samedi 25 juillet 2009

Conte d'été ... (5)





... Abou'l-Hasane fils de Tâhir avait pour lors le cœur comme une cellule hermétiquement close ; préoccupé de sa situation, il essaya de dresser un bilan de ses bénéfices dans cette histoire d'amour. A rester ainsi entre le garçon et la fille, il risquait gros à son tour, son commerce ne ferait qu'en péricliter et lui-même avait peu de chances d'échapper aux conséquences funestes que l'idylle ne tarderait pas à engendrer. Il rumina ces idées tout le restant du jour et la nuit qui suivit. Le lendemain, il alla chez Ali fils de Bakkâr prendre des nouvelles.

Le prince avait beaucoup de monde, comme d'habitude ; le parfumeur attendit que tous les visiteurs se fussent retirés, s'approcha du jeune homme et s'informa sur sa santé. Le malade exhala immédiatement ses plaintes.

- Tu es étonnant, toi, riposta Abou'l-Hasane ; je dirais même que je n'ai jamais vu personne qui dans l'amour se comporte comme toi, non, aucun amant, vraiment. Cette fougue dans la passion à côté de cette paralysie du corps qui vous cloue au lit, voilà quelque chose qui d'ordinaire sied aux amoureux rebutés, aux amants trahis ! Mais toi, tu as aimé qui ? celle qui t'aime ; tu t'es engagé envers qui ? envers celle qui répond à tes élans ! Où n'en serais-tu pas, si tu avais nourri un tendre sentiment pour une qui ne te regarde pas, si tu te consumais de passion pour une qui te tourne le dos, si ton affection s'était adressée à une qui se moque de toi ? Allons, ne reste pas dans l'état où tu es, sans quoi le voile qui protège ta vie intime est bien compromis : on le cherchera en vain comme la lune pendant l'éclipse. Distrais-toi plutôt de ton chagrin, sors, bavarde avec les gens, va à cheval, retrouve la libre disposition de tes gestes en prenant un peu d'exercice et donne à ton cœur cette aisance qui lui manque en évoquant les souvenirs avec des camarades. Crois-moi, si tu ne suis pas mes conseils, c'est la mort qui te guette.

Le prince en tomba d'accord ; il promit à son ami de tout mettre en œuvre pour l'écouter et le remercia de ses conseils. Ce qu'il en fit, cela, Abou'l-Hasane fils de Tâhir le parfumeur n'en sut jamais rien, car ce fut là leur dernière conversation. En effet, le commerçant prit congé de l'amoureux et s'en retourna fort soucieux à sa boutique, inquiet désormais pour lui, car il craignait qu'on ne finît par jaser : c'en serait fait alors de sa réputation.


Céramique d'Iznik ; plat à fond blanc, motifs floraux et médaillon central ; Turquie, XVIe siècle



Abou'l-Hasane avait un ami joaillier, un confident qu'il instruisait toujours de ses faits et gestes et qui, du coup, savait quelle relation amicale liait le parfumeur au jeune Ali fils de Bakkâr, quelle affection mutuelle les rattachait. L'homme passait fréquemment à la parfumerie et n'avait pas hésité, même, à questionner Abou'l-Hasane sur la présence de la servante de Soleil-du-Jour en ces lieux. Le parfumeur alla délibérément à l'encontre de la rumeur : il n'avait jamais vu cette fille auparavant, non, il ne savait pas au service de qui elle était.

Ce jour-là, donc, le joaillier était venu le saluer, mais il se rendit compte de toute l'angoisse qui l'habitait, comme quelqu'un d'incertain sur son sort et que la peur envahit. La conversation fut habilement amenée par le joaillier sur le point qui l'intéressait :

- Tu sais, lui dit-il à un moment, que je suis, parmi les gens que tu fréquentes, le plus discret sur tes pensées intimes, et la raison en est la grande amitié que j'éprouve pour toi. Mais il ne m'échappe pas que tu tentes de dissimuler quelque chose de l'ordre de l'anxiété et du désarroi. Voyons, laisse-toi un peu aller à te faire du bien et révèle-moi ce qui prend ton esprit au dépourvu. On ne sait jamais, j'aurai peut-être un avis extérieur, quelque chose à quoi toi, tu n'aurais pas pensé. Abou'l-Hasane lui rapporta alors tout ce qui concernait Soleil-du-Jour et Ali fils de Bakkâr. Il conclut par ces mots :

- Voilà ce que je savais : je t'ai tout raconté, excepté ce que Dieu sait et que moi j'ignore. Jusqu'à présent, je n'ai pris conseil que de moi-même et je ne t'ai rien révélé. Maintenant je le fais parce que je suis la proie de l'inquiétude et de la peur. Tu sais bien que je suis un homme connu de tout un chacun, que je traite des affaires avec les plus grands personnages de ce pays, des hommes comme des femmes. J'ai bien peur que l'intrigue des deux amants ne vienne à être découverte : pour moi ce serait la mort ou au moins la confiscation des biens, le déshonneur, et pour mes enfants et les membres de ma famille l'emprisonnement. D'un autre côté, je ne peux pas éviter Ali et Soleil-du-Jour, après avoir pris du plaisir en leur compagnie. Je me demande s'il ne convient pas que je me mette en cessation d'activité, que je règle les créances en cours, que je réalise l'actif, bref que j'en finisse et que j'aille m'installer dans la ville d'al-Basra, ne serait-ce que le temps de voir se conclure leur histoire à tous deux selon les décrets que Dieu a portés sur eux, avant qu'on ne soupçonne quel rôle j'y ai joué.
» L'amour entre ces deux êtres est devenu par trop intense, et je crois que ce sentiment ne les quittera que quand leur âme aura quitté leur corps. De plus, au premier plan de l'idylle se trouve une servante qui garde leur secret : imagine qu'elle connaisse un jour une difficulté qui leur soit imputable, ou bien qu'ils l'aient mise dans quelque embarras, elle ne se fera pas faute de divulguer ce qu'elle sait, avec les inévitables dégâts qu'entraînera une telle publicité, en deux mots leur perte et la mienne du même coup. L'initiative que j'ai prise en l'espèce, et l'empressement que j'ai apporté, se retourneront contre moi, causant ma ruine et ma mort. Et je ne trouverai d'excuse pour avoir agi comme j'ai agi ni devant Dieu ni devant les hommes.




Son ami répondit à Abou'l-Hasane :

- C'est une affaire grave que tu me présentes là, et pour s'abstenir de tomber dans ces mauvais pas que craint l'homme sage, l'homme avisé doit redoubler de circonspection. Dans ce que tu m'as exposé, je me range à ton avis et n'en ai point d'autre. Que Dieu te protège des périls que tu redoutes, qu'Il donne à tes actes les conséquences les plus heureuses.

- Je n'ai pas besoin de te recommander de garder le secret sur ma confidence ! conclut Abou'l-Hasane.

Mais le joaillier s'empressa de prendre civilement congé de celui-ci et, quand il revint le soir, quatre jours plus tard, il trouva la boutique fermée. Alors, il voulut user de ruse pour faire la connaissance d'Ali fils de Bakkâr. Il gagna la maison du prince et dit à l'un des jeunes esclaves qui gardaient la porte :

- Demande pour moi à ton seigneur Ali fils de Bakkâr la permission de me présenter devant lui.

Il fut admis auprès du prince qu'il trouva étendu, le dos appuyé à un coussin. Voyant entrer le visiteur, Ali fils de Bakkâr se leva péniblement, resta debout et l'accueillit le visage serein, lui souhaitant la bienvenue chez lui. Le joaillier s'acquitta des devoirs ordinaires de toute personne qui visite un malade et présenta ses excuses pour n'être pas venu plus tôt. Son hôte le remercia vivement de ces sentiments et continua :

- Mais peut-être puis-je quelque chose pour toi ; sans doute ta visite a-t-elle un but précis ...




- Eh bien !, voici : il y a entre moi et Abou'l-Hasane le parfumeur - que Dieu le garde en bonne santé et le préserve de tout péril ! - à la fois de l'amitié, des relations d'affaires, l'habitude de nous voir constamment, et une affection déjà ancienne. J'avais de la sympathie pour lui, je le prenais pour confident, je le protégeais contre les mauvais coups et je gardais pour moi avec discrétion ce qu'il voulait bien me dire. Je me suis absenté quelques jours pour une affaire que j'avais à traiter avec quelques compagnons et quand je suis revenu le trouver, selon mon habitude, j'ai trouvé sa boutique fermée. Un de ses voisins de marché m'a dit alors qu'Abou'l-Hasane a dû se rendre dans la ville d'al-Basra pour y traiter quelque chose où sa présence est exigée. Je n'ai pas tenu cette explication pour véritable. Et comme je sais qu'il n'y a jamais eu au monde deux amis aussi liés d'affection qu'Abou'l-Hasane et toi, dis-moi, je te prie, s'il faut que je croie ce qu'on m'a dit, et, dans ce cas, éclaire-moi en partant des circonstances générales pour finir par le particulier. Si donc je suis là, c'est pour déplorer l'absence d'un ami et en apprendre la raison, quitte à te présenter mes excuses si je t'importune.

Au discours du joaillier, le prince ressentit un grand trouble et changea de visage. Il s'excusa :

- C'est la première fois que j'entends parler de cette absence. Abou'l-Hasane ne m'a fait parvenir aucun message ces jours-ci et je n'ai eu aucune nouvelle de lui, même indirectement. Ce que tu viens de m'apprendre m'afflige, me trouble, m'abat, me désespère ...

Puis les sanglots étouffèrent le jeune homme, qui se mit à déclamer ces strophes :

Je pleurais sur les disgrâces
dans lesquelles j'étais tombé,
sans voir que ceux que j'aimais
se trouvaient tous près de moi.

Mais voilà qu'aujourd'hui, le Temps
qui me persécute m'a séparé d'eux,
et j'ai pleuré sur l'éloignement
de personnes qui savaient aimer.


Quelle saveur offre la vie d'un homme
quand ses larmes forment deux parts,
l'une qui pleure les vivants,
quand l'autre est pour les morts ?



Ali fils de Bakkâr garda longuement les yeux fixés sur le sol, puis il sortit de sa méditation, releva la tête et appela un domestique :

- Va à la maison d'Abou'l-Hasane fils de Tâhir, et demande s'il est toujours là ou en voyage, comme on le prétend. Si son départ est confirmé, fais-toi dire vers quelle région il s'est dirigé et quel était le but de ce déplacement.

Le domestique parti, le joaillier et Ali fils de Bakkâr continuèrent à converser. L'entretien dura une heure ; le prince écoutait de façon intermittente les propos du joaillier, tantôt il lui faisait part de ses réflexions, tantôt il lui posait des questions. Enfin, l'esclave revint avec ces nouvelles :

- Seigneur, j'ai demandé à voir Abou'l-Hasane. Ses proches m'ont bien appris son départ pour al-Basra, il y a deux jours. J'ai également vu une servante à sa porte qui avait la même mission que moi et demandait aussi après lui. Elle parut me reconnaître, alors que moi, je ne savais pas qui c'était. Elle me demanda : « Petit, n'es-tu pas de la domesticité d'Untel ? » Je lui répondis que oui. Elle me fit savoir qu'elle avait une lettre pour toi de la part de quelqu'un qui est parmi les plus chers à ton cœur. Elle est d'ailleurs là, à la porte de la maison.

- Fais entrer, ordonna le prince.



La servante entra, belle au-delà de toute description, conforme en tout point au portrait qu'avait fait d'elle le parfumeur. Le joaillier la reconnut d'emblée, tandis qu'elle s'avançait jusqu'à Ali fils de Bakkâr, qu'elle salua. Elle eut avec le prince, à l'écart, un court échange confidentiel : on le voyait seulement, de temps à autre, jurer qu'il n'était nullement au courant de ce dont on l'accusait et affirmer sous la foi du serment qu'il n'en savait rien. A la fin, quand la servante eut pris congé, le jeune homme resta quelque temps frappé de stupeur et comme tourmenté par un feu ardent. Le joaillier glissa alors ces mots :

- Sans doute la Maison du khalife te réclame-t-elle quelque chose, ou alors le palais et toi avez quelque affaire ensemble.

- Qu'est-ce qui te fait dire cela ? demanda vivement le prince.

- Je connais cette servante.

- Au service de qui est-elle ?

- Au service de Soleil-du-Jour, qui elle-même sert le khalife. Dans toute la cour, nulle personne n'est plus puissante, plus intelligente, plus résolue, plus énergique, plus active. Il y a quelques jours, la dame recevait un billet de l'une de ses servantes, paraît-il, et c'est justement ta visiteuse de tout à l'heure qui me l'a mis entre les mains.

Plat iranien "lajvarda" ; début du XVIe siècle



Sur ce, il entreprit de répéter à son hôte les vers qu'il tenait de la bouche du parfumeur et qu'il avait retenus quand l'autre les lui récitait. Il cita également les phrases en prose que contenait la missive. Le trouble du prince était tel quand il entendit tout cela, que le joaillier s'en émut et se mit à craindre, en voyant éclater ces symptômes de commotion, pour la vie du jeune homme.

Celui-ci pourtant trouva la force de dire :

- Au nom de Dieu, je t'adjure de me révéler franchement d'où te vient la connaissance de cette personne qui est venue.

- Laissons cela, répondit d'abord le joaillier.

- Par Dieu, insista le prince, je ne te dirai en retour que l'exacte vérité.

-Dans ces conditions, reprit le joaillier, je ne me ferai pas prier, mais c'est pour balayer de ton esprit jusqu'au moindre soupçon sur mon compte, pour que tu me parles sans crainte d'être contredit et sans te faire des idées, pour que l'expression de ta pensée se déploie librement, à l'abri des vains scrupules de conscience et de la fausse honte, bref, pour que, débarrassé de la peur, tu ne conserves par-devers toi aucun secret. Naturellement, tu as toute latitude pour invoquer sur moi la malédiction de Dieu si jamais dans les jours de ma vie je viens à publier une seule de tes confidences, à dévoiler un seul de tes états d'âme ou une seule des aventures où tu t'es trouvé partie prenante, à te tromper dans une circonstance ou une autre, si jamais enfin je garde au-dedans de moi un seul conseil parmi ceux dont je pourrais te faire bénéficier.



Le joaillier fit suivre ce préambule du récit détaillé de ce qui s'était passé avec le parfumeur, et ajouta :

- Je n'ai agi de la sorte qu'en raison de l'affection qui me pousse vers toi ; ne vois en moi que quelqu'un d'empressé à te rendre service, et à qui donne du soin l'état où il te sent. J'ai décidé de me ranger corps et biens sous ta bannière, de me constituer ton familier après le départ d'Abou'l-Hasane, de t'apporter, encore plus efficacement qu'un frère, aide et assistance, d'être le gardien de tes secrets, d'être celui enfin qui apaisera ton cœur et chassera ce qui oppresse ta poitrine. Réjouis-toi donc, console-toi.

Il renouvela, pour conclure, ses protestations de bonne foi et son serment de ne rien révéler des secrets du prince. Celui-ci lui manifesta sa bienveillance et déclara :

- Que te dire ? Je préfère te laisser désormais en présence du Dieu Très-Haut qui prendra en compte les sentiments de générosité que tu manifestes envers moi. Puis il récita ces strophes :

Comment me croire si je prétends
supporter la séparation
d'une âme égale ? voyez plutôt
mes larmes et mes sanglots incessants !

Ah ! qui me dira si mes pleurs
coulent abondants pour un compagnon
parti ou pour un être que j'aime
et dont je suis séparé ?

Et mes yeux de répandre des larmes,
toujours, qu'ils pleurent l'absent,
ou qu'ils déplorent l'exil imposé
par celui qui reste près de moi.

Après un long silence, il poursuivit :

- Sais-tu ce que m'a dit la servante ? Elle a prétendu que c'était moi qui avais poussé Abou'l-Hasane le parfumeur à s'en aller et que cette disparition était un coup monté par lui et moi. Elle n'a rien voulu entendre de mes dénégations et elle est repartie avec la même idée, et la même condamnation contre moi. Depuis, je ne sais que faire : cette fille écoutait volontiers les conseils du parfumeur, qu'elle fréquentait assidûment et dont elle avait plaisir à recueillir les avis sur tout.

- On pourrait lui faire savoir que je suis au courant de l'affaire. Ainsi tout le souci que te fait cette complication, tu t'en débarrasserais sur moi.

- Mais comment ? Elle me fuit, désormais, et se méfie trop de moi.

- Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour t'aider et ne négligerai rien qui puisse seconder tes projets. J'aurai recours à toutes les ruses qui s'imposent quand on veut un résultat et je saurai ne dévoiler aucun de tes secrets. Chasse toute crainte de ton cœur soucieux : m'entremettre en cette affaire n'entraînera, si le Dieu Très-Haut nous secourt, nous appuie de Sa bonté parfaite et de Ses faveurs admirables, aucun dommage, ni même d'embarras. Par Dieu ! je ne négligerai rien pour obtenir que tu parviennes au but, je saisirai toutes les occasions favorables à tes désirs !

Sur ces mots, le joaillier demanda au prince la permission de se retirer.



- Ô mon maître, s'écria le prince, tu m'as comblé de tes bienfaits, et laisse-moi te féliciter de la façon dont tu as mené les choses, vite et bien à la fois. Tu connais tout de mes difficultés du moment : accorde-moi la faveur d'une amitié qui ne se démentira pas, fais-moi la grâce de visites répétées en toute simplicité, sois assez généreux pour garder mon secret et assez dévoué pour obtenir que soient réunis ceux qui sont séparés.

Il serra le joaillier sur sa poitrine. Ils s'embrassèrent et le visiteur prit congé. Dehors, il ne savait où diriger ses pas, car il n'avait encore rien décidé sur le fond des choses ; il manquait d'idée précise sur la ruse qu'il convenait d'employer pour faire savoir à la servante de Soleil-du-Jour qu'il était au courant de l'idylle entre sa maîtresse et le prince persan. Il errait, tout à sa réflexion, lorsqu'il vit, traînant par terre, un papier non cacheté, où quelque chose était écrit ; il le ramassa, le déplia et put y lire ce texte, qui commençait par des vers :

AU NOM DE DIEU, LE CLÉMENT, LE MAÎTRE DE MISÉRICORDE !

J'ai reçu par le messager la bonne nouvelle,
qui m'a laissé espérer le bien que je convoite.
Elle n'a réveillé en moi que l'inquiétude
d'en avoir surestimé la valeur.

Je n'ai ressenti aucune joie, mais le chagrin
a redoublé quand j'ai cru comprendre
que mon messager s'est trompé sur le sens
des paroles qu'il a entendues.

« J'ai appris, ô mon maître - que Dieu te conserve en bonne santé - une nouvelle qui a rompu les liens de confiance qui m'attachaient à toi et m'interdit désormais de t'adresser tout message. Peut-être la faute a-t-elle été commise en dehors de ta volonté : si c'est le cas, sans rien renier de mes engagements, je la regarderai d'un tout autre œil ; car, même si tu ne gardes plus ta foi, moi, je l'observerai, confiante et résignée. Mais si c'est sur ton ordre que cet ami est parti, dis-toi que si tu as eu l'avantage dans ce combat, c'est au prix de la perte de la personne qui t'aime, celle qui garde ton secret et reste fidèle à ce que ton cœur et tes flancs enfermaient.
« D'autres avant moi, sans doute, ont fait la brusque découverte qu'ils avaient fait fausse route en sacrifiant tout à un objet convoité mais dont le destin s'ingéniait à leur dénier la possession, voire la rencontre. Que le Dieu Très-Haut, dans Sa libéralité, décrète pour l'âme une solution rapide et une prompte délivrance. Reçois mon salut. »



Tandis qu'il était plongé dans la lecture de cette lettre, dont le contenu l'étonnait, et qu'il se demandait qui avait bien pu la perdre, apparut sur les lieux la servante qui avait rendu visite au prince : désemparée, perplexe, elle cherchait partout à terre. Quand elle vit le papier entre les mains du joaillier, elle se dirigea vers lui et l'aborda en ces termes :

- Ô mon maître, c'est moi qui ai perdu ce billet ; s'il te plaît, fais-moi la grâce de me le remettre.

Sans répondre, l'homme continua son chemin. Elle le suivit jusqu'à sa maison, y entra à sa suite, attendit qu'il se fût assis, et lui dit :

- Ami, à quoi pourra bien te servir cette lettre, une lettre dont tu ne connais ni l'auteur ni le destinataire ? Qu'est-ce qui te pousse à la garder pour toi au lieu de me la rendre ?

- Assieds-toi, répondit le joaillier, et garde le silence. Quand tu auras repris ton calme, je parlerai, et alors écoute-moi bien.

La fille s'assit et l'homme reprit :

- La lettre est écrite de la main de ta maîtresse Soleil-du-Jour, n'est-ce pas ? C'est au prince persan Ali fils de Bakkâr que ce billet a été envoyé par ses soins, est-ce que je me trompe ?

Le visage de la servante s'assombrit, et c'est toute troublée qu'elle prononça ces mots :

- Non seulement le traître nous a déshonorées, mais il s'est déshonoré lui-même. L'intensité de son désir l'a fait sombrer dans l'océan de la déraison. Il est allé se plaindre de son tourment à ses amis et à ses frères, incapable d'évaluer les funestes conséquences de ses propos. Mais les faits sont ce qu'ils sont, dans leur intangible réalité.

Là-dessus, elle se levait pour partir, mais le joaillier se rendit compte que la laisser aller dans un tel état d'esprit n'aurait pour effet que de ruiner le peu de crédit qui restait au prince auprès de la servante et de sa maîtresse et que le malade n'y survivrait pas. Il reprit :

- Femme, tu dois savoir qu'il ne faut pas se fier aux apparences quand on veut juger des humains, mais qu'il faut sonder les cœurs, seuls habilités à témoigner. Toute affaire a une part secrète, qui le reste au gré de l'intéressé, car celui-ci a le droit d'en faire mystère ... Toute affaire, sauf la passion amoureuse : en effet, l'amour a cette particularité qu'il oblige à parler aux uns et aux autres, ne serait-ce que pour leur demander de l'aide et les faire compatir aux souffrances qu'on endure. L'amour, vois-tu, se manifeste par des signes apparents, par des symptômes visibles après lesquels on ne peut plus douter qu'il soit là, même si on voulait le cacher. Tu as soupçonné Abou'l-Hasane d'une faute qu'il n'a pas commise et lui as prêté des intentions qui lui étaient étrangères. Quant au prince Ali fils de Bakkâr, il n'a pas révélé votre secret, il s'est abstenu de toute parole qui puisse le mettre en péril, enfin aucun embarras ne peut lui être imputé. En récompense, tu lui as dit des mots aigres et l'as pris pour un vilain. Écoute-moi, car je vais ôter un poids de ta poitrine, apaiser ton cœur, et te permettre de respirer : ce jeune homme est innocent ; mais je ne t'en fournirai la preuve évidente que quand tu m'auras promis par un engagement solennel de ne rien me cacher de vos affaires. Mais il faut d'abord que tu saches que tu parles à un homme discret par nature, patient sous les coups qu'il affronte, attentif à défendre la cause de l'ami, en un mot un homme d'initiative, qui ne ménage rien, ni sa peine ni ses services : j'en prends à témoin l'aide qu'on me réclame dans différentes affaires où je ne suis pas avare de mon concours.

La servante écouta ce discours, poussa un grand soupir et finit par dire :

- Je souhaite en effet que ne se perde aucun des secrets dont tu es dépositaire, et que nul ne soit déçu dans ses espérances parmi ceux que tu assistes de tes conseils et qui t'ont pris comme directeur. Je vais remettre entre tes mains un trésor qui ne peut être montré qu'à la personne à qui il appartient et rendu qu'à la personne qui te l'a confié. Mais auparavant, parle, dis ce que tu avais à dire de ton ami. Si tes paroles sont authentiques, je prends à témoin Dieu et ses anges que je te confierai ce trésor, dont je t'instituerai le gardien et le surveillant.

Le joaillier répéta alors exactement à la jeune fille les paroles d'Ali fils de Bakkâr. Il lui raconta comment il s'était conduit avec le parfumeur Abou'l-Hasane, qu'il avait amené pas à pas à révéler ce qu'il savait. Il lui relata son stratagème pour s'introduire auprès du prince. Il conclut par cette remarque :

- Le fait que la lettre soit tombée entre mes mains, est un signe qui établit la pureté de mes intentions en cette affaire. S'il n'avait tenu qu'à moi, je me serais tenu en dehors de tout, trouvant le cas trop inusité.

La servante, après avoir recueilli à nouveau du joaillier le serment qu'il garderait leur secret à toutes deux, Soleil-du-Jour et elle-même, après avoir promis à son tour au joaillier de tout lui dire de l'affaire, reprit la lettre, qu'elle scella :

- Je dirai au prince, fit-elle, que le billet m'a été remis fermé et que j'attends la réponse. Je lui demanderai de cacheter sa propre lettre, afin de dégager ma responsabilité, s'il arrivait quoi que ce soit entre eux. Je vais sans plus tarder chercher cette réponse puis, sur le chemin du retour, je m'arrêterai chez toi.

Elle prit donc congé du joaillier pour faire comme elle avait dit. Mais lui était inquiet de cette démarche et sentait un feu qui brûlait en son cœur. Quand il la vit revenir, au bout d'une petite heure seulement, une lettre à la main, il s'empressa de lire le contenu de la missive :

AU NOM DE DIEU, LE CLÉMENT, LE MAÎTRE DE MISÉRICORDE !

« Le messager qui était dépositaire de nos secrets les a laissés paraître au grand jour, acte blâmable et qui provoque la colère. Choisis-en un autre à m'envoyer, qui ait ta confiance et trouve meilleur de dire la vérité que le mensonge. Ne m'étant rendu coupable d'aucune trahison, je ne mérite pas de perdre ta confiance : je n'ai pas failli à notre pacte, je n'ai pas cessé de t'aimer.
« L'affliction ne m'a pas quitté depuis que nous ne nous sommes vus ; après notre séparation, je n'ai trouvé d'autre fin souhaitable que la mort. Je n'ai aucune nouvelle de celui dont tu me parles ; il est parti sans laisser de traces que je puisse repérer. En ce qui nous concerne, je désire passionnément que nous nous retrouvions, mais ce moment paraît à mes yeux lointain, ô combien ! Je souhaite ardemment te revoir, mais où se trouve donc l'objet du désir pour celui qui désespère de l'atteindre jamais ? Si tu pouvais jeter sur moi tes regards, tu verrais un homme dont l'aspect est suffisamment éloquent pour qu'il se dispense d'en dire davantage sur son état, et le silence où me forcerait ma faiblesse serait en lui-même un long discours. Que mon salut te parvienne. »

Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam

Arthur Bourgeois (1838-1886) ; Charmeur de serpents, 1884

(À suivre ...)

samedi 18 juillet 2009

Conte d'été ... (4)








... Abou'l-Hasane fils de Tâhir quitta le prince persan et revint à sa boutique, qu'il ouvrit et où il s'installa, tout plein de l'attente de ce qui pouvait arriver. Mais de toute la journée, il ne vit point la servante de Soleil-du-Jour, de sorte qu'il ferma, rentra chez lui pour y passer la nuit et le lendemain, à son réveil, après s'être livré à ses ablutions et avoir récité son office de prières, alla trouver le jeune homme.



Porte ; Damas ; Syrie



Ali était encore étendu sur son lit. A son chevet, avec des médecins, se tenaient des visiteurs, les uns nobles, les autres non, et tout le monde, après l'avoir palpé, lui recommandait tel ou tel remède. Dès qu'il vit entrer son ami le parfumeur, le malade ne le quitta pas des yeux, un léger sourire aux lèvres, se réjouissant déjà de la nouvelle qu'il lui apportait. D'abord le parfumeur présenta ses respects dans les formes qui convenaient au rang du prince, exprima ses regrets de n'avoir pu le voir depuis le temps qui s'était écoulé lors de leur dernière rencontre, lui demanda des nouvelles de sa santé et comment il avait passé sa nuit. En suite de quoi il s'assit, et resta le dernier après tous les visiteurs. Alors, s'approchant du lit, il fit cette question :

- Qu'est-ce que tu as, au juste?

- Les esclaves ont fait savoir au-dehors que j'étais très affaibli, répondit le prince. Le fait est que toute force m'a quitté et que je suis tombé à la place où tu me vois et n'en ai pas bougé depuis. J'ai reçu des visites, et je n'ai pu mettre ces gens dehors ! Bon, maintenant, as-tu revu la servante ?

- Non, répondit le parfumeur. Peut-être viendra-t-elle aujourd'hui.

Cette réponse fit verser des torrents de larmes au jeune prince.


André Suréda (1872-1930) ; jeune bédouine dansant, sud-Algérien, 1912



- Allons, reprends-toi et fais attention au scandale, l'avertit le parfumeur. Évite surtout de pleurer et ne va pas éventer la mèche au premier venu qui te verra sangloter.

L'admonestation eut l'effet contraire et le jeune homme redoubla de pleurs, qu'il entrecoupa de ces strophes :

Un amour passionné au cœur est un mal
qui vous enlève toute force ;
un désir qui s'attache à vos entrailles
est un feu qui brûle sans s'éteindre.

Ô cœur, éveille-toi et quitte cette ivresse
où te plongent les tourments de la passion ;
au lieu de la calmer, mes pleurs ont renforcé
cette souffrance que je ne puis cacher.

J'ai commencé par enfouir profond ma passion
mais elle n'a cessé de croître et d'embellir
et plus je tâchais de dissimuler le sentiment,
plus il se fortifiait de mes pleurs répandus.

Alors je vis que mes larmes avaient pour effet
de montrer à tous au grand jour ma passion ;
d'elle je n'ai plus senti scrupule ni vergogne
toute honte bue, j'ai fait fi du déguisement.

J'ai bien voulu manifester la part de douleur
que mes pleurs en coulant trahissaient ;
mais j'en garde toujours secrète une autre
et celle-là, elle est plus forte et plus grave.



André Suréda (1872-1930) ; femme au voile rayé vue de profil ; étude



Il continua :

- Ah ! le siècle où je vis a multiplié pour moi des traverses dont je me serais bien passé. Au point où j'en suis, rien ne saurait m'être plus agréable que la mort : elle seule me donnera le repos après ce que j'endure, et me délivrera après tout ce que je subis.

- Allons, Dieu te suffit, et c'est Lui qui te guérira, riposta le parfumeur. Crois-tu être le seul qui éprouve de tels sentiments ? Mais non ! d'autres que toi sont passés par la même maladie !

Puis Abou'l-Hasane continua la conversation pendant une heure avec le jeune homme. Enfin il le quitta pour se rendre au marché et y ouvrir sa boutique. II ne s'y était pas plus tôt assis que la servante de Soleil-du-Jour vint le saluer. Elle était comme absente et dans toute son attitude se lisait la préoccupation de quelqu'un de chagriné. Le parfumeur lui rendit son salut :


André Suréda (1872-1930) ; Femme de Tlemcen et sa servante , 1915/1916



- Sois la bienvenue ! Que ma demeure te soit vaste et accueillante ! Alors, quelles nouvelles ? Parle, je te prie : comment va ta maîtresse ? Quant à nous, le retour n'a pas été facile ...

Il lui raconta au passage ce qui leur était arrivé. Elle soupirait à ce récit dont les péripéties l'étonnaient ; enfin elle raconta :

- Ma maîtresse aussi se trouve dans l'état le plus funeste. Mais voici : je vous laissai donc aller, avec les battements de cœur que tu imagines et l'inquiétude sur l'issue de votre affaire, doutant même qu'elle pût être favorable, puis je revins auprès de ma maîtresse. Je la trouvai dans le salon à coupole, incapable de répondre à aucune question, incapable d'articuler un seul mot. L'Émir des Croyants se tenait à son chevet, et souhaitant comprendre, il avait beau interroger, il ne pouvait obtenir la moindre information de personne et restait dans l'ignorance de ce qui avait bien pu causer chez Soleil-du-Jour cette commotion.
» Elle demeura dans cet état jusqu'au milieu de la nuit : autour d'elle étaient ses domestiques qui ne se réjouissaient qu'en partie de ce qui lui arrivait, sachant pourquoi, mais qui, voyant les effets, la plaignaient de leurs pleurs. Soleil-du-Jour néanmoins finit par reprendre connaissance et elle se leva. L'Émir des Croyants lui demanda, directement cette fois, ce qui avait provoqué son étourdissement. Elle se jeta alors à ses pieds, les baisa et dit : « Ô Émir des Croyants, que Dieu fasse de ma vie ta rançon ! Ce sont des aliments qui se sont contrariés. Leur mélange a diffusé leur effet malfaisant dans toutes les parties de mon corps, y répandant un feu ardent. Ce malaise m'a fait tomber et je ne savais plus où j'étais. » Le khalife reprit : « Qu'as-tu donc mangé dans ta journée ? » Elle lui cita quelques noms d'aliments au hasard, ce qui lui venait par la tête. Puis elle raffermit son courage et, montrant plus d'assurance, finit par reprendre des forces.
» Elle demanda un verre de boisson et, l'ayant bu, elle pria l'Émir des Croyants de reprendre le cours des réjouissances qui avaient été interrompues par la faute de son malaise. Il regagna donc sa place, non sans lui avoir enjoint de s'asseoir, elle, à l'intérieur du salon à coupole : elle n'avait ni à se ronger de souci, ni en tout cas à faire le moindre mouvement, sous aucun prétexte. Elle obéit. Alors je m'approchai d'elle. Elle se tourna immédiatement vers moi, me demandant ce que vous étiez devenus. Je lui racontai comment vous aviez quitté le palais et lui répétai les vers récités par Ali, fils de Bakkâr, qui lui firent jaillir les larmes. Une servante, Œillade-Amoureuse, la voyant ainsi, se mit à chanter ces vers :

Depuis votre départ, je le jure par ma vie,
l'existence a perdu toute saveur agréable.
Comment vous êtes maintenant que vous m'avez quittée,
voilà ce que je voudrais tant savoir !

Les larmes de sang que je verse
pour vous avoir perdus, si vous-mêmes
en versez de semblables sur ma perte,
alors il est juste que je les répande.


» Ce chant fit retomber Soleil-du-Jour dans le même malaise que la première fois. Je la secouai, lui frottai les mains et les pieds, lui jetai de l'eau de rose sur le visage ; je fis tant et si bien qu'elle reprit ses sens. Je l'avertis : « Si tu n'y prends garde, c'est aujourd'hui même que tu vas causer la perte de tous ceux qui demeurent ici chez toi. Je te supplie, sur la vie de ton bien-aimé, de ne montrer que patience et fermeté, même si tu te sens sur un gril, et comme retournée sur de la braise attisée par le vent. » Mais elle répliqua :
« Connais-tu par hasard quelque solution plus douce que la mort et qui me rende capable d'en finir avec ces épreuves ? Non, non, pour les gens de ma sorte, c'est la seule consolation. »
» Nous étions à ce point de nos propos quand une autre servante, Aurore-de-l'Exilé, se mit à chanter ces couplets :

On m'a dit: « Prends patience et tu verras :
peut-être le repos viendra-t-il alors. »
J'ai répondu : « Mais où prendre la patience,
depuis ma séparation d'avec lui ? »

Dès le premier instant de l'enlacement,
c'en était fait de la patience
et des liens qu'elle tisse entre les cœurs ;
notre pacte rendait cela inévitable.


» Soleil-du-Jour tomba de nouveau évanouie. L'Émir des Croyants s'aperçut cette fois de l'incident et accourut à la hâte. Il la considéra, inquiet, et vit comme nous que son âme semblait sur le point de la quitter. Il fit enlever la boisson et renvoya chacune dans sa chambre les servantes de la fête. Resté seul avec Soleil-du-Jour, toujours étendue dans le même état, il passa la nuit à son chevet. Elle ne reprit ses sens qu'au matin : le khalife la confia alors à des médecins qu'il avait fait mander, incapable comme il l'était de comprendre la raison de son état, et à plus forte raison de songer qu'elle fût minée par un désir ardent et par la passion amoureuse. Il attendit, pour partir, des raisons de croire à du mieux, et finit par regagner son propre palais, anxieux, l'esprit tout préoccupé de Soleil-du-Jour et de sa maladie, laissant derrière lui pour servir la malade des domestiques, des servantes, des favorites en nombre. Le lendemain, à peine le jour avait-il paru que ma maîtresse m'envoyait chez toi afin d'y prendre des nouvelles de mon maître Ali, fils de Bakkâr ...

Abou'l-Hasane écouta tout le récit de la servante, puis il lui dit :

- Tu sais tout ce qui concerne le garçon : il ne te reste qu'à porter mes salutations à ta maîtresse, en lui faisant un récit détaillé de ce que je t'ai appris. Ne crains pas d'exagérer dans les conseils de sagesse et de discrétion que tu lui donneras en lui dépeignant l'état de son bien-aimé. De mon côté, je transmettrai fidèlement au prince les paroles de ta maîtresse.

La servante remercia le parfumeur, prit congé de lui, et alla son chemin. Lui, vaqua à son commerce toute la journée, puis, après la fermeture, se rendit chez le prince persan, qu'il trouva dans le même état que lors de sa précédente visite : le malade le regardait fixement en lui souhaitant la bienvenue.


André Suréda (1872-1930) ; L'Homme à l'oeillet, 1928



- Ô mon maître, commença-t-il, si je n'ai envoyé personne à ta boutique aujourd'hui, c'est que je n'ai pas voulu t'importuner davantage, car je t'ai déjà fait porter le poids d'une affaire qui pour toute ma vie, et jusqu'à l'extrême limite de mes jours, représentera chez toi un gage par où mon sort est entre tes mains.

- Assez de phrases ! répliqua Abou'l-Hasane. Tu sais bien que s'il était permis de racheter quelqu'un avec son âme, je me serais constitué ton garant et ta rançon ; tu sais que s'il me suffisait de donner l'un de mes yeux pour ta sauvegarde, je n'hésiterais pas à me priver des deux. Donc, j'ai vu aujourd'hui la servante de Soleil du-Jour ...

Il fit à son ami le récit fidèle de son entretien avec elle.

Les nouvelles qu'il entendait ne réjouissaient pas le prince, et sa peine était d'autant plus grande qu'elles étaient aggravées par l'imagination, qui l'emmenait au-delà des proportions. Le chagrin, les plaintes et les pleurs se partageaient l'empire de son âme.

- Que faire ? murmurait-il. Comme tout cela est pénible !

Il demanda au parfumeur de passer la nuit chez lui. Abou'l-Hasane accepta, mais l'un comme l'autre, ils ne connurent que l'insomnie.


Tapis à "médaillon" de Kashan, Iran, XVIe siècle



A la pointe du jour, le parfumeur repartit pour sa boutique, où déjà l'attendait à la porte la servante de Soleil-du-Jour. Avant même d'ouvrir, il l'aborda et, après l'échange de civilités, ce fut elle qui demanda la première des nouvelles de son maître Ali, fils de Bakkâr.

- C'est sans changement, répondit Abou'l-Hasane. Et ta maîtresse ?

- Non seulement il n'y a pas d'amélioration, mais son état a empiré. Elle a écrit pour le jeune homme ce mot, qu'elle m'a confié en me recommandant de suivre tes instructions et pour lequel je dois lui apporter la réponse.

Le parfumeur, revenant sur ses pas, conduisit donc la servante chez Ali fils de Bakkâr. Il laissa d'abord la jeune fille dans le vestibule, invisible pour le prince, et se présenta seul devant lui.

- Que m'annonces-tu ? lui demanda vivement celui-ci, dès qu'il l'aperçut.

- Une bonne nouvelle, s'empressa de répondre Abou'l-Hasane. J'ai avec moi la servante de ton ami Untel, qui apporte un billet de lui, où il dit son regret de n'avoir pu te rencontrer malgré toutes ses tentatives, explique pourquoi il a mis tout ce temps à venir te voir, et te demande de lui pardonner car il est dans l'attente du résultat d'une certaine affaire délicate. Voilà. Maintenant, veux-tu bien recevoir cette fille ?

Mais tout ce discours était accompagné d'un clin d'œil d'intelligence, si bien que le prince répondit sans hésiter que oui. On fit donc entrer, et dès qu'il vit de qui il s'agissait, Ali fils de Bakkâr recouvra l'usage de ses membres, de manière à accueillir la servante avec joie. Filant l'ironie du parfumeur, il reprit à son compte l'allusion et lui demanda des nouvelles de ce bon maître, ajoutant :

- Que Dieu le guérisse et le conserve en bonne santé.


André Suréda (1872-1930) ; Rêverie, 1911



Il eut bientôt entre les mains le billet qu'il prit et porta à ses lèvres avant d'en prendre connaissance. En suite de quoi il passa la lettre, la main tremblante, au parfumeur qui put y lire ces vers, précédés de la mention du Dieu Très-Grand :

Parle à mon envoyé : il est là
pour te donner de mes nouvelles ;
il faudra bien, ne pouvant me voir,
que tu te contentes de ses paroles.

Derrière toi, tu as laissé un cœur
que trempe la rosée de la passion,
du désir et de l'amour ; tu as laissé
des yeux que rougissent les veilles.


Il faut, dans les épreuves, t'armer
de patience : il n'est personne
qui puisse avec ses seules forces
repousser les coups du destin.

Ta consolation, voici où la trouver :
tu ne cesses d'habiter mon cœur,
et même quand l'espace nous sépare,
tu es toujours présent à mes yeux.

Vois-tu comme ton corps est affaibli
et intense l'amour qu'il renferme ?
Sache qu'une passion semblable m'habite
et me laisse les mêmes traces qu'à toi.

Le billet, ensuite, portait ces mots :

« Si je t'ai écrit, ô mon maître, de ma main, si j'ai cherché des mots qui touchent et qui traduisent avec justesse ce que je ressens, si ce langage a convoqué mon cœur, ma passion, mes membres, ma seule raison pour l'avoir fait, est que j'ai l'espoir de te prodiguer les biens que j'ai reçus de toi. C'est parce que je sais qu'ils t'appartiennent, ces tourments qu'à mon corps défendant m'inflige la séparation d'avec toi, c'est parce que je sais qu'ils doivent en toute justice te revenir, que j'ai pu vaincre mes scrupules à t'écrire et que j'ai pu rédiger ce billet.
« Le témoin qui a vu en personne quelque chose se passer dispense, par son rapport, de toute investigation complémentaire. Eh bien !, pour moi, j'ai des yeux que la veille n'abandonne point, un cœur que le souci assiège sans relâche, une poitrine où l'angoisse a pris domicile, un esprit que hantent les fantômes de l'imagination, une volonté qui ne dirige que des membres mutilés et ne s'appuie que sur des idées morcelées et sans suite. Je suis comme celui qui n'aurait jamais connu la santé, mais toujours la dépression, qui n'aurait jamais ouvert ses yeux sur un beau spectacle, et n'aurait vécu que dans l'abattement. Si seulement il m'avait été donné d'être un objet oublié, indifférent à tous, indistinct par mes plaintes dans la troupe de ceux qui se plaignent, confondu par mes larmes dans celle des pleureurs !

Hélas ! la moindre pensée de vous
m'est refusée ; rien, non, rien
ne m'est offert, ni vous rencontrer
ni seulement me rapprocher de vous.

Un obstacle a été dressé entre nous,
qui nous empêche de nous revoir ;
sur vos traces pourtant mes sanglots
jamais ne cesseront de retentir.


« Puisse le Dieu Très-Haut aider à la rencontre ! Puisse-t-Il faire en sorte que tout être s'unisse à l'objet de son désir ! Puisse-t-Il me garder d'avoir un autre compagnon après toi ! Quant à toi, fais-moi la grâce et l'honneur d'une réponse, afin de me fournir aide et consolation, et munis-toi d'une belle patience qui te permette d'attendre que Dieu arrange un chemin pour la retrouvaille. Transmets le salut à Abou'l-Hasane. »




Le parfumeur lisait de ces phrases, capables d'emplir de désirs un cœur sec ; quel n'était pas leur effet sur un cœur plein d'amour ! Elles auraient pu, en tout cas, ancrer un homme flottant, incertain entre des dispositions contraires, et lui apporter une fois pour toutes la fermeté dans son choix. Aussi, peu s'en fallut-il qu'Abou'l-Hasane n'allât les publier, manquant à une discrétion à laquelle le retint heureusement une pudeur envers le prince qui le fit garder pour lui le secret. Il se contenta de déclarer :

- L'auteur de ce billet a montré, ma foi, une grande maîtrise dans le choix des termes, dans l'expression des sentiments, dans la qualité de l'émotion où il met son destinataire, dans la tendresse enfin. Ce mot demande une prompte réponse, et de la même encre.

Le jeune homme murmura :

- Où ma main prendra-t-elle la force d'écrire ? Quelles tournures mes pleurs et mes gémissements choisiront-ils pour être leurs interprètes ? Ah ! décidément, ce billet ajoute une autre faiblesse à la mienne, et me fait mourir une deuxième fois.

S'asseyant devant une feuille vierge, il demanda à Abou'l-Hasane :

- Déploie, je te prie, ce billet devant moi.

Il resta longuement pensif devant le papier blanc, qu'il noircit pendant un bon moment, au bout duquel il pleura pendant une autre heure, et fit ainsi, phrase après phrase, jusqu'à ce qu'il estimât avoir tout dit de ce qu'il voulait faire savoir à sa bien-aimée. Enfin, il remit la missive à Abou'l-Hasane en lui recommandant de la lire attentivement avant de la donner à la servante. Le parfumeur la lut en effet. Voici ce qu'elle contenait :


Cliché Natalia Crespi, revu par M. Ogre ...



AU NOM DE DIEU, LE CLÉMENT, LE MAÎTRE DE MISÉRICORDE !

De la lune m'est tombé
un billet d'amour
et, charme pour les yeux,
il a fait offrande de sa lumière.

Beau à contempler,
il redouble de beauté
quand on en lit les mots,
qui sont autant de fleurs.

Il a rendu moins vives
quelques-unes de mes peines
et allégé le poids
de mon fardeau de souffrances.

Ô mon maître, tiens prêt l'éloge funèbre
d'un homme dont le cœur a fait halte
entre l'étape de l'attendrissement
et celle de la méfiance.

Je veux que tu saches pleinement
que mon amour déborde les limites
et que le voile qui le protège
ne masque pas cet intense désir.

Ce cœur, ces yeux sont éprouvés
par le feu de la passion ;
les uns pleurent sans répit,
l'autre brûle au long de mes veilles.

On ne peut voir ni mes larmes cesser,
ni le foyer où mon cœur se consume
s'apaiser un instant, renonçant
à jeter à la ronde ses étincelles.

Je vous jure sur l'amour de vous,
sur cette demande qui vous presse,
je vous jure que je n'embellis rien,
et ne dis que la pure vérité.

Depuis que je ne vous vois plus,
nul être humain n'a été désiré
en compensation de votre perte
par cette âme qui a tout perdu.

« Avec ta lettre, ô dame mienne, est arrivé en présent le repos pour une âme épuisée par l'amour et le désir ardent ; ta lettre a fait descendre la guérison sur un cœur sanglant que la maladie et l'infortune ont ulcéré. Elle a fait jaillir, après un long silence, les pensées les plus claires, comme se montre un riant jardin après la retraite austère où l'on a médité son choix : elle a accompagné son lecteur réjoui de bosquet en massif verdoyant. Quand j'ai saisi son contenu, quand j'ai déchiffré les termes employés et réfléchi sur leur signification profonde, alors ma joie a été à la mesure de l'examen attentif que j'en avais fait.
« Mais, hélas, la seconde lecture m'a repris tout ce que la première m'avait donné, me privant de tout ce qu'elle avait d'abord exprimé, avec ce style inimitable, de souffrance induite par la séparation, de cette souffrance déroulée en mille figures de langage. Le coup a restauré la maladie en maîtresse, amplifiant la passion, me jetant aux fourches de l'amour, brisant en cent éclats ma patience, multipliant la légion de mes assaillants conduits par le désir.

J'ai quitté les miens : comme il a duré,
l'exil qui m'éloigne de ma patrie !
Et comme je voudrais savoir
si je mourrai en étranger !

Étranger, pauvre, mendiant,
voilà où j'en suis aujourd'hui ;
Seigneur mien, montre-toi l'asile
de tous ceux qui vivent au loin.

Mes yeux ont devant eux ton simulacre,
mes lèvres profèrent ton souvenir,
et mon cœur au profond a enfoui
l'amour de toi : tu ne peux disparaître !

Nos deux corps, il est vrai
connaissent la distance :
mais les cœurs savent-ils

ce qu'est l'éloignement ?

Laissons parler les envieux :
plus ils parlent, plus notre amour
est certifié, et plus il se montre
à qui souhaite en parler.

Je ne connais pour seul regret
que cette fuite du temps où la vie
se déroule tandis que nous échappe
notre part de rencontres.

Puisse Dieu faire gonfler les nuées
au-dessus des arpents de l'absent
que sa terre reçoive l'eau fertilisante !
Puisse-t-Il ramener chez lui tout exilé !

Ô cœur, résiste à la désolation,
arme-toi de patience : ne sais-tu pas
que l'Envoyé de Dieu n'est pas mort
dans la ville qui l'avait vu naître ?

Mais le cœur se resserre, l'esprit
embrasse mille imaginations, les yeux
ne connaissent point de repos et le corps
recru de fatigue n'en peut plus.

La patience s'en est allée
et l'exil dure encore ;
la poitrine est oppressée,
et l'esprit n'est plus, de force arraché.

Sachez tout de moi : une plainte
accompagne chaque état que je vis
et l'échec vient sanctionner
tout ce que j'entreprends.

« Ma querelle ne vient point de l'injustice que je ressens à être ainsi la proie des épreuves qui me brûlent : si je me plains, c'est parce que mon désir d'aimer ne trouve pas pour se déployer un esprit libre, mais une âme entravée. Ce cœur est exilé, et ne connaîtra que la ruine jusqu'à ce que Dieu veuille bien apaiser sa soif et le mener ainsi sur le chemin clair de la guérison. C'est avec cet espoir que je te présente mon salut. »


Céramique d'Iznik, Turquie, XVIe siècle



La lettre bouleversa Abou'l-Hasane et toucha son âme aux points les plus sensibles : les mots exprimaient une telle souffrance qu'il ne put s'empêcher de verser des larmes et qu'il eut de la peine à contenir des pleurs plus abondants. Mais son cœur était si attendri qu'il ne lui imposa le calme qu'au prix de nouveaux pleurs qu'il répandit comme un exutoire à une trop forte émotion. Il remit alors la lettre à la servante et lorsque celle-ci l'eut entre ses mains, Ali fils de Bakkâr lui dit d'approcher :

- Porte à cet « ami » mon salut, lui demanda-t-il. Fais-lui connaître ma misère et mon mal. Dis-lui que l'amour que je ressens est mêlé au plus intime de ma chair et de mes os. Qu'il sache que je ne suis plus qu'un pauvre hère que le siècle s'est acharné à faire ployer sous les malheurs. Et demande-lui si quelqu'un se penchera sur le sort de ce malheureux, l'aidant de quelque nourriture capable de le maintenir en vie.

Ces mots s'accompagnèrent d'un flot de larmes, qui fit à leur tour pleurer Abou'l-Hasane et la servante. Quand celle-ci prit congé, elle était encore secouée de sanglots ; le parfumeur l'accompagna sur une partie de son parcours, puis leurs chemins se séparant, il lui dit adieu et regagna sa boutique.

Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam


Pierre Poisson (1876-1963) ; Danseuse algéroise


(À suivre ...)

samedi 11 juillet 2009

Conte d'été ... (3)






... Apparurent les trois envoyés du khalife, accompagnés de vingt serviteurs à la livrée élégante et splendide. Eux-mêmes portaient des sabres retenus par des baudriers d'or. Ils saluèrent de la manière la plus déférente Soleil-du-Jour, qui leur rendit leur salut, souriante et pleine d'égards. Elle s'adressa à Masrour :

- Quelles nouvelles ?

Masrour répondit :

L'Émir des Croyants t'envoie son salut, regrettant de ne pas t'avoir auprès de lui, et demande si tu es en bonne santé. Il t'informe que ce jour a été marqué pour lui par une grande joie et qu'il aimerait l'achever par une conclusion heureuse, cette nuit même, chez toi, en ayant le plaisir de te voir. Prépare-toi donc à recevoir sa visite et commence à orner ton palais de la manière qui convient.

Soleil-du-Jour baisa la terre par respect pour le khalife et s'écria :

- Oreille attentive et bon vouloir pour les ordres de Dieu et de l'Émir des Croyants !

Elle envoya aussitôt une servante pour ramener les intendantes, auxquelles elle distribua des ordres : avec leurs équipes, elles se dispersèrent dans toute la demeure, maison et jardin, de manière à bien prouver aux messagers que la demande dont ils étaient porteurs avait été enregistrée et recevait une prompte exécution. Au reste, la résidence comportait tout ce qu'il fallait pour pourvoir à des cas de ce genre, jusqu'aux grandes tentures et aux tapis d'apparat.

Retirez-vous sous la protection de Dieu et avec son secours, dit Soleil-du-Jour aux messagers du khalife. Rapportez à l'Émir des Croyants ce que vous avez vu de nos préparatifs, afin qu'il patiente un peu avant de venir, le temps pour nous de disposer les tapis, les coussins, les tentures dans le salon de réception et d'arranger le tout avec goût.



Eugène Delacroix (1798-1863) ; la porte verte, 1832



Les émissaires prirent donc congé et Soleil-du-Jour rejoignit les deux hommes, celui pour lequel elle nourrissait une passion et le parfumeur : ils se blottissaient comme l'oiseau qui a peur. Versant des larmes brûlantes, elle enlaça avec frénésie son bien-aimé.

- Dame mienne, s'écria alors le prince, cette séparation engendrera ma ruine totale, que dis-je, ma mort ! Puisse le Seigneur mien me donner la patience nécessaire pour attendre la prochaine occasion de te voir, ou alors permettre que le terme de ma vie succède rapidement au moment où je t'aurai quittée.

- Pour toi, répliqua-t-elle, tu vas quitter ces lieux, et de nous deux, tu seras le seul indemne : ta réputation n'aura subi aucun dommage, tu as placé ton amour dans une forteresse inexpugnable, et ce trésor inaccessible, tu n'as point à craindre d'ennemi pour tenter de te le ravir. Mais pense à moi : songe aux épreuves et aux maux que me réserve le destin ! Le khalife se conduit d'ordinaire avec moi de telle sorte qu'il me sera impossible de me donner tout entière à l'amour immense que je ressens pour toi et que je n'aurai pas un seul instant pour pleurer sur notre séparation. Quels poèmes lui dire, quels sentiments éprouver en mon cœur devant lui, quels soins prendre de lui, avec quelle énergie le servir, sur quel bon génie m'appuyer pour répondre aux gens d'esprit de sa cour, où puiser l'intelligence nécessaire à le convaincre plus sûrement que ses rusés conseillers ? ...


Eugène Delacroix (1798-1863) ; intérieur arabe, 1832


Abou'l-Hasane le parfumeur prit alors la parole :

- Je t'en supplie, dit-il à la dame, arme-toi de toute la patience et de toute la fermeté dont tu es capable, et Dieu, dans Sa libéralité, te réunira de nouveau avec ton bien-aimé.

Il en était à ces recommandations quand arriva soudain une servante qui donna cette nouvelle :

Ô maîtresse, voilà que les serviteurs du khalife sont déjà là et toi, que fais-tu encore dans l'attente, sans bouger ?

- Malheur à toi ! Fais monter sans plus tarder les deux invités dans la pièce à lucarne qui donne sur le jardin, lui ordonna Soleil-du-Jour. Ils y resteront jusqu'à la nuit épaisse. Alors tu me feras la grâce de prendre soin de leur départ : tu les feras sortir du palais, et tu les conduiras, avec tous les égards dus à leurs personnes, dans le lieu où ils demeurent habituellement.

- Oreille attentive et bon vouloir ! acquiesça la servante.

Soleil-du-Jour embrassa donc son bien-aimé Ali fils de Bakkâr, auquel elle fit ses adieux en pleurant, puis elle sortit du salon, ayant à peine la force de marcher. Les deux hommes suivirent la servante et gagnèrent la pièce à la lucarne : c'était une pièce qui donnait d'un côté sur le jardin, de l'autre directement sur le Tigre, et qui était ornée de nombreuses plantes verdoyantes en caisses. On referma la porte sur eux. Puis ce fut la nuit, qui les surprit dans la même interrogation : c'était là la demeure du khalife, et quel sort pourrait-il bien leur réserver s'il venait à découvrir leur présence ? Ils se demandaient d'où viendrait alors leur salut.



Eugène Delacroix (1798-1863) ; baies dans un intérieur mauresque, 1832



Ils regardèrent dans le jardin : plus de cent serviteurs s'y étaient répandus, aussi élégamment vêtus que de jeunes mariés et portant, sur leurs costumes aux couleurs variées, des sabres retenus par des baudriers d'or. De jeunes garçons, cent au bas mot également, tenaient chacun à la main un cierge piqué de grains de camphre1. Hâroun al-Rachîd, entre Masrour et Wasîf, avançait majestueusement, ivre de joie, satisfait de ce qui s'offrait à sa vue. Vingt servantes le suivaient, resplendissantes comme des soleils, revêtues de robes les plus magnifiques qui soient, avec des pierres précieuses qui étincelaient à leurs colliers comme à leurs diadèmes. Elles étaient occupées à pincer les cordes de leurs instruments et vers elles, au milieu des arbres, de ces plantes odoriférantes et de ces fleurs qui ornaient le jardin, s'avançait un cortège de vingt servantes parmi lesquelles marchait Soleil-du-Jour.

Arrivée à hauteur du khalife, celle-ci baisa la terre.
Lui, la salua en ces termes :

Que soit la bienvenue celle qui représente le paradis de l'existence, la joie du cœur, la source de la jubilation et du bonheur ! Qu'elle reçoive un chaleureux accueil !

Le khalife s'appuya sur le bras droit de la femme et marcha ainsi, guidé par elle, jusqu'au lit de repos en argent. Il s'y étendit et la fit asseoir près de lui. Les autres sièges de même nature que l'on mettait d'ordinaire au bord des bassins furent rapportés. Le souverain dit à son cortège de servantes de s'y installer, et chacune d'elles prit sa place selon son rang.


Eugène Delacroix (1798-1863) ; deux études d'aoud arabe [luth arabe], 1832



Soleil-du-Jour se leva et s'assit sur un siège à part, en face du khalife. Lui, se mit à contempler un long moment le jardin, puis fit ouvrir les fenêtres du salon à coupole. Tant de cierges avaient été rassemblés autour de l'Émir des Croyants, aussi bien à sa droite qu'à sa gauche ou devant lui, que la nuit s'était transformée en jour et les ténèbres environnantes en crépuscule. Ce fut alors le moment pour les serviteurs de passer les gobelets et autres récipients requis pour la boisson.

Abou'l-Hasane fils de Tâhir, le parfumeur, du haut de sa lucarne, put contempler un spectacle si merveilleux que jamais son esprit n'en avait pu concevoir l'idée, même imparfaite : cette profusion de pierres précieuses ! Non, jamais n'avait été offerte à ses yeux la satisfaction d'en voir autant et de si diverses à la fois. Était-ce un rêve, et où était-il, se demandait le parfumeur, dont le cœur palpitait.

Ali, qui de son côté restait étendu dans la pièce, incapable de faire un geste, tellement son trouble était grand, ne jetait sur le spectacle qui intéressait tant son ami qu'un regard distrait et était loin de partager les pensées qui occupaient son esprit.



Fort rouge d'Agra (Inde)



- Regarde ce roi, disait le premier.

- Sa vue me rappelle notre malheur, répondait le second.

Et il continua :

- Me voilà désormais dans le groupe des condamnés à une mort prochaine. Il ne peut en être autrement. Il n'est pas besoin de chercher trop de causes à cela : l'amour passionné s'est emparé de moi, et gouverne en mon cœur, en tyran capricieux. Je ressens l'amertume de la séparation après la rencontre, je ressens la peur, mes forces s'affaiblissent et ma présence ici me paraît un péril, je ne vois pas le moyen de me délivrer ! Ah ! que m'assiste le secours de Dieu contre l'affliction de mon âme, contre les coups du sort, contre les entreprises enfin de mes ennemis qui fomentent ma perte !

Le seul recours est la patience, dit Abou'l-Hasane ; Dieu alors fera paraître le salut.

Puis il se remit à observer par la lucarne ce qui se passait dans le jardin. Lorsque tout fut prêt pour le service des convives, Hâroun al-Rachid, se tournant vers l'une des servantes de son cortège, lui donna cet ordre :

- Allons, donne-nous quelque chose, ô Désir !



Détail du mausolée de Sélim Chishti ; Fathepur Sikri, Inde



Ladite Désir, s'accompagnant du luth, chanta des couplets :

Si la prairie avait reçu autant de rosée
que les flots de larmes
versés sur mes joues,
elle serait devenue un jardin verdoyant.

Ces joues, elles auraient signifié
que le printemps fleuri est là,
si fleurir était en leur pouvoir,
quand elles sont par les larmes arrosées.


Je ne verse plus que des larmes
de sang, celles que m'a laissées
mon âme, en me disant adieu
au moment de me quitter.

J'ai dit: «Pourquoi ne trouverai-je
le repos que dans la mort ? »
Lorsqu'elle vint, j'ai crié :
« Sois la bienvenue, je suis à toi ! »


Les deux compagnons jetèrent alors leurs regards sur Soleil-du-Jour : elle manifestait un grand trouble. Soudain, on la vit qui s'inclinait sur le bord de son siège, et elle tomba sur le sol. Les servantes se précipitèrent à son secours et elle fut transportée à l'intérieur de la maison. Abou'l-Hasane suivit attentivement la scène, mais en se retournant vers son compagnon, le bien-aimé de Soleil-du-Jour, il le vit étendu, immobile, la face contre terre, sans connaissance.

- Le destin, murmura-t-il, a octroyé à tous deux la même faveur : il a rendu entre eux un jugement équitable.

Puis une peur intense, un grand effroi le saisirent. Au même moment entra la servante qui les avait cachés, lui et son compagnon.

- Tenez-vous prêts, dit-elle, car le monde s'est rétréci aux yeux de tous. Je crains que cette nuit ne voie notre perte.



Coucher de soleil sur Baghdad



- Qui donc pourrait transporter cet homme dans l'état où il est ? fit remarquer le parfumeur. Vois : il est évanoui.

La servante s'en alla chercher de l'eau de rose additionnée de musc. Elle en aspergea le jeune homme, lui baigna le visage, lui frictionna les mains, si bien qu'il reprit connaissance.

- Reviens à toi, au nom de Dieu, lui disait son ami pendant qu'elle s'activait, reviens à toi avant de provoquer ta perte et la nôtre.

Aidé de la femme, il soutint le jeune homme et tous deux lui firent quitter la pièce à la lucarne. Par une porte en fer que la jeune fille avait ouverte devant eux, ils sortirent du palais et se retrouvèrent sur une jetée étroite lancée sur le Tigre. La fille frappa légèrement dans ses mains, un petit esquif s'approcha, qui n'avait à bord qu'un rameur, et vint se coller à la jetée. Les deux hommes embarquèrent, mais Ali fils de Bakkâr tendit sa main droite en direction de la grande salle et du palais, mit la gauche sur son cœur et d'une voix faible, récita ce poème :

Au moment de prendre congé de l'aimée,
j'ai donné la main d'un être affaibli
et l'autre, je la tenais sur mon cœur
qu'un incendie embrasait.

Je vous en supplie, que ce ne soit pas là
notre dernière entrevue ! et pour ma route
que ce ne soient point les provisions
ultimes que vous m'ayez données !



Coucher de soleil sur Baghdad



Le batelier manœuvra ses rames et l'embarcation appareilla, avec à bord les deux hommes et la jeune femme. Sur la rive opposée2, tous ayant débarqué, la servante prit congé des compagnons et s'excusa :

- Il m'est impossible d'aller plus loin avec vous.

Le parfumeur resta donc seul avec Ali étendu près de lui à même le sol, incapable de se relever.

Maître, l'encourageait Abou'l-Hasane, si nous restons ici, nous courons le danger de perdre la vie, car nous offrons une cible magnifique à la convoitise des pêcheurs.

Il ne lui épargna ni les reproches ni la critique. Au bout d'une heure enfin, Ali put se lever pour l'accompagner, mais il avait beaucoup de mal à marcher. Le parfumeur avait des amis, de ce côté-ci de la ville : il se mit donc en route pour la maison de celui qui lui paraissait le plus sûr d'entre eux, un homme avec qui il entretenait une relation franche et suivie, et qui vint lui ouvrir lui-même quand nos deux amis furent arrivés. La vue du parfumeur lui fit un plaisir extrême, et sans tarder, il l'introduisit chez lui avec son compagnon.





Dès que les deux hommes se furent un peu reposés, il demanda au parfumeur :

- Que faisais-tu donc dans mon quartier, ô mon maître, pour passer me voir si tard ?

Abou'l-Hasane répondit :

- C'est à cause de quelqu'un qui me devait de l'argent : on m'a dit qu'il se préparait à quitter le pays sans honorer sa dette, ni envers moi, ni envers quelques autres. J'ai décidé d'aller le trouver en pleine nuit pour mieux le surprendre, et par précaution supplémentaire, j'ai demandé à mon maître que voici (il désignait le jeune homme, Ali fils de Bakkâr) de venir avec moi, de telle sorte que si mon débiteur me voyait de loin, il ne s'imaginât pas les raisons véritables de ma venue dans les parages, sans quoi il se serait caché en m'apercevant tout seul. J'ai tout fait pour le rencontrer, mais je n'ai pas pu ; je n'ai même pas obtenu de ses nouvelles en interrogeant ses relations. J'étais donc bredouille et, pour comble, ce jeune homme s'est trouvé mal. En voyant comme il avait de la peine à marcher, j'ai compati et je me suis demandé où nous pourrions bien aller, quand j'ai pensé à ta maison, où nous ne manquerions pas de nous reposer un peu et de reprendre notre souffle.

L'homme en effet traita ses hôtes avec les plus grands égards et s'appliqua scrupuleusement à les servir. Il les garda pour le reste de la nuit ; de grand matin, les deux hommes sortirent pour gagner la berge et, une barque ayant passé près d'eux, ils la prirent pour traverser. Une fois sur la rive opposée, Abou'l-Hasane ayant juré qu'il ne laisserait pas aller son ami Ali sans l'avoir reçu ne fût-ce qu'un moment chez lui, ils se dirigèrent vers la maison du parfumeur3.



Tombe du sultan Iletmish ; mosquée Qouat ul-Islam, Delhi, Inde



A peine entré, le jeune homme s'affala sans force sur un divan, accablé sous le poids conjugué de la passion, de la fatigue et du désespoir. Son ami jugea qu'il lui fallait lui aussi s'étendre, et ils prirent ainsi quelque repos.

Une fois relevé, le maître de maison s'empressa de donner des ordres pour faire installer meubles et tapis, comme pour une fête.

- Je dois distraire ce garçon, se disait-il, il faut qu'il se détende. Je vois bien dans quel état l'a mis la séparation d'avec une maîtresse aimée passionnément : quels tourments il a subis au long de cette aventure !

Il remercia Dieu d'avoir échappé au péril et réserva une somme précise, en proportion avec sa fortune, pour la distribuer en aumônes. C'est alors qu'Ali fils de Bakkâr, se réveillant de sa torpeur, s'assit sur son lit. Abou'l-Hasane le stimula :

- Reprends tes esprits, et lève-toi : nous allons chercher quelque chose à faire qui te changera un peu les idées.

- A ta guise, répondit Ali, je suis décidé à ne rien te refuser.

Le parfumeur fit venir les jeunes esclaves ainsi que les compagnons du prince persan et, pour parfaire le tout, convia une chanteuse. La journée se passa en festivités. Puis vint le soir : le parfumeur alluma des cierges, et chacun trouva ces heures agréables. A un moment, la musicienne, s'accompagnant du luth, chanta :

Le Temps m'a décoché une flèche
qui n'a pas dévié de son but ;
ma patience a disparu
et j'ai quitté tous mes proches.

Dès que le Temps eut fait un pacte
avec moi, j'ai vu cette patience décliner,
et pourtant, pas un instant je n'avais cessé
de calculer avec soin les risques.




Céramique d'Iznik, Turquie ; XVIe - XVIIe siècle



En entendant ces vers, Ali fils de Bakkâr s'évanouit et demeura sans connaissance jusqu'au lever du jour. Le parfumeur commençait à désespérer de l'état de son hôte quand celui-ci, reprenant soudain ses sens, demanda à rentrer chez lui. Abou'l-Hasane craignait trop une aggravation irréversible de son état pour refuser. Les gens du prince lui amenèrent sa mule. Il put la monter et il se dirigea vers sa maison, accompagné d'Abou'l-Hasane. Lorsqu'il vit son ami installé chez lui et revenu à la tranquillité, le parfumeur remercia le Dieu Très-Haut - que Son nom soit exalté !- et se mit à consoler l'amoureux. Mais l'autre n'avait plus aucune force qui lui permît seulement d'entendre ce qu'on lui disait, à plus forte raison d'en faire son profit : du coup, le parfumeur vit qu'il ne lui restait plus qu'à prendre congé ; il ajouta malgré tout :

- Efforce-toi de supporter avec patience les épreuves qui te sont infligées.

- Je m'en remets à Dieu, répondit Ali fils de Bakkâr. Ce que j'endure, peu sont capables de l'endurer. Mais, ô mon frère, peut-être arrivera-t-il jusqu'à toi quelque nouvelle de ma bien-aimée. J'ai reçu d'elle trop et trop peu à la fois : il faut absolument que je cherche à la revoir.

- Sa servante viendra nous trouver, il n'en faut pas douter, après ce qui s'est passé, le rassura le parfumeur. Et alors, elle nous tiendra au courant de tout.


Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam


Louis Hotto (1834-1905) ; la vendeuse de poteries




1. On comptait à la cour du khalife al-Mouqtadir de véritables armées de serviteurs : 7 000 domestiques, dont 3 000 Noirs et quelque 4 000 pages. Au cours du règne suivant, les intégristes réagiront violemment contre ce faste, arrêtant et fustigeant les chanteuses, envahissant les palais pour répandre à terre le vin et briser les instruments de musique.

2. En face d'al-Khould, sur l'autre rive du Tigre se dressent les anciennes dépendances du palais d'al-Mahdî (775-785). Tout fut ruiné lors du siège de Baghdad par les troupes de l'antikhalife al-Mou'tazz, en 865. Elles sont donc presque désertes à l'époque où se déroule cette histoire.

3. Abou'l-Hassane habite sur la rive droite du Tigre ; du même côté que le palais d'al-Khould. C'est là que l'on trouve d'ailleurs, dans le quartier d'al-Karkh, les marchands de parfums et d'aromates. La population y est favorable à l'influence persane, représentée au gouvernement par des émirs opposés au parti intégriste. Le prince persan Ali, fils de Bakkâr, s'y est établi tout naturellement à son arrivée à Baghdad. Le Karkh sera fréquemment pillé, saccagé, incendié par les groupes d'action du parti intégriste. Jusque-là, on pouvait y converser avec des femmes, y inviter des chanteuses et y boire sans risque d'être dérangé.
[NdT ...]


(À suivre ...)

samedi 4 juillet 2009

Conte d'été ... (2)







... Ce fut Soleil-du-Jour qui, la première, rappela les servantes du groupe initial et elles revinrent s'étendre sur leur lit de repos ; elle fit alors un signe aux plus jeunes et elles apportèrent chacune un divan, qu'elles disposèrent sous les fenêtres du salon à coupole, devant les deux compagnons. Sur son ordre enfin, les chanteuses de son propre cortège s'y installèrent, et à l'une d'elles, elle dit de chanter. Celle-ci accorda son luth et entonna la mélodie suivante :

Au nom des grâces dont Il fait don, veuille
Dieu qu'ils se rejoignent, qu'Il le veuille !
car déjà, dans l'amour, leurs deux cœurs
n'en font plus qu'un.

Pitié pour ceux qui voguent
sur la mer du vif amour, océan
vaste et dénué de ressources
n'oubliez pas vos provisions !

Pitié ! Voyez comme ils coulent
et ne cessent de couler,
ces flots de larmes
aux joues de l'amante.

La faute en revient au temps,
et non point à l'amant qui a failli
et que tyrannise ce qu'il doit
subir de conséquences.




L'air sur lequel avaient été chantées ces strophes aurait pu envoyer au combat l'homme le plus pacifique ou guérir l'homme le plus perclus de maux. Grande était l'émotion du prince persan. Se tournant vers l'une des joueuses de luth, il lui demanda d'improviser une autre mélodie sur ces vers d'autrefois :

Ô mon bien-aimé, elle a tant duré,
cette séparation, que désormais
mes paupières savent ce que c'est
que de pleurer continûment.

Toi, la fortune inespérée de mon regard !
Toi, le seul spectacle dont souhaitent se repaître
mes yeux !
Toi, ma fin ultime, toi, ma religion !

Dans les larmes, je prononce l'éloge funèbre
de celui dont le regard est noyé
dans les larmes de la tristesse
et de l'affliction.

Au plus intime de moi, je renferme
mon désir de lui et je me mets à cheminer
sur la route infinie des élans
de la passion ardente et des gémissements.


Quand la servante en eut fini avec le chant que le jeune homme lui avait demandé, lorsqu'elle eut achevé de développer sa mélodie aux lignes pures sur le poème qu'il lui avait dit, Soleil-du-Jour se tourna vers une autre musicienne à laquelle elle demanda de chanter sa partie à elle, ce qu'elle fit, sur les vers suivants :

C'est à cause de lui que je gémis,
lui qui, moins atteint que je ne le suis
par le mal d'aimer, moins altéré de désir,
aurait déjà sombré dans la démence.

Dieu et nul autre que ce Maître de miséricorde
reçoit mes plaintes : mon cœur a donné ses cris
en présent au bien-aimé pour se le concilier ;
mais le bien-aimé n'en a pas voulu.

Si parmi les hommes et les djinns,
un seul être ressentait ce que je ressens
de désir passionné, homme ou djinn,
je dis qu'il n'y survivrait point.




La chanteuse avait mis une telle tendresse dans les modulations de la musique et dans les accents de sa voix que les paroles en furent magnifiquement soulignées dans leur expressivité, servies par un style remarquable. S'adressant à une autre servante, le jeune homme lui dit de chanter en son nom à lui ; elle le fit sur les couplets suivants :

Il a reçu les traits qu'avaient lancés
tes yeux : ô les gémissements poussés !
et puis, la belle patience l'a quitté :
ô les larmes versées !

Il est près de mourir, et son seul désir
est de t'avoir, toi, toi seule,
entre tous ceux du genre humain.
Ah ! s'il pouvait obtenir ce qu'il souhaite !

Avec un cœur qui jamais ne s'attendrit,
tu possèdes un corps tout différent :
souple comme la ramure, il balance
et s'infléchit dès que tu marches.

La servante avait chanté en exploitant toutes les ressources de son art et de sa technique ; l'effet en fut admirable. Soleil-du-Jour poussa un profond soupir et dit à la chanteuse qui était la plus proche d'elle :

- Chante en mon nom.
Elle chanta ce poème :

Si tu restes sourd
à mes gémissements,
si tu restes insensible
à la compassion,

Sache au moins ceci :
ton éloignement a eu raison
de ma patience, si elle a pu
cohabiter avec mon amour.

Toi qui amenuises ma patience,
et entretiens le feu dans mon cœur,
apprends que sans toi, ce cœur
aurait montré plus de mansuétude.





Tout au long de ce chant, aussi bien le garçon que la jeune femme, comme portés par les flots d'une mer houleuse, s'étaient laissés aller à des transports heureux. De toute leur attitude émanaient, merveilleux, les signes d'un amour passionné. Le jeune Ali fils de Bakkâr, se penchant vers l'une des musiciennes qu'il avait à ses côtés, lui dit à nouveau :

Chante en mon nom.

Elle chanta ces strophes :

Si ta coquetterie naturelle
te pousse à temporiser, n'aie crainte,
tu recevras, en même temps que l'accueil,
la faveur d'une étreinte méritée.

Et toi, ne va pas opposer un refus
qui compromettra tout !
Est-ce façon de s'y' prendre
pour les sujets du royaume de Beauté ?

Cueillez, amants, cueillez
les moments de bonheur :
le baume de l'étreinte
vous en propose tant !

Pendant tout le temps où ces vers chantés frappaient son oreille, Ali ne cessa de pleurer et de soupirer. Le voyant dans cette émotion, qui transparaissait des paroles qu'il avait dites autant que de son attitude, Soleil-du-Jour ne put s'empêcher de quitter son divan et de se diriger vers le salon à coupole. Ali, sur-le-champ, se mit en posture d'aller l'accueillir à la porte de la pièce, ouvrant une main qu'il tendait vers elle. C'est sur le seuil même qu'ils s'enlacèrent.




La parfumeur se disait qu'il n'avait jamais vu de couple aussi assorti dans la perfection : jamais auparavant ne s'étaient enlacés l'astre du jour et celui de la nuit. Le chœur des chanteuses alors s'éleva, tandis que les deux amants sentaient s'engourdir leurs membres et leurs forces les quitter. Ils purent faire quelques pas jusqu'au centre de la pièce, mais, là, ils s'évanouirent. Quelques-unes des servantes, celles, plus intimes, qui gardaient fidèlement le secret de leur compagne, se détachèrent du groupe et vinrent les soutenir, les menant à petits pas jusqu'aux places d'honneur du salon. On apporta de l'eau de rose additionnée de musc broyé et l'on en aspergea le visage des deux amants, qui ne reprirent finalement leurs sens qu'au bout d'un long moment.

Soleil-du-Jour, revenue à elle, lançait des regards à droite et à gauche, cherchant à apercevoir le parfumeur. Mais lui s'était caché, par discrétion, derrière des tentures proches des sièges. Elle demanda :

- Où est Aboul'l-Hasane fils de Tâhir ?

Il sortit de sa cachette. Elle le salua et, après lui avoir souhaité la bienvenue en sa demeure, lui tint ce discours :

- Tu as été bon pour moi, et je n'ai, aujourd'hui, qu'à cueillir tes bienfaits comme des fruits qui ont atteint la maturité. Aussi ai-je décidé de t'en donner récompense, car tu as manié l'arc de l'initiative sans relâche jusqu'à obtenir le résultat cherché, saisissant toutes les occasions de rendre service, que tu as jalousement gardées sans vouloir les partager avec quiconque.

Confus de ce compliment, le parfumeur baissait les yeux et fixait le sol pudiquement. En guise de réponse, il fit des invocations à Dieu en faveur de Soleil-du-Jour. Alors celle-ci se pencha vers Ali fils de Bakkâr et lui déclara :

- Ô maître, tu n'as jamais été poussé par la passion que tu n'aies touché au but qu'elle te montrait, et jamais en vain tu n'as recherché à accomplir un désir. Pour moi, je n'ai plus qu'à me réfugier en Dieu désormais, femme lige de Son décret, et ne demandant qu'à bénéficier de la patience en prévision des tourments qui ne manqueront pas de m'échoir.

- Le bonheur de t'avoir rencontrée, ô dame mienne, répondit Ali, et de pouvoir te contempler sans gêne n'a en rien diminué le feu de mon affection, en rien entamé la profondeur de mes sentiments. J'ai dit, et je maintiens, que je ne déposerai l'amour de toi qu'en déposant la vie, et ce cœur où s'est affermi le désir que je nourris de toi aura cessé de battre quand ce désir périra.





Il pleura, et la femme avec lui. Sur leurs joues coulaient les larmes, semblables à des perles qui roulent, échappées du collier, sur un parterre de roses languissantes et qu'humecte la rosée. Abou'l-Hasane fils de Tahîr interrompit ces épanchements :

- Allons, leur fit-il remarquer, tout va bien pour vous, et les choses se présentent à merveille. Laissez un peu de vos émotions pour plus tard, quand vous vous séparerez, et n'en épuisez pas dès aujourd'hui les possibilités. Prenez plutôt dès aujourd'hui votre part de bonheur, et renvoyez loin de vos pensées le chagrin ou la crainte d'un avenir funeste ; songez que le temps des amants est compté, et que leurs instants sont à butiner, vite, vite, sans y regarder à deux fois.

Ces propos séchèrent les larmes des deux jeunes gens. Soleil-du-Jour fit un signe à la première servante, qui, s'éloignant aussitôt, revint avec une table d'argent portée par deux de ses compagnes. Quand la table fut installée devant la compagnie, Soleil-du-Jour fit cette invitation :

- Aux plaintes, à l'attendrissement, aux gémissements inquiets ne peut que succéder la détente que procure une même nourriture prise à la même table. Allons, que l'on s'avance et que chacun prenne sa part des aliments que voici.

On se mit en place. Tandis que Soleil-du-Jour faisait des bouchées entre ses doigts et les portait de sa main à la bouche du jeune homme, Ali lui rendait la pareille et tout le repas s'écoula dans cet échange de procédés. Quand la table fut enlevée, qu'on eut lavé ses mains à l'eau d'une aiguière d'or qui se déversait dans une cuvette d'argent, on reprit sa place au salon.

Sur un autre signe de Soleil-du-Jour, la servante s'absenta un instant pour revenir avec trois plateaux en or, portés par des fillettes : on y voyait des carafes en cristal orné de pierreries, et chacune renfermait une variété de la Boisson1. Tout cela fut placé devant les commensaux, tandis que dix autres fillettes se tenaient prêtes à faire le service et que dix musiciennes seulement se mettaient autour d'eux, le reste de la troupe s'étant égaillé dans le palais.





Alors Soleil-du-Jour prit un verre, l'emplit et ordonna à une des musiciennes :

- Chante en mon nom !

La servante s'exécuta sur les couplets suivants :

Celui qui, d'un sourire indifférent,
méprise le salut que je lui fais,
renforce, par mon âme, mon désir de lui,
après que la désespérance a passé.

A peine il apparaît, mon désir est transparent,
tant l'amour, à tous ceux qui me critiquent,
se charge de le montrer, le secret douloureux
que mes flancs soigneusement renferment.

Alors dans mes yeux, un rideau de larmes
entre lui et moi, vient à s'interposer,
comme si ces pleurs, à mon exemple,
l'aimaient d'un amour passionné.





Le chant terminé, Soleil-du-Jour but le verre, en prit un autre, qu'elle remplit à son tour, et, l'ayant baisé, elle l'offrit à son bien-aimé Ali fils de Bakkâr. Quand il l'eut en main, il y posa lui aussi les lèvres puis dit à une autre servante de parler en son nom.
Ce qu'elle fit, en entonnant ces strophes :

Rouges sont devenues mes larmes,
et mon vin est arrivé à maturité ;
mes yeux se désaltèrent d'une boisson
semblable à celle de la coupe.

Et moi, je me demande : mes paupières
ont-elles laissé couler du vin,
ou est-ce la coupe où je bois
qui contient mes larmes ?


Ali but son verre. La femme en prit un autre, qu'elle remplit, baisa et présenta cette fois au parfumeur Abou'l-Hasane fils de Tâhir. L'ayant pris de la main de Soleil-du-Jour, il y posa les lèvres à son tour. Alors, Soleil-du-Jour tendit la main vers le luth d'une des servantes musiciennes, le prit avec une sorte d'impatiente avidité et déclara :

- Je vais chanter en l'honneur du verre destiné à quelqu'un d'autre. Ce que je vais faire, ajouta-t-elle pour le parfumeur, sera certainement en dessous de tes mérites.



Plat à décor de rinceaux, XVIe s. ; céramique d'Iznik, Turquie



Puis elle chanta sur ces vers :

pour lui, les merveilles des larmes
ont défilé, l'une chassant l'autre ;
la passion a allumé en sa poitrine
la brûlure d'un feu qui ne s'éteint pas.

Près de ses bien-aimés, il pleure,
par crainte de les voir s'éloigner ;
quand ils s'approchent, ses larmes coulent,
il pleure aussi quand ils s'éloignent.


L'exécution avait été si habile que les deux hommes se crurent, dans leur joie, transportés en plein ciel. Comme cette femme était admirable ! Sa voix magnifique, son toucher parfait, son registre étendu, joint à cet art de traiter sur plusieurs cordes le thème initial, toutes ces qualités avaient donné à Ali l'impression de s'envoler loin au-dessus du sol, porté par des ailes qu'il aurait prises à quelque oiseau, et de voguer tantôt à droite, tantôt à gauche, pendant une heure.

Ils en étaient tous là, lorsque soudain surgit, rapide comme l'abeille, et tremblante comme la rame du palmier sous la brise, une servante affolée :

- Ô ma maîtresse, annonça-t-elle, il y a là, à la porte, des serviteurs de l'Émir des Croyants. Ils sont trois, Afîf, Masrour et Wasîf, et ils ont avec eux un groupe de domestiques.

Abou'l-Hasane fils de Tâhir le parfumeur et Ali fils de Bakkâr, sous le coup de l'émotion subite et de l'angoisse que cette nouvelle suscitait, ne furent pas loin de tomber inanimés sur le sol et de succomber d'épouvante. Dans le ciel clair de leurs plaisirs s'était produite une éclipse des lunes, et les étoiles de leurs joies s'étaient éteintes. Ils redoutaient par-dessus tout d'être découverts en ce lieu, à ces occupations.

Soleil-du-Jour partit d'un grand éclat de rire et rassura la servante :

- Tu n'as qu'à retarder un moment leur entrée, juste le temps pour nous de faire disparaître les traces de notre réunion.

Puis, s'approchant du jeune homme, son bien-aimé, elle le serra contre son cœur et l'embrassa. Ce fut bien contre son gré qu'elle le lâcha, pour donner ses ordres : le salon à coupole fut fermé à clef, les rideaux et les tentures se déployèrent sur toute leur largeur pour masquer les ouvertures, les portes de la grande salle furent closes. Et, tandis que les deux invités demeuraient sans bouger où ils se trouvaient, Soleil-du-Jour faisait ôter du jardin tous les divans sauf le sien, sur lequel elle prit place, étendue, intimant à la seule servante qu'elle gardait près d'elle de lui masser les pieds. Quand cette mise en scène fut prête, elle donna l'ordre de faire entrer.


Charles Cordier ; guéridon



Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam

1. Le terme est empreint de discrétion. Nous n'avons pas voulu en forcer le sens, pour rester fidèle au ton général du récit. [NdT ...]
(À suivre ...)