lundi 26 novembre 2007

Idôlatrie...

J'AI TOUJOURS ÉTÉ INTACT DE DIEU...



J'ai toujours été intact de Dieu et c'est en pure perte que ses émissaires, ses commissaires, ses prêtres, ses directeurs de conscience, ses ingénieurs des âmes, ses maîtres à penser se sont évertués à me sauver.
Même tout petit, j'étais déjà assez grand pour me sauver moi-même dès que je les voyais arriver.
Je savais où m'enfuir : les rues, et quand parfois ils parvenaient à me rejoindre, je n'avais même pas besoin de secouer la tête, il me suffisait de les regarder pour dire non.

Parfois, pourtant, je leur répondais : "C'est pas vrai !"

Et je m'en allais, là où ça me plaisait, là où il faisait beau même quand il pleuvait, et quand de temps à autre revenaient avec leurs trousseaux de mots clés, leurs cadenas d'idées, les explicateurs de l'inexplicable, les réfutateurs de l'irréfutable, les négateurs de l'indéniable, je souriais et répétais : "C'est pas vrai !" et "C'est vrai que c'est pas vrai !"

Et comme ils me foutaient zéro pour leurs menteries millénaires, je leur donnais en mille mes vérités premières.


Jacques Prévert ; Choses et autres (1972)



Jacques Prévert par R. Doisneau ; 1953.





Dolmancé - Eh bien ! s'il est démontré que l'homme ne doit son existence qu'aux plans irrésistibles de la nature ; s'il est prouvé qu'aussi ancien sur ce globe que le globe même, il n'est, comme le chêne, le lion, comme les minéraux qui se trouvent dans les entrailles de ce globe, qu'une production nécessitée par l'existence du globe, et qui ne doit la sienne à qui que ce soit ; s'il est démontré que ce Dieu, que les sots regardent comme auteur et fabricateur unique de tout ce que nous voyons, n'est que le nec plus ultra de la raison humaine, que le fantôme créé à l'instant où cette raison ne voit plus rien, afin d'aider à ses opérations ; s'il est prouvé que l'existence de ce Dieu est impossible, et que la nature, toujours en action, toujours en mouvement, tient d'elle-même ce qu'il plaît aux sots de lui donner gratuitement ; s'il est certain qu'à supposer que cet être inerte existât, ce serait assurément le plus ridicule de tous les êtres, puisqu'il n'aurait servi qu'un seul jour, et que depuis des millions de siècles il serait dans une inaction méprisable ; qu'à supposer qu'il existât comme les religions nous le peignent, ce serait assurément le plus détestable des êtres, puisqu'il permettrait le mal sur la terre, tandis que sa toute-puissance pourrait l'empêcher ; si, dis-je, tout cela se trouvait prouvé, comme cela l'est incontestablement, croyez-vous alors, Eugénie, que la piété qui lierait l'homme à ce Créateur imbécile, insuffisant, féroce et méprisable, fût une vertu bien nécessaire ?





Eugénie, à Mme de Saint-Ange - Quoi ! Réellement mon aimable amie, l'existence de Dieu serait une chimère ?

Mme de Saint-Ange - Et des plus méprisables, sans doute.


Dolmancé - Il faut avoir perdu le sens pour y croire. Fruit de la frayeur des uns et de la faiblesse des autres, cet abominable fantôme, Eugénie, est inutile au système de la terre ; il y nuirait infailliblement, puisque ses volontés, qui devraient être justes, ne pourraient jamais s'allier avec les injustices essentielles aux lois de la nature ; qu'il devrait constamment vouloir le bien, et que la nature ne doit le désirer qu'en compensation du mal qui sert à ses lois ; qu'il faudrait qu'il agît toujours, et que la nature, dont cette action perpétuelle est une des lois, ne pourrait se trouver en concurrence et en opposition perpétuel avec lui. Mais dira-t-on à cela, Dieu et la nature sont la même chose. Ne serait-ce pas une absurdité ? La chose créée ne peut être égale à l'être créant : est-il possible que la montre soit l'horloger ? Eh bien, continuera-t-on, la nature n'est rien, c'est Dieu qui est tout. Autre bêtise ! Il y a nécessairement deux choses dans l'univers : l'agent créateur et l'individu créé. Or quel est cet agent créateur ? Voilà la seule difficulté qu'il faut résoudre : c'est la seule question à laquelle il faille répondre.

Si la matière agit, se meut, par des combinaisons qui nous sont inconnues, si le mouvement est inhérent à la matière, si elle seule enfin peut, en raison de son énergie, créer, produire, conserver, maintenir, balancer dans les plaines immenses de l'espace tous les globes dont la vue nous surprend et dont la marche uniforme, invariable, nous remplit de respect et d'admiration, que sera le besoin de chercher alors un agent étranger à tout cela, puisque cette faculté active se trouve essentiellement dans la nature elle-même, qui n'est autre chose que la matière en action ? Votre chimère déifique éclaircira-t-elle quelque chose ? Je défie qu'on puisse me le prouver. A supposer que je me trompe sur les facultés internes de la matière, je n'ai, du moins devant moi, qu'une difficulté. Que faites-vous en m'offrant votre Dieu ? Vous m'en donnez une de plus. Et comment voulez-vous que j'admette, pour cause que je ne comprends pas, quelque chose, quelque chose que je comprends encore moins ? Sera-ce au moyen de dogmes de la religion chrétienne que j'examinerai... Que je me représenterai votre effroyable Dieu ? Voyons un peu comme elle me le peint...


Que vois-je dans le Dieu de ce culte infâme, si ce n'est pas un être inconséquent et barbare, créant aujourd'hui un monde, de la construction duquel il s'en repent demain ? Qu'y vois-je, qu'un être faible qui ne peut jamais faire prendre à l'homme le pli qu'il voudrait ? Cette créature, quoique émanée de lui, le domine ; elle peut l'offenser et mériter par là des supplices éternels ! Quel être faible que ce Dieu-là ! Comment ! Il a pu créer tout ce que nous voyons, et il lui est impossible de former un homme à sa guise ? Mais, me répondrez-vous à cela, s'il l'eût créé tel, l'homme n'eût pas eu de mérite. Quelle platitude ! Et quelle nécessité y a-t-il que l'homme mérite de son Dieu ? En le formant tout à fait bon, il n'aurait jamais pu faire le mal, et de ce moment seul l'ouvrage était digne d'un Dieu. C'est tenter l'homme que de lui laisser un choix. Or Dieu, par sa prescience infinie, savait bien ce qu'il en résulterait. De ce moment, c'est donc à plaisir qu'il perd la créature que lui-même à formée.


Quel horrible Dieu que ce Dieu-là ! Quel monstre ! Quel scélérat plus digne de notre haine et notre implacable vengeance !


Donatien Alphonse François, marquis de SADE - La philosophie dans le boudoir (1795).


5 commentaires:

PetitChap a dit…

Je ne suis pas totalement intacte de Dieu, mais vous le saviez déjà ...

Le texte de notre cher marquis est admirable. Et quelle joie de pouvoir être tenté(e), d'avoir le choix ... quitte à se tromper ...

PetitChap a dit…

J'oubliais : la pataphysique évoque chez moi Boris Vian et Alfred Jarry ... et l'Oulipo, bien que je sois incapable de définir correctement cet oulipo ... j'ai bon ?!

link886 a dit…

j'adore Sade... (ha ha très drôle!)

lukaskran a dit…

Smooth operator... Smooooooth operatooor...

M. Ogre a dit…

PetitChap >> Vous avez raison pour la pataphysique... et Vian habitait la même cour que prévert, passage veron, dans le XVIIIe art. de Paris (Montmartre), juste au-dessus du moulin Rouge...
L'Oulipo est un autre groupe d'artistes fondés par Queneau et le mathématicien François Le Lionnais. Prévert en était également très proche... Mais prévert était proche de beaucoup de choses et de beaucoup de gens sauf peut-être de...dieu...

Link >> Sa DEcoiffe !!!

Lucaditadit >> Arrête de parler Schtroumph !!!