samedi 24 novembre 2007

...Par les soirs bleus d'été...

Vingt-huit mai

Vingt-huit mai : La bataille allait être finie.
Les canons éreintés hurlaient notre agonie,
Mais il restait encor quelque part, par là-bas,
Un drapeau qui saignait sur des pavés en tas.
J’allais de ce côté, chancelant, las de vivre…
Les autres étaient morts - personne pour me suivre !
Je râlais, épuisé par la lutte en fureur,
Noir de crasse et de poudre et saoulé de douleur.
La rue où je passais était calme et déserte ;
Même quelques pavés avaient la barbe verte,
Un bout de treille en fleur s'étirait contre un mur ;
Là-haut un soleil cru flambait dans un ciel dur,
Que les boulets rayaient comme des hirondelles.
L'incendie étendait l'or rouge de ses ailes !
Entre la terre chaude et le ciel aveuglant
Le vaincu s'arrêta, pâle, las et sanglant...
A quoi pensa-t-il donc ? - J'ai perdu la mémoire,
Le souvenir s'éteint dans la nuit de l'histoire ;
Mais tandis qu'il était ainsi, seul et debout,
Les yeux vers l'horizon, le coeur je ne sais où,
Les doigts tachés de rouge et la tête livide,
Avec des airs de fou serrant son fusil vide,
Un bruit se fit entendre en ce calme profond
Que coupaient seulement les hoquets du canon.
Et machinalement, je relevai la tête...
Je vis sur un balcon, accoudée et coquette
Une femme aux cheveux dorés, aux grands yeux bleus.
La femme et le vaincu se fixèrent tous deux.
Elle avait un peignoir avec des noeuds groseille
Et portait, en cocarde, un oeillet sur l'oreille...
Ce ne fut qu'un rayon, une flamme, un éclair !
J'entendis une voix qui déchirait l'air clair,
Et je n'eus que le temps de tourner la muraille.
Feu !... cria-t-on. - C'étaient les soldats de Versailles.
J'ai toujours dans les yeux l'éclair de cet oeil bleu,
Je revois ce peignoir enrubanné de feu,
Dans l'air chargé de mort cette allure de fête,
Cette coquetterie au fort de la tempête,
Et je mêle toujours, quand je deviens songeur,
L'odeur de notre poudre à l'odeur de sa fleur.

Jules Vallès


Anonyme - C. 1890

" L'homme est né libre et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux."

Puisque aucun homme n' une autorité naturelle sur son semblable, et puisque la force ne produit aucun droit, restent donc les conventions pour base de toute autorité légitime parmi les hommes. Si un particulier, dit Grotius, peut aliéner sa liberté et se rendre esclave d'un maître, pourquoi tout un peuple ne pourrait-il pas aliéner la sienne et se rendre sujet d'un roi ? Il y a là bien des mots équivoques qui auraient besoin d'explication ; mais tenons-nous-en à celui d'aliéner. Aliéner, c'est donner ou vendre. Or,un homme qui se fait esclave d'un autre ne se donne pas ; il se vend tout au moins pour sa subsistance : mais un peuple, pourquoi se vend-il ? Bien loin qu'un roi fournisse à ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d'eux ; et selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, à condition qu'on prenne aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu'il leur reste à conserver.

On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile ; soit : mais qu'y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu'y gagnent-ils, si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s'y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vienne d'être dévorés.

Dire qu'un homme se donne gratuitement, c'est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n'est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c'est supposer un peuple de fous ; la folie ne fait pas droit. Quand chacun pourrait s'aliéner lui-même, il ne peut aliéner ses enfants ; ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur appartient, nul n'a droit d'en disposer qu'eux. Avant qu'ils soient en âge de raison, le père peut, en leur nom, stipuler des conditions pour leur conservation, pour leur bien-être, mais non les donner irrévocablement et sans condition ; car un tel don est contraire aux fins de la nature, et passe les droits de la paternité. Il faudrait donc, pour qu'un gouvernement arbitraire fût légitime, qu'à chaque génération le peuple fût le maître de l'admettre ou de le rejeter : mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.

Renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits de l'humanité, même à ses devoirs. Il n'y a nul dédommagements possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l'homme ; et c'est ôter toute moralité à ses actions que d'ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c'est une convention vaine et contradictoire de stipuler d'une part une autorité absolue, et de l'autre une obéissance sans bornes. N'est-il pas clair qu'on est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ? Et cette seule condition, sans équivalent, sans échange, n'entraîne-t-elle pas la nullité de l'acte ? Car, quel droit mon esclave aurait-il contre moi, puisque tout ce qui m'appartient et que, son droit étant le mien, ce droit de moi contre moi-même est un mot qui n'a aucun sens ? [...]

Ainsi, de quelques sens qu'on envisage les choses, le droit d'esclavage est nul, non seulement parce qu'il est illégitime, mais parce qu'il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclave et droit, sont contradictoires ; ils s'excluent mutuellement. Soit d'un homme à un homme, soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé : "Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira."

Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social (1762)











7 commentaires:

link886 a dit…

"Ni dieu, ni contremaître..." me disais-tu un jour !!

lukaskran a dit…

Le petit bout de chair entre les lignes n'est pas de refus, quel que soit son état de décomposition avancée à l'heure d'hui...

PetitChap a dit…

La liberté ... chose qui semble vous définir complètement ...

Ca fait bien longtemps que je n'ai pas lu Rousseau, il me faudrait remédier à ça ...

Beber a dit…

Les écrits de Rousseau sont en tout moins remarquables... il semble en revanche que sa vie elle le fût moins.... je ne sais pas ...

A+ Mr Ogre

Beber a dit…

Les écrits de Rousseau sont en tout moins remarquables... il semble en revanche que sa vie elle le fût moins.... je ne sais pas ...

A+ Mr Ogre

M. Ogre a dit…

... Évidement que publier un ouvrage sur l'éducation des enfants (L'Émile ou de l'éducation) quand on abandonne les siens propres... c'est pas joli, joli. Mais enfin, il faut des théoriciens et des pratiquants. Avez-vous remarqué la distance qui sépare un ingénieur qui conçois un moteur automobile et un mécanicien... Ils ne vivent pas sur la même planète. Très heureux de vous accueillir ici, M. le Super-single. Je m'inquiétais de ce que vous ne publiez plus depuis un bon moment...

M. Ogre a dit…

...Évidemment que évidement est un terme technique couramment utilisé par les Ogres... Mille excuse !!!