mardi 8 janvier 2008

Nuit de l'enfer...

Chapitre 2





Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

Arthur Rimbaud ; Ma bohème (1870)









Cher Monsieur Franzoj,
Excusez-moi, mais j'ai renvoyé cette femme sans rémission.
Je lui donnerai quelques thalers et elle partira s'embarquer par le boutre qui se trouve à Rasali pour Obock, où elle ira où elle veut.
J'ai eu assez de cette mascarade devant moi.
Je n'aurais pas été assez bête pour l'apporter du Choa, je ne le serai pas assez pour me charger de l'y remporter.
Bien à vous.


[septembre 1885]




La compagne de Rimbaud à Aden en 1885 (cliché Ottorino Rosa)


Je soussigné, Pierre Labatut, négociant au Choa (Abyssinie), déclare m'engager à payer à M. Arthur Rimbaud, dans le délai d'un an, ou plus tôt, à partir de la date du présent, la somme de 5 000 dollars Marie-Thérèse, valeur reçue comptant à Aden à ce jour, et je prends à ma charge tous les frais du dit sieur Rimbaud, lequel se rend au Choa avec ma première caravane.


Pierre Labatut
Aden, le 5 octobre 1885



Djibouti - "Au café de la Paix"

Djibouti - Chargement d'une caravane près de la douane


Chers amis,
Quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement à Tadjoura, sur la côte du Dankali annexée à la colonie d'Obock.
J'ai quitté mon emploi d'Aden, après une violente dispute avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m'abrutir à perpétuité. J'ai rendu beaucoup de services à ces gens ; et ils s'imaginaient que j'allais, pour leur plaire, rester avec eux toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir ; mais je les ai envoyés au diable, avec leurs avantages, et leur commerce, et leur affreuse maison, et leur sale ville ! Sans compter qu'ils m'ont toujours suscité des ennuis et qu'ils ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin, qu'ils aillent au diable !...
Ils m'ont donné d'excellents certificats pour les cinq années.
Il me vient quelques milliers de fusils d'Europe. Je vais former une caravane, et porter cette marchandise à Ménélik, roi du Choa.
La route pour le Choa est très longue : deux mois de marche presque jusqu'à Ankober, la capitale, et les pays qu'on traverse jusque-là sont d'affreux déserts. Mais là-haut, en Abyssinie, le climat est délicieux, la population est chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n'y a là que quelques Européens, une dizaine en tout, et leur occupation est le commerce des armes, que le roi achète à bon prix. S'il ne m'arrive pas d'accidents, je compte y arriver, être payé de suite et redescendre avec un bénéfice de 25 à 30 mille francs réalisé en moins d'un an. [...]


Aden, le 22 octobre 1885



Obock - cliché L. Fournereau (1885)



Obock - cliché L. Fournereau (1885)


Reçu de M. A. Rimbaud la somme de huit cents dollars Marie-Thérèse, que je lui rembourserai dans le délai d'un an ou plus tôt (sans intérets).


Aden, le 23 novembre 1885
Pierre Labatut



Le puits de Tadjoura ; cliché de la mission Maindron (1887)




Guerriers Dankalis d'Obock ; cliché de la mission Maindron (1887)




Mes chers amis,
Je suis ici en train de former ma caravane pour le Choa. Ça ne va pas vite, comme d'habitude ; mais, enfin, je compte me lever d'ici vers la fin de janvier 1886. Je vais bien. [...]
Ce Tadjoura-ci est annexé depuis un an à la colonie d'Obock. C'est un petit village Dankali avec quelques mosquées et quelques palmiers. Il y a un fort, construit jadis par les Égyptiens, et où dorment à présent six soldats français sous les ordres d'un sergent, commandant le poste. On a laissé au pays son petit sultan et son administration indigène. C'est un protectorat. Le commerce du lieu est le trafic des esclaves.
D'ici partent les caravanes des Européens pour le Choa, très peu de chose ; et on ne passe qu'avec de grandes difficultés, les indigènes de toutes ces côtes étant devenus ennemis des Européens, depuis que l'amiral anglais Hewett a fait signer à l'empereur Jean du Tigré un traîté abolissant la traite des esclaves, le seul commerce un peu florissant. Cependant, sous le protectorat français, on ne cherche pas à gêner la traite, et cela vaux mieux.
N'allez pas croire que je sois devenu marchand d'esclave. Les marchandises que nous importons sont des fusils (vieux fusils à piston réformés depuis 40 ans), qui valent chez les marchands de vieilles armes, à Liège ou en France, 7 ou 8 francs la pièce. Au roi du Choa, Ménélik II, on les vend une quarantaine de francs. Mais il y a dessus des frais énormes, sans parler des dangers de la route, aller et retour. Les gens de la route sont les Dankalis, pasteurs bédouins, musulmans fanatiques : ils sont à craindre. Il est vrai que nous marchons avec des armes à feu et les bédouins n'ont que des lances : mais toutes les caravanes sont attaquées.
Une fois la rivière Hawache passée, on entre dans les domaines du puissant roi Ménélik. Là, ce sont des agriculteurs chrétiens ; le pays est très élevé, jusqu'à 3 000 mètres au-dessus de la mer ; le climat est excellent ; la vie est absolument pour rien ; tous les produits de l'Europe poussent ; on est bien vu de la population. Il pleut là six mois de l'année, comme au Harar, qui est un des contreforts de ce grand massif éthiopien. [...]

Tadjoura, le 3 décembre 1885


Harar ; Cliché Michal Te (2006)


[...] Enfin, l'homme compte passer les trois quarts de sa vie à souffrir pour se reposer le quatrième quart ; et, le plus souvent, il crève de misère sans plus savoir où il en est de son plan ! [...]
Tadjoura, 6 janvier 1886


5 commentaires:

link886 a dit…

en ce moment j'en apprends plus ce blog que dans mes bouquins !

PetitChap a dit…

"Ces ignobles pignoufs" : j'adore !! Il faudrait le sauver ce mot là : pignouf.

Et que dire de "Ma bohème" ...?! Magnifique, tout simplement. Ca fait tout drôle de voir l'écrire de Rimbaud, je trouve ça émouvant ... mais je suis sensible ...!! ;)

En revanche, j'ai une question un peu idiote certainement : à qui écrit-il toutes ces lettres ? Sa soeur ? Verlaine ?

PetitChap a dit…

Il fallait lire : "l'écriture" de Rimbaud, et non "l'écrire" ... pfff ...

M. Ogre a dit…

...A propos de sa poésie, Rimbaud dit à la fin des années 1880 (il meurt en 1891...) à son ancien patron, Alfred Bardey : "ce n'était que des rinçures...". Il avait depuis longtemps quitté le monde de la poésie et des poétes, et Verlaine en particulier, qui n'a véritablement su qu'il était installé au Yémen, à Aden puis à Harar en Éthiopie, qu'après sa mort (Verlaine meurt, lui, en janvier 1896). Les seules personnes connus à qui écrit l'Arthur en Europe, exepté pour le courrier à caractère commercial, sont sa mère et sa soeur Isabelle, installées à Roche, dans le canton d'Attigny, près de Charleville, dans les Ardennes, où se trouve la ferme familiale. C'est son seul lien avec l'Europe, et encore, il s'en sert plutôt comme d'un secrétariat, pour commander des livres surtout et mille objets (appareil photo, outils scientifiques, etc...). Il n'y reviendra qu'à la veille de sa mort d'où il expédiera des courriers datés depuis "le terrier des loups"...
Il n'y restera d'ailleurs que très brièvement avant de retourner à Marseille, à l'hôpital de la Conception où il s'éteindra... Mais cela est une autre histoire... que je vous conterai bientôt...
En tous cas, je me régale de cette aventure, comme si c'était la première fois que je la parcourais.
N'hésitez pas à m'interrompre ou à me demander des interludes pour vous changer les idées, sinon nous y serons encore dans un an... Tout ce que je vous raconte là, c'est de mémoire, alors qu'il y a plus de dix ans que j'ai fermé tous ces livres... Et pourtant je suis sur d'être exact... Je connais mieux Rimbaud que ma propre famille sur bien des aspects !!! et j'ai rencontré certains descendants des personnes qu'il fréquentait en Afrique...
Un simple Rimbaldomaniaque, vous dis-je... ça n'est pas forcement une bonne chose !!!

Bien à vous.

Votre serviteur

Anonyme a dit…

A l'Hopital de la Conception à Marseille, il y avait encore, dans les années 75, dans une arrière cour éloignée de tous les regards, une plaque de marbre à la mémoire de Raimbaud.. Il n'y avait que possuière, chats faméliques et galeux.. trsitesse et désolation..

Depuis la rénovation des locaux - qui en avaient bien besoin- a été achevée.. mais la plaque n'est + à sa place d'origine et on me dit qu'elle aurait été déplacée en un lieu de l'Hopital + accesible aux regards. ..mais je ne l'ai pas trouvée..