dimanche 10 février 2008

L'alibi ethnographique...


Sans titre ; vers 1920. Anonyme - Carte postale d'origine italienne, 9 x 14 cm





[...] Une fois épuisées, toutes les possibilités offertes par l'alibi académique, comment diffuser abondamment les images érotiques que le grand public réclame sans heurter l'autorité garante de la morale ?

La colonisation de territoires "vierges" passionne les foules du monde occidental. Elle est largement divulguée, notamment grâce à la photographie qui fait entrer l'exotisme au coeur des foyers. L'immensité des paysages sauvages ne souffre guère de déformations mais s'appauvrit, réduite à deux dimensions monochromes. Il en va autrement des reproductions à caractère ethnographique. Les indigènes des quatre coins du globe sont traités en primitifs mécréants. Ils figurent le plus souvent nus sous un soleil de plomb ou en reconstitutions d'ateliers sous pretexte d'études morphologiques douteuses et complices d'analyses xénophobes et racistes.

La justification de l'étude des diverses populations du monde permet un voyeurisme complaisant à l'homme de la fin du XIXe siècle, dont la connaissance des formes féminines repose entre celles de son épouse et celles des prostituées et, fait nouveau, ouvre des perspectives à la femme occidentale peu éduquée : la découverte de nus d'hommes et celle de l'anatomie de la "femme indigène". La morale chrétienne s'offusque, indignée par les supposées moeurs dissolues de ces indigènes dénudés, plutôt que par la diffusion impudique de leurs images.

La filière ethnologique se développe. On propose aux bourgeois des scènes suggestives de harem, dont ils peuvent se délecter :véritables mises en scène et dépaysement assuré, même si les « tableaux » sont parfois réalisés à Marseille.

Au soldat, à l'homme de la rue, la carte postale offre un fantasme bon marché : il est facile d'envoyer une carte postale à un ami pour plaisanter avec lui du physique d'une jeune orientale, plus vulgaire que la fiancée promise, mais tellement plus accessible et dont le corps peut être découvert pour quelques centimes.

Le photographe-colon triche et trompe sa clientèle. La jeune fille qui pose complaisamment dans l'état de nudité ou fétichisée par ses oripeaux n'est pas la fille qu'il croise dans les rues d'Alger ou d'ailleurs, mais une prostituée, une femme mercenaire qui joue la femme honnête dans un rôle de composition. La femme maghrébine ne se dénude pas et surtout pas devant l'étranger. Celle qui accepte de le faire est la complice vénale, achetée par l'oeil derrière l'objectif, à l'attention de voyeurs dupés jusque dans l'information. [...]

Alexandre Dupouy ; La photographie érotique, 2007








Sans titre ; vers 1895. Anonyme - Tirage argentique, 23 x 16,5 cm

3 commentaires:

PetitChap a dit…

"Alexandre Dupouy ; La photographie érotique, 2007" : Nouvelle acquisition ?

De l'Europe et de sa supposée supériorité ... De l'Europe et de sa supposée Education ...

J'aime beaucoup ce texte, en fait ...

M. Ogre a dit…

...Outre quelques mots ou expressions malheureuses (que j'ai mises entre guillemets), l'auteur oublie que toutes ces filles ne sont pas que des prostituées mais surtout des victimes de la misère dans laquelle la situation coloniale les avait réduites et l'objet de l'exploitation de "conquérants" sans vergogne...

elbereth a dit…

Vraiment Tous Des Salauds...

Excepté vous, Ogrinounet, il va dire. Bon, et aussi exepté deux ou trois autres, mais quand même, la devise est là !^^