vendredi 26 juin 2009

Conte d'été ...





Aux princesses et aux fées ...



L'AMOUR INTERDIT
Histoire du prince Ali, fils de Bakkâr, et de la belle Chams al-Nahâr



Il y avait une fois1, dans la ville de Baghdad, un parfumeur appelé Abou'l-Hasane, fils de Tâhir. C'était un homme très riche, qui jouissait d'une grande considération auprès de ses concitoyens, qui en usait fort civilement avec tout le monde, qui gardait la parole donnée, un homme agréable en société et bien reçu partout. Il avait ses entrées au palais du khalife2, quand une concubine ou une favorite secrète du souverain - c'était Hâroun al-Rachîd - connaissait une difficulté, elle venait le trouver et notre homme arrangeait les choses au mieux pour elle et pour le khalife.

Parmi ceux qui fréquentaient chez lui, on ne comptait plus les fils d'émirs et les fils de notables ; notamment, y était reçu un descendant des rois de Perse, un certain Ali fils de Bakkâr, jeune homme que Dieu avait pourvu de toutes les qualités sans exception : Il l'avait orné de la perfection physique, d'une beauté sereine, d'une éloquence facile et claire, à quoi venait s'ajouter le lot accompli des vertus intellectuelles et morales, générosité, bonté, libéralité, modestie, virilité, courage. Non seulement cet Ali voyait beaucoup notre marchand Abou'l-Hasane, fils de Tâhir, mais encore il semblait ne pouvoir s'en passer le temps d'un clin d'œil.

Un beau jour que le parfumeur avait chez lui le jeune homme, voici qu'arrivèrent du bout de la rue du marché dix servantes aux seins arrondis, vierges, et belles comme des astres. Une onzième femme était au centre de leur groupe : celle-là, sa beauté eût fait rougir de confusion le disque plein de la lune. Elle était portée par une mule à la robe grise, qui avait une selle compartimentée, des étriers en or, une bride de cuir repoussé et, en guise d'œillères, deux plaques de métal où étaient montées deux pierres précieuses, des hyacinthes vraisemblablement. Un ample manteau léger couvrait cette jeune fille, et une ceinture de soie brodée de fils d'or, rehaussée de pierreries et de perles, lui enserrait la taille. Surpassant donc par sa beauté toutes celles qui l'entouraient, la servante correspondait à merveille à ce portrait qu'avait tracé d'elle le poète :

Naissant avec les qualités rêvées,
elle ne put que grandir en se coulant
toujours davantage dans les canons du beau :
ni trop grande, ni trop courte de taille.

On dirait qu'elle fut créée
de l'eau d'une perle,
et qu'en chaque partie de son corps
brille une lune.

Sa face est comme la lumière de cet astre ;
sa taille évoque le roseau tendre ; son haleine :
du musc ! Ah ! vous ne connaissez personne
qui puisse lui être comparé en ce bas monde.





Ceux qui l'admiraient avaient vu leur esprit réduit en captivité, tant ses regards étaient charmeurs et ses appas invincibles.

Arrivée devant la boutique d'Abou'l-Hasane, fils de Tâhir, elle descendit de sa monture. Immédiatement, le parfumeur se leva pour s'avancer à sa rencontre ; après avoir baisé la terre devant elle, il l'invita à s'asseoir sur un coussin de soie brodée de fils d'or, qu'il installa pour elle. Lui, resta debout à ses côtés, dans l'attente de ses ordres et prêt à la servir. Mais elle le pria instamment de s'asseoir, ce qu'il consentit à faire, à ses pieds toutefois. Alors, elle entreprit de lui faire sa commande, tandis que le jeune Ali fils de Bakkâr, auquel elle avait ravi l'esprit, changeait de couleur, passant de l'excitation à la pâleur, et que, ébloui par cette beauté, il était bien près de tomber en pâmoison. Comme il faisait mine de se lever, par déférence pour elle, elle lui jeta un regard plein d'affection : il vit alors des yeux semblables à la fleur du narcisse et des lèvres d'où paraissait perler le sucre.

- Si nous sommes venues à l'endroit où tu te trouves, je vois bien, maître, que toi, il ne t'aura pas fallu longtemps pour montrer ton désir de nous fuir sous prétexte que nous n'avons pas eu le bonheur de te plaire.

Baisant la terre, il répondit :

- Ô dame, j'ai été dépossédé de mon esprit à l'instant même où je t'ai vue. Mais je m'écrie avec le poète :

Elle est le soleil qui accomplit sa course
et pour lors, on la voit qui habite le zénith.
A quoi sert-il, ô cœur, que l'on t'ait doté
d'une patience à toute épreuve ?

Car comment gagner ce sommet dans le ciel ?
Comment la rejoindre si haut ? Impossible !
Et pour elle, croyez-vous qu'elle puisse
s'abaisser à ce nadir où je me trouve ?

Elle sourit, et alors un éclair étincela entre ses lèvres, plus redoutable que les éclats soudains d'un ciel d'orage.

- Ô Abou'l-Hasane, demanda-t-elle au parfumeur, d'où te vient un tel homme ? Et d'abord, où vit-il ?

- Il s'appelle Ali fils de Bakkâr, répondit Abou'l-Hasane, et c'est un fils de roi comme il en est d'autres.

- De la dynastie des Persans ?

- Oui, ô dame.

- Eh bien !, je vais t'envoyer cette servante que tu vois, et alors, tu prendras sans tarder ce jeune homme avec toi, et tu l'amèneras chez nous : nous lui offrirons l'hospitalité. Ainsi, il n'ira pas se faire sur nous de fausses idées et dire partout qu'à Baghdad personne ne sait ce que c'est que la générosité. D'ailleurs, il n'est pire défaut en l'homme que l'avarice. Bon, as-tu bien compris mes instructions ? Et prends garde à y obéir, sans quoi tu peux t'attendre à encourir mes foudres : je ne te saluerai même plus.

- Il n'entre pas dans mes intentions de te désobéir, protesta le parfumeur. Loin de moi cette idée, ô maîtresse de compassion ! Et Dieu puisse-t-il toujours me fournir un refuge contre ton courroux et les dangers auxquels je m'exposerais en te déplaisant.

Elle mit fin sur-le-champ à cet entretien, reprit sa monture et alla son chemin, en femme qui a soumis les cœurs et ravi les esprits. Ali fils de Bakkâr, lui, flottait entre ciel et terre, éperdu.





Le jour n'avait pas touché à sa fin que la servante dont la belle avait parlé revint trouver le parfumeur avec ce message :

- Ô mon maître Abou'l-Hasane, toi et ton compagnon, au nom de Dieu, préparez-vous à partir, et quand vous serez prêts, vous me suivrez pour répondre à l'invitation de ma maîtresse Chams al-Nahâr, « Soleil-du-Jour ».

- Au nom de Dieu, mon maître, allons-y, dit le parfumeur à Ali.

Ensemble ils s'en allèrent, après s'être déguisés, derrière la servante qu'ils suivaient à bonne distance. Leur marche dura le temps d'arriver à l'entrée d'un palais où elle les conduisit : il était digne des rois.

Une fois qu'ils furent introduits dans la demeure de Soleil-du-Jour, le jeune homme examina l'endroit où il se trouvait : décidément, c'était un canton du paradis, garni comme il l'était de meubles, de divans et de coussins qui n'avaient pas leur pareil au monde. Ali s'assit, son compagnon l'imita et à peine avaient-ils eu le temps de se familiariser avec le décor, qu'on leur apporta une table couverte de mets savoureux. Une Noire était à leur disposition pour les servir et ils voyaient s'étaler devant eux des viandes d'agneaux de lait, des chapons, de longues barres de caramels variés, des nougats, des condiments à base de légumes confits, et j'en passe ; bref, la collation comportait des plats où entrait aussi bien la chair d'animaux domestiques que celle d'oiseaux des deux sortes, gibier volant au-dessus des terres incultes, volatiles gîtant au nid comme perdrix, grives et pigeonneaux.



Plat à décor de fleurs stylisé, XVIe s. ; céramique d'Iznik, Turquie



Ali, tandis qu'il mangeait, allait d'étonnement en étonnement, en voyant ce qui l'entourait. Avec son ami, il goûta à tout, car tout faisait du bien, à n'en pas douter, jusqu'à la boisson, qui les mit en train. Une fois repus de nourriture et de vin, les deux hommes eurent droit à deux bassines dorées pour y laver leurs mains, à l'encens, dont la fumée les enveloppa, à des coupes d'or, de cristal ou de métal précieux massif, les unes contenant des figurines de camphre et d'ambre, les autres, incrustées de pierreries, avec du musc et de l'eau de rose. Ils se parfumèrent et revinrent s'asseoir dans les divans, aux places d'honneur, à la suite de quoi la Noire les pria de bien vouloir la suivre.

Cette fois, elle les introduisit dans une salle différente : la pièce était entièrement tapissée de soie, et son plafond était en coupole. Une fois de plus, ils contemplèrent, après s'être assis, le spectacle qui s'offrait à eux : on avait jeté sur le sol un tapis dont le fond était tissé de fils d'or sur lequel se détachaient des motifs ornementaux de roses blanches et de roses rouges. La voûte au-dessus d'eux était un décor assorti, avec ses cent caissons au moins, dont les parties creuses mêlaient l'or et le cristal, sans parler des incrustations de pierreries diverses qu'on y avait ménagées. A l'extrémité de ce salon, derrière les places d'honneur - des sièges aux formes délicates tendus d'étoffes de différentes couleurs -, de grandes fenêtres ouvraient sur l'extérieur : basses, elles permettaient au regard de tout voir d'un riche jardin dont les massifs de fleurs reproduisaient en écho les dessins de la coupole. Sur les côtés, l'eau se déversait d'un grand bassin dans un autre, plus petit et, au bord, dans des vases de métal plaqué d'un or que rehaussaient des pierres d'un grand prix, poussaient du basilic, des nénuphars, des narcisses, des roses de toutes couleurs, des violettes, des camomilles, des giroflées rouges. Les arbres avaient, tout autour, mêlé leurs branchages et laissaient pendre leurs fruits mûrs. On pouvait voir ceux-ci se détacher pour venir doucement s'abandonner sur la surface des pièces d'eau chaque fois qu'une bataille était livrée par des escadrilles d'oiseaux harcelant leur légion serrée. C'est que nombreuses étaient les espèces volantes, qui du haut du ciel étaient attirées par ce jardin, s'y laissant guider d'un battement d'ailes, et là, se livraient à des chants alternés composant une sorte de conversation ininterrompue.

Encadrant les bassins, des lits de repos, faits d'ivoire incrusté de plaques d'argent, étaient là, servant chacun de divan à une servante plus éclatante que le soleil, revêtue des plus somptueux habits et tenant devant elle un luth ou quelque autre instrument. Toutes jouaient : leur harmonieuse symphonie se mêlait au gazouillis des oiseaux, au murmure de l'eau et aux palpitations de la brise. Le zéphyr allait caresser une rose, qu'il soulevait légèrement, cueillait un fruit sur son chemin, qu'il laissait mollement tomber derrière lui.

Les deux compagnons, éblouis d'un spectacle qui les remplissait de stupeur, pensèrent alors à la fortune de l'amateur qui avait voulu de tels plans pour le décor devant servir de cadre à sa vie, ce qui laissait deviner un train de maison plutôt confortable.

Ils continuèrent d'admirer pendant un long moment le jardin, les bassins, le salon. La luxuriance de la nature qui débordait dans ce parc, le goût raffiné de la décoration, le souci de la perfection poussé jusque dans les détails chez celui qui avait commandé cet ensemble, tout cela les remplissait de plaisir. Quelle magnificence à leurs yeux, quelle élégance se déployait là ! Tout cela les émerveillait, et Ali fils de Bakkâr, se tournant vers Abou'l-Hasane, lui déclara :

- Maître, je pense que l'homme sage, celui qui est sain de jugement, perspicace, de bonne éducation, ouvert à autrui, l'homme qui n'est pas esclave de la sensation présente mais la recueille et la fait passer par le crible de sa raison, je pense que celui-là ne peut que limiter ses désirs à une partie seulement de ce qui s'offre ici à nos regards. Alors même, il aurait à suffisance de quoi être admiratif, de quoi être élogieux, transporté d'enthousiasme, séduit. A plus forte raison, un homme qui serait comme je suis aujourd'hui, et dont le cœur serait dans l'état où est le mien ! Malgré tout, je ne peux m'empêcher, devant ce que je vois, de poser des questions. Ce que nous contemplons est certes beau, mais cette beauté n'a pas suffi à chasser de mon cœur l'affliction que le destin a décidé d'y installer et qu'y retient la faiblesse de mon état. Voilà une demeure qui montre à quel point est heureuse la dame qui la détient de son propriétaire, d'après ce que tu m'as livré. Quelle puissance doit avoir celui qui l'a établie maîtresse de ces lieux ! Quel personnage est-il donc pour disposer d'une telle fortune et d'un tel pouvoir ? Comment accéder à un tel homme et entrer en confiance avec lui ?

Abou'l-Hasane fils de Tâhir répondit :

- Sache, mon fils, que rien de ce qui concerne ce personnage n'a transpiré jusqu'à moi. Pas une seule fois je ne l'ai rencontré, et je n'ai jamais pu nouer aucune relation avec lui, qui me permît de supputer sa situation et d'avoir du coup quelques éléments pour expliquer sa façon d'agir. Mais, patience, nous touchons au but, il n'y aura pour toi plus la moindre énigme, car tout te sera révélé. Jusqu'ici, nous n'avons fait que voir ce qui nous plaît, et entendre ce qui ravit l'âme de joie.




La conversation des deux amis en était là, lorsque la servante messagère parut au jardin et commanda aux autres, celles qui étaient dans des lits de repos, de présenter leurs chants. L'une d'entre elles, après avoir accordé son luth, commença à chanter cette mélodie :

C'est par ruse qu'à lui j'ai été attachée,
ignorante de ce qu'était l'amour.
Puis dans mon cœur, il a allumé un feu :
celui de l'exil, qui me consume la poitrine.

Si j'ai commis un crime, un seul,
c'est celui de pleurer : maintenant,
vous savez, sans que je l'aie voulu,
le secret qui me ronge.

- Bravo ! s'écria le jeune homme. Quelle belle voix !
Mais elle continua :

Entends-moi qui soupire après toi,
remplie d'une vague espérance.
Mais soupirer, je crains, ne sert de rien
à une âme que tient captive la passion.

Et pourtant, je soupire et soupire,
toujours plus, à mesure que croît
le désir ardent de te voir : soupirs,
dont le plus léger brûle comme feu.

- Femme, tu as atteint le plus haut degré de la perfection, dit le jeune homme ému. Ton chant est plein, et ton style accompli.

Il répéta les vers, laissa échapper une larme et demanda :

- Continue, chante !

Elle poursuivit :

Ô cet amour de toi qui ne fait
que grandir en moi jour après jour !
Vois comme à ta guise tu commandes
en tyran dedans mon cœur !

Sans cesse tu diffères le moment
de me revoir ; ne vois-tu pas se lever
des flammes dans un cœur qu'ont ruiné
la rupture et le rejet ?

Prends, pour la vie future, la part
que tu voudras de mérites et de crimes ;
mais sache que celui qui meurt d'amour,
celui-là est un martyr.

Cette fois, en répétant les vers, Ali pleura un long moment sous le coup de l'émotion. Ensuite, on put voir les jeunes filles quitter toutes ensemble le divan où elles étaient encore assises, se mettre à accorder leurs luths, et attaquer à l'unisson un chant dont les vers disaient :

Dieu est le plus grand ! Voilà que monte,
à l'horizon, ce disque brillant de lune.
Retrouver le prochain se fait dans l'amour ;
retrouver la famille, c'est étreindre l'amant ...

Celui qui voit ensemble briller l'astre diurne
et la lune en son plein, celui qui vit à la fois
sur terre et dans le paradis de la vie éternelle,
c'est celui qui a obtenu de rencontrer l'amour.

Les deux compagnons étaient tout à leur plaisir de voir et d'entendre, quand survint, du fond du jardin, la première servante, celle-là même qu'ils avaient vue quand elle apportait l'invitation de sa maîtresse à la boutique du parfumeur et qu'ils avaient suivie jusqu'en cet endroit.





Dix servantes surgirent alors, portant un lit de repos en argent, qu'elles placèrent au milieu des arbres, restant en cercle autour du siège. Vingt autres arrivèrent ensuite, toutes belles comme des disques brillants de lune, et vêtues chacune d'une robe de couleur différente, mais qui tenaient toutes, celles-là, divers instruments de musique. Elles prirent en cours de route leur partie dans le chœur qu'elles vinrent renforcer, et, s'avançant en procession, elles se placèrent autour du lit. Là, elles se mirent à jouer de leurs instruments, debout, avec un tel rythme et dans une interprétation si achevée que les deux invités en furent transportés et qu'il leur sembla que le sol même, comme parcouru par une houle marine, communiquait la cadence à tout l'espace environnant.

Ce fut au tour de dix servantes encore de sortir de la porte du palais : elles étaient si belles que les mots manqueraient à les décrire en toutes leurs qualités. Les robes et les joyaux qu'elles portaient s'harmonisaient avec la perfection de leurs formes et l'éclat de leur beauté. S'arrêtant dans leurs évolutions, elles s'effacèrent pour laisser passer un autre groupe de dix, qui entourait cette fois Soleil-du-Jour. Elle apparut, complètement enveloppée dans un ample manteau bleu broché d'or et dont l'étoffe était si fine qu'elle laissait apercevoir les vêtements qu'elle couvrait, ainsi que les pierreries qui les ornaient. Ce tableau évoquait le soleil qui se serait déplacé avec une nonchalante majesté derrière un écran de nuages. Soleil-du-Jour marcha à petits pas jusqu'au lit de repos où elle monta s'étendre, et le fit avec tant de grâce qu'elle retint toute l'attention d'Ali, forcé de se mordre les doigts, tout en regardant son ami le parfumeur, pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas d'un rêve. Il se mordit presque jusqu'au sang, puis il finit par s'écrier :

- Même si on l'a vu, de ses yeux vu, comment décrire un tel spectacle ? Il faut vraiment être sûr d'avoir été là, sans quoi on douterait de sa réalité.

Il récita alors ces strophes :

La voici, celle qui inaugure pour moi
les tourments de l'amour ! Elle impose
les délais à l'accomplissement de mon désir
et prolonge la souffrance née de ma passion.

Maintenant que j'ai vu ce que j'ai vu,
mon âme est rongée d'impatience ;
l'attente d'elle, même un instant,
lui est insupportable.

Par Dieu ! ô mon âme,
donne congé à ce corps
qu'affaiblit la soif d'aimer,
quitte-moi et va dans la paix.





Il s'en prit ensuite au parfumeur :

- Eh bien, mon ami, on ne peut pas dire que tu m'aies fait du bien en agissant comme tu as agi, et ce n'est pas m'avoir rendu service que de m'avoir mis dans cette situation. Désormais, point d'autre issue pour moi que de demeurer dans l'intensité de ce désir et d'exhorter mon âme à une résignation suffisante pour la conduire malgré elle au terme de cette entreprise.

Tordant ses mains de désespoir, il s'abandonna à des torrents de larmes. Mais le parfumeur lui répondit :

- Je n'ai voulu que ton bien et sache que mon silence sur elle n'avait point d'autre motif que de t'épargner les tourments d'un désir impossible : en effet, que d'obstacles entre vous deux, que d'empêchements à votre union ! Prends patience, je te prie, garde intacts tes sentiments, efforce-toi de considérer les choses avec sérénité et ne mets ta bien-aimée ni trop haut ni trop bas dans ton estime. Vois l'inclination qui la pousse vers toi.

- Au moins maintenant, dis-moi qui elle est.

- Il s'agit de Soleil-du-Jour, la servante du khalife Hâroun al-Rachîd. Ce palais où tu te trouves est la résidence nouvelle du souverain, connue sous le nom d'al-Khould3. J'ai mis en œuvre une ruse qui te permît de rencontrer la belle ; mon rôle s'arrête là, et ne relève que de Dieu pour l'épilogue de l'aventure : demandons au Très-Haut que la fin en soit bonne.





- Soit, conclut alors le jeune homme : si l'homme n'y prend garde, il tombe dans les périls qui le guettent. Seule alors sa sauvegarde le préoccupe. Moi, je n'ai pas cessé jusqu'à ce jour de protéger mon cœur contre les sentiments que maintenant j'éprouve. Le cas est à présent entre les mains de Dieu seul. Mon âme m'a trahi, ne trouvant rien de mieux que de tomber dans un amour cruel, et sous la coupe d'un sultan tranquillement assis sur son trône, complètement indifférent à ce qu'il peut advenir de ses sujets.

Les deux amis gardèrent un moment le silence. Tout à coup, la femme qui avait fait l'objet de leurs discours glissa un regard sur le jeune homme toujours debout devant la fenêtre du salon à coupole. Aussi bien son visage que celui du prince portaient les marques d'une émotion vive, d'un émoi amoureux. Ni l'un ni l'autre n'avaient suffisamment de maîtrise de soi pour empêcher leur comportement de trahir leur secret : la passion la plus ardente les avait pris tous deux sous son empire souverain. L'intime de leur être affleurait, évident ; l'amour, en ces deux âmes silencieuses, s'exprimait et simplement à les voir, on devinait ce qu'ils s'efforçaient de tenir caché. Ils se regardèrent longuement l'un l'autre, longtemps abîmés dans une contemplation mutuelle.

Les Mille et Une Nuits ; L'amour interdit ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam



Emmanuel Villanis (1858-1914) ; l'esclave ; épreuve en bronze



1. Ms A, t. III, fol. 3 à 28, Nuits 170 à 200 ; Ms B, fol. 123 à 138, Nuits 229 à 250; Ms C, t. I, fol. 220 à 251, Nuits 178 à 207; éd. Boulaq, Nuits 153 à 169. Dans l'édition de Galland, ce conte correspond aux Nuits 185 à 210; dans celle de Mardrus, aux Nuits 152 à 169.

2. Le palais khalifal dont il sera fait mention dans ce conte ne fut la résidence des khalifes qu'à partir de 892, soit un bon siècle après le règne de Hâroun al-Rachîd (786-809). Mais on sait que tout au long des Nuits, le nom du plus célèbre souverain de Baghdad sert de masque commode pour éviter de désigner nommément tel ou tel de ses successeurs - ici, vraisemblablement, al-Mouqtadir (908-932) dont le caractère modéré concorde avec ce qui est dit ici de l'Émir des Croyants.

3.Palais bâti en 773 par le khalife al-Mansoùr (754-775), en dehors des remparts de la Ville-Ronde, sur la rive droite du Tigre dans un endroit où le vent chassait les moustiques et entretenait la fraîcheur. Les khalifes n'y résidèrent que de loin en loin.


(À suivre ...)

dimanche 14 juin 2009

... J'irai par les chemins ...




Anapurna




Soleils couchants

Le soleil s'est couché ce soir dans les nuées ;
Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Et la face des eaux, et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S'iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe, et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête,
Sans que rien manque au monde immense et radieux !

Anapurna



Demain, dès l'aube ...

Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m'attends.
J'irai par la forêt, j'irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
Je ne regarderai ni l'or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j'arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.


Anapurna
Victor Hugo (1802 - 1885)

P.S. ... Je n'ai jamais entendu quelqu'un qui chante aussi fauxxx que "La Callas" ... C'est sans doute en cela qu'elle est impressionnante ...

mercredi 10 juin 2009

La loquèle ...




Cliché Irving Penn [???]


LOQUÈLE. Ce mot, emprunté à Ignace de Loyola, désigne le flux de paroles à travers lequel le sujet argumente inlassablement dans sa tête les effets d'une blessure ou les conséquences d'une conduite : forme emphatique du « discourir » amoureux.



Cliché Diane Arbus, NYC, 1963 ; Teenage couple on Hudson st



Cliché Diane Arbus, NYC, 1962 ; Child with a toy hand grenade in Central Park



1. « Trop penser me font amours. »1 Par moments, au gré d'une piqûre infime, il se déclenche dans ma tête une fièvre de langage, un défilé de raisons, d'interprétations, d'allocutions. Je n'ai plus conscience que d'une machine qui s'entretient elle-même, d'une vielle dont un joueur anonyme2 tourne la manivelle en titubant, et qui ne se tait jamais. Dans la loquèle, rien ne vient empêcher le ressassement. Dès que, par hasard, je produis en moi une phrase « réussie » (dans laquelle je crois découvrir l'expression juste d'une vérité), cette phrase devient une formule que je répète à proportion de l'apaisement qu'elle me donne (trouver le bon mot est euphorique) ; je la remâche, je m'en nourris ; pareil aux enfants ou aux déments atteints de mérycisme, je ravale sans cesse ma blessure et la régurgite. Je roule, je dévide, je trame le dossier amoureux et je recommence (tels sont les sens du verbe meruomaï : rouler, dévider, tramer).

Ou encore : souvent, l'enfant autistique regarde ses propres doigts en train de tripoter des objets (mais il ne regarde pas les objets eux-mêmes)3 : c'est le twiddling. Le twiddling n'est pas un jeu ; c'est une manipulation rituelle, marquée par des traits stéréotypés et compulsifs. Ainsi de l'amoureux en proie à la loquèle : il tripote sa blessure.



Cliché Diane Arbus, 1966 ; Backstage at the Follies



Cliché Diane Arbus, MD, 1970 ; Tatooed man at a carnival


2. Humboldt appelle la liberté du signe volubilité. Je suis (intérieurement) volubile, parce que je ne peux ancrer mon discours : les signes tournent « en roue libre ». Si je pouvais contraindre le signe, le soumettre à une sanction, je pourrais enfin trouver le repos. Que ne sait-on mettre les têtes dans du plâtre, comme les jambes ! Mais je ne puis m'empêcher de penser, de parler ; aucun metteur en scène n'est là pour interrompre le cinéma intérieur que je me tourne à moi-même et me dire : Coupez ! La volubilité serait une sorte de malheur proprement humain : je suis fou de langage : personne ne m'écoute, personne ne me regarde, mais (tel le vielleux de Schubert) je continue à parler, à tourner ma vielle.



Cliché Diane Arbus, NYC, 1968 ; A family in their lawn one sunday in Westchester



Cliché Diane Arbus, NYC, 1970 ; Jewish giant at home with his parents in the Bronx


3. Je prends un rôle : je suis celui qui va pleurer ; et ce rôle, je le joue devant moi, et il me fait pleurer : je suis à moi-même mon propre théâtre. Et de me voir ainsi pleurer, je pleure de plus belle ; et si les pleurs décroissent, je me redis bien vite le mot cinglant qui va les relancer. J'ai en moi deux interlocuteurs, affairés à monter le ton, de réplique en réplique, comme dans les anciennes stichomythies : il y a une jouissance de la parole dédoublée, redoublée, menée jusqu'au charivari final (scène de clown).

(I. Werther fait une tirade contre la mauvaise humeur : « Les larmes lui viennent aux yeux. »
II. II raconte devant Charlotte une scène d'adieu funèbre ; le récit qu'il fait l'accable de sa violence et il porte son mouchoir à ses yeux.4
III. Werther écrit à Charlotte et lui représente l'image de sa tombe future : « Et voici que je pleure comme un enfant, à me retracer cela si vivement. »
IV. « A vingt ans, dit Mme Desbordes-Valmore, des peines profondes me forcèrent de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer. »)5

Roland Barthes (1915-1980) ; Fragments d'un discours amoureux, 1977



Cliché Diane Arbus


Cliché Diane Arbus



1. Chanson du xve siècle.
2. Shubert (1797-1828) : "Pieds nus sur la glace, il titube et sa sébile reste vide. Personne ne l'écoute et nul ne le regarde et les chiens grondent autour du vieillard. Mais lui ne se soucie de rien : il va tournant sa manivelle, et sa vielle ne se tait jamais... » (« Der Leiermann », voyage d'hiver, poèmes de Muller).
3. Bettelheim (1903-1990), la forteresse vide, 99, note
4. Werther, 35, 36, 125
5. Hugo, Pierres, 150




Cliché Diane Arbus, PA, 1965 ; A family one evening in a nudist camp




Cliché Diane Arbus, New Jersey, 1967

mardi 9 juin 2009

... C’est le monstre aux yeux verts qui produit l’aliment dont il se nourrit ! (Othello ...)







JALOUSIE. « Sentiment qui naît dans l'amour et qui est produit par la crainte que la personne aimée ne préfère quelque autre » (Littré).





1. Le jaloux du roman n'est pas Werther1 ; c'est M. Schmidt, le fiancé de Frédérique, l'homme à la mauvaise humeur.
La jalousie de Werther vient par les images (voir Albert entourer de son bras la taille de Charlotte), non par la pensée. C'est qu'il s'agit (et c'est là une beauté du livre) d'une disposition tragique, et non psychologique. Werther ne hait pas Albert ; simplement, Albert occupe une place désirée : c'est un adversaire (un concurrent, au sens propre), non un ennemi : il n'est pas « odieux » . Dans ses lettres à Wilhelm, Werther se montre peu jaloux. C'est seulement lorsque l'on quitte la confidence pour passer au récit final que la rivalité devient aiguë, âcre, comme si la jalousie advenait par ce simple passage du je au il, d'un discours imaginaire (saturé de l'autre) à un discours de l'Autre - dont le Récit est la voix statutaire.


Le narrateur proustien2 a peu de rapport avec Werther. Est-il seulement amoureux ? Il n'est que jaloux ; en lui, rien de « lunaire »3 - sinon lorsqu'il aime, amoureusement, la mère (la grand-mère).







2. Werther est capturé par cette image : Charlotte coupe des tartines et les distribue à ses frères et soeurs. Charlotte est un gâteau, et ce gâteau se partage : à chacun sa tranche : je ne suis pas le seul - en rien je ne suis le seul, j'ai des frères, des sœurs, je dois partager, je dois m'incliner devant le partage : les déesses du Destin ne sont-elles pas aussi les déesses du Partage, les Moires - dont la dernière est la Muette, la Mort ? De plus, si je n'accepte pas le partage de l'être aimé, je nie sa perfection, car il appartient à la perfection de se partager : Mélite se partage parce qu'elle est parfaite, et Hypérion en souffre : « Ma tristesse était véritablement sans limites. Il fallut que je m'éloigne. »4 Ainsi, je souffre deux fois : du partage lui-même, et de mon impuissance à en supporter la noblesse.







3. « Quand j'aime, je suis très exclusif », dit Freud5 (qu'on prendra ici pour le parangon de la normalité). Être jaloux est conforme. Refuser la jalousie (« être parfait »), c'est donc transgresser une loi. Zulayha6 a essayé de séduire Joseph et le mari ne s'en est pas indigné ; il faut à ce scandale une explication : la scène se passe en Égypte et l'Égypte est sous un signe zodiacal qui exclut la jalousie : les Gémeaux.
(Conformisme inversé : on n'est plus jaloux, on condamne les exclusives, on vit à plusieurs, etc. - Voire ! -, voir ce qu'il en est réellement : et si je me forçais à n'être plus jaloux, par honte de l'être ? C'est laid, c'est bourgeois, la jalousie : c'est un affairement indigne, un zèle7 - et c'est ce zèle que nous refusons.)







4. Comme jaloux, je souffre quatre fois : parce que je suis jaloux, parce que je me reproche de l'être, parce que je crains que ma jalousie ne blesse l'autre, parce que je me laisse assujettir à une banalité : je souffre d'être exclu, d'être agressif, d'être fou et d'être commun.


Roland Barthes (1915-1980) ; Fragments d'un discours amoureux, 1977





1. Goethe (1749-1832) ; Les souffrances du jeune Werther, 1774
2. Proust (1871-1922)
3. Tallemant des Réaux (1619-1692) : Louis XIII : « ses amours étaient d'estranges amours : il n'avait rien d'amoureuxxx, que la jalousie » (Historiettes, I, 338)
4. Hölderlin (1770-1843), Hypérion, 127
5. Freud (1856-1939) ; Correspondance, 19
6. Djedidi, 27. Zulaya y réussit « un petit peu ». Joseph céda « dans la mesure d'une aile de moustique » pour que la légende ne pût mettre en doute sa virilité.
7. Étymologie : zêlos – zelosus – jaloux (mot français repris aux troubadours)



mercredi 3 juin 2009

... Déjà dit ...