

Vos bras, j'adore aussi vos bras si beaux, si blancs,
Tendres et durs, dodus, nerveux quand faut et beaux
Et blancs comme vos culs et presque aussi troublants,
Chauds dans l'amour, après frais comme des tombeaux.

Et les mains au bout de ces bras, que je les gobe !
La caresse et la paresse les ont bénies,
Rameneuses du gland transi qui se dérobe,
Branleuses aux sollicitudes infinies !

Mais quoi ? Tout ce n'est rien, Putains, aux prix de vos
Culs et cons dont la vue et le goût et l'odeur
Et le toucher font des élus de vos dévots,
Tabernacles et Saints des Saints de l'impudeur.

C'est pourquoi, mes soeurs, vers vos cuisses et vos fesses
Je veux m'abstraire tout, seules compagnes vraies,
Beautés mûres ou non, novices ou professes,
Et ne vivre plus qu'en vos fentes et vos raies.















Idylle High-Life

La galopine
À pleine main
Branle la pine
Au beau gamin.

L’heureux potache
Décalotté
Jouit et crache
De tout côté.

L’enfant rieuse
À voir ce lait
Et curieuse
De ce qu’il est,

Hume une goutte
Au bord du pis,
Puis dame ! en route,
Ma foi, tant pis !

Pourlèche et baise
Le joli bout,
Plus ne biaise
Pompe le tout !

Petit vicomte
De je-ne-sais,
Point ne raconte
Trop ce succès,

Fleur d’élégances,
Oaristys
De tes vacances
Quatre-vingt-dix :

Ces algarades
Dans les châteaux,
Tes camarades,
Même lourdeaux,

Pourraient sans peine
T’en raconter
À la douzaine
Sans inventer ;

Et les cousines,
Anges déchus,
De ses cuisines
Et de ces jus

Sont coutumières,
Pauvres trognons,
Dès leurs premières
Communions ;


Ce, jeunes frères,
En attendant
Leurs adultères
Vous impendant.











Reddition

Je suis foutu.
Tu m'as vaincu.
Je n'aime plus que ton gros cu
Tant baisé, léché, reniflé
Et que ton cher con tant branlé,
Piné - car je ne suis pas l'homme
Pour Gomorrhe ni pour Sodome,
Mais pour Paphos et pour Lesbos,
(Et tant gamahuché, ton con)
Converti par tes seins si beaux,
Tes seins lourds que mes mains soupèsent
Afin que mes lèvres les baisent
Et, comme l'on hume un flacon,
Sucent leurs bouts raides, puis mou,
Ainsi qu'il nous arrive à nous
Avec nos gaules variables
C'est un plaisir de tous les diables
Que tirer un coup en gamin,
En épicier ou en levrette
Ou à la Marie-Antoinette
Et cætera jusqu'à demain
Avec toi, despote adorée,
Dont la volonté m'est sacrée,
Plaisir infernal qui me tue
Et dans lequel je me tue
A satisfaire ta luxure.
Le foutre s'épand de mon vit
Comme le sang d'une blessure...
N'importe!
Tant que mon cœur vit
Et que palpite encore mon être
Je veux remplir en tout ta loi,
N'ayant, dure maîtresse, en toi
Plus de maîtresse, mais un maître.

















Régals

Croise tes cuisses sur ma tête
De façon à ce que ma langue,
Taisant toute sotte harangue,
Ne puisse plus que faire fête
À ton con ainsi qu'à ton cu
Dont je suis là jamais vaincu
Comme de tout ton corps, du reste,
Et de ton âme mal céleste
Et de ton esprit carnassier
Qui dévore en moi l'idéal
Et m'a fait le plus putassier
Du plus pur, du plus lilial
Que j'étais avant ta rencontre
Depuis des ans et puis des ans.
Là, dispose-toi bien et montre
Par quelques gestes complaisants
Qu'au fond t'aimes ton vieux bonhomme
Ou du moins le souffre faisant.
Minette (avec boule de gomme)
Et feuille de rose, tout comme
Un plus jeune mieux séduisant
Sans doute mais moins bath en somme
Quant à la science et au faire.
Ô ton con ! qu'il sent bon!
J'y fouille
Tant de la gueule que du blaire
Et j'y fais le diable et j'y flaire
Et j'y farfouille et j'y bafouille
Et j'y renifle et oh ! j'y bave
Dans ton con à l'odeur cochonne
Que surplombe une motte flave
Et qu 'un duvet roux environne
Qui mène au trou miraculeux
Où je farfouille, où je bafouille
Où je renifle et où je bave
Avec le soin méticuleux
Et l'âpre ferveur d'un esclave
Affranchi de tout préjugé.
La raie adorable que j'ai
Léchée amoroso depuis
Les reins en passant par le puits
Où je m'attarde en un long stage
Pour les dévotions d'usage
Me conduit tout droit à la fente
Triomphante de mon infante.
Là, je dis un salamalec
Absolument ésotérique
Au clitoris rien moins que sec,
Si bien que ma tête d'en bas
Qu'exaspèrent tous ces ébats
S'épanche en blanche rhétorique,
Mais s'apaise dès ces prémisses.
Et je m'endors entre tes cuisses
Qu'à travers tout cet émoi tendre
La fatigue t'a fait détendre.











Gamineries

Depuis que ce m'est plus commode
De baiser en gamin, j'adore
Cette manière et l'aime encore
Plus quand j'applique la méthode

Qui consiste à mettre mes mains
Bien fort sur ton bon gros cul frais,
Chatouille un peu conçue exprès,
Pour mieux entrer dans tes chemins.

Alors ma queue est en ribote
De ce con, qui, de fait, la baise,
Et de ce ventre qui lui pèse
D'un poids salop - et ça clapote,

Et les tétons de déborder
De la chemise lentement
Et de danser indolemment,
Et de mes yeux comme bander,

Tandis que les tiens, d'une vache,
Tels ceux-là des Junons antiques.
Leur fichent des regards obliques,
Profonds comme des coups de hache,

Si que je suis magnétisé
Et que mon cabochon d'en bas,
Non toutefois sans quels combats?
Se rend tout à fait médusé.

Et je jouis et je décharge
Dans ce vrai cauchemar de viande
A la fois friande et gourmande
Et tour à tour étroite et large,

Et qui remonte et redescend
Et rebondit sur mes roustons
En sauts où mon vit à tâtons
Pris d'un vertige incandescent

Parmi des foutres et des mouilles
Meurt, puis revit, puis meurt encore,
Revit, remeurt, revit encore
Par tout ce foutre et que de mouilles !

Cependant que mes doigts, non sans
Te faire un tas de postillons,
Légers comme des papillons
Mais profondément caressants

Et que mes paumes de tes fesses
Froides modérément tout juste
Remontent lento vers le buste
Tiède sous leurs chaudes caresses.


Paul Verlaine, textes divers ... etc ...




lundi 21 juillet 2008

De la famille ...


Découvrez Trazan & Banarne!



Les généticiens ont établi que, si les mariages consanguins entraînent probablement des effets néfastes dans une société qui les a longtemps évités de manière constante, le risque serait bien moindre dans le cas où la prohibition n’aurait jamais existé, car la sélection naturelle éliminerait au fur et à mesure les caractères nuisibles qui se seraient manifestés : les éleveurs usent de ce moyen pour améliorer la qualité de leurs animaux. Les conséquences nocives des mariages consanguins résultent de la pratique de la prohibition de l’inceste plutôt qu’elles ne peuvent l’expliquer. D’ailleurs, un très grand nombre de groupes primitifs ne partagent pas notre opinion sur le dommage biologique résultant de mariages consanguins, et ont des théories tout à fait différentes pour les condamner. La raison de cette condamnation doit donc être cherchée ailleurs, d’une manière mieux compatible avec les opinions généralement admises par l’ensemble de l’humanité.


L’explication véritable est à chercher dans une direction diamétralement opposée, et ce que l’on a dit sur la division sexuelle du travail peut nous aider à le comprendre. On a interprété celle-ci comme un moyen de créer entre les sexes une mutuelle dépendance, sociale et économique, établissant ainsi clairement que le mariage est supérieur au célibat. Or, de même que le principe de la division sexuelle du travail établit une dépendance mutuelle entre les sexes, les amenant par là à se perpétuer et à fonder une famille, la prohibition de l’inceste institue une dépendance mutuelle entre les familles, les forçant à engendrer de nouvelles familles en vue de se perpétuer. Il est étrange qu’on n’ait pas remarqué le parallélisme des deux démarches : l’omission s’explique par le recours à des termes aussi dissemblables que division d’une part, et prohibition d’autre part. Nous aurions pu aussi bien insister sur le seul aspect négatif de la division sexuelle du travail en appelant celle-ci « prohibition des tâches » - et inversement, souligner l’aspect positif de la prohibition de l’inceste en l’appelant « principe de division des droits de mariage entre famille ». Car la prohibition de l’inceste établit simplement que les familles (quelle que soit la manière dont elles se définissent) peuvent s’allier uniquement les unes aux autres, et non, chacune pour son compte, avec soi.


Nous comprenons maintenant pourquoi on se trompe quand on cherche à interpréter la famille à partir des bases purement naturelles de la procréation, de l’instinct maternel, des sentiments psychologiques entre le mari et la femme, entre le père et les enfants. Aucun de ces facteurs ne suffirait à donner naissance à une famille, et cela pour une raison assez simple : dans toute l’humanité, la condition absolument nécessaire pour la création d’une famille est l’existence préalable de deux autres familles, l’une prête à fournir un homme, l’autre une femme, qui, par leur mariage, en feront naître une troisième, et ainsi de suite indéfiniment. En d’autres termes, ce qui différencie réellement l’homme de l’animal, c’est que, dans l’humanité, une famille ne saurait exister sans société, c’est-à-dire sans une pluralité de familles prêtes à reconnaître qu’il existe d’autres liens que la consanguinité, et que le procès naturel de la filiation ne peut se poursuivre qu’à travers le procès social de l’alliance.

Claude Lévi-Strauss ; La Famille, in Claude Lévi-Strauss, ouvrage collectif, 1979



dimanche 20 juillet 2008

Bondieuseries du dimanche (1)


Découvrez Patti Smith!




INTRODUCTION

Toute peine vaut salaire. Les lois de l'équité demandent que dans une nation les citoyens soient récompensés ou punis à proportion des avantages qu'ils procurent ou des maux qu'ils font à leurs concitoyens. L'intérêt général exige que les hommes les plus utiles soyent les plus considérés ; que ceux qui sont inutiles soient honnis et méprisés, que ceux qui sont dangereux soient détestés et châtiés. C'est sur ces principes évidents que nous devons régler nos jugements. Les rangs, les prérogatives, les honneurs, les richesses sont des récompenses que la société, ou ceux qui la représentent, décernent aux personnes qui lui rendent les plus importants services, ou dont elle a le plus de besoin : si la société se trompait là-dessus, si elle accumulait les marques de sa reconnaissance sur des personnes indignes, inutiles ou dangereuses, elle se nuirait à elle-même, et sa conduite extravagante viendrait infailliblement de quelque opinion fausse ou de quelque préjugé. Ces principes sont de nature à n'être contestés par personne. Ils sont suivis dans toutes les nations, qui par les avantages qu'elles accordent semblent reconnaître toujours les avantages qu'elles reçoivent elles-mêmes, ou du moins qu'elles attendent. Elles rendent leurs hommages aux souverains, elles leur confient un pouvoir plus ou moins étendu, elles leur accordent des revenus et des subsides, parce qu'elles les regardent comme les sources du bonheur national, parce qu'elles veulent les dédommager des soins pénibles du gouvernement. Elles honorent les nobles et les grands parce qu'elles les regardent comme les défenseurs de l'État, comme des citoyens plus éclairés que les autres et capables de les guider en aidant le souverain dans les travaux de l'administration. Enfin ces nations montrent la vénération la plus profonde aux prêtres, parce qu'elles les regardent, avec raison, comme un ordre d'hommes choisis par la divinité même pour guider les autres dans la voie du salut, qui doit être l'objet des plus ardents désirs des peuples, lorsqu'ils sont assez sages pour sentir la préférence que méritent les biens éternels et durables sur les biens temporels et périssables de ce monde, qui n'est qu'un passage pour arriver à une vie beaucoup meilleure. La religion est un des plus grands mobiles des hommes. Les fausses religions, qui sont l'ouvrage de l'imposture, partagent avec la vraie, qui est l'ouvrage de la divinité, le droit de faire des impressions vives et profondes sur l'esprit des nations. Pénétrés de respect pour une divinité toujours incompréhensible, agités de craintes et d'espérances, en un mot religieux, tous les peuples de la terre ont regardé les prêtres comme les plus utiles des hommes, comme ceux dont les lumières et les secours leur étaient les plus nécessaires ; en conséquence dans tout pays le clergé constitua toujours le premier ordre de l'état ; il fut en droit de commander à tous les autres, il jouit des plus grands honneurs, il fut comblé de richesses, il eut un pouvoir supérieur même à celui des souverains, qui furent en tout temps obligés de fléchir le genou devant les ministres des puissances inconnues qui recevoient les adorations des peuples.




DISCOURS PRELIMINAIRES

Presqu'en tout temps et partout les prêtres ont été les maîtres des rois ; loin que le pouvoir souverain s'étendît sur les ministres du ciel, il fut obligé de lui céder ; les prêtres jouîrent de la grandeur, de la considération, de l'impunité. Souvent ils justifièrent leurs excès par les volontés des dieux, qui furent eux mêmes à leurs ordres ; en un mot le ciel et la terre furent forcés de leur obéir, et les souverains ne trouvèrent d'autre moyen d'exercer l'autorité qui leur avait été confiée, qu'en se soumettant eux-mêmes à l'autorité plus redoutable des ministres des dieux. Les prêtres des religions fausses que nous voyons répandues sur la terre jouissent donc, ainsi que les prêtres de la vraie religion, du pouvoir le plus illimité. Tout est bien reçu par les peuples, quand il est merveilleux ou lorsqu'il vient de la divinité ; ils n'examinent jamais rien d'après leurs prêtres, qui sont partout accoutumés à commander à leur raison et à subjuguer leur entendement. Ne soyons donc point surpris si nous voyons partout le sacerdoce jouir de privilèges immenses, de richesses inépuisables, d'une autorité toujours respectée, enfin du pouvoir même de mal faire sans en être puni. Nous le voyons en tout pays prescrire des rites, des usages, des cérémonies quelquefois bizarres, inhumaines, déraisonnables : nous le voyons tirer parti d'une foule d'inventions que sur sa parole l'on regarde toujours comme divines.

Les prêtres ont sacrifié des hommes presqu'en tout pays. Il fallait rendre les dieux terribles pour que leurs ministres fussent et plus respectés et mieux récompensés. Ils ont introduit des usages religieux utiles à leurs plaisirs, à leur avarice et à leurs passions ; enfin ils ont commis des crimes aux yeux des peuples, qui sous le charme où ils étaient, bien loin de les punir, leur ont sû gré de leur excès et se sont imaginé que le ciel leur deviendrait plus propice à mesure que leurs prêtres seraient plus criminels.

Chez les phéniciens Moloch demandait qu'on lui sacrifiât des enfants. On lui faisait des sacrifices semblables chez les carthaginois ; la déesse de la tauride voulait qu'on lui immolât les étrangers ; le dieu des mexicains exigeait des milliers de victimes humaines ; les druides chez les celtes sacrifiaient les prisonniers de guerre. Le dieu de Mahomet voulait qu'on étendît sa religion par le fer et par le feu, et par conséquent exigeait qu'on lui sacrifiât des nations entières. Enfin les prêtres du dieu vivant ont, comme de raison, plus fait périr d'hommes pour l'appaiser, que les prêtres de toutes les nations ensemble n'en ont jamais immolé.

En effet, ce qui est abus et crime dans les fausses religions devient légitime et saint dans la vraie religion. Le dieu que nous adorons est, sans doute, plus grand et ne doit pas être moins redoutable que les faux dieux des païens ; ses prêtres ne doivent être ni moins respectés ni moins récompensés que les leurs. En conséquence nous voyons que les ministres de Jéhovah, sans s'amuser à fouiller dans les entrailles de quelques victimes, soit d'hommes soit d'animaux, ont tout d'un coup fait égorger des villes, des armées, des nations, en l'honneur de la vraie divinité ; ce fut, sans doute, pour prouver sa supériorité et pour nous pénétrer du saint respect qui est dû à ses ministres. Ainsi loin de leur faire un crime de ces sacrifices nombreux qu'ils ont faits ou causés sur la terre, ils doivent nous inspirer de hautes idées de notre dieu : loin de les blâmer de ces saintes persécutions, de ces saintes boucheries, de ces supplices inouïs, qui paraissent des atrocités et des crimes à des yeux prévenus, nous devons leur en savoir gré, nous devons admirer les notions merveilles et sublimes qu'ils nous donnent de notre dieu ; nous devons redoubler de soumission pour ses ministres qui nous apprennent sa grandeur et qui font de si grandes choses pour lui plaire. Il est vrai que l'humanité rebelle peut quelquefois se révolter contre des pratiques que la nature et la raison désapprouvent, mais nous savons que la nature est corrompue et que la raison nous trompe ; la foi seule nous suffit, et avec de la foi nos prêtres n'ont jamais tort.

C'est donc par les yeux de la foi que nous devons considérer les actions de nos prêtres et alors nous trouverons toujours que leur conduite est juste, et que celle qui paraît criminelle ou déraisonnable est souvent l'effet d'une sagesse profonde, d'une politique prudente, et doit être approuvée par la divinité, qui ne juge point des choses comme les faibles mortels. En un mot avec beaucoup de foi nous ne verrons jamais dans les actions du clergé rien qui puisse nous scandaliser. Cela posé, il nous sera facile de justifier nos prêtres et nos évêques des prétendus excès que leur reprochent des hommes profanes et superficiels, ou des impies qui manquent de foi. On les accuse souvent d'une ambition démesurée ; on parle avec indignation des entreprises du sacerdoce contre la puissance civile ; on est révolté de l'orgueil de ces pontifes qui s'arrogent le droit de commander aux souverains eux-mêmes, de les déposer, de les priver de la couronne. Mais au fond est-il rien de plus légitime ? Les princes ainsi que leurs sujets ne sont-ils pas soumis à l'église ? Les représentants des nations ne doivent-ils point céder aux représentants de la divinité ? Est-il quelqu'un sur la terre qui puisse le disputer à ceux qui sont les dépositaires de la puissance du très-haut ?

Rien n'est donc mieux fondé aux yeux d'un chrétien rempli de foi que les prétentions du sacerdoce. Rien n'est plus criminel que de résister aux ministres du seigneur ; rien n'est plus présomptueux que de vouloir se placer sur la même ligne qu'eux ; rien de plus téméraire que de prétendre les juger ou soumettre des hommes tout divins à des loix humaines. Les prêtres sont sous la juridiction de Dieu, et comme ce sont eux qui sont chargés de l'exercer, il s'ensuit que les prêtres ne peuvent être soumis qu'aux prêtres.

Les relations de quelques voyageurs nous apprennent que sur la côte de Guinée les rois sont obligés de subir une cérémonie sacerdotale nécessaire à leur inauguration, et sans laquelle les peuples ne reconnaîtraient pas leur autorité. Le prince se met à terre, tandis que le pontife lui marche sur le ventre et lui met le pied sur la gorge, en lui faisant jurer qu'il sera toujours obéissant au clergé. Si le pontife d'un misérable fétiche exerce un droit si honorable, à plus forte raison quel doit être le pouvoir du souverain pontife des chrétiens, qui est le vicaire de Jésus-Christ en terre, le représentant du dieu de l'univers, le vice-régent du roi des rois.

Tout homme bien pénétré de la grandeur de son dieu, doit être pénétré de la grandeur de ses prêtres ; autant vaudrait-il nier l'existence de ce dieu que de refuser les hommages qui sont dus à ses ministres ; celui qui désobéit aux ministres, chargés par un monarque d'exercer son autorité, est, sans doute, un rebelle qui résiste au monarque lui-même. L'on voit donc que rien ne doit être plus grand sur la terre qu'un prêtre, qu'un moine, qu'un capucin, et que les princes des prêtres sont les plus grands des mortels. Le curé est toujours le premier homme de son village, et le pape est, sans contredit, le premier homme du monde.

Le salut est la seule chose nécessaire ; nous ne sommes en ce monde que pour l'opérer avec crainte et tremblement , nous devons craindre Dieu et trembler devant ses prêtres ; ils sont les maîtres du ciel, ils en possèdent les clefs, ils savent seuls le chemin qui y mène, d'où il suit évidemment que nous devons leur obéir préférablement à ces rois de la terre, dont le pouvoir ne s'étend que sur les corps, tandis que celui des prêtres s'étend bien au-delà des bornes de cette vie. Que dis-je ! Si les rois eux-mêmes ont, comme ils doivent, le désir de se sauver, il faut qu'ils se laissent aveuglément conduire par les guides et les pilotes spirituels, qui seuls sont en état de procurer le bonheur éternel à ceux qui se montrent dociles à leurs leçons. Il suit de là que les princes qui manquent de docilité à leurs prêtres manquent indubitablement de foi, et peuvent par leur exemple anéantir la foi dans l'esprit de leurs sujets. Mais comme sans foi il est impossible de se sauver, et comme la plus importante des choses est de se sauver, on doit en conclure que c'est au clergé à voir ce qu'il faut faire des princes qui sont indociles ou sans foi ; souvent il trouve qu'oportet unum mori pro populo, doctrine très déplaisante pour les rois, très nuisible à la société, mais dont les jésuites assûrent que l'église doit très bien se trouver, et que le très-saint père n'a jamais eu le courage de condamner. On voit donc que les princes sont en conscience et par intérêt obligés d'être toujours soumis au clergé ; les souverains n'ont de l'autorité dans ce monde que pour que l'église prospère : l'État ne pourrait être heureux si les prêtres n'étaient contents ; c'est, comme on sait, de ces prêtres que dépend le bonheur éternel, qui doit bien plus intéresser les princes eux-mêmes que celui d'ici bas. Ainsi leur autorité doit être subordonnée à celle des prêtres qui savent seuls ce qu'il faut faire pour arriver à la gloire. Le souverain ne doit donc être que l'exécuteur des volontés du clergé, qui n'est lui-même que l'organe des volontés divines. Cela posé, le prince ne remplit son devoir et ne doit être obéi que quand il obéit à Dieu, c'est-à-dire, à ses prêtres ; dès que ceux-ci le jugent nécessaire au bien de la religion il est de son devoir de tourmenter, de persécuter, de bannir, de brûler ceux de ses sujets qui ne travaillent point à leur salut, qui sont hors du chemin qui y conduit, ou qui peuvent contribuer à égarer les autres.

En effet tout est permis pour le salut des hommes ; rien de plus légitime que de faire périr le corps pour rendre l'âme heureuse ; rien de plus avantageux à la politique chrétienne que d'exterminer de vils mortels qui mettent obstacle aux saintes vues des prêtres. Ainsi loin de reprocher à ceux-ci les cruautés salutaires qu'ils ont souvent employées pour ramener les esprits, on aurait dû leur permettre de redoubler, s'il est possible, ou du moins de rendre plus durables les rigueurs qu'ils font éprouver aux mécréants ; cela leur rendrait, sans doute, plus aimable la religion qu'on veut leur faire embrasser. Celui qui découvrirait un moyen de rendre les supplices des hérétiques plus longs et plus douloureux, ferait, sans doute un grand bien à leurs âmes, et mériterait très bien de l'église et de ses ministres. Ainsi loin de blâmer la sévérité que les ministres de la religion exercent ou font exercer par le bras séculier, c'est-à-dire, par les princes, les magistrats et les bourreaux sur ceux qu'ils ont dessein de ramener au giron de l'église, un bon chrétien devrait seconder leur zêle charitable et imaginer de nouveaux moyens, plus efficaces que les anciens, pour déraciner les erreurs et pour sauver les âmes.

Que l'on cesse donc de reprocher à l'église ses persécutions, ses exils, ses prisons, ses lettres de cachet, ses tortures, ses bûchers. Plaignons-nous au contraire en voyant que toutes ces saintes rigueurs, employées dans tous les siècles, n'ont point eu l'effet désiré. Tâchons de découvrir quelques moyens plus sûrs d'extirper les hérésies, et surtout ne recourons jamais à la douceur ni à une lâche tolérance, qui, si elle est conforme à l'humanité, serait incompatible avec l'esprit de l'église ou avec le zèle dont un chrétien doit brûler ; avec l'humeur d'un dieu terrible ; avec le caractère de ses prêtres, qui pour obtenir nos respects et nos hommages doivent être encore plus terribles et plus inexorables que lui.

C'est avec aussi peu de fondement que les impies reprochent aux ministres du seigneur ces querelles aussi intéressantes que sacrées, qui sont les causes les plus fréquentes des troubles, des divisions, des persécutions, des guerres de religion, des révolutions que l'on voit arriver ici bas. Ces aveugles ne voient-ils pas qu'il est de l'essence d'une église militante de combattre toujours ? S'ils avaient de la foi ils verraient, sans doute, que la providence pleine de bonté pour ses créatures, veut les sauver ; que les souffrances et les malheurs sont les vraies routes du salut ; que le bonheur et la tranquillité engourdiraient les nations dans une indifférence dangereuse pour l'église et ses ministres ; qu'il est de l'intérêt des chrétiens de vivre dans la misère, l'indigence et les larmes ; qu'il est de l'intérêt de la religion que ses prêtres se disputent, que leurs sectateurs se battent, que les peuples soient malheureux en ce monde pour être heureux dans l'autre. Toutes ces vues importantes se découvrent à ceux qui ont le bonheur d'avoir une foi bien vive ; rien n'est plus propre à remplir ces mêmes vues que les disputes opiniâtres des théologiens, qui, pour accomplir les projets favorables de la providence, nous donnent lieu d'espérer qu'ils se querelleront et qu'ils mettront leurs sectateurs aux prises jusqu'à la consommation des siècles.

Loin de reprocher, comme on fait, l'avarice et la cupidité aux ministres de l'église, ne devrait-on pas montrer la reconnaissance la plus sincère à des hommes qui se dévouent pour nous, qui se chargent de nos possessions, souvent acquises par des voies iniques, qui nous débarassent des richesses qui mettraient des obstacles infinis à notre salut ? C'est pour que les nations se sauvent que le clergé les dépouille ; il ne les plonge dans la pauvreté que pour les détacher de la terre et de ses biens périssables, afin de s'attacher uniquement aux biens durables qui les attendent en paradis, s'ils sont bien dociles à leurs prêtres et bien généreux à leur égard.

Quant à l'inimitié pour la science dont on fait un crime au clergé, elle est formellement prescrite par l'écriture sainte ; la science enflerait les laïques, c'est-à-dire, les rendrait insolents et peu dociles à leurs guides spirituels ; les chrétiens doivent demeurer dans une enfance perpétuelle ; ils doivent rester toute leur vie sous la tutelle de leurs prêtres, qui ne voudront jamais que leur bien. La science du salut est la seule qui soit vraiment nécessaire ; pour l'apprendre il suffit de se laisser mener. Que deviendrait l'église si les hommes s'avisaient de raisonner ?

Que dirons-nous des avantages inestimables qui résultent pour les hommes de la théologie ! De saints prêtres sont perpétuellement occupés à méditer pour les autres les éternelles vérités. À force de rêver et de se creuser le cerveau, ils parviennent à découvrir les idées sans lesquelles les nations vivraient dans les ténèbres de l'erreur. À force de syllogismes ils viennent à bout d'éteindre pour toujours l'affreux bon sens, de dérouter la logique mondaine, de fermer la bouche à la raison, qui jamais ne doit se mêler des affaires de l'église. À l'aide de cette théologie les femmes mêmes sont à portée d'entrer dans les querelles de religion, et le peuple est au fait des vérités nécessaires au salut. À l'égard de la morale qu'on accuse les prêtres de pervertir, de changer en pratiques et en cérémonies, de mépriser eux-mêmes ou de ne point enseigner aux hommes ; ceux ci n'ont aucunement besoin d'une morale humaine, qui serait trop souvent incompatible avec la morale divine et surnaturelle. Les vertus chrétiennes que nos prêtres nous enseignent sont elles donc faites pour être comparées avec ces vertus chétives et méprisables qui n'ont pour objet que le bonheur de la société ? Cette société est elle donc destinée à être heureuse ici bas ? Ne lui vaut-il pas mieux d'avoir la foi qui la soumet aux prêtres, l'espérance qui la soutient dans les maux qu'on lui fait, la charité si utile au clergé ? N'est-ce donc pas assez pour se sauver d'être humble, c'est-à-dire, bien soumis ; d'être dévot, c'est-à-dire, bien dévoué à tous les saints caprices de l'église, de se conformer aux pratiques qu'elle ordonne ; enfin d'être, sans y rien comprendre, bien zélé pour ses décisions ? Les vertus sociales ne sont bonnes que pour des païens, elles deviendroient inutiles ou même nuisibles à des chrétiens ; pour se sauver ils n'ont besoin que de la morale de leurs prêtres ou de leurs casuistes, qui bien mieux que des philosophes savent ce qu'il faut faire pour cela. Les vertus chrétiennes, la morale évangélique, les pratiques de dévotion, les cérémonies sont d'un grand produit pour l'église ; les vertus humaines ou profanes ne lui donnent aucun profit et sont souvent très contraires à ses vues.

Cela posé, quel est l'homme assez ingrat ou assez aveugle pour refuser de reconnaître les fruits que la société retire de ces prédications continuelles, de ces instructions réitérées que nous font des docteurs zélés, dont la fonction pénible est de nous répéter sans cesse les mêmes vérités évangéliques, que le peu de foi des hommes les empêche de comprendre ? Depuis près de dix-huit siècles les nations sont prêchées et nous avons lieu de croire qu'elles le seront encore longtemps. Si l'on nous dit que malgré les efforts incroyables de nos prêtres et de nos saints moines on ne voit guère d'amendement, nous dirons que c'est un effet sensible de la providence qui veille toujours sur ses prêtres, et qui sent bien que si les hommes se corrigeaient, s'ils avaient des lois plus sensées, une éducation plus honnête, une morale plus intelligible, une politique plus sage, les prêtres ne nous seraient plus bons à rien. Il est, sans doute, entré dans les vues de la providence, que les hommes fussent toujours méchants pour que leurs guides spirituels eussent toujours le plaisir de les prêcher et d'être éternellement payés de leurs instructions éternelles.

La politique mondaine et la morale profane sont, grâces à notre sainte religion, entièrement négligées : la première consiste à s'entendre avec les prêtres, la seconde à se conformer exactement aux pratiques qu'ils ordonnent ; c'en est, sans doute, assez pour que la religion fleurisse et que l'église prospère. Aujourd'hui toute la politique consiste à se lier d'intérêts avec le clergé, et toute la morale consiste à l'écouter. Si les hommes s'avisaient un jour de songer sérieusement à la politique ou à la morale humaine, ils pourraient bien se passer de la religion et de ses ministres. Mais sans religion et sans prêtres que deviendraient les nations ? Elles seraient assurément damnées ; il n'y aurait plus chez elles ni sacrifices, ni couvents, ni expiations, ni pénitences, ni confessions, ni sacrements, ni aucunes de ces pratiques importantes ou de ces cérémonies intéressantes, dont depuis tant de siècles nous éprouvons les bons effets, ou qui font que les sociétés humaines sont si soumises au sacerdoce. Si les hommes allaient se persuader qu'il faut être doux, humains, indulgents, équitables, on ne verrait plus de discordes, d'intolérance, de haines religieuses, de persécutions, de criailleries, si nécessaires au soutien du pouvoir de l'église. Si les princes sentaient qu'il est utile que leurs sujets vivent dans l'union, que le bon sens et la justice exigent que l'on souffre que chacun pense comme il voudra pourvu qu'il agisse en honnête homme et en bon citoyen ; si ces princes au lieu du catéchisme allaient faire enseigner une morale intelligible, que serait-il besoin de disputes théologiques, de conciles, de canons, de formulaires, de profession de foi, de bulles, etc. Qui sont pourtant si nécessaires au bien de la religion, et si propres à exciter de saints tumultes dans les États ? Enfin si des êtres raisonnables s'avisaient jamais de consulter leur raison, que le sacerdoce a si sagement proscrite, que deviendrait la foi, sans laquelle nous savons que l'on ne peut être sauvé ? Tout cela nous prouve évidemment que l'église n'a nul besoin de cette morale humaine et raisonnable que l'on a la témérité d'opposer à la morale divine évangélique, et qui pourrait causer à la fois la ruine de la religion et du sacerdoce, dont on ne peut point se passer. Si les souverains consultaient la raison, l'équité, les intérêts futiles d'une politique terrestre, ils veilleraient à l'instruction des peuples, ils feraient des lois sages, ils rendraient leurs sujets raisonnables, ils seraient adorés chez eux : sur le pied où sont les choses, les princes, ennemis de l'idolâtrie, n'ont pas tant de peines à prendre ; il leur suffit d'être dévôts ou bien soumis aux prêtres, qui seuls doivent être adorés, pour que tout aille le mieux du monde ; l'autorité temporelle n'est en danger que quand l'église est mécontente, et dès lors, comme on sait, cette autorité ne peut plus être légitime. Quant aux moeurs religieuses des sujets, les seules qui soient nécessaires à l'église, les prêtres y pourvoiront toujours ; ils les confesseront, ils les absolveront, ils leur diront des messes, ils leur administreront des sacrements, et quand ils seront à la mort ils leur remettront facilement tous les crimes de leur vie, pourvu qu'ils soient bien généreux à l'endroit du clergé. Que peut-on désirer de plus que d'aller en paradis ? Les prêtres en ont les clefs, ainsi la morale des prêtres suffit, toute autre morale est inutile ou dangereuse ; elle anéantirait les absolutions, les indulgences, les expiations, les scrupules, les donations à l'église, en un mot toutes les choses qui contribuent à la puissance du sacerdoce, et à la gloire du dieu.

On nous dira peut être, que les prêtres montrent souvent beaucoup de mépris pour les vertus mêmes qu ils prêchent aux autres ; que l'on voit quelquefois des pontifes, des ecclésiastiques, des moines vivre dans le libertinage, et se livrer ouvertement à des vices que la morale chrétienne condamne ; en un mot tenir une conduite opposée à leurs leçons. Je réponds 1 que ce n'est point aux laïques à juger leurs prêtres, qui ne sont comptables de leurs actions qu'à eux-mêmes. Je réponds 2 que la charité veut que lorsqu'un prêtre commet le mal nous ne nous en apercevions jamais. Je réponds 3 qu'un prêtre en commettant quelque action qui nous parait criminelle peut souvent faire du bien, et nous le sentirions si nous avions plus de foi. Si, par exemple, un moine laisse ses sandales à la porte d'une femme, (comme il arrive en Espagne) son mari doit supposer qu'il travaille au salut de sa femme ; s'il les surprend en flagrant délit, il doit remercier Dieu qui veut ainsi l'éprouver ou l'affliger par l'entremise de l'un de ses serviteurs, qui se trouve par là lui rendre un très grand service à lui-même. D'ailleurs, si, par impossible, des prêtres manquaient de mœurs, il faut toujours se souvenir de faire ce qu'ils disent et non pas de qu'ils font. Il faut avoir de l'indulgence pour des hommes qui sont de chair et d'os comme les autres ; Dieu leur permet de tomber quelquefois pour apprendre aux laïques à se défier de leurs propres forces, puisque les prêtres eux-mêmes sont sujets à tomber. En un mot le bandeau de la foi doit toujours nous empêcher d'apercevoir les dérèglements du clergé ; le manteau de la charité est fait pour les couvrir. Tout chrétien qui sera pourvu de ces deux pièces importantes ne trouvera rien de choquant, ou qu'on ne puisse justifier, dans la conduite des ministres de l'église. Celui qui n'a pas bonne opinion des prêtres du seigneur devient bientôt un impie ; mépriser le clergé, c'est mépriser l'église ; mépriser l'église, c'est mépriser la religion ; mépriser la religion, c'est mépriser le dieu qui en est l'auteur. D'où je conclus que mépriser les prêtres c'est être un incrédule, un athée, ou, ce qui est encore pis, c'est être un philosophe. Il est évident qu'un homme qui pense ainsi sur le compte du clergé ne peut avoir ni foi, ni loi, ne peut être vertueux, ne peut être bon citoyen, bon pere, bon mari, bon ami, bon soldat, bon magistrat, bon médecin etc. En un mot il n'est bon qu'à bruler, afin d'empêcher les autres d'imiter sa façon de penser.

Ces réflexions sommaires doivent suffire pour nous faire sentir les obligations immenses que nous avons au clergé ; je les récapitule en peu de mots. C'est à l'ambition si légitime des prêtres que nous devons les combats continuels du sacerdoce et de l'empire, qui, pour le bien de nos âmes, ont depuis tant de siècles désolé les États, dérouté la politique humaine, et rendu les gouvernements faibles et chancelants. C'est à la ligue du sacerdoce et de l'empire que les peuples en plusieurs pays sont redevables du despotisme, des persécutions, des saintes tyrannies qui ont dévasté pour la plus grande gloire de Dieu les plus florissantes contrées. C'est aux saintes querelles des prêtres entre eux que nous devons les hérésies et les persécutions des hérétiques ; c'est aux hérésies que nous devons la très sainte inquisition, ses buchers et ses tortures, ainsi que les exils, les emprisonnements, les formulaires, les bulles etc. Qui, comme on sait, remédient parfaitement aux erreurs et les empêchent de s'étendre. C'est au zêle du sacerdoce que nous devons les révolutions, les séditions, les guerres de religion, les régicides et les autres spectacles édifiants que la religion depuis dix-huit siècles procure à ses enfants chéris. C'est à la sainte avidité du sacerdoce que les peuples sont redevables de l'indigence heureuse, de ce découragement salutaire, qui étouffent l'industrie partout où les prêtres sont puissants. C'est à leur louable inimitié pour la science que nous devons le peu de progrès des esprits dans les connaissances mondaines et leurs progrès immenses dans la théologie. C'est à leur morale toute divine que nous devons l'heureuse ignorance où nous sommes de la morale humaine, qu'il serait bon d'oublier : c'est à leurs casuistes que nous devons cette morale merveilleuse et calculée qui nous rend à peu de frais les amis de Dieu : enfin c'est à leurs vices mêmes, à leurs saintes tracasseries que nous devons les épreuves qui nous conduiront au salut.

Joignez à tout cela les prières ferventes, les instructions charitables, l'éducation merveilleuse dont depuis tant de siècles les nations recueillent visiblement les fruits, et vous reconnaitrez, mes frères, que vous ne sauriez trop faire pour des hommes qui se dévouent pour notre bien en ce monde, et à qui, suivant toute apparence, nous devrons un jour le bonheur éternel en échange de celui dont ils nous privent ici bas. Ainsi que tout bon chrétien se pénètre d'un respect profond pour les prêtres du seigneur ; qu'il sente les obligations immenses qu'il leur a ; que les princes les placent sur le trône à leurs côtés, ou plutôt qu'ils leur cèdent une place qui ne peut être plus dignement occupée ; qu'ils commandent également aux souverains et aux sujets ; que revêtus d'un pouvoir illimité, toutes leurs volontés soient reçues sans murmure par les nations dociles, ils ne peuvent jamais abuser de leur puissance, elle tendra toujours nécessairement au bien-être de l'église, qui ne sera jamais qu'une seule et même chose avec le clergé.

En effet ne nous y trompons pas, mes chers frères, l'église, la religion, la divinité même sont des mots qui ne désignent que le sacerdoce, envisagé sous différents points de vue. L'église est un nom collectif pour désigner le corps de nos guides spirituels ; la religion est le système d'opinions et de conduite imaginé par ces guides pour vous mener plus surement. À force de théologie la divinité s'est elle-même identifiée avec vos prêtres, elle ne réside plus que dans leur cerveau, elle ne parle que par leur bouche, elle les inspire sans cesse, elle ne les dément jamais.

D'où vous voyez que vos prêtres sont ce que vous connaissez de plus sacré dans l'univers. Ces prêtres forment l'église ; l'église décide du culte et de la religion ; la religion est l'ouvrage de l'église dans laquelle Dieu ou l'esprit de Dieu ne peut se dispenser de résider. D'après ces vérités si frappantes, auxquelles l'incrédulité la plus audacieuse ne peut point se refuser, vous voyez que les droits du clergé sont vraiment des droits divins puisqu'ils ne sont que les droits de la divinité même. Les intérêts du clergé sont les intérêts de Dieu lui-même. Les droits, les intérêts, la cause du clergé ne peuvent se séparer de ceux de la divinité, qui réside en eux, de même que l'âme réside dans le corps, et s'affecte de tout ce qui fait impression sur ce corps. En un mot Dieu, la religion, l'église sont la même chose que les prêtres. C'est de cette trinité que résulte l'être unique que l'on nomme le clergé .

En fixant ou simplifiant ainsi vos idées, mes très chers frères, tout le système de la religion se découvrira sans nuages à vos yeux. Vous comprendrez que le culte divin est l'hommage que le clergé juge nécessaire d'imposer aux nations ; vous sentirez que nos dogmes sont les opinions de ce même clergé ; vous verrez que la théologie est l'enchainement de ces mêmes opinions ; vous concevrez que les disputes du clergé sur les dogmes viennent du peu d'harmonie qui subsiste quelquefois entre Dieu, qui est l'âme de l'église, et les prêtres qui en sont le corps. Vous reconnaitrez que Dieu, la religion et l'église doivent changer d'avis quelquefois puisque le clergé est forcé d'en changer. Vous comprendrez qu'obéir à Dieu, à la religion, à l'église, c'est obéir au clergé, et par conséquent que regimber contre le clergé c'est se révolter contre le ciel ; en médire c'est blasphémer : le mépriser c'est être impie ; l'attaquer c'est s'en prendre à Dieu lui-même ; toucher à ce qui lui appartient c'est commettre un sacrilège ; enfin vous sentirez que ne point croire au clergé c'est être athée , c'est ne point croire en Dieu lui-même. Monarques ! Grands de la terre ! Nations ! Tombez donc en tremblant dans la poussière aux pieds de vos prêtres divins ; baisez les traces de leurs pas ; pénétrez-vous d'une sainte frayeur. Profanes ! Qui que vous soyez, rampez comme des insectes devant les ministres du très-haut ; ne levez jamais un front audacieux devant les maitres de votre sort ; ne portez jamais un œil curieux dans le sanctuaire redoutable, ni sur les importants mystères de vos guides sacrés ; tout ce qu'ils disent est vérité ; tout ce qu'ils ordonnent est utile et sage ; tout ce qu'ils exigent est juste, tout ce qu'ils enseignent sont des arrêts du ciel, ce serait un crime affreux de les examiner. Souverains ! Montrez l'exemple de l'obéissance, de la crainte, du respect le plus servile : sujets ! Quand vos prêtres l'exigent, forcez vos souverains à plier sous le joug. Princes de la terre, votre pouvoir dépend de votre soumission aux ministres du ciel ; tirez donc l'épée pour eux, exterminez pour eux, appauvrissez vos peuples pour les faire vivre dans la splendeur et l'abondance. Nations ! Dépouillez-vous vous-mêmes pour accumuler vos richesses périssables sur des hommes tout divins, à qui seuls la terre appartient ; sinon, redoutez la vengeance des ministres courroucés du dieu de la vengeance ; songez qu'il est en colère contre la race humaine ; songez que ses bienfaits ne sont dûs qu'aux prières de ses favoris, devant lesquels jamais vous ne pouvez trop vous abaisser. Enfin souvenez-vous toujours que ce n'est que par leurs recommandations et leur crédit que vous pourrez entrer dans le séjour de la gloire, et mériter l'éternelle félicité, qui seule est digne d'occuper vos pensées ; vous ne l'obtiendrez qu'en vous rendant malheureux ici-bas, qu'en y rendant vos prêtres heureux, qu'en vous soumettant sans examen à toutes leurs volontés : voilà le chemin du bonheur, que je vous souhaite, au nom du père, du fils et du saint-esprit.

Ainsi soit-il.






DICTIONNAIRE


Aaron

Grand prêtre des hébreux, digne frère de Moïse, et le parfait modèle de nos prêtres modernes. Il fit adorer, et adora lui-même, le veau d'or, en quoi il est assez bien imité par ses successeurs dans le sacerdoce ; le peuple d'Israël fut puni de la sotise de son prêtre, qui ne fut point châtié lui-même, à cause des immunités du clergé. Aaron pour avoir manqué de foi fut exclus de la terre promise, et c'est pour l'imiter que nos prêtres ne croient point toujours aux belles choses qu'ils nous disent. Malgré ces bagatelles Dieu, qui connait tout ce que vaut un grand prêtre, s'intéressait si fort à lui, qu'il a compté jusqu'aux grelots qu'il devait porter à sa jaquette ; cela doit nous faire sentir que rien de ce qui touche les prêtres n'est indifférent à Dieu.

Abbayes

Asiles sacrés contre la corruption du siècle, qui dans des temps de foi vive, furent fondés et dotés par de saints brigands, et destinés à recevoir un certain nombre de citoyens ou de citoyennes très utiles, qui se consacrent à chanter, à manger, à dormir, le tout pour que leurs concitoyens travaillent avec succès.

Abbé

C'est un père spirituel qui jouit des revenus temporels attachés à une abbaye, à condition de dire son bréviaire, de tourmenter ses moines et de plaider contre eux. Tout les abbés de ce monde ne jouissent point d'une abbaye, quoiqu'ils en aient bonne envie ; plusieurs ne jouissent que du droit d'aller vêtus de noir, de porter un rabat, et de colporter des nouvelles.

Abnégation

Vertu chrétienne qui est l'effet d'une grâce surnaturelle ; elle consiste à se haïr soi-même, à détester le plaisir, à craindre comme la peste tout ce qui nous est agréable ; ce qui devient très facile pour peu qu'on ait une dose de grâce efficace ou suffisante pour entrer en démence.

Abraham

C'est le père des croyants. Il mentit, il fut cocu, il se rogna le prépuce et montra tant de foi que, si un ange n'y eût mis la main, il coupait la jugulaire à son fils, que le bon dieu, pour badiner, lui avait dit d'immoler : en conséquence Dieu fit une alliance éternelle avec lui et sa postérité, mais le fils de Dieu a depuis anéanti ce traité, pour de bonnes raisons que son papa n'avait point pressenties.



Absolution

C'est la rémission des péchés que l'on a commis contre Dieu : les prêtres de l'église romaine l'accordent aux pécheurs, en vertu d'un blanc-seing de la divinité : invention très commode pour mettre bien à l'aise des fripons timorés, qui pourraient bien conserver des remords si l'église n'avait point l'attention de les rassurer.

Abstinences

Pratiques très saintes ordonnées par l'église ; elles consistent à se priver des bienfaits de la providence, qui n'a créé les bonnes choses que pour que ses chères créatures n'en fissent aucun usage ; l'on voit qu'en ordonnant des abstinences la religion remédie sagement à la trop grande bonté de Dieu.

Absurdités

Il ne peut y en avoir dans la religion ; elle est l'ouvrage du verbe ou de la raison divine, qui, comme on sait, n'a rien de commun avec la raison humaine. C'est faute de foi que les incrédules croient trouver des absurdités dans le christianisme ; or, manquer de foi, est, sans doute, le comble de l'absurdité. Pour faire disparaître du christianisme toutes les absurdités il ne faut qu'y être habitué dès l'enfance et ne les jamais examiner. Plus une chose est absurde aux yeux de la raison humaine plus elle est convenable à la raison divine ou à la religion.

Abus

Il s'en glisse parfois dans l'église, malgré les soins vigilants de la divinité ; on en est quitte pour réformer ces abus lorsqu'ils font trop crier. D'ailleurs ce ne sont que des gens sans foi qui s'aperçoivent de ces abus, ceux qui en ont assez n'en remarquent jamais.




Adam

C'est le premier homme. Dieu en fit un grand nigaud, qui pour complaire à sa femme, eut la bêtise de mordre dans une pomme, que ses descendants n'ont point encore pu digérer.


Agneau de dieu


C'est Jésus-Christ. L'écriture nous dit de craindre la colère de l'agneau qui, suivant l'apocalypse, est plus méchant qu'un loup, et plus colère qu'un dindon. v Enfer.

Agnus-dei

Petits gâteaux de cire, bénis par le pape lui-même, et qui par conséquent ont reçu de la première main la vertu miraculeuse d'écarter les prestiges, les enchantements, les orages. Voilà pourquoi le tonnerre ne tombe jamais dans les pays qui sont pourvus de cette sainte marchandise.

Aliénation

Les biens ecclésiastiques ne peuvent point s'aliéner ; les prêtres n'en sont que les gardiens ; c'est Dieu qui en est le propriétaire ; mais il est toujours mineur et sous la tutelle de l'église. Il n'est permis aux prêtres que d'aliéner leur esprit, ou bien celui des dévotes qui écoutent leurs saintes leçons.

Aliments

Rien n'est plus important au salut que de mettre du choix dans ses aliments : l'église romaine, en bonne mère, s'intéresse à la santé de ses enfants, elle leur prescrit un régime et les met fréquemment à la diète. voyez Jeûne et Maigre.

Alliances

Dieu, qui est immuable, a fait deux alliances avec les hommes ; la première qu'il avait juré devoir être éternelle, ne subsiste plus depuis longtemps ; la seconde durera suivant les apparences tant qu'il plaira à Dieu ou à ses prêtres, ou à la cour.

Âme

Substance inconnue, qui agit d'une façon inconnue sur notre corps que nous ne connaissons guère ; nous devons en conclure que l'âme est spirituelle. Or personne n'ignore ce que c'est que d'être spirituel. L'âme est la partie la plus noble de l'homme, attendu que c'est celle que nous connaissons le moins. Les animaux n'ont point d'âmes, ou n'en ont que de matérielles ; les prêtres et les moines ont des âmes spirituelles, mais quelques-uns d'entre eux ont la malice de ne point les montrer, ce qu'ils font, sans doute, par pure humilité.





Amour

Passion maudite que la nature inspire à un sexe pour l'autre, depuis qu'elle s'est corrompue. Le dieu des chrétiens n'est point galant, il n'entend point raillerie sur le fait de l'amour ; sans le péché originel les hommes se seraient multipliés sans amour, et les femmes seraient accouchées par l'oreille.

Amour divin

C'est l'attachement sincère que tout bon chrétien, sous peine d'être damné, doit avoir pour un être inconnu, que les théologiens ont rendu le plus méchant qu'ils ont pu, pour exercer sa foi. L'amour de Dieu est une dette, nous lui devons surtout beaucoup pour nous avoir donné de la théologie.

Amour propre

Disposition fatale par laquelle l'homme corrompu a la folie de s'aimer lui-même, de vouloir se conserver, de désirer son bien-être. Sans la chute d'Adam nous aurions eu l'avantage de nous détester nous-mêmes, de haïr le plaisir, de ne point songer à notre conservation propre.

Anachorètes

Hommes très saints, justement estimés dans l'église, qui pour être plus parfaits, se sont éloignés du commerce des humains, dans la crainte d'avoir le malheur de leur être bons à quelque chose.

Anathèmes

Imprécations charitables que les ministres du dieu de paix lancent contre ceux qui leur déplaisent, en les dévouant, pour le bien de leurs âmes, à des supplices éternels, quand ils ne peuvent point faire subir à leurs corps des supplices temporels.




Ânes.

Animaux à longues oreilles qui sont patients et malins. Ils sont les vrais modèles des chrétiens, qui doivent se laisser bâter et porter la croix comme eux. Jésus monta un âne, qui ne lui appartenait point, lorsqu'il fit son entrée glorieuse dans Jérusalem, action par laquelle il voulût annoncer que ses prêtres auraient le droit de monter et de bâter les chrétiens et les chrétiennes jusqu'à la consommation des siècles. Cet article est de M Fréron.

Anges

Courriers du cabinet céleste, que Dieu dépêche à ses favoris. Sans les anges Dieu serait réduit à faire ses commissions lui-même. Chaque chrétien a l'avantage d'avoir un ange gardien, qui l'empêcherait de faire bien des sottises, si cela ne nuisait point au libre arbitre ; les archanges sont aux anges ce que nos archevêques sont aux évêques ; la divinité s'en sert dans les ambassades importantes.

Annates

Les souverains catholiques permettent très sagement à un prêtre étranger de rançonner les prêtres de leurs États, sans cela ceux-ci ne pourraient légitimement exercer le droit divin de rançonner leurs concitoyens.

Annonciation

Visite de cérémonie d'un pur esprit lorsqu'il troussa son compliment à une vierge de Judée : il en résulta un marmot aussi grand que son papa, qui n'a pas laissé de faire un certain bruit dans le monde, sans celui que nous avons lieu d'espérer qu'il y pourra faire encore, si les hommes sont toujours aussi sages qu'ils l'ont été.

Antilogies

Terme théologique pour désigner les contradictions qui se trouvent, parfois, dans la parole de Dieu. Ces contradictions ne sont jamais qu'apparentes, elles ne sautent jamais qu'aux yeux des aveugles, ceux qui sont éclairés par la foi voient sur le champ que Dieu ne saurait se contredire lui-même, à moins que ses ministres ne lui fassent changer d'avis.

Antipodes

C'est une hérésie que d'y croire. Dieu, qui a fait le monde, a dû savoir ce qui en était, or il n'y a point cru lui-même, comme on le voit par ses livres.

Antiquité

Elle n'a jamais pu se tromper ; l'ancienneté est toujours une preuve indubitable de la bonté d'une opinion, d'un usage, d'une cérémonie, etc. Il est très important de ne rien innover ; les vieux souliers sont plus commodes que les neufs, les pieds n'y sont point gênés. Le clergé ne doit jamais démordre de ce qu'il a toujours pratiqué. L'église la plus vieille est la moins sujette à radoter.




Anthropologie
Manière de s'exprimer des écrivains sacrés ; elle consiste à supposer des yeux, des mains, des passions, des noirceurs, des malices, au pur esprit qui gouverne l'univers dans sa bonté. Dieu a fait les hommes à son image, et les prêtres ont fait Dieu à l'image des prêtres, voilà pourquoi nous le trouvons si charmant.

Apocalypse

Livre très respectable et très curieux de l'écriture sainte, que Newton a commenté. Il contient de saints contes inventés par St Jean, qui sont un peu moins joyeux que ceux de La Fontaine, mais bien plus propres à faire trotter la cervelle des grands enfans qui les lisent. Pendant trois siècles l'église grecque, dont était l'apôtre St Jean, a regardé l'apocalypse comme un livre apocryphe, mais les pères latins, qui étaient bien plus au fait, l'ont tenu pour sacré, ce qui paraît décisif pour sa canonicité.

Apôtres

Ce sont douze gredins fort ignorants, et gueux comme des rats d'église, qui composaient la cour du fils de Dieu sur la terre, et qu'il chargea du soin d'instruire tout l'univers. Leurs successeurs ont fait depuis une fortune assez brillante, à l'aide de la théologie, que leurs devanciers, les apôtres, n'avaient point étudié. D'ailleurs le clergé, comme la noblesse, est fait pour acquérir plus de lustre à mesure qu il s'éloigne de sa première origine, ou qu'il ressemble moins à ses devanciers.

Apparition

Visions merveilleuses qu'ont l'avantage d'avoir ceux ou celles à qui Dieu fait la grâce spéciale d'avoir le cerveau timbré, des vapeurs hystériques, de mauvaises digestions, et de mentir effrontément.

Appel comme d'abus

Usage impie et injurieux à l'église ; il est méchamment établi dans quelques pays, où l'on a la témérité d'en appeler à des juges profanes des décisions des juges sacrés, qui sont, comme on sait, incapables d'abuser de leur ministère ou de mal décider.

Appelants

Ce sont en France des jansénistes qui ont sagement appelé de la bulle unigenitus au futur concile général, qui décidera définitivement les disputes sur la grâce : suivant les dernières nouvelles on est sûr que ce concile se tiendra sans faute la veille du jugement dernier.

Arche sainte

C'est la caisse du clergé. Dieu n'entend point raillerie sur la cassette de sa femme ; elle contient, comme on sait, les biens et les joyaux de la communauté. Les princes, qui sont souvent assez près de leurs pièces, sans la foi qui les retient seraient quelquefois bien tentés d'y toucher ; néanmoins, en s'y prenant comme il faut, ils pourraient sans danger tenter l'aventure ; Dieu, qui par fois sommeille, leur laisserait emporter le coffre-fort sans mot dire.

Archevêque

Titre inconnu dans les premiers siècles de l'église, mais inventé depuis par l'humilité des pasteurs, qui, après s'être élevés sur le dos des profanes, ont cherché à s'élever peu à peu sur le dos les uns des autres, pour mieux voir ce qui se passe dans le bercail de Jésus-Christ.

Argent

Il est une source de crimes dans la société ; les prêtres doivent faire tous leurs efforts pour en soulager les fidèles, afin qu'ils marchent plus lestement dans la voie du salut. Jésus-Christ ne voulait pas que ses apôtres prîssent de l'argent, mais l'église a depuis bien changé tout cela ; aujourd'hui sans argent point de prêtres. Le tout pour accomplir cet ordre du lévitique chap xxvii v 18. Supputabit sacerdos pecuniam. Le prêtre comptera son argent.

Armes

Les clercs ne peuvent point en porter ; mais ils peuvent les mettre en cas de besoin entre les mains des laïques, pour se livrer des combats que le clergé s'amuse à voir du mont Pagnot, où il élève au ciel ses mains sacrées, afin d'implorer son secours en faveur de ceux qui combattent pour ses droits divins ou ses saintes fantaisies.

Asile (droit d')

Dans plusieurs États vraiment chrétiens les églises et les monastères jouissent du droit de fournir une retraite sûre aux voleurs, aux filous, aux assassins, pour les soustraire à la rigueur des lois : usage très avantageux à la société, et qui doit rendre les ministres de l'église très chers à tous les vauriens.

Assassinat

Cas prévôtal pour les laïques, mais privilégié pour les clercs ; ceux-ci, dans quelques contrées, jouissent du droit de voler et d'assassiner, sans pouvoir être repris par la justice ordinaire. D'ailleurs on sait que l'église jouit de droit divin du droit d'assassiner les hérétiques, les tyrans et les mécréants, ou du moins de celui de les faire assassiner par les laïques, vu qu'elle abhorre le sang.



Athées

Noms que les théologiens donnent assez libéralement à quiconque ne pense pas comme eux sur la divinité, ou ne la croit pas telle qu'ils l'ont arrangée dans le creux de leurs infaillibles cerveaux. En général un athée c'est tout homme qui ne croit pas au dieu des prêtres. voyez Dieu.

Attributs divins

Qualités inconcevables qu'à force d'y rêver les théologiens ont décidé devoir nécessairement appartenir à un être dont ils n'ont point d'idées. Ces qualités paraissent incompatibles à ceux qui manquent de foi, mais elles sont faciles à concilier quand on n'y réfléchit point. Les attributs négatifs dont la théologie gratifie la divinité nous apprennent qu'elle n'est rien de tout ce que nous pouvons connaître, ce qui est très propre à fixer idées.

Attrition

Terme théologique qui désigne le regret qu'un chrétien a de ses fautes, en vue des châtiments dont elles peuvent être suivies. Ce regret suffit pour appaiser Dieu, suivant les jésuites, mais il ne suffit point suivant les jansénistes : Dieu nous apprendra, sans doute, un jour qui des deux a rencontré.

Avarice

Péché capital dans les laïques, qui doivent toujours se montrer généreux à l'endroit de l'église ; quant à l'église, elle ne doit point se piquer de générosité : ses biens sont à son mari, qui gronderait si sa femme faisait trop bien les choses envers des coquins de laïques, qu'elle ne doit point gâter.

Ave Maria

Compliment élégant et bien troussé, que l'ange Gabriel fit de la part de Dieu le père à la vierge Marie, qu'il allait obombrer ou couvrir. Cette vierge depuis sa mort ou son assomption, est très flattée toutes les fois qu'on lui rappelle cette gaillarde aventure, qui lui fait beaucoup d'honneur.

Avenir

C'est un pays connu des géographes spirituels, où Dieu paiera, sans faute, à leur échéance toutes les lettres de change que ses facteurs ou courtiers auront tirées sur lui : on n'a point appris jusqu'ici qu'il ait laissé protester les lettres de ses gens d'affaires ; elles sont, comme on sait, toujours payables à vue.

Avent

Temps de jeûnes, de mortifications et de tristesse, pendant lequel les bons chrétiens se désolent de l'arrivée prochaine de leur libérateur.

Augures

Nos augures modernes doivent bien rire toutes les fois qu'ils se rencontrent, où, quand le verre à la main, ils raisonnent de la sottise de ceux qui ne sont point du collège des augures.

Aumône

C'est toute distribution de son propre bien ou de celui des autres faite en vue de perpétuer la sainte oisiveté des prêtres, des moines, des fainéants, ou de tous ceux qui trouvent qu'il est bien plus commode de prier que de travailler.

Austérités

Moyens ingénieux que les chrétiens parfaits ont imaginés pour se tourmenter eux-mêmes ; afin de faire un grand plaisir au dieu de la bonté : il est toujours charmé de l'esprit que ses chers enfants montrent dans ces sortes d'inventions, les austérités ont de plus l'avantage de faire ouvrir de grands yeux à ceux qui sont témoins de ces merveilleuses folies ; elles paraissent très sages à tous ceux qui ont la simplicité de la foi.

Autels

Ce sont les tables de Dieu, qui dégouté de tous les mets dont on le régalait autrefois, veut aujourd'hui que ses sacrificateurs lui servent son propre fils, qu'ils mangent ensuite eux-mêmes ou font manger à d'autres, en se réservant, comme de raison, la sauce. À la vue de ce repas friand la colère du père éternel est désarmée, il est l'ami de cœur de tous ceux qui lui viennent croquer son cher fils à sa barbe. L'autel dans un sens figuré est toujours opposé au trône ; ce qui signifie que les prêtres donnent souvent de la tablature aux souverains. Néanmoins quand l'église est attaquée, il est bon de crier que l'on sappe et le trône et l'autel ; cela rend l'église intéressante, cela fait que le souverain se croit en conscience obligé d'entrer dans sa querelle et de s'intéresser pour elle, même contre ses propres intérêts. Quand les princes ont bien de la foi, il est aisé de leur faire entendre que quand on en veut aux prêtres, c'est à eux-mêmes que l'on en veut.

Autodafé

Acte de foi, régal appétissant que l'on donne de temps à autres à la divinité. Il consiste à faire cuire en cérémonie des hérétiques ou des juifs, pour le plus grand bien de leurs âmes et pour l'édification des spectateurs. On sait que le père des miséricordes eut toujours un goût décidé pour la grillade.

Autorité ecclésiastique

C'est la faculté dont jouissent les ministres du seigneur de convaincre de la bonté de leurs décisions, de l'authenticité de leurs droits, de la sagesse de leurs opinions, à l'aide des prisons, des soldats, des fagots et des lettres de cachet.

Azyme (pain)

Il s'est élevé jadis une importante dispute dans l'église, pour savoir si Dieu aimait mieux être changé en pain levé qu'en pain azyme ou sans levain. Cette grande question, après avoir longtemps partagé l'univers, est heureusement décidée ; une portion des chrétiens fait usage du pain levé, et l'autre se sert du pain azyme ou sans levain.




Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789) ; Théologie portative ; Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, 1768

Illustrations de Fra Angelico (vers 1400 -1455)

jeudi 17 juillet 2008

... De la perspective ...



Bannières de mai

Aux branches claires des tilleuls
Meurt un maladif hallali.
Mais des chansons spirituelles
Voltigent parmi les groseilles.
Que notre sang rie en nos veines,
Voici s'enchevêtrer les vignes.
Le ciel est joli comme un ange.
L'azur et l'onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse.

Qu'on patiente et qu'on s'ennuie
C'est trop simple. Fi de mes peines.
Je veux que l'été dramatique
Me lie à son char de fortunes.
Que par toi beaucoup, ô Nature,
- Ah moins seul et moins nul ! - je meure.
Au lieu que les Bergers, c'est drôle,
Meurent à peu près par le monde.

Je veux bien que les saisons m'usent.
A toi, Nature, je me rends ;
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s'il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m'illusionne ;
C'est rire aux parents, qu'au soleil,
Mais moi je ne veux rire à rien ;
Et libre soit cette infortune.

Arthur Rimbaud ; Mai 1872

mercredi 16 juillet 2008

Le petit soldat...


France, 1947
Procédé image
35 mm - Couleur
Durée
10 mn

Réalisateur
Paul Grimault
Auteur de l'oeuvre originale
Hans Christian Andersen
d'après le conte "Le Soldat de plomb"
Adaptateur
Paul Grimault
Adaptateur
Jacques Prévert
Société de production
Les Gémeaux
Compositeur de la musique
Joseph Kosma
Animateur
Paul Granger
Animateur
Gabriel Allignet
Animateur
Georges Juillet
Animateur
Jean Vimenet

lundi 14 juillet 2008

... Fête de la Révolution ...


Découvrez Django Reinhardt!



Le génie de la Liberté au sommet de la colonne de juillet
(en commémoration de la Révolution de 1830 ...) ; Paris


La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, aurait pu être seulement un événement d'une année fertile en événements. Ce n'est qu'un siècle plus tard que cette date fut choisie pour célébrer notre fête nationale. Pourquoi le 14 juillet pour célébrer la République, alors qu'en ce jour de 1789 nul ne pensait à la République ? Pourquoi pas le 21 septembre ou le 25 février ou le 4 septembre, anniversaires de la naissance des trois républiques françaises qui s'étaient succédées de 1792 à 1870 ?



Éventail sur la prise de la Bastille



La Bastille était une prison d'État où étaient enfermés, par lettres de cachet, des "victimes de l'arbitraire". Tout au long du XVIIIe siècle, de nombreux écrits avaient stigmatisés les lettres de cachet, les prisons d'État, surtout la Bastille ; le dernier en date était celui de Mirabeau : Des lettres de cachet et des prisons d'État (1780). Les lettres de cachet furent abolies cinq ans après, mais cette mesure n'arrêta pas la campagne qui faisait des emprisonnés un objet de commisération, de ceux qui tentaient de s'évader, tel Latude, des héros. La Bastille était aussi une forteresse défiant Paris et surveillant le populeux et remuant faubourg Saint-Antoine. Comme place-forte, elle n'avait rien d'héroïque : assiégée sept fois au cours de guerres civiles, elle s'était rendue six fois sans résister. Mais elle était malencontreusement placée et il avait été projeté à plusieurs reprises de transférer ses prisonniers à Vincennes qui était bien plus loin pour les parisiens d'alors.



"Prise de la Bastille"



Dès le début de 1789, à la suite de l'agitation qui s'étendait de jour en jour dans le faubourg, on envisagea d'envoyer à Vincennes les sept prisonniers qui restaient à la Bastille (deux fous, quatre faussaires et un jeune noble débauché) ; cela n'était pas fait le 14 juillet. Par contre, des réserves de poudre et de salpêtre avaient été transportées, du Petit-Arsenal tout proche, à la Bastille, les jours précédents. On croyait si peu à une menace contre la forteresse qu'elle n'avait aucune réserve de munitions et de vivres. La garnison était composée de 32 Suisses et de 82 soldats invalides ; ils possédaient des armes individuelles, surtout des fusils de rempart et quelques vieux canons.



"Prise de la Bastille", gouache et trait de plume



Pourquoi les Parisiens attaquèrent-ils la Bastille ? Il est avéré que ce fut tout d'abord pour y trouver des armes pour se défendre contre les troupes appelées par le roi. Les boutiques des armuriers avaient été pillés, on y avait pas trouvé grand-chose ; les magasins des Invalides, par contre, avaient livré 30 000 fusils mais peu de munitions ; au garde-meuble de la place Louis XV avaient été récupérées des vieilles armes historiques, le sabre de Duguesclin, l'épée de François Ier. L'arsenal paraissait être l'endroit idoine : on y apprit le transfert de la poudre à la Bastille et la rumeur s'accrédita que des armes en grand nombre avaient été aussi transportées dans la forteresse voisine ... [...]

On essaya de négocier avec le gouverneur, de Launay. Une série de malentendus, interprétés par la foule comme une trahison, se solda par une fusillade meurtrière pour les assaillants, qui passèrent à l'attaque. Ils furent renforcés par deux détachements de Gardes françaises, commandées par Hulin, avec des canons qui furent mis en batterie devant les portes de la forteresse, intervention décisive, qui força le gouverneur à capituler. Les attaquants avaient perdu une centaine de morts ; ils se livrèrent à de terribles représailles. De Launay, jugé responsable de la fusillade, et le prévot des marchands, Flesselles, accusé de duplicité lors de la recherche des armes, furent massacrés, ainsi que des officiers et des hommes de la garnison. [...]




Tête de supplicié de la Bastille ; dessin attribué à David (1748-1825)


Plaçons-nous maintenant au soir du 14 juillet. Dès cette soirée, puis dans les deux jours suivant, la Bastille est devenue un symbole. D'ailleurs, "on dit" que certains électeurs de Paris réunis à l'Hôtel de Ville ou ailleurs avaient, le 12 ou le 13, envisagé de s'emparer de la forteresse, sans bien savoir comment, pour en faire "une place-forte de la résistance". Dès le 15, en tous cas, la Bastille placée la veille au soir sous le commandement d'un des électeurs, le citoyen Soulès, est vouée à la démolition qui devra commencer sans délais par les soins du citoyen Palloy. La démolition de la Bastille est devenue le symbole de la libération de Paris puis, même, de la destruction de l'Ancien Régime, prenant ainsi une valeur nationale. Car si les députés, à Versailles, avaient auparavant sapé l'absolutisme et entraîné les événements qui, eux-mêmes, avaient déterminés l'assaut du 14 juillet, c'était cet assaut qui avait directement touché les masses. D'ailleurs, dès 1770, Louis Sébastien Mercier, dans son Utopie, L'an 2040, ou rêve s'il en fut jamais, avait en imagination déjà détruit la Bastille et considéré sa destruction comme le symbole de l'écroulement de l'Ancien Régime ; il ne manqua pas de rappeler cette anticipation dans les jours qui suivirent le 14 juillet.
Le « patriote » Palloy n'était pas le premier venu. Comme le brasseur Santerre, comme le patron menuisier Duplay, c'était un homme fortuné qui employait 500 compagnons et qui fréquentait les beaux esprits. Le 18, il invita La Fayette, Mirabeau, Beaumarchais et l'archevêque de Paris à venir donner donner quelques coups de pioche dans les murs de la forteresse. Selon une certaine tradition, Palloy et ses ouvriers avaient non seulement été parmi les « vainqueur de la Bastille » mais, le 14, avaient attaqué les murs avec leurs outils. Sans doute l'entrepreneur comptait retirer quelque profit de l'opération. Il chargea un de ses compagnons nommé Dax d'exécuter des maquettes avec des pierres récupérées. Palloy envoya ces maquettes aux autorités, la première le 23 février 1790 à la municipalité de Paris, une autre à l'Assemblée nationale, puis une à chacun des 83 départements, enfin d'autres à diverses villes. Il fit ainsi confectionner des objets-souvenirs avec des matériaux de la Bastille. Sur le socle-encadrement des maquettes figurait cette légende : « Bastille / Cest sur ces pierres / que les François libres / aiment à aiguiser leur courage / et à jurer de maintenir / la Liberté – l'Égalité – la Loi – la République / Une et indivisible / Fraternité ou la mort » puis « offerte au département de ... [ou] à la commune de ... par Palloy patriote » ; plus bas figuraient ces mots : « Cette pierre vient des cachots de la Bastille ».





"Maillard va chercher les propositions des assiégés", aquatinte de Janinet (1752-1814)


Le 14 juillet 1790, après la cérémonie officielle du champs-de-Mars, une grande fête eut lieu sur l'emplacement de la forteresse détruite et Palloy organisa, le soir, le premier bal du 14 juillet. Plus tard, il décora des monuments, des arcs de triomphe et, le 10 juillet 1791, le char funèbre de Mirabeau qui partit de la place de la Bastille pour gagner le Panthéon. Mais contrairement à une légende répandue dans les milieux contre-révolutionnaires comme chez les partisans les plus avancés de la Révolution, l'entrepreneur n'y gagna finalement pas grand-chose. Il fut d'ailleurs arrêté en l'an II comme "modérantiste" ; libéré après le 9 thermidor, il alla habiter Sceaux où il organisa des fêtes sous le Directoire. Palloy vécut jusque sous Louis-Philippe, à peu près ruiné, ne cessant de réclamer le solde de sa facture qui ne lui avait jamais été réglée. [...]




"Maquette" de la Bastille taillée dans une pierre de la forteresse



Les conséquences de l'intervention populaire étaient considérables. Louis XVI dut s'incliner : le 15 il annonça à l'Assemblée le retrait des troupes, le lendemain il consentit à rappeler Necker. Le 17, en se rendant à Paris, il sanctionnait la victoire de l'insurrection et ses retombées immédiates. Il reçut du nouveau maire Bailly la cocarde tricolore, symbole de l' "alliance auguste et éternelle entre le monarque et le peuple", reconnaissant ainsi la légitimité de la Commune de Paris qui s'était substituée au Comité permanent. Plus encore c'était reconnaître la souveraineté du peuple, dont l'Assemblée était l'organe. C'est bien ainsi que le comprenaient les Princes, qui aussitôt quittèrent la France, comte d'Artois en tête, donnant le branle à l'émigration. En Europe, l'opinion éclairée ne se méprit pas sur l'importance de cet événement. La prise de la Bastille sonnait pour les peuples l'heure de l'espérance ...

D'après les articles « Bastille » de J.-R. Suratteau et R. Monnier in Albert Soboul - Dictionnaire historique de la Révolution française.


Jean-Henry Latude (1725-1805) ; peinture de Vestier (1740-1824)