samedi 22 août 2009

Conte d'été ... (8)






... Alors, il se rendit chez Ali fils de Bakkâr. La troupe des esclaves se précipita à sa rencontre dès qu'il fut en vue, et l'un d'eux alla même, la mine réjouie, jusqu'à lui baiser la main. C'est dans cette liesse que le joaillier fut introduit auprès du prince qui, couché sur son lit, était incapable d'articuler un seul mot. Quand le visiteur pourtant s'assit à son chevet et lui prit la main, le malade, ouvrant les yeux, murmura :

- Sois le bienvenu ! Que ma maison te soit vaste et accueillante !

Il eut toutes les peines du monde à se mettre dans la position assise. Le joaillier le salua :

- Louanges à Dieu qui m'a permis de te voir !

Puis il ne cessa de l'encourager jusqu'à ce qu'il obtînt de lui qu'il fit quelques pas. Le prince, pour faire plaisir à son ami, consentit à changer de vêtements et à prendre un peu de boisson. La conversation s'engagea entre eux à voix basse. Lorsque le joaillier vit le prince un peu calmé, il lui annonça :

- Je sais ce qui peut combler tes désirs. Que je sois celui qui t'annonce la bonne nouvelle : tu n'y trouveras que matière à réjouir ton esprit et à apaiser l'émoi de ton cœur.

Le jeune homme, d'un signe, renvoya les esclaves, qui se dispersèrent dans la maison.

- As-tu vu nos visiteurs de la nuit ? demanda-t-il aussitôt.

Puis il se reprit et, présentant ses excuses, demanda d'abord des nouvelles de la santé de son hôte. Celui-ci le mit au courant de tout ce qui s'était passé depuis leur dernière entrevue. Il lui parla de Soleil-du-Jour et du rapport sur elle que lui avait fait sa servante, ajoutant combien d'argent elle lui avait fait parvenir. Le prince remercia le Dieu Très-Haut et Lui adressa des louanges. Puis il ajouta :

- Quelle excellente femme ! Quel courage en elle ! Pour moi, je vais remplacer tout le mobilier et les autres objets de ce genre que tu as perdus.

Appelant son intendant, il lui donna ses instructions : on réunit un lot de meubles, de tentures, de bibelots d'or et d'argent, qui dépassait de loin les pertes du joaillier, au point qu'il fut rempli de confusion, car c'était trop de générosités. Il rendit grâce au prince, puis déclara :

- Je n'aurai désormais d'autre intention que d'agir selon ton cœur, car ton agrément m'est plus précieux que les cadeaux dont tu viens de me combler. Vois en moi un homme prêt à se jeter pour toi et ta bien-aimée dans les périls, tout au service de votre passion.




Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Il passa ensuite le restant de la journée chez le prince, et même y dormit, car il se rendait bien compte de sa faiblesse et de son abattement, que montraient du reste à l'évidence ses gémissements continuels et ses abondantes larmes. Lorsque le visage du jour se fut découvert, le prince dit à son ami :

- Toi (il lui donna son nom), sache que toute chose connaît sa fin ici-bas, et que la fin de la passion amoureuse, c'est, ou bien la mort ou bien la conjonction perpétuelle. A présent, je me trouve plus près de la mort : elle est plus douce pour moi et me satisfait plus que l'état où je me trouve. Si seulement j'avais obtenu l'oubli en échange de mon amour ! Nul doute, j'aurais déjà quitté la vie. Si seulement j'avais oublié moi-même mon désir ! J'y aurais gagné le repos, pour moi et pour mon entourage. Mais non : voici que nous organisons une rencontre, une seconde, différente de la première, et quels résultats ? Ceux que tu connais. Comment l'âme pourrait-elle patienter jusqu'à la troisième rencontre ? Qui trouverait à plaider pour une pareille entreprise et l'excuser, après le danger auquel l'âme même a été exposée et la réputation mise en jeu ? Peut-on passer sous silence que sans l'intervention de la bonté de Dieu - qu'Il soit exalté et glorifié -, c'était à coup sûr la mort ou le déshonneur ? Je ne sais quelle voie emprunter, qui me mène à la délivrance. Sans la crainte de Dieu en moi, j'aurais certes précipité la fin de mes jours. Mais la certitude de devoir un jour périr vaut pour moi et pour elle aussi et nous demande raisonnablement d'attendre que s'écoule pour nous la période assignée par le destin.

Après ces réflexions, il passa par une crise de larmes et récita ces strophes :

Sous les coups de l'affliction,
quelle autre solution que les pleurs ?
A qui me traitera alors d'indiscret,
je plaiderai le seul désir de la voir.

Je passe ma nuit comme si l'obscurité
disait à ses étoiles : « Arrêtez-vous !
ne répondez pas au vœu de celui qui appelle
à grands cris le matin. »





Le joaillier tâcha de calmer son ami :

- Ô mon maître, prends patience, arme-toi de fermeté, de manière que, ni la joie ni non plus la tristesse, ne te troublent à ce point les esprits. Il se peut que vous vous rencontriez un jour : attends ce jour avec constance.

Mais le jeune homme, pour toute réponse, recourut à cette poésie :

Mes larmes aiment-elles à présent
tenir compagnie à mes paupières ?
La douleur les repousse-t-elle plutôt,
loin de la belle patience ?

Les sentiments secrets
se sont accumulés, si nombreux
que la digue s'est rompue,
inondant les yeux de larmes.


Je tentai bien de les retenir,
mais à chaque fois, je craignais
de voir le désir s'affaiblir
et je n'y faisais rien.


Alors, le joaillier prit congé :

- J'ai l'intention d'aller chez moi pour y attendre la servante, au cas où elle aurait quelque nouvelle à m'apporter.

- Va, et que Dieu t'accompagne, répondit le prince. Mais reviens vite, de grâce, car tu vois mon état.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Dès que le joaillier fut chez lui, la servante arriva, inquiète, émue aux larmes ; l'angoisse, la consternation se lisaient sur son visage tourmenté.

- Qu'as-tu donc ? demanda le joaillier.

- Le malheur est tombé sur nous sans crier gare, répondit-elle, et ce que nous redoutions est arrivé. Hier, après t'avoir quitté, j'ai retrouvé ma maîtresse dans une situation embarrassante ; elle avait ordonné de fouetter légèrement, devant elle, l'une des jeunes servantes qui nous accompagnaient l'autre fois, et qui avait mérité cette punition pour quelque peccadille. Mais la fillette avait réussi à échapper à ceux qui la tenaient et, trouvant une porte ouverte, elle avait pris la fuite par là, comptant sortir du palais. C'était compter sans le portier qui y était en faction : il l'arrêta, et comme c'est un des espions qui travaillent pour une favorite du khalife, il a pensé que c'était l'occasion rêvée pour apprendre quelque chose sur nous.
» Il a commencé par prendre la fillette pour la cacher et lui éviter la punition et, en échange de ses bontés, a essayé de lui soutirer des renseignements. La gamine a laissé échapper quelques détails sur les incidents de la première nuit de l'entrevue avec Ali fils de Bakkâr, au palais, et sur ceux de la seconde, chez toi. L'autre l'a menée séance tenante auprès de l'Émir des Croyants, qui a obtenu d'elle des aveux. Hier, l'ordre est arrive de sa part de transférer ma maîtresse au palais khalifal, Vingt domestiques ont reçu la charge de s'occuper d'elle, qui n'a eu aucune audience du souverain, et n'a rien pu savoir des causes de ce transfert. De mon côté, je suis sortie du palais. Je crains fort qu'on n'en soit qu'au début d'une série de désagréments, et je ne sais quelle conduite adopter ni à quelles ruses recourir pour remédier à ce mauvais pas pour moi et ma maîtresse.
» Elle n'a personne en qui elle ait autant de confiance ; et moi, je sais que je suis celle qui garde le plus jalousement son secret. Peux-tu aller trouver Ali fils de Bakkâr afin de l'avertir de ce qui se passe, de sorte qu'il prenne toutes les précautions propres à sauver sa vie et mettre ses biens à l'abri ?


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Le joaillier sentit toute la gravité de la situation ; elle le clouait sur son siège, et l'empêcha de reconduire la servante. Il lui fallut un certain temps avant de pouvoir reprendre l'usage de ses membres ; alors, il courut vers la maison d'Ali fils de Bakkâr et, à peine entré :

- Drape-toi, lui annonça-t-il, dans le manteau de la patience, ajuste ta ceinture de courage et, toute angoisse évacuée, prends le chemin de la bravoure. Convoque tes esprits affaiblis, renonce à ta nonchalance et à ton laisser-aller : un événement est survenu, qui pourrait causer ta perte et ruiner ta fortune.

Le jeune homme, à ces mots, fut au comble de l'émoi.

- Tu nous as tués, ô mon frère, s'écria-t-il. Donne-moi au moins des détails et des précisions.

- Voici les faits ...

Le joaillier lui raconta les dernières péripéties et conclut :

- Tu es perdu sans rémission !

Le prince était consterné, muet ; son âme manqua quitter son corps. Finalement, quand le souffle lui revint :

- Que dois-je faire à présent ? demanda Ali dans un murmure.

- Tu vas prendre ce qu'il te faut d'argent pour parer au nécessaire, répondit le joaillier. Tu vas emmener quelques esclaves de confiance. Je ferai la même chose, et nous nous mettrons en route pour al-Anbâr1 avant la fin du jour.

Le jeune homme quitta son lit d'un bond, comme fou. Tantôt sa marche était normale, tantôt au contraire il trébuchait et tombait à terre. Il ramassa ce qu'il pouvait emporter, présenta ses excuses à ses proches, leur fit ses recommandations et se mit en route avec son compagnon. Tous deux se dirigèrent d'abord vers al-Anbâr, avec l'intention de gagner ensuite les régions frontalières.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Ils marchèrent pendant ce qui restait de jour et continuèrent toute la nuit, ou presque, car ils finirent par s'endormir après avoir fait déposer les fardeaux et entraver les bêtes. Le sommeil noya les voyageurs fatigués, mais quand ils s'éveillèrent en sursaut, ils se virent au milieu d'une troupe de voleurs, qui les dépouillèrent de tout : montures, argent serré dans les ceintures, vêtements. Les esclaves furent tués. Bref, le tableau, après le passage de ces pillards, était une désolation.

- Qu'est-ce qui est préférable, la mort ou ce que nous sommes en train de vivre ? demanda Ali fils de Bakkâr à son ami.

- Un fait s'est produit. Pouvons-nous le modifier alors qu'il a été tel ? C'est Dieu seul qui commande aux événements de cette sorte et peut, à Sa guise, en provoquer le changement.

Les deux hommes se mirent à marcher jusqu'à ce que parût l'aurore et, apercevant de loin un oratoire, ils le prirent pour but. Ils y entrèrent nus et misérables, pensant à leur solitude dans ces contrées. Ils restèrent assis là, dans un coin, tout le jour, sans entendre un pas et sans voir âme qui vive, pas un homme, pas une femme qui vînt à l'oratoire. La nuit arriva : ils restèrent à leur place, immobiles jusqu'au matin.

C'est alors que se présenta un individu, qui venait faire sa prière. Après s'y être livré, il se tourna vers les compagnons et leur dit :

- Bonnes gens, que Dieu vous conserve en vie ! Êtes-vous des étrangers ?

- Oui, répondirent les autres. Des voleurs nous ont coupé la route, et nous n'avons personne ici auprès de qui nous réfugier dans notre dénuement.

- Pouvez-vous venir avec moi dans la maison que j'habite ?

Les deux amis se consultèrent à voix basse :

- Allons avec lui, disait le joaillier, et cela pour deux raisons : quelqu'un pourrait entrer dans l'oratoire et nous reconnaître, ensuite, en tant qu'étrangers, nous n'avons aucun endroit ici où nous abriter.

Ali fils de Bakkâr y consentit. Et quand l'inconnu leur demanda leur décision, le joaillier répondit :

- Oreille attentive et bon vouloir !

L'homme alors se défit de quelques pièces de vêtement qu'il donna aux deux victimes dépouillées, et ajouta :

- C'est le moment, allons-nous-en et profitons de la demi-lueur du matin.

Les deux voyageurs se dressèrent sur leurs pieds pour accompagner l'homme dans le quartier où se trouvait sa demeure. Une fois là, celui-ci heurta à une porte, qu'ouvrit un jeune domestique. Le maître entra et donna l'ordre qu'on apportât de quoi vêtir ces messieurs : arriva alors un paquet, contenant des tuniques longues, que passèrent les invités, et des châles de mousseline, dont ils s'enturbannèrent la tête. On les fit asseoir et une servante avança une table garnie de mets.

- Mangez maintenant, leur dit l'inconnu, avec la bénédiction du Dieu Très-Haut !

La joaillier et Ali fils de Bakkâr mangèrent un peu, et l'on enleva la table. Les deux compagnons demeurèrent dans la maison jusqu'à la tombée de la nuit. Alors le jeune homme laissa entendre un gémissement et un long soupir s'échappa de sa poitrine, tandis que sur ses traits se marquaient les signes de la plus profonde tristesse.

- Ah, joaillier (il lui donna son nom), écoute :

je suis sur le point de mourir, et l'on ne peut rien pour me sauver. Aussi, reçois ma dernière recommandation : quand je serai mort, tu iras trouver ma mère et lui demanderas de ma part de venir en ce lieu laver mon corps et le nantir de tout ce qu'il faut pour l'ensevelissement. Tu lui diras bien aussi, en mon nom de supporter patiemment le deuil de moi.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Il dit, et perdit connaissance. Son évanouissement dura une heure, au bout de laquelle il revint à lui et put entendre au loin une servante qui chantait :

Les malheurs des nuits
nous ont séparés ;
ah ! vienne pour moi le jour
de la rencontre !

Prompt à venir fut le deuil
de l'aimé ; trop prompt,
après la chaude amitié,
et l'accord intime.


Vivre d'abord en commun,
puis boire la coupe amère
de la séparation : puissent
les amants échapper à ce décret !

Quand la mort vous saisit à la gorge,
l'étouffement de l'agonie est bref ;
jamais ne s'éteignent les affres
de la séparation d'avec les êtres chers.

Si nous connaissions la voie qui nous mène
à la pure essence de la séparation, ah !
comme nous lui ferions payer son mal
en lui versant le fiel de la désunion !

Puisse Dieu réunir tout amant
avec l'objet de son amour !
Puisse-t-Il se montrer charitable
pour moi et mon tourment d'amour.

Ces plaintes déchirantes dans le lointain arrivèrent à l'oreille d'Ali fils de Bakkâr et alors, dans un râle, il rendit l'âme.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Le joaillier enveloppa d'abord le corps dans un linceul, le confia au maître de maison et prit le chemin de Baghdad, en prenant soin de se mêler à un groupe de gens du commun. Il regagna sa maison, changea de vêtements, puis se rendit au domicile du défunt Ali fils de Bakkâr. La troupe des esclaves vint à sa rencontre, l'accueillant avec toutes les marques du respect. Le visiteur sollicita la faveur d'être introduit auprès de la mère du jeune homme, qu'il salua. Invité à s'asseoir, il prit place et se recueillit un moment afin de rassembler ses forces. Il fit alors cette déclaration :

- Dame mienne, écoute-moi, que Dieu t'accorde Son secours et te manifeste Sa bienveillance. Le Dieu Très-Haut conduit l'homme sur les chemins qu'Il veut, et nous ne pouvons échapper au destin qu'Il a fixé pour nous.

Mais elle, éclatant en sanglots, s'écria :

- Au nom de Dieu ! Mon fils est mort !

Le joaillier ne put lui répondre, étouffé par les larmes qui s'échappaient de ses yeux et les sanglots qui se pressaient à sa gorge. La mère, terrassée par la douleur tomba sans connaissance sur le sol. Les servantes accoururent à grands cris et lui donnèrent les soins qu'il fallait pour la ranimer ; sa première question fut :

- Comment est-ce arrivé ?

Son visiteur lui relata les événements récents et ajouta :

- Par Dieu ! quelle peine me fait cette fin, moi, l'un des plus chers parmi ses amis et ses compagnons !

Il ne lui cacha rien de l'idylle de son fils.

- Je sais, dit-elle. Il m'a confié son secret et ses espoirs intimes. Est-ce qu'il t'a laissé quelque recommandation ?

Le joaillier lui répéta les dernières paroles du prince. Elle se lamenta, gémit et les servantes autour d'elle poussèrent des cris d'affliction. Quant au joaillier, une fois qu'il eut quitté la mère, il ne pouvait distinguer son chemin, accablé comme il l'était par la fin malheureuse de son ami. Il pensait à la jeunesse en fleur de l'adolescent disparu, aux circonstances qui les avaient amenés à se connaître, à ses visites chez lui, aux appels à l'aide qu'il recevait chaque fois qu'il le quittait, et il ne cessait de pleurer à l'évocation de ces souvenirs.


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



Une main de femme soudain prit la sienne. Dans sa distraction, il mit quelque temps à reconnaître la servante de Soleil-du-Jour. Elle portait le deuil, et son maintien était celui d'une femme que la vie a brisée, humiliée. Il comprit que Soleil-du-Jour était morte. Pleurs et gémissements redoublèrent. La servante ne cherchait pas non plus à retenir ses larmes. Tous deux marchèrent en silence quelque temps, l'un près de l'autre. Ils se retrouvèrent à la maison du rendez-vous, et là, le joaillier dit à la servante :

- As-tu appris ce qui est arrivé au jeune homme ?

- Non, par Dieu ! Répondit-elle.

Il lui dit la fin du prince. Ce fut de nouveau un concert de larmes.

- Et elle, demanda l'homme, quel événement a donc pu exacerber sa douleur au point de lui être fatal ?

- L'Émir des Croyants, lui apprit-elle, l'avait transférée, comme je te l'ai raconté, dans sa propre résidence, refusant de lui parler, et de lui communiquer le moindre élément de l'affaire. Il supporta ainsi tout seul le poids de l'accusation portée contre elle : il alla dans cette voie jusqu'à la limite du possible, car il aimait Soleil-du-Jour et avait pitié d'elle, en raison du tourment de la passion qu'elle subissait. Finalement, il prit la décision de lui parler : « Ô Soleil-du-Jour, la prédilection que mon cœur te témoigne me porte à prendre ta défense et à souligner tes qualités, à repousser loin de toi le malheur et à déclarer que tu es innocente des accusations que lancent contre toi tes ennemis. » A la suite de quoi, il la fit installer dans de beaux appartements qui comportaient un cabinet particulier orné d'or. Elle reprit à ce moment-là son rang élevé et retrouva la grande considération dont elle jouissait auparavant.
» Vers la fin de la journée, le khalife arriva chez elle, désirant prendre, selon son ancienne habitude, quelque boisson. Il fit venir ses favorites, qui s'installèrent sur leurs divans, mais il admit Soleil-du-Jour sur l'un des sièges proches de lui, afin de montrer aux yeux de tous le rang qu'elle tenait à la cour et la place qu'elle occupait dans son cœur. Ma maîtresse avait bien son corps là, mais son esprit était ailleurs : elle pouvait à peine bouger et se retrouvait comme incapable de ressentir et de percevoir la réalité, dans une sorte d'anesthésie. Et sa crainte de ce qui pourrait venir de son maître augmentait son désarroi, aggravant son état.
» Une servante chanta alors ces vers à l'intention de Soleil-du-Jour :

Le désir a convoqué les larmes ;
toutes ont répondu, et en hâte,
elles ont accouru : les voyez-vous
qui se sont rencontrées sur ma joue ?

Les paupières se sont fatiguées : pour elles,
le poids a pesé trop longtemps ;
elles ont à montrer ce que l'on a caché,
à cacher ce que l'on a montré au grand jour.


Comment remettre le voile de la discrétion
sur mes sentiments et comment garder secret
le tourment d'amour ? La force de mon désir
est telle qu'elle exhibe ce que je cèle.

Ma mort a pris une saveur douce pour moi,
depuis que je ne vois plus les êtres chers ;
je ne souhaite qu'une chose : moi partie,
qu'ils ne trouvent pas cela aussi doux !


Taj Mahal ; Âgrâ, Inde



» Ces vers remplirent Soleil-du-Jour d'une émotion qu'elle ne put contenir : elle éclata en sanglots et tomba sans connaissance. Le khalife se débarrassa de la coupe qu'il tenait à la main et, attirant vers lui le corps de sa favorite, vit qu'elle était morte. Il jeta un cri de douleur, répercuté par les servantes. Il ordonna de briser sur-le-champ tous les instruments de musique qui se trouvaient devant lui, et on les mit en pièces aussitôt. Il quitta le lieu du festin, fit porter le corps dans sa propre chambre, et passa sa nuit à le veiller personnellement.
» Lorsque se leva le matin, il donna l'ordre de laver le cadavre, de l'envelopper dans un linceul et de l'ensevelir. Depuis lors, le khalife s'est abstenu de poser la moindre question sur l'affaire, gardant obstinément le silence sur Soleil-du-Jour et tout ce qui la concernait.

La servante avait fini son récit. Mais elle ajouta cette demande au joaillier :

- Au nom de Dieu, je te supplie de ne pas oublier de me faire signe, le jour où le corps du prince Ali fils de Bakkâr arrivera dans la ville de Baghdad pour y être enseveli.

- Où habites-tu maintenant ?

- L'Émir des Croyants m'a rendu ma liberté, ainsi qu'à toutes les servantes de Soleil-du-Jour. Je ne quitte pas le cimetière où elle est enterrée.

Elle lui indiqua l'endroit. Le joaillier l'accompagna et ils visitèrent ensemble la tombe de Soleil-du-Jour, puis il rentra chez lui.


Intérieur de la tombe d'Itimâd al-Dawla ; Âgrâ, Inde, 1628



Trois jours s'écoulèrent après cette rencontre ; le quatrième, le convoi ramenant d'al-Anbâr le corps du prince Ali fils de Bakkâr arriva dans Baghdad. La population entière, sans distinction de sexe et de condition, sortit à sa rencontre. Le joaillier marchait dans la foule des gens venus en cortège : jamais il n'avait vu tel spectacle dans la ville. La servante de Soleil-du-Jour entra dans la maison du mort et se mêla au groupe des proches et des intimes. Elle donna, parmi les femmes, les signes de la douleur la plus intense : son visage était le plus défait, ses cris et ses lamentations retentissaient le plus fort. Elle entreprit l'éloge funèbre du jeune disparu, d'une voix qui déchirait les entrailles et plongeait les corps dans une fièvre ardente qui les consumait littéralement. Puis le corps, escorté par la foule, fut emmené au cimetière et, à compter de ce jour-là, une tombe fut constamment visitée par le joaillier : celle du prince persan Ali fils de Bakkâr.


Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam




Charles Marie Hilpert (1912-1995) ; deux femmes orientales nues



1. Place forte bâtie par les anciens rois de Perse aux confins de la Syrie. La population du lieu passait à l'époque pour persanophile. [NdT ...]

(fin ...)

samedi 15 août 2009

Conte dété ... (7)





... Il était à peine de retour chez lui que les visiteurs affluèrent à sa porte. Les uns, qui se réjouissaient au fond d'eux-mêmes de son malheur, compatissaient en paroles dans l'épreuve ; les autres se contentaient de réclamer les objets prêtés et voulaient immédiatement entrer en possession de ce qui leur appartenait. Remerciant les premiers et dédommageant les seconds par des objets semblables, s'attardant avec certains visiteurs par affection véritable, en renvoyant d'autres pour les revoir plus tard, le joaillier passa sa journée à ces mondanités, sans avoir ni le temps ni l'envie de prendre la moindre nourriture, triste et anxieux comme il était devant les difficultés qui l'assaillaient de tous côtés.

C'est alors que se présenta devant lui, dans la pièce où il se tenait, un de ses jeunes esclaves :

- Seigneur, il y a quelqu'un qui te demande à la porte. Va le voir, moi, je ne le connais pas, c'est la première fois que je le vois.

Le maître de maison se rendit vers l'homme de la porte et le salua.

- J'ai quelque chose de confidentiel à te dire, lui annonça le visiteur.

- Entre.

- Non, je préférerais que nous allions à ton autre maison.

- Est-ce que cela s'appelle encore « mon autre maison », dans l'état où on me l'a mise ?

- Je connais ton histoire, mais j'ai une nouvelle pour toi, qui te délivrera de tes soucis.

Ces mots décidèrent le joaillier, qui se résolut à suivre l'inconnu vers l'endroit où ce dernier voulait l'emmener. Ils marchèrent de compagnie jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la seconde maison, que l'homme commença par inspecter du dehors, avant de dire :

- Cette maison n'a pas de porte, et il nous sera impossible d'y parler en toute sécurité. Viens avec moi en un lieu plus sûr.

Il l'emmena dans une direction inconnue, puis le fit entrer successivement dans plusieurs maisons qu'il quittait aussitôt par une autre issue, et ce manège dura jusqu'à la nuit, qui les enveloppait bel et bien alors que l'homme n'avait pas encore atteint un lieu qui serait entré dans ses vues. Le joaillier était trop interdit pour lui poser aucune question.


Mosquée de Shah Sultan Husain ; Ispahan [?]



Les deux hommes se trouvèrent soudain devant un vaste terrain vague qui touchait au fleuve.

- Suis-moi, ordonna l'inconnu, qui pressa le pas.

Le joaillier, fortifiant son courage, régla sa marche sur celle de son guide et avança de front avec lui, et les deux hommes arrivèrent à la rive, en un lieu où était amarrée une barque, qu'ils prirent, et qu'un batelier fit passer de l'autre côté. Quand ils eurent débarqué, le guide prit la main de son compagnon et le mena dans une rue longue et étroite où le joaillier n'était jamais passé, ne sachant d'ailleurs pas même dans quel quartier elle pouvait bien se trouver. L'individu l'arrêta devant la porte d'une maison qu'il ouvrit, et qu'il referma de l'intérieur en poussant un fort verrou de fer. Enfin, le joaillier fut amené dans une pièce où se tenaient déjà dix jeunes gens. Ceux-ci se ressemblaient tous, comme si l'on n'avait eu affaire qu'à un seul homme en dix exemplaires.

Le joaillier salua ; les dix répondirent à son salut et lui ordonnèrent de s'asseoir, ce qu'il fit, recru de fatigue et de peur. L'inconnu lui apporta de l'eau froide et le joaillier put se laver le visage et les mains. Puis il reçut de la boisson ; il se désaltéra. Quand on eut avancé la table qui portait les mets, il mangea, et les autres avec lui. Cela le rassura :

« Si j'avais à craindre un mauvais coup de leur part, se dit-il, ils ne mangeraient pas avec moi. »

Couvercle de vase en céramique d'Iznik (Turquie) ; vers 1560



Lorsqu'ils furent tous rassasiés, ils se lavèrent les mains et chacun regagna sa place. Le joaillier était assis en face d'eux.

- Nous reconnais-tu ? lui demandèrent-ils.

- Non, J'ignore dans quel lieu je me trouve, je ne sais rien non plus de celui qui m'a mené vers vous.

- Raconte-nous ton histoire, et ne cherche pas à nous tromper, continuèrent-ils.

- Mon histoire est étrange. En connaissez-vous déjà quelques bribes ?

- Oui. Nous avons pillé tes biens hier, et capturé ton hôte ainsi que l'esclave qui lui tenait compagnie.

Ils indiquèrent du geste deux portes qu'ils avaient devant eux et commentèrent :

- Chacun de ces deux personnages se trouve dans une de ces deux pièces. Tous deux ont prétendu que nul autre que toi ne connaissait leur histoire. Depuis le retour de notre expédition d'hier, nous ne les avons pas vus, si bien que nous ne leur avons posé aucune question. Ils sont trop bien vêtus pour ce que laissait penser leur présence chez toi. C'est la raison pour laquelle nous ne les avons pas tués. Dis-nous tout sur eux ; tu as l'assurance que tu sortiras d'ici sain et sauf et que le couple ne subira aucun dommage.

Ces mots firent une peur mortelle au joaillier, qui, rassemblant sa vaillance, finit par déclarer :

- Si le courage disparaît un jour de la face du monde, il ne sera possible d'en trouver survivance qu'ici ; si le secret d'une affaire tombe dans le public, ceux qui en étaient les gardiens, effrayés, trouveront refuge vers vous et viendront l'enfouir dans vos poitrines. Si des obstacles viennent à se dresser sur la voie de la solution d'un épineux problème, vos assidus efforts et votre sollicitude seuls en auront raison ...

Il fila les images de ce panégyrique sur le même mode excessif pendant un bon bout de temps. Traiter son sujet dans les recoins et avec une éloquence prolixe lui paraissait, en cet instant critique, plus avantageux que de présenter les faits avec discrétion : en effet, plus le temps passait sur l'événement, plus tout le monde avait de chances d'en connaître le fin mot. Il leur raconta donc toute l'affaire ainsi, jusqu'à son dernier rebondissement. A la fin du récit, les auditeurs se firent confirmer que les deux personnes qu'ils détenaient étaient bien Ali fils de Bakkâr et Soleil-du-Jour.

- Oui, répondit le joaillier. Je ne vous ai rien caché de ce qui les concerne, je vous ai dévoilé tous leurs secrets.






Les malheurs du jeune homme et de la jeune femme avaient beaucoup ému. Ce ne furent que profonds soupirs répétés dans l'auditoire, après quoi, les dix, se levant, s'en allèrent présenter leurs excuses au prince persan et à la servante du khalife. Au joaillier, ils dirent :

- Pour ce qui est des objets de prix qui se trouvaient dans ta maison, une partie en a été liquidée. Ce qu'il en reste, le voici, tu peux le reprendre.

Ils lui rendirent ainsi la plupart des bibelots d'or et d'argent qui lui appartenaient, et déclarèrent même qu'ils se chargeaient de les rapporter à sa première maison. Ensuite, ils se séparèrent en deux groupes, l'un allant avec le joaillier, l'autre avec le couple d'amants. Toute la compagnie quitta le repaire en même temps.


Cliché A. Varroquier ; marchand et paysan aux environs de Damas, vers 1865



Ali fils de Bakkâr et la servante du khalife étaient si faibles qu'il semblait qu'ils allaient rendre le dernier soupir. Cependant la peur leur donna des forces pour se lever, sans compter l'instinct qui les poussait à sortir de cette situation. Le joaillier s'approcha d'eux :

- Qu'a fait, leur demanda-t-il, la servante qui était avec vous ? Où est-elle partie ? Où sont allées les deux fillettes qui vous accompagnaient ?

Soleil-du-Jour et le prince confessèrent leur ignorance.

Puis les voleurs emmenèrent les trois personnes jusqu'à la rive du fleuve, les firent monter dans cette même barque qui avait amené le joaillier et les conduisirent sur le bord opposé.

A peine étaient-ils descendus à terre que des soldats les entourèrent de toutes parts. Aussitôt, les brigands, faisant demi-tour, se rabattirent sur la barque comme des oiseaux de proie et, faisant force de rames, l'amenèrent à l'autre rive en volant sur les flots. Il n'était resté sur la terre ferme après ce débarquement, que le joaillier, le prince et la servante pour tomber entre les mains des soldats, qui leur demandèrent à qui ils avaient affaire.

Ils étaient bien embarrassés pour répondre, mais le joaillier fit cette déclaration :

- Ces hommes que vous avez mis en fuite sont des brigands qui nous ont faits prisonniers. Nous étions chez eux jusqu'à présent. II a fallu un discours de notre part pour les attendrir et c'est seulement à ce moment-là que leurs cœurs ont daigné compatir à notre malheureux sort : ils ont alors promis de nous épargner et de nous rendre à la liberté. C'est quand ils nous amenaient ici que vous les avez vus s'enfuir.

Mais les soldats se mirent à dévisager successivement celui qui leur avait fait cette réponse, la femme et Ali fils de Bakkâr.

- Tu ne nous sers pas la vérité, dirent-ils alors au joaillier. Comment vous nommez-vous ? De qui êtes-vous connus dans la ville ? Dans quel quartier habitez-vous ?

Les trois interpellés se demandaient ce dont ils pouvaient faire état et ce qu'ils devaient cacher. Mais Soleil-du-Jour prit à part le chef de l'escouade et lui parla confidentiellement. L'homme mit pied-à-terre immédiatement et installa la dame sur sa monture, dont il saisit les rênes pour la faire avancer. Il donna l'ordre à ses subordonnés de l'imiter en ce qui concernait les deux hommes. La troupe se mit donc en route et arriva à un certain point de la rive d'où le chef héla un homme.





Un individu s'approcha, qui tenait le câble de deux embarcations rapides. Dans l'une, montèrent le chef et les trois suspects, dans l'autre, le reste de l'escouade. Les bateliers ramèrent avec énergie, et l'on ne tarda pas à arriver au palais khalifal. Dans leur barque, le couple et le joaillier, fort abattus tous trois, se tenaient au fond, étendus, incapables de mouvement, comme si la vie avait quitté leurs corps : alors le chef fit un signe aux rameurs de cette embarcation, qui traversa de nouveau le fleuve, accosta en un point d'où il était facile de rejoindre la maison du joaillier et celle d'Ali fils de Bakkâr, et où l'on débarqua les deux hommes, entre deux soldats pour leur servir de gardes du corps. Quant à Soleil-du-Jour, elle resta et l'on repartit pour sa résidence.

Le joaillier et son compagnon étaient presque évanouis. Ils arrivèrent, tant bien que mal, à la maison d'Ali fils de Bakkâr, où ils entrèrent, après avoir remercié les deux gardes qui s'en furent leur chemin. Quand le prince et le joaillier se virent enfin seuls, ils se laissèrent tomber à terre, sans pouvoir bouger, perdant toute notion de lieu et de temps. L'entourage put bien tenter de les secouer du geste et de la parole, c'est dans cet état d'hébétude que le matin les surprit et qu'ils passèrent la journée entière. Vers le soir pourtant, le joaillier remua un peu : levant la tête, il vit près de lui le corps immobile d'Ali fils de Bàkkâr, qu'entourait un attroupement d'hommes et de femmes. Se rendant compte que le joaillier reprenait ses sens, c'est lui qu'ils vinrent aider à s'asseoir et qu'ils questionnèrent :

- Mais qu'est-il arrivé au prince ? Raconte. C'est toi qui es responsable de la détérioration de son état, c'est à cause de toi qu'il est malade.

- Bonnes gens, répondit le joaillier, ne cherchez pas à savoir ce que la discrétion empêche de révéler devant un tel nombre de témoins.

Après ce préambule, il adjura l'assistance de ne rien faire connaître au-dehors de son rôle dans l'histoire, et les prévint qu'ils pouvaient s'attendre aux effets les plus dramatiques s'ils donnaient la moindre publicité à ces événements.


Cliché Abdullah Frères ; famille turque en compagnie de cheika, vers 1870



Tout à coup, on vit remuer à son tour le jeune homme sur sa couche, ce qui fit plaisir à tout le monde. Une partie des présents se retira, rassurée, les autres restèrent. Et quand le joaillier voulut quitter les lieux et manifesta le désir de rentrer chez lui afin de disposer de sa liberté de mouvement, on le retint malgré qu'il en eût. Il fallut attendre que le prince, à force d'eau de rose additionnée de musc en poudre, fût mieux réveillé : il fit signe, car il était encore incapable de parler et encore moins de répondre aux nombreuses questions qu'on lui posait, de laisser aller librement le joaillier à ses affaires. Ce dernier ne se le fit pas dire deux fois, tellement il doutait encore de sa délivrance.

Il regagna sa demeure, encadré par deux hommes qui le soutenaient. Ses proches, à peine l'aperçurent-ils qui rentrait dans un tel état, qu'ils se frappèrent le visage de leurs mains en poussant des clameurs de désespoir. Le joaillier leur adressa des signes leur enjoignant de se taire, et tandis qu'ils se forçaient au calme, il donna congé aux deux hommes qui l'avaient accompagné. Puis il se jeta sur son lit, où il resta étendu toute la nuit. A son réveil, au matin, il vit sa famille, grands et petits, ainsi que ses amis debout à son chevet.

- Quel malheur t'a frappé ? lui demanda-t-on immédiatement.

Il demanda de l'eau, se lava le visage et les mains ; on lui fit passer un verre de boisson, qu'il but. Il changea de vêtements, remercia ceux qui étaient là pour le conforter, et expliqua :

- C'est la boisson : hier, elle m'a vaincu, et je suis tombé dans l'état où vous m'avez vu.
On se retira, à part les intimes. Le joaillier présenta ses excuses aux membres de sa famille, à qui il promit de rendre tout ce qu'ils avaient perdu par sa faute, en nature ou en espèces. Mais eux le tranquillisèrent : la plupart des objets précieux avaient été rapportés, dans un ballot que quelqu'un qu'on n'avait pu voir avait laissé dans le vestibule avant de disparaître.


Cliché Carlo Naya [?] ; joueurs, Égypte, s.d.



Le malade garda la chambre un jour ou deux, incapable de quitter son lit. Enfin, lorsque les forces lui revinrent, il alla prendre un bain, mais le cœur lui poignait de rancune pour le jeune homme et la servante, sans qui il n'aurait pas été jeté dans toutes ces émotions.

Quelque temps passa, pendant lequel il n'eut point la hardiesse de passer devant la maison du prince ; et même, il n'allait s'asseoir nulle part, de crainte de le rencontrer. Il se repentit devant Dieu de sa conduite passée, et fit la promesse de ne plus recommencer. Il affecta à des aumônes des sommes calculées et finit par se consoler de la perte d'une partie de son patrimoine : ces objets précieux que les voleurs avaient vendus sans attendre. Mais un jour, il se dit :

« Pourquoi ne me rendrais-je pas dans le quartier où j'ai fait connaissance avec les personnages de l'aventure que j'ai vécue ? J'y verrais volontiers des relations que j'ai, et je jetterais un coup d'œil sur les marchandises qui s'y vendent, ainsi que sur les clients qui les achètent. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la vie m'a fait payer cher la leçon de sagesse qu'elle m'a donnée, et que je ne suis pas près de renouer avec mes errements passés ! »


Anonyme ; dame turque, vers 1875



Aussitôt dit, aussitôt fait : voilà notre homme en route, ce qui ne l'empêchait pas de se reprocher son imprudence. Il arriva rue des Drapiers, où se trouvait la boutique d'un ami, chez qui il s'assit une heure. Au bout de ce temps, il se leva pour s'en aller et c'est alors qu'il vit une femme qui l'attendait, debout en face de la devanture. Il la regarda un moment et la reconnut : c'était la servante de Soleil-du-Jour. Aussitôt un voile tomba sur le monde ; l'homme reprit sa route et même accéléra sa marche, mais elle le suivit, à l'effroi grandissant du joaillier. Il songeait bien à lui dire quelque chose, mais à chaque fois, la peur lui nouait la langue ; et elle qui ne cessait de répéter :

- Maître, arrête ! ... Écoute ce que j'ai à te dire ...

La scène dura un moment, jusqu'à ce que le joaillier parvînt à un oratoire, situé à l'écart de tout. Elle y pénétra sur ses talons, le salua, dit un mot de compassion sur ses souffrances, et finit en lui demandant des nouvelles de sa santé. L'homme lui rapporta son histoire avec Ali fils de Bakkâr, puis il ajouta :

- Dis-moi d'abord ce qui t'est arrivé à toi personnellement ; ensuite, tu me parleras de ce qu'il est advenu à ta maîtresse depuis notre départ.

Elle raconta :

- Pour moi, en voyant les hommes masqués, j'ai d'abord pensé que c'était une troupe de soldats envoyés pour nous surprendre, ma maîtresse et moi, et provoquer ainsi notre perte à toutes deux. J'ai alors grimpé avec les deux petites sur le toit en terrasse, et nous nous sommes enfuies en passant d'une maison à l'autre ; nous avons fini par entrer chez des gens que notre malheur a apitoyés et qui ont bien voulu nous rendre le service de nous abriter chez eux. Ensuite, de bon matin, et au prix de mille difficultés, nous avons toutes les trois regagné le palais, où nous n'avons soufflé mot de l'événement.
» Je suis restée toute la journée dans les affres de l'angoisse ; il me semblait que l'on me faisait cuire à petit feu. La nuit venue, j'ai ouvert la poterne qui donne sur le fleuve, j'ai appelé ce batelier qui avait transporté Ali fils de Bakkâr, et je lui ai crié : « Malheur à toi, si à l'instant même, tu ne te mets pas en posture de parcourir le fleuve en long et en large, afin de me trouver, avec un peu de chance, une barque transportant une femme, que tu m'amènerais alors ici séance tenante. » Vers la minuit, une barque rapide s'est en effet dirigée vers la porte secrète du palais ; à son bord se trouvaient deux hommes, le rameur et un autre, debout. Dans un coin, une femme était étendue, et quand la barque vint se coller au seuil de la porte, la femme se leva et en descendit. C'était ma maîtresse : je fus transportée en la reconnaissant soudain et en pensant qu'elle était sauvée.
» J'allai par l'intérieur du palais au-devant d'elle. Quand elle me vit, elle me dit de compter tout de suite mille pièces d'or à l'homme qui l'accompagnait : ainsi reçut-il de moi, avec mes remerciements, le sac que j'avais voulu te donner et que tu as refusé ; puis il nous quitta, repartant par le fleuve.
» Je fermai la porte et, aidée de deux autres servantes, je portai ma maîtresse à son lit. Elle semblait sur le point de rendre l'âme, et son état ne montra aucun changement de toute la nuit et de toute la journée qui suivit. Quant à moi, je faisais la garde, empêchant les autres servantes de parvenir jusqu'à elle. Enfin, elle put se lever, mais elle était pâle comme un mort qui sortirait de son tombeau. Je l'aspergeai d'eau de rose additionnée de musc, je changeai ses vêtements, je lui lavai les pieds et les mains, je lui donnai un verre de boisson, puis je ne cessai de ruser avec elle pour lui faire absorber quelque nourriture, presque de vive force.
» Quand je lui vis la vigueur lui revenir un peu, je lui fis sur sa conduite les remontrances qui s'imposaient, concluant par cette remarque : « Tu as eu ton compte de désagréments, et cette affaire a bien failli te coûter la vie ! » Elle me répondit : « La mort est douce à supporter, à côté des tourments que j'ai endurés. Je ne croyais plus à ma délivrance et j'étais sûre de finir tuée ; lorsque les voleurs m'ont fait sortir de la maison du joaillier, ils m'ont demandé mon histoire : j'ai dit que j'étais une chanteuse1, et mon bien-aimé s'est présenté lui aussi comme quelqu'un de très ordinaire. Et puis ils nous ont emmenés dans leur repaire ; la peur qui nous tenaillait et l'angoisse de la mort se conjuguèrent pour nous donner la force nécessaire au chemin qu'il fallait faire. Quand la bande fut au complet, je fus détaillée et personne, à voir les joyaux que je portais, ne crut à mon conte, et l'on me pressa : « De telles pierres précieuses sur une chanteuse ? Allons donc ! Quelle est ta condition véritable ? » Comme je ne leur disais rien de plus, ce fut le tour du prince : « Et toi, qui es-tu en réalité ? Tu n'es pas habillé comme quelqu'un du commun. » Il continua de dissimuler son véritable état, et aussi bien lui que moi, nous restâmes sur nos premières déclarations sans en démordre et sans dire un mot de plus sur le reste. Ils demandèrent le nom du propriétaire de la maison où nous étions, et là, nous déclinâmes son identité. « Je le connais, dit l'un des voleurs, je sais où est sa boutique ; si le destin veut bien m'aider, je vous l'amène sur l'heure. » Nos ravisseurs se concertèrent et prirent la décision de nous mettre, le prince dans une chambre et moi dans une autre. « Reposez-vous, nous recommandèrent-ils, en attendant que nous tirions au clair votre histoire. N'ayez crainte ni pour votre vie, ni pour rien de ce que vous portez sur vous, vous avez notre parole. » C'est le joaillier, que l'un des compagnons était allé quérir, qui révéla les détails de notre affaire, si bien que les voleurs vinrent nous présenter leurs excuses, que l'un d'eux se mit en quête d'un batelier, qu'ils nous mirent dans la barque et qu'ils nous firent passer sur l'autre rive. Une patrouille nous attaqua par surprise ; je pris à part le chef des soldats, lui fis connaître qui j'étais, et ajoutai : « Je me suis déguisée pour aller visiter à l'insu de tout le monde une femme de mes amies. Cette bande que vous avez mise en fuite m'a capturée et emmenée dans son repaire, où se trouvaient également prisonniers ces deux hommes, puis m'a reconduite ici avec les deux captifs. Tu peux compter sur une bonne récompense. » Il mit pied à terre et me donna sa monture, ordonnant à ses subordonnés de faire la même chose avec les deux hommes. Puis il me raccompagna ici, comme tu l'as vu. Mais je ne sais ce qu'il est advenu de mes compagnons, et je me ronge d'inquiétude pour eux, en particulier pour le joaillier ami du jeune homme, qui a perdu tout ce que sa maison contenait de précieux. Prends quelque argent, va chez lui, présente-lui mon salut et tâche d'obtenir, par son intermédiaire, des nouvelles de mon bien-aimé Ali fils de Bakkâr. »
» Ce récit fut loin de me faire plaisir : je la blâmai de sa conduite, lui représentai les conséquences que de tels sentiments pouvaient entraîner, et finalement l'admonestai : « Crains Dieu en ta conscience et finis-en avec ces initiatives. Couvre-toi plutôt du voile protecteur de la patience ! » Ces paroles l'irritèrent à son tour, et elle se mit à crier contre moi. Mais moi, j'ai coupé court à cet échange et je suis partie à ta recherche. J'ai commencé par me rendre à ta boutique, ne m'étant pas accordé la liberté d'aller directement chez Ali fils de Bakkâr. Je t'ai longtemps guetté, mais en vain. Maintenant, fais-nous l'honneur de recevoir cet argent qui t'est destiné. Sache que tu es tout excusé de la conduite que tu as adoptée envers nous, mais en attendant, il faut que tu dédommages leurs propriétaires de la perte des objets précieux qu'ils t'avaient prêtés.


Anonyme ; dame turque, Istamboul, vers 1870



Le joaillier se leva, à la fin de ce récit, pour accompagner la servante. Elle le mena quelque part où elle lui demanda d'attendre son retour ; quand elle revint, elle portait un fardeau qui la faisait plier : c'était l'argent annoncé, qu'elle remit au joaillier en lui recommandant :

- Maintenant, va ton chemin, et que Dieu te protège ! En quel lieu pourra se réaliser l'entrevue ?

- Chez moi, répondit-il. Je vais sur-le-champ affronter les périls afin d'arranger ton rendez-vous avec le prince. Grâce à cet argent, ma tâche sera grandement facilitée et je n'aurai aucun mal à tout surmonter.

- Mais ne te sera-t-il pas malaisé de joindre toi-même le prince et de lui parler ? Où pourrais-je te trouver, toi ?

- Tu n'as qu'à venir me voir dans mon ancienne maison, celle où s'est tenue la dernière réunion. Dès à présent, je vais l'équiper de portes supplémentaires qui viendront doubler les portes existantes. Une fois renforcés les moyens d'assurer notre sécurité, c'est là-bas que nous nous verrons tous ensemble.

La femme prit congé du joaillier qui emporta l'argent chez lui. C'est une coquette somme qu'il compta, ravi, quand il fut arrivé : deux mille pièces d'or ! Il en préleva une partie pour sa famille, et une autre pour ses créanciers, dont il pourrait ainsi retrouver facilement les bonnes grâces. Il équipa de domesticité l'ancienne maison dont il avait parlé, y fit venir des ouvriers, qui remirent en état les portes et fenêtres, et même en améliorèrent la sécurité, engagea deux gardiens pour veiller sur les lieux, l'un de jour et l'autre de nuit, et deux jeunes servantes pour assurer, elles, le service des hôtes qu'on y recevrait. Quand tout le chantier fut terminé, il avait oublié tous ses anciens ennuis et son cœur s'était raffermi.



Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam


P. Spagagna ; Vendeur d'eau, 1890



1. La bande dont il est question ici n'appartient donc pas au milieu intégriste, qui considérait chanteuses et musiciennes comme des créatures du démon. [NdT ...]


(À suivre ...)

samedi 1 août 2009

Conte d'été ... (6)






... Le joaillier fut ému jusqu'aux larmes du résultat de la démarche qu'il appréhendait tant. La servante pleura aussi, le laissant à ces pleurs qui le disculpaient, et finit par dire :

- Tu resteras chez toi jusqu'à demain, et notamment, tu éviteras tout rendez-vous avec le prince jusqu'à ce que je revienne demain te voir. Il m'a soupçonnée de trahison, et il est excusé ; je l'ai soupçonné de manquer à sa foi, et je suis excusée, comme bientôt te le prouveront mes actes. Maintenant, je vais me préoccuper de trouver un stratagème qui vous permettra de vous rencontrer, ma maîtresse et toi, et je retourne auprès d'elle que j'ai laissée étendue sur sa couche, à demander à Celui qui est le dépositaire des secrets de lui faire parvenir des nouvelles de son bien-aimé.



André Suréda (1872-1930) ; jeune Mauresque tenant une colonette

Elle prit congé et fit comme elle avait dit.

Lorsque arriva le jour suivant, le joaillier la vit arriver le visage rayonnant.

- Qu'apportes-tu de bon avec toi ? lui demanda-t-il.

- J'ai vu ma maîtresse, répondit-elle, et je lui ai transmis le billet. Il l'a d'abord plongée dans la réflexion, puis dans l'angoisse, et quand je l'ai vue dans cet état, je l'ai rassurée : « N'éprouve aucune crainte et ne te chagrine pas davantage : l'absence du parfumeur Abou'l-Hasane ne va pas gâter vos rapports à tous deux, nous avons trouvé un autre intermédiaire. » Je lui ai donc tout appris : la conversation avec Abou'l-Hasane le parfumeur, par laquelle tu avais obtenu les éléments de l'affaire, l'entrevue avec Ali fils de Bakkâr, enfin l'histoire de la lettre égarée par ma faute au moment où le souci me rongeait, et retrouvée par toi, qui t'es engagé à garder le secret. Ce concours de circonstances l'a étonnée : « Je désire, a-t-elle déclaré, entendre ce récit de la bouche même de cet homme et recevoir de lui confirmation de son engagement : rien ne saurait plus me réjouir qu'un entretien capable de le fortifier dans sa volonté de mener à bien quelque chose qu'il a eu le mérite de proposer. » Tiens-toi donc prêt à m'accompagner jusque chez elle, avec la bénédiction de Dieu et Son assistance bienveillante.

Malgré tout, le joaillier réfléchit : la démarche était grave et méritait une préparation plus poussée.

- N'oublie pas, fit-il remarquer à la servante, que je suis de condition moyenne et que je n'appartiens pas au même milieu qu'Abou'l-Hasane fils de Tâhir. Lui, si on l'avait surpris dans la maison du khalife, il pouvait toujours prétendre qu'il était là pour présenter ses parfums. Mais moi, simplement à entendre le récit de sa visite chez ta maîtresse, je tremblais à l'idée du danger qu'il avait couru. Par conséquent, si ta maîtresse souhaite me parler, il faut que notre rendez-vous ait lieu ailleurs que dans la demeure de l'Émir des Croyants, car je ne suis pas de taille à affronter la démarche que tu me proposes. Il déroulait ses arguments négatifs, mais la femme insistait, l'assurant qu'il serait en sécurité dans le palais et qu'il n'avait rien à craindre de fâcheux en cours de route. Pourtant, à chaque fois qu'elle emportait la partie et le persuadait, il se levait avec l'intention de marcher, mais ses pieds refusaient d'obéir et ses mains se mettaient à trembler.

- C'est bon, finit-elle par concéder ; ne t'expose plus à l'épouvante, c'est ma maîtresse qui viendra te voir. Ne bouge pas d'ici.


André Suréda (1872-1930) ; jeunes filles de Tlemcen à la fontaine, 1930


Elle partit et, très vite, revint avec cette recommandation :

- Assure-toi qu'il n'y ait personne chez toi qui puisse entendre tes paroles.

- Je n'ai personne ici, répondit le joaillier.

Avec mille précautions pour se préserver de tout observateur indiscret, la fille sortit un très court instant et revint, précédant une autre femme, elle-même suivie de deux fillettes.



Edmond Dulac (1882-1953) , Arabian nights, 1907


La nouvelle venue, qui n'était autre que Soleil-du-Jour elle-même, remplissait de son parfum la maison et l'illuminait de sa beauté. L'hôte, immédiatement, se dressa sur ses pieds et se précipita pour disposer un coussin à l'intention de la visiteuse. Elle s'assit, et lui, se tint respectueusement devant elle, se forçant au silence jusqu'à ce qu'elle se fût un peu reposée. Alors, elle découvrit son visage : on ne pouvait le comparer à rien d'autre qu'à un soleil ou une lune à son lever. Pourtant, quelque chose dans les gestes de la dame trahissait une grande faiblesse physique, qui avait élu domicile dans tout son être.

Elle se tourna vers la servante, à laquelle elle demanda si c'était bien lui ; le joaillier attendit la réponse de la fille pour présenter ses respects et saluer la dame. Lui ayant rendu son salut de la manière la plus gracieuse, celle-ci ajouta :

- La confiance que nous mettons en toi nous a conduite dans ta demeure pour exposer devant toi notre secret, que nous te demandons de taire. Sois ferme en tes résolutions et confiant dans tes possibilités, car tu possèdes les qualités de l'homme intrépide et viril.

Puis elle posa à son hôte quelques questions sur sa situation, sur ses proches et ses familiers. Il donna avec la plus grande franchise tous les renseignements demandés. Après quoi, elle le pria de lui faire tenir les détails des deux entrevues qu'il s'était ménagées avec les personnages principaux de l'affaire. Le joaillier s'exécuta, racontant du commencement jusqu'à la fin ses propos et ceux de ses interlocuteurs. Tout cela fit soupirer la dame, qui regretta d'être séparée d'Abou'l-Hasane fils de Tâhir. Enfin, après avoir promis une récompense au joaillier, elle déclara :
- Apprends que les âmes qui éprouvent des passions s'installent dans une hiérarchie, totalement indépendante de leurs conditions sociales respectives, et aussi des différences d'intérêts. Ces âmes, quels que soient les efforts qui sont faits pour les séparer, se rapprochent les unes des autres en fonction du degré où elles se trouvent. C'est en effet par une action de l'homme sur l'homme que celui-ci se transforme, comme on sait que la perfection de la parole tient à l'acte qui la prolonge, que le but n'a de sens que par l'énergie déployée, que la quiétude n'existe que par la fatigue.
» Or, la pensée intime d'un homme n'est révélée que lorsqu'on a gagné sa confiance : on ne doit demander l'aide active de quelqu'un que lorsqu'on a vu de lui des signes qui prouvent ses compétences ; ce serait folie autrement : une affaire est couronnée de succès quand l'entreprise est menée par un homme combatif, et un tel homme ne va pas s'encombrer des services d'un incapable. On ne doit remercier personne avant d'avoir constaté qu'il a agi au mieux, que ses efforts ont été louables et qu'il a toujours été inspiré par de bonnes intentions.
» Ceci m'amène à te dire que notre affaire est désormais claire à tes yeux et qu'on en a retiré pour toi le voile qui la cachait ; en toi résident les qualités requises pour un comportement à la fois viril et généreux. Pour moi, je ne trouve pas la patience qu'il faudrait pour supporter un poids plus lourd que ne le sera le moment de passer de vie à trépas.
» De plus, cette servante à mes côtés, tu la connais assez pour savoir à quel point elle s'orne de distinction et peut se prévaloir de savoir-faire. Auprès de moi, elle assume les plus hautes responsabilités, gardant mes secrets et arrangeant mes affaires. Fais-lui une confiance aveugle en tout ce qu'elle te dira et suis ses conseils sans les discuter, tu t'en trouveras le mieux du monde. Dorénavant, tu n'as plus à craindre aucun péril et tu n'auras à te rendre nulle part que je n'y aie pris toutes les précautions utiles pour y agir à ma guise. En attendant, c'est elle qui nous servira d'intermédiaire et t'apportera de mes nouvelles.


Edmond Dulac (1882-1953) , Arabian nights, 1907


Ce discours terminé, la dame se leva, non sans difficulté, et gagna la porte, escortée de la servante et du joaillier, qui s'était fait un devoir de la ramener au seuil. Elle quitta les lieux, laissant le joaillier plein de stupeur et comme privé de toute pensée, après ce qu'il avait vu de sa beauté, entendu de ses propos, présumé de ses actes.

Il quitta à son tour sa demeure, après avoir revêtu une autre tenue, et se rendit chez le prince Ali fils de Bakkâr. La domesticité, accourue en foule, le mena auprès du maître de maison, qui était étendu sur sa couche et qui, au premier regard qu'il lança à son visiteur, s'écria :

- Sois le bienvenu ! Que cette demeure te paraisse vaste et accueillante ! Comme tu as tardé à me rendre visite ! Pourquoi avoir rajouté ce souci à celui qui déjà me tourmente ?

Puis, après un léger silence, il ajouta :

- Je n'ai pu fermer l'œil un seul instant depuis ton départ. Hier, une servante est venue me remettre une lettre scellée.

Il lui raconta l'épisode de la servante et lui dit la teneur de ce qu'il avait écrit en réponse à la lettre reçue.

- Ami, continua-t-il, je ne sais plus que faire, au point où j'en suis. Il ne me reste plus ni force ni patience et ma raison ne me montre plus de voie capable de me conduire à la délivrance. Au moins avais-je cet homme-là qui me tenait compagnie ; j'aimais à écouter ses propos, et il arrivait toujours à ses fins, avec une maîtrise qui donnait à penser que lui seul avait entre les mains la solution des difficultés et que les embarras, comme par enchantement, se mettaient à lui obéir en raison d'une vieille et longue familiarité.

Ces paroles amusèrent le joaillier qui partit d'un grand éclat de rire.

- Tu te moques de mes pleurs, éclata le jeune homme. Toi, dont pourtant, dans les affres de l'amertume, j'ai réclamé l'aide.

Puis il poursuivit par ces vers :

Il m'a vu, et il a ri
de mes larmes ;
souffrant comme moi,
il aurait pleuré.

Un seul s'apitoie sur le malheureux
et songe à tout ce qu'il endure :
celui qui a vu, comme lui,
son épreuve durer et qui n'en peut mais.



Henri Matisse (1869-1954) ; odalisque à la culotte rouge, 1923



Le joaillier le laissa réciter, et puis il raconta ce qui lui était arrivé depuis qu'il avait quitté son hôte. Le prince accueillit la fin du récit par des pleurs abondants et dit :

- Quoi qu'il advienne, je suis un homme perdu, et l'on peut me mettre dans le même lot que les gens guettés par la mort. Puisse Dieu rapprocher le terme lointain de ma vie ! Privé de patience, ne voyant nulle part de bénéfice, flottant dans une totale irrésolution, j'aurais, sans toi, quitté cette vie dans l'affliction, je me serais consumé de désir en voyant mes forces décliner puis disparaître. C'est toi qui es mon refuge actuel, et il en sera ainsi jusqu'à ce que le Seigneur mien porte Son décret sur moi - à Lui les louanges et les remerciements, de Lui le bienfait et la rétribution ! Me voici ton captif, étendu sans force à tes pieds. Je n'aurai aucun mouvement de révolte et suivrai docilement tes conseils.

- Ô mon maître, répliqua le joaillier, seule la rencontre avec ta bien-aimée est en mesure d'éteindre ce feu. Mais cette rencontre ne peut avoir lieu dans l'endroit où tu as été exposé à un tel danger, au bord, sinon de la ruine totale, du moins d'un grave dommage. Elle pourra se faire chez moi, voilà l'endroit que j'ai trouvé, voilà le lieu que j'ai choisi de préférence à tout autre. Et là, vous n'aurez aucun mal à atteindre le but auquel vous visez tous les deux : une fois ensemble, vous exhalerez vos plaintes, vous parlerez sans gêne et sans retenue, chacun renouvellera le pacte qui le lie à l'autre, l'homme à sa maîtresse et la femme à son amant, vous déplorerez enfin, selon l'inspiration du moment, à quel point le monde est devenu vaste ou petit à vos yeux ...

- A ta guise, répondit le prince.



Henri Matisse (1869-1954) ; odalisque aux magnoglias, 1923/24

Le joaillier passa la nuit chez le jeune homme, en conversations qui durèrent jusqu'au matin. Puis, le jour levé, il regagna sa maison. Il y reçut, à peine arrivé, la servante de Soleil-du-Jour, à laquelle il rapporta ce qui s'était dit chez le prince.

-Trouve une maison vide où nous soyons seules, ordonna-t-elle. Une maison qui soit plus convenable, si possible, que celle-ci.

- La demeure sur laquelle s'est porté mon choix protégera mieux votre réputation ...

- Tu as raison. Je m'en vais mettre au courant ma maîtresse de ce que tu as dit et lui proposer ton plan pour sa visite.


André Suréda (1872-1930) ; Femme rêvant

Elle fit ce qu'elle avait dit, et revint chez le joaillier avec un sac plein d'argent qu'elle lui remit en même temps qu'elle lui donnait cet ordre :

- Va vers l'endroit que tu as dit, arrange les lieux de la manière la plus luxueuse et dépense ceci pour disposer tout ce qu'il faudra pour boire et manger.

L'homme fit le serment qu'il ne se servirait de l'argent pour rien au monde. La servante reprit donc le sac et partit, alors que lui, de son côté, se dirigeait vers une autre maison qu'il possédait ailleurs, la poitrine encore tout oppressée de l'affront qu'il avait ressenti quand on lui avait proposé de l'argent. Il garnit la maison de fond en comble : pour ce qui était des objets utiles, il n'eut garde d'en oublier un seul, et pour les précieux, il en emprunta en faisant la tournée de tous ses amis jusqu'au dernier ; il obtint ainsi meubles, tapis, tentures, bibelots en or et en argent. Il finit même avec du neuf un ameublement qui pour ses futurs hôtes devait comporter tout ce qu'il fallait et, pour lors, reçut l'agrément de la servante, venue inspecter l'installation.

- A présent, lui dit le joaillier, pars trouver le jeune homme et amène-le discrètement ici.

Elle ramena le prince : pour l'occasion, il s'était vêtu avec l'élégance la plus rare. Sa beauté s'était affinée et la grâce de ses manières avait quelque chose d'encore plus délicat qu'à l'ordinaire. Le joaillier l'accueillit avec beaucoup d'égards et l'honora. Il le fit asseoir sur un divan surélevé, plaça devant lui, pour la boisson, des verres nombreux, plus finement ouvrés les uns que les autres. Puis il entama la conversation. La servante se retira alors, pour ne reparaître qu'après l'appel de la prière du soir, accompagnant Soleil-du-Jour, qui n'avait que deux fillettes pour cortège.


André Suréda (1872-1930) ; Mauresque couchée près d'un buisson


Soleil-du-Jour vit le prince, et le prince la vit. Chacun des deux plia sous l'ardent désir, l'un et l'autre immobiles, incapables de faire un seul pas l'un vers l'autre, au point que l'hôte en fut effrayé : craignant le pire, il se mit aussitôt à prodiguer des soins au garçon, tandis que la servante s'occupait de la femme ! Enfin Ali fils de Bakkâr et Soleil-du-Jour reprirent leurs sens, les forces leur revinrent, ils purent s'approcher l'un de l'autre et tenir ensemble, quoique d'une voix faible, une conversation qui dura une heure.

Le joaillier leur présenta la boisson, ils burent ; il avança vers eux la table qui portait les mets, ils mangèrent, puis firent effort pour remercier. Quand le joailler leur demanda s'ils voulaient encore boire, ils répondirent affirmativement. Alors, ils burent encore ! puis l'hôte les pria de passer dans une autre pièce, où ils s'assirent. Ils prirent soudain conscience de leur bonheur, se mirent à respirer mieux et virent disparaître leur angoisse. S'étonnant de la conduite du joailler à leur égard, qu'ils trouvaient bien courtois, ils se remettaient à boire, quand une idée vint à Soleil-du- Jour :

- As-tu chez toi un luth ou quelque autre instrument de musique ? demanda-t-elle au maître de maison.

Il lui apporta vite un luth, que Soleil-du-Jour eut bientôt accordé, et dont elle s'accompagna pour chanter ce chant, composé sur un mode majestueux :

Messager que j'ai envoyé, n'ajoute rien,
pas le moindre clin d'œil, à mon message,
si tu veux être fidèle ; un interprète sincère
pourra seul guérir le passionné d'amour.

S'il répond, nous munirons notre âme
d'une belle patience, pour lui !
Ah ! le bonheur qu'apportera cette patience
si elle dure parce qu'il l'aura voulu !

Le joaillier apprécia au plus haut point la mélodie, qui lui parut fort belle. Le prince et Soleil-du-Jour échangèrent les coupes : elle but et il but. Puis elle reprit le luth et chanta sur ces vers :

J'ai veillé : on aurait dit que j'aimais
d'amour l'insomnie ; je me suis consumée
et la maladie devint une habitude,
et même une seconde nature.

Mes larmes ont envahi mes joues,
y portant un fer brûlant : a-t-on
vu jamais un naufragé périr d'incendie,
la barque restant au milieu des flots ?


Elle reprit ces paroles et les modula en diverses variantes, avec un tel savoir-faire dans la finesse du chant et une telle grâce dans la mélodie, que la salle parut danser aux yeux du joaillier. Soleil-du-Jour s'arrêta un moment, poussa un long soupir, et attaqua un troisième poème :

Quelles commères vous faites, mes larmes !
Pourquoi aller révéler ce que je cachais
de passion amoureuse ? pourquoi raconter
à chacun autour de moi mes secrets ?

Celui dont la flèche détruit la consolation
m'a rendu visite. Je lui ai dit :
« On ne peut demander à mon cœur d'oublier,
même en le plaçant sur un feu de braise. »


Mon cœur, supporte patiemment le tyran amour ;
celui-là seul peut se targuer de triompher
et finit par retrouver l'objet de ses vœux,
qui s'est accoutumé à la patience.

Combien de fois je distrais mon cœur
en lui parlant de cette rencontre !
Combien de soins je prends chaque jour
d'une foule de gens inutiles et malfaisants !






Aux oreilles du joaillier parvenait pour la première fois une telle perfection dans l'art de la voix et de la musique. Mais soudain la petite compagnie entendit un tel tumulte et de tels cris, qu'il lui sembla qu'un séisme enfonçait la maison et ses habitants dans le sol. Le jeune esclave, que le joaillier avait placé dans le vestibule, accourut vers son maître et l'informa :

- Notre porte a été brisée. Nous ne savons pas qui sont nos assaillants.

Le petit avait à peine terminé sa phrase qu'une servante cria du haut du toit en terrasse. Puis, surgit une bande de dix individus, le poignard à la main et le sabre à la ceinture, masqués d'un voile qui ne laissait voir que leurs yeux. Dix autres les suivirent bientôt, équipés de la même façon. Le joaillier ne crut pas bon de s'attarder en ces lieux et préféra tourner les talons : il s'alla abriter dans le couloir qui conduisait à la demeure d'un de ses voisins et de là, il ne put, en tendant l'oreille, que continuer à entendre dans sa maison ce vacarme indistinct de cris et de meubles qu'on déplace violemment. Il crut à une trahison du secret des amants : sans doute le chef de la police était-il venu les surprendre avec ses hommes.



Céramique d'Iznik ; plat aux bateaux, vers 1570-1575


Le maître des lieux resta dans sa cachette jusqu'au milieu de la nuit. C'est alors que son voisin, descendant de l'étage, avisa un homme tapi dans un coin du couloir d'entrée. Bien qu'il l'eût regardé avec attention, il ne reconnut pas d'emblée le joaillier et, prenant peur, il s'empressa de remonter chercher un sabre dans sa chambre, dont il redescendit menacer l'homme. Mais quand il cria « Qui va là ? » et que le joaillier se fut fait reconnaître de lui pour ami et voisin, l'homme au sabre jeta son arme et exprima sa compassion :

- Ce qui s'est passé chez toi m'a fait beaucoup de peine. Que Dieu, dans Sa générosité, te dédommage des pertes que tu as subies.

- Seigneur, demanda le joaillier, apprends-moi qui étaient ces hommes.

- Des brigands, lui répondit-il, les mêmes qui récemment ont volé Untel et tué Untel. Hier, ils t'ont vu emplir ta maison d'objets rares et précieux, et aujourd'hui, ils ont fait leur coup. Je crois savoir qu'ils ont emmené ton hôte. Peut-être même l'ont-ils tué.

Puis il l'accompagna jusqu'à la maison pillée : elle ne présentait plus que des murs nus ; tout ce qu'elle contenait avait été pris. On avait arraché les volets et brisé les portes. Le joaillier en resta stupéfait, et le cœur lui manqua. Il se prit à réfléchir à ce malheur imprévu, le mettant en rapport avec la conduite qu'il avait adoptée dans l'affaire ; à n'en pas douter, l'un était la conséquence de l'autre. Il lui fallut alors penser aux excuses qu'il allait devoir présenter à un certain nombre de gens, parmi lesquels les amis qui lui avaient prêté les objets en or et en argent : il faisait même mentalement les phrases qu'il leur adresserait.

Mais le plus préoccupant était le cas de Soleil-du-Jour et d'Ali fils de Bakkâr : le khalife risquait d'être mis au courant de l'aventure par une des jeunes servantes qui étaient sur les lieux ; quant à lui, il pourrait faire alors ses adieux à la vie. Il irait grossir le lot des condamnés à mort dont le corps a pour destin celui qu'on sait. Se tournant vers son compagnon, il lui demanda conseil :

- Ô mon frère, comment agir maintenant ? Quel avis me donneras-tu ?

- Je ne vois pour toi que trois armes : la patience, l'aumône envers les indigents et la confiance dans le Dieu Très-Haut ; sais-tu que ces bandits ont commis un assassinat dans la propre maison du préfet de police et qu'ils ont poussé l'audace jusqu'à tuer des soldats appartenant à la garde personnelle du khalife ? On a mis des indicateurs sur leur piste, des gardes ont été postés sur les routes pour signaler leur éventuel passage. Mais on n'a vu personne de la bande, qui est si nombreuse lors des attaques, que les forces de l'ordre ne peuvent pas même songer au moyen de les surprendre en flagrant délit1.

Le joaillier se mit alors sous la protection de Dieu et regagna son autre demeure en murmurant :

- Voilà ce qui faisait trembler Abou'l-Hasane. J'ai pris sa place dans la conclusion de l'affaire.



Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam


Léopold Steiner (1853-1899) ; le garde du palais



1.Les bandits dont il est ici question sont ordinairement désignés par les historiens sous le nom de « Jeunes Voyous ». Ils commencèrent à s'organiser, sous le règne d'al-Mouqtadir précisément, en deux clans qui s'affronteront souvent avec violence : d'un côté les intégristes installés dans la Nouvelle Ville ; de l'autre les persanophiles, dont le fief était le Karkh, sur la rive droite. [NdT ...]

(À suivre ...)