jeudi 23 avril 2009

De la lumière ......



Anne-Louis Girodet de Roucy [Girodet-Trioson], (1767-1824). Le printemps, 1800-1802



En 1784, Kant répond dans la Berlinische Monatschrift à une question - « Qu'est-ce que les lumières ? » - soulevée par le pasteur J. F. Zöllner dans la même gazette. Ce théologien faisait partie de la fameuse « Société berlinoise pour l'avancement et la diffusion des lumières », qui avait mis cette question à son programme d'étude.


Les lumières se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité, où il se maintient par sa propre faute. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute quand elle résulte non pas d'un manque d'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des lumières.



Anne-Louis Girodet de Roucy [Girodet-Trioson], (1767-1824). L'été, 1800-1802



La paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère (naturaliter maiorennes), restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu'il soit si facile à d'autres de se poser comme leurs tuteurs. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu d'entendement, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je ne suis pas obligé de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargeront pour moi de cette besogne fastidieuse. Que la plupart des hommes (et parmi eux le sexe faible tout entier) finissent par considérer le pas qui conduit à la majorité, et qui est en soi pénible, également comme très dangereux, c'est ce à quoi ne manquent pas de s'employer ces tuteurs qui, par bonté, ont assumé la tâche de veiller sur eux. Après avoir rendu tout d'abord stupide leur bétail domestique, et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent oser faire le moindre pas hors du parc où ils les ont enfermées, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à essayer de marcher tout seul. Or le danger n'est sans doute pas si grand que cela, étant donné que quelques chutes finiraient bien par leur apprendre à marcher ; mais l'exemple d'un tel accident rend malgré tout timide et fait généralement reculer devant toute autre tentative.

Il est donc difficile pour l'individu de s'arracher tout seul à la minorité, devenue pour lui presque un état naturel. Il s'y est même attaché, et il est pour le moment réellement incapable de se servir de son propre entendement, parce qu'on ne l'a jamais laissé s'y essayer. Préceptes et formules, ces instruments mécaniques d'un usage ou, plutôt, d'un mauvais usage raisonnable de ses dons naturels, sont les entraves qui perpétuent la minorité. Celui-là même qui s'en débarrasserait ne franchirait pour autant le fossé le plus étroit que d'un saut mal assuré, puisqu'il n'a pas l'habitude de pareille liberté de mouvement. Aussi peu d'hommes ont-ils réussi, en exerçant eux-mêmes leur esprit, à se dégager de leur minorité et à avancer quand même d'un pas assuré.



Anne-Louis Girodet de Roucy [Girodet-Trioson], (1767-1824). L'automne, 1800-1802



En revanche, la possibilité qu'un public s'éclaire lui-même est plus réelle ; cela est même à peu près inévitable, pourvu qu'on lui en laisse la liberté. Car il se trouvera toujours, même parmi les tuteurs attitrés de la masse, quelques hommes qui pensent par eux-mêmes et qui, après avoir personnellement secoué le joug de leur minorité, répandront autour d'eux un état d'esprit où la valeur de chaque homme et sa vocation à penser par soi-même seront estimées raisonnablement. Une restriction cependant : le public, qui avait été placé auparavant par eux sous ce joug, les force à y rester eux-mêmes, dès lors qu'il s'y trouve incité par certains de ses tuteurs incapables, quant à eux, de parvenir aux lumières ; tant il est dommageable d'inculquer des préjugés, puisqu'ils finissent par se retourner contre ceux qui, en personne ou dans les personnes de leurs devanciers, en furent les auteurs. C'est pourquoi un public ne peut accéder que lentement aux lumières. Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l'oppression cupide et autoritaire, mais jamais une vraie réforme de la manière de penser ; bien au contraire, de nouveaux préjugés tiendront en lisière, aussi bien que les anciens, la grande masse irréfléchie.


E. KANT (1724-1804), Réponse à la question : « Qu'est-ce que les lumières ? » (AK. VIII, 35-36), trad. de Wismann, in œuvres philosophiques.



Anne-Louis Girodet de Roucy [Girodet-Trioson], (1767-1824). L'hiver, 1800-1802

dimanche 19 avril 2009

Article 35 ...



Dialogues des morts ... (II)



Roxelane ; peinture du XVIe siècle




AGNÈS SOREL*, ROXELANE**

(Comment règnent les courtisanes.)





AGNÈS SOREL

A vous dire le vrai, je ne comprends point votre galanterie turque. Les belles du sérail ont un amant qui n'a qu'à dire : « Je le veux » ; elles ne goûtent jamais le plaisir de la résistance, et elles ne lui laissent jamais le plaisir de la victoire ; c'est-à-dire que tous les agréments de l'amour sont perdus pour les sultans et pour les sultanes.


ROXELANE

Que voulez-vous ? Les empereurs turcs, qui sont extrêmement jaloux de leur autorité, ont négligé par des raisons de politique ces douceurs de l'amour si raffinées. Ils ont craint que les belles qui ne dépendraient pas absolument d'eux n'usurpassent trop de pouvoir sur leur esprit et ne se mêlassent trop des affaires.


AGNÈS SOREL

Eh bien, que savent-ils si ce serait un malheur ? L'amour est quelquefois bon à bien des choses ; et moi qui vous parle, si je n'avais été maîtresse d'un roi de France, et si je n'avais eu beaucoup d'empire sur lui, je ne sais où en serait la France à l'heure qu'il est. Avez-vous ouï dire combien nos affaires étaient désespérées sous Charles VII, et en quel état se trouvait réduit tout le royaume, dont les Anglais étaient presque entièrement les maîtres ?


ROXELANE

Oui, comme cette histoire a fait grand bruit, je sais qu'une certaine Pucelle sauva la France. C'est donc vous qui étiez cette Pucelle-là ? Et comment étiez-vous, en même temps, maîtresse du roi ?

AGNÈS SOREL

Vous vous trompez ; je n'ai rien de commun avec la Pucelle dont on vous a parlé. Le roi, dont j'étais aimée, voulait abandonner son royaume aux usurpateurs étrangers et s'aller cacher dans un pays de montagnes, où je n'eusse pas été trop aise de le suivre. Je m'avisai d'un stratagème pour le détourner de ce dessein. Je fis venir un astrologue, avec qui je m'entendis secrètement et, après qu'il eut fait semblant de bien étudier ma nativité, il me dit, un jour, en présence de Charles VII, que tous les astres étaient trompeurs ou que j'inspirerais une longue passion à un grand roi. Aussitôt je dis à Charles : «Vous ne trouverez donc pas mauvais, Sire, que je passe à la cour d'Angleterre : car vous ne voulez plus être roi, et il n'y a pas assez de temps que vous m'aimez pour avoir rempli ma destinée. » La crainte qu'il eut de me perdre lui fit prendre la résolution d'être roi de France et il commença, dès lors, à se rétablir. Voyez combien la France est obligée à l'amour, et combien ce royaume doit être galant, quand ce ne serait que par reconnaissance.


ROXELANE

Il est vrai, mais j'en reviens à ma Pucelle. Qu'a-t-elle donc fait ? L'histoire se serait-elle assez trompée pour attribuer à une jeune paysanne pucelle ce qui appartient à une dame de la cour, maîtresse du roi ?


AGNÈS SOREL

Quand l'histoire se serait trompée jusqu'à ce point, ce ne serait pas une si grande merveille. Cependant il est sûr que la Pucelle anima beaucoup les soldats ; mais, moi, j'avais auparavant animé le roi. Elle fut d'un grand secours à ce prince, qu'elle trouva ayant les armes à la main contre les Anglais ; mais, sans moi, elle ne l'eût pas trouvé en cet état. Enfin vous ne douterez plus de la part que j'ai dans cette grande affaire, quand vous aurez le témoignage qu'un des successeurs de Charles VII a rendu en ma faveur dans ce quatrain :

Gentille Agnès, plus d'honneur en mérite
La cause étant de France recouvrer
Que ce que peut dedans un cloître ouvrer
Close nonnain, ou bien dévot hermite.

Qu'en dites-vous, Roxelane ? Vous m'avouerez que, si j'eusse été une sultane comme vous et que je n'eusse pas eu le droit de faire à Charles VII la menace que je lui fis, il était perdu.


ROXELANE

J'admire la vanité que vous tirez de cette petite action. Vous n'aviez nulle peine à acquérir beaucoup de pouvoir sur l'esprit d'un amant, vous qui étiez libre et maîtresse de vous-même ; mais moi, tout esclave que j'étais, je ne laissai pas de m'asservir le sultan. Vous avez fait Charles VII roi presque malgré lui ; et moi de Soliman j'en fis mon époux malgré qu'il en eût.


AGNÈS SOREL

Eh quoi ! on dit que les sultans n'épousent jamais.


ROXELANE

J'en conviens ; cependant je me mis en tête d'épouser Soliman quoique je ne pusse l'amener au mariage par l'espérance d'un bonheur qu'il n'eût pas encore obtenu. Vous allez entendre un stratagème plus fin que le vôtre. Je commençai à bâtir des temples et à faire beaucoup d'autres actions pieuses ; après quoi, je fis paraître une mélancolie profonde. Le sultan m'en demanda la cause mille et, mille fois ; et, quand j'eus fait toutes les façons nécessaires, je lui dis que le sujet de mon chagrin était que toutes mes bonnes actions, à ce que m'avaient dit nos docteurs, ne me servaient de rien et que, comme j'étais esclave, je ne travaillais que pour Soliman mon seigneur. Aussitôt Soliman m'affranchit, afin que le mérite de mes bonnes actions tombât sur moi-même. Mais, quand il voulut vivre avec moi comme à l'ordinaire, et me traiter en Sultane du sérail, je lui marquai beaucoup de surprise, et lui représentai avec un grand sérieux qu'il n'avait nul droit sur la personne d'une femme libre. Soliman avait la conscience délicate ; il alla consulter ce cas à un docteur de la loi, avec qui j'avais intelligence. Sa réponse fut que le sultan se gardât bien de prendre rien sur moi qui n'était plus son esclave, et que s'il ne m'épousait, je ne pouvais être à lui. Alors le voilà plus amoureux que jamais. Il n'avait qu'un seul parti à prendre, mais un parti fort extraordinaire et même dangereux à cause de la nouveauté ; cependant il le prit et m'épousa.


AGNÈS SOREL

J'avoue qu'il est beau d'assujetir ceux qui se précautionnent tant contre notre pouvoir.


ROXELANE

Les hommes ont beau faire ; quand on les prend par les passions, on les mène où l'on veut. Qu'on me fasse revivre, et qu'on me donne l'homme du monde le plus impérieux, je ferai de lui tout ce qu'il me plaira, pourvu que j'aie beaucoup d'esprit, assez de beauté et un peu d'amour.


Bernard Le Bouyer de Fontenelle, (1657 -1757) ; Nouveaux dialogues des morts, 1683



Agnès Sorel par Jean Fouquet, peinture du XVe siècle



* (1409-1450). Favorite de Charles VII, elle eut, à en croire Baïf, une heureuse influence sur le caractère de ce monarque. Le roi lui fit don d'un château à Loches, du comté de Penthièvre, des seigneuries de Roquecesière, d'Issoudun, de Vernon-sur-Seine, enfin du château de Beauté, dans le bois de Vincennes. Agnès Sorel en prit le nom de Diane de Beauté. Les intrigues du dauphin la reléguèrent, en 1445, à Loches. Il se peut que le poison ait hâté sa fin.


** Née en Russie. Esclave de Soliman II, douée d'une rare beauté, de beaucoup d'esprit et d'encore plus d'ambition, elle séduisit son maître, qui l'épousa et la déclara sultane. Par ses intrigues, elle causa la perte du grand vizir Ibrahim et obtint la mort de Mustapha, fils de Soliman et d'une première femme.

samedi 18 avril 2009

Dialogues des morts ... (I)



Charles Mengin (1853-1933) ; Sappho, 1877



SAPHO*, LAURE **



(Sur la nature de l'amour)





LAURE

Il est vrai que, dans les passions que nous avons eues toutes deux, les Muses ont été de la partie et y ont mis beaucoup d'agrément ; mais il y a cette différence que c'était vous qui chantiez vos amants, et moi j'étais chantée par le mien.


SAPHO

Hé bien ! cela veut dire que j'aimais autant que vous étiez aimée.


LAURE

Je n'en suis pas surprise, car je sais que les femmes ont d'ordinaire plus de penchant à la tendresse que les hommes. Ce qui me surprend, c'est que vous sentiez pour eux, et que ayez en quelque manière attaqué leur cœur par vos poésies. Le personnage d'une femme n'est que de se défendre.


SAPHO

Entre nous, j'en étais un peu fâchée ; c'est une injustice que les hommes nous ont faite. Ils ont pris le parti d'attaquer, qui est bien plus aisé que celui de se défendre.


LAURE

Ne nous plaignons point, notre parti a ses avantages. Nous qui nous défendons, nous nous rendons quand il nous plaît ; mais eux qui nous attaquent, ils ne sont pas toujours vainqueurs quand ils le voudraient bien.


SAPHO

Vous ne dites pas que, si les hommes nous attaquent, ils suivent le penchant qu'ils ont à nous attaquer ; mais, quand nous nous défendons, nous n'avons pas trop de penchant à nous défendre.


LAURE

Ne comptez-vous pour rien le plaisir de voir par tant de douces attaques si longtemps continuées et redoublées si souvent, combien ils estiment la conquête de notre cœur ?


SAPHO

Et ne comptez-vous pour rien la peine de résister à ces douces attaques ? Ils en voient le succès avec plaisir dans tous les progrès qu'ils font auprès de nous ; et nous, nous serions bien fâchées que notre résistance eût trop de succès.


LAURE

Mais enfin, quoiqu'après tous leurs soins ils soient victorieux à bon titre, vous leur faites grâce en reconnaissant qu'ils le sont. Vous ne pouvez plus vous défendre, et ils ne laissent pas de vous tenir compte de ce que vous ne vous défendez plus.


SAPHO

Ah! cela n'empêche pas que ce qui est une victoire pour eux ne soit toujours une espèce de défaite pour nous. Ils ne goûtent dans le plaisir d'être aimés que celui de triompher de la personne qui les aime ; et les amants heureux ne sont heureux que parce qu'ils sont conquérants.


LAURE

Quoi ! auriez-vous voulu qu'on eût établi que les femmes attaqueraient les hommes ?


SAPHO

Eh ! quel besoin y a-t-il que les uns attaquent, et que les autres se défendent ? Qu'on s'aime de part et d'autre autant que le cœur en dira.


LAURE

Oh ! les choses iraient trop vite, et l'amour est un commerce si agréable qu'on a bien fait de lui donner le plus de durée que l'on a pu. Que serait-ce si l'on était reçu dès que l'on souffrirait ? Que deviendraient tous ces soins qu'on prend pour plaire, toutes ces inquiétudes que l'on sent quand on se reproche de n'avoir pas assez plû, tous ces empressements avec lesquels on cherche un moment heureux, enfin tout cet agréable mélange de plaisirs et de peines qu'on appelle amour ? Rien ne serait plus insipide, si l'on ne faisait que s'entr'aimer.


SAPHO

Hé bien ! s'il faut que l'amour soit une espèce de combat, j'aimerais mieux qu'on eût obligé les hommes à se tenir sur la défensive. Aussi-bien ne m'avez-vous pas dit que les femmes avaient plus de penchant qu'eux à la tendresse ? A ce compte, elles attaqueraient mieux.


LAURE

Oui, mais ils se défendraient trop bien. Quand on veut qu'un sexe résiste, on veut qu'il résiste autant qu'il faut pour faire mieux goûter la victoire à celui qui attaque, mais non pas assez pour la remporter, ni si fort qu'il ne se rende jamais. C'est là notre caractère et ce ne serait peut-être pas celui des hommes. Croyez-moi, après qu'on a bien raisonné ou sur l'amour, ou sur telle autre matière qu'on voudra, on trouve au bout du compte que les choses sont bien comme elles sont, et que la réforme qu'on prétendrait y apporter gâterait, tout.


Bernard Le Bouyer de Fontenelle, (1657 -1757) ; Nouveaux dialogues des morts, 1683





Sandro Botticelli (1445-1510) ; La primavera, 1477-78



* Poétesse de l'antiquité grecque, on ne connaît que peu d'éléments sûrs concernant Sappho : en effet, son amour pour les femmes est clairement lisible dans certains de ses poèmes, ce qui en a empêché la préservation par les scribes chrétiens médiévaux (les sources antiques elles-mêmes la condamnant parfois pour cela : la Souda, par exemple, parle d'« amitiés honteuses »). Ainsi, il ne nous reste d'elle que des fragments et des citations éparses faites par d'autres auteurs s'étendant à travers les siècles. On ne peut reconstituer son œuvre et sa vie qu'à travers ce prisme très déformant. Il ne faut donc pas perdre de vue qu'on parle à la fois d'une personne et d'un personnage, sans qu'il soit toujours facile de distinguer l'une de l'autre. [Wiki...]


** Fille d'Audibert de Noves, née vers 1307, à Noves, près d'Avignon, elle épousa, en 1325, Hugues de Sade. Pétrarque, qui la vit deux ans après, à Avignon, conçut pour elle un amour sans espoir et la chanta dans ses poèmes. Laure de Sade fut mère de onze enfants et périt lors de l'épidémie de la "peste noire", en 1348.

vendredi 17 avril 2009

Ce que se dirent Achille et la tortue ...



Lewis Carroll par lui-même


Achille avait rattrapé la tortue et s'était installé sur son dos, bien à l'aise.
- Vous avez donc, dit la tortue, réussi à terminer cette course. Elle se compose pourtant bien d'une série infinie de distances ? Il me semblait qu'un savant - je ne me rappelle plus son nom - avait prouvé que c'était impossible ?
- C'est tout à fait possible, répondit Achille. C'est même chose faite ! Solvitur ambulando. Les distances, voyez-vous, diminuaient constamment, si bien que ... La tortue l'interrompit :
- Mais si, au contraire, elles avaient augmenté constamment ? Que se serait-il passé ?
- En ce cas, je ne serais pas ici, répondit Achille avec modestie, et quant à vous, vous auriez fait plusieurs fois le tour du monde !
- Vous me faites rougir, rugir, veux-je dire, déclara la tortue ; car vous pesez un rude poids, je vous l'assure ! Cela dit, voulez-vous que je vous raconte une course que la plupart des gens s'imaginent pouvoir terminer en deux ou trois pas, et qui, en réalité, se compose d'un nombre infini de distances, dont chacune est supérieure à la précédente ?
- Volontiers, dit le guerrier grec, tirant de son casque (rares étaient, en ce temps-là, les guerriers grecs munis de poches) un énorme carnet ainsi qu'un crayon. Vous pouvez commencer ! Et parlez lentement, je vous en prie ! On n'a pas encore inventé la sténographie.
- Ah ! murmura la tortue, l'air rêveur, je pense à cette grandiose première proposition d'Euclide ! Aimez-vous Euclide ?
A la folie ! C'est-à-dire, autant qu'on puisse aimer un homme dont le traité ne sera publié que d'ici plusieurs siècles !
- Bien ; en ce cas, considérons une toute petite partie du raisonnement que contient cette première proposition, deux étapes, sans plus, ainsi que la conclusion qu'il en tire. Ayez la bonté de les inscrire sur votre carnet. Et, pour la commodité, appelons-les A, B et Z ;

A. Deux choses égales à une même troisième sont égales entre elles.

B. Les deux côtés de ce triangle sont égaux à un même troisième.

Z. Les deux côtés de ce triangle sont égaux entre eux.




Illustration de Max Ernst pour Logique sans peine



Tout lecteur d'Euclide admettra, du moins je le présume, que Z découle logiquement de A et B, et que, si l'on admet la vérité de A et de B, on est contraint d'admettre celle de Z ?
- Sans aucun doute ! Le moindre élève de lycée dès que les lycées seront inventés, c'est-à-dire dans quelque deux mille ans - admettra cela.
- Et si un lecteur n'avait pas encore admis la vérité de A et de B, il pourrait cependant, du moins je le présume, admettre la validité de la suite des propositions ?
- On pourrait probablement rencontrer un lecteur de ce genre. Il dirait sans doute : "J'accepte pour vraie la proposition hypothétique suivante : si A et B sont vrais, Z est nécessairement vrai, mais je ne reconnais pas la vérité de A et de B". Ce lecteur aurait fort intérêt à renoncer à Euclide, et à s'orienter vers le football.
- Ne pourrait-on également rencontrer un lecteur pour affirmer : "J'accepte pour vrais A et B, mais je n'admets pas l'hypothétique ?"
- Cela est évidemment possible. En ce cas, lui aussi ferait mieux de s'orienter vers le football.
La tortue poursuivit : "Mais aucun de ces deux lecteurs n'est jusqu'à présent contraint logiquement d'accepter Z pour vrai ?
- Exactement, reconnut Achille.
Bien. En ce cas, j'aimerais que vous me considériez comme appartenant à la deuxième catégorie, et que vous m'obligiez logiquement à accepter la vérité de Z.
- Une tortue jouant au football, commença Achille.
- Serait une anomalie, bien entendu, se hâta d'interposer la tortue. Ne vous écartez pas du sujet. Z d'abord, le football ensuite !
- Donc, si je comprends bien, je dois vous contraindre à accepter Z ?, dit Achille d'un ton rêveur. Et votre position, pour l'instant, c'est que vous admettez A et B, mais sans admettre l'hypothétique.
- Appelons-la C, dit la tortue.
- Mais sans admettre la proposition C que voici : si A et B sont vrais, Z est nécessairement vrai.
- C'est effectivement là ma position actuelle, déclara la tortue.
Il faut donc que je vous demande d'admettre C.
- Je le ferai, dit la tortue, dès que vous l'aurez inscrite sur votre carnet. Que contient-il d'autre ?
- Rien que de petits comptes rendus, dit Achille en tournant les pages avec agitation ; de petits comptes rendus des combats dans lesquels je me suis particulièrement distingué !
- Quelle foule de pages vierges !, fit observer la tortue avec entrain. Nous en aurons bien besoin ! (Achille sentit un frisson le parcourir). Écrivez donc ce que je vais vous dicter :

A. Deux choses égales à une même troisième sont égales entre elles.

B. Les deux côtés de ce triangle sont égaux à un même troisième.

C. Si A et B sont vrais, Z est nécessairement vrai.

Z. Les deux côtés de ce triangle sont égaux entre eux.




Illustration de Max Ernst pour Logique sans peine



- Vous devriez dire D, et non Z, dit Achille. C'est une proposition qui vient immédiatement après les précédentes. Si l'on accepte A, B, et C, on doit nécessairement accepter Z.
- Pourquoi nécessairement ?
- Parce qu'elle en découle logiquement. Si A, B et C sont vrais, Z est nécessairement vrai. Vous n'allez pas contester ce point ?
La tortue répéta la phrase d'un ton pensif : "Si A, B et C sont vrais, Z est nécessairement vrai. Nous avons là, n'est-ce pas vrai ? une nouvelle hypothétique. Et si je ne réussissais pas à en apercevoir la vérité, il me serait toujours loisible d'admettre A, B et C, et pourtant de ne pas admettre Z ?
- Ce serait possible, reconnut avec franchise notre héros ; cela dit, un esprit aussi obtus serait proprement phénoménal. Enfin, c'est une attitude possible. Je dois donc vous demander d'admettre une nouvelle hypothétique.
- Très bien. Je suis toute prête à l'admettre, dès que vous l'aurez inscrite sur votre carnet. Nous l'appellerons D. Si A, B et C sont vrais, Z est nécessairement vrai. Avez-vous enregistré cela sur votre carnet ?
- Voilà qui est fait ! s'écria gaiement Achille en replaçant le crayon dans sa gaîne. Nous voici donc parvenus au terme de cette course imaginaire ! Puisqu'à présent vous admettez A, B, C et D, il va sans dire que vous acceptez Z ?
- Ah ! Vraiment ? fit la tortue d'un ton innocent. Entendons-nous bien : j'admets A, B, C et D. Mais si je refusais toujours d'admettre Z ?
- En ce cas, la logique vous prendrait à la gorge et vous y contraindrait !, répliqua Achille, triomphalement. La logique vous dirait : "Vous ne pouvez pas faire autrement. Puisque vous avez admis A, B, C et D, vous devez nécessairement admettre Z ! Vous voyez bien que vous n'avez pas le choix".
- Toute parole tombée des lèvres de la logique mérite d'être notée, dit la tortue. Soyez donc assez bon pour l'écrire sur votre carnet. Nous dirons : E. Si A, B, C et D sont vrais, Z est nécessairement vrai. Tant que je n'ai pas admis cette proposition, il est bien entendu, n'est-ce pas ? que je ne suis pas obligée d'admettre Z ? Vous voyez donc bien qu'il s'agit là d'une étape nécessaire ?
- Je vois, dit Achille. Sa voix était chargée de tristesse.




Illustration de Max Ernst pour Logique sans peine



A ce point de la discussion, le narrateur, contraint de se rendre de toute urgence à sa banque, dut abandonner nos deux amis, et ne put repasser par là que plusieurs mois plus tard. Il s'aperçut alors qu'Achille était toujours juché sur le dos de la patiente tortue, et écrivait quelque chose sur son carnet - lequel paraissait presque rempli de notes. La tortue était en train de demander : "Avez-vous enregistré cette dernière étape ? Si je ne me trompe, nous en sommes au numéro mille et un. Il nous en reste encore plusieurs milliers à voir. Je me permets de vous demander une faveur, à titre tout à fait personnel : eu égard à l'enrichissement considérable que notre entretien représentera pour les logiciens du XIXe siècle, verriez-vous un inconvénient à faire vôtre un calembour que, vers cette époque, pourrait faire ma cousine la Fausse Tortue, et à vous laisser rebaptiser "habile" ?
- Comme vous voulez ! répondit le lutteur lassé, et dans sa voix retentissaient les sombres sonorités du désespoir, tandis qu'il ensevelissait son visage entre ses mains. A condition cependant que, en ce qui vous concerne, vous fassiez vôtre un calembour que la Fausse Tortue a effectivement fait, et que vous vous laissiez rebaptiser "torture".


Lewis Carroll (1832-1898) ; Logique sans peine, 1897




Lewis Carroll




mercredi 8 avril 2009

Des livres ...

Page de titre de l'Édition originale



Arrêt du Conseil d’État du Roi,

Qui ordonne que les deux premiers volumes de l’ouvrage intitulé,
Encyclopédie,ou Dictionnaire raisonné des Sciences, Arts & Métiers,
par une Société de gens de Lettres,

seront & demeureront supprimés.

Du 7 février 1752.
Extrait des registres du Conseil d’État.




Le Roi s’étant fait rendre compte de ce qui s’est passé au sujet d’un ouvrage intitulé, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts & des Métiers, par une Société de gens de Lettres, dont il n’y a encore que deux volumes imprimés ; Sa Majesté a reconnu, que dans ces deux volumes on a affecté d’insérer plusieurs maximes tendantes à détruire l’autorité royale, à établir l’esprit d’indépendance & de révolte, &, sous des termes obscurs & équivoques, à élever les fondements de l’erreur, de la corruption des mœurs, de l’irréligion & de l’incrédulité : Sa Majesté, toujours attentive à ce qui touche l’ordre public & l’honneur de la religion, a jugé à propos d’interposer son autorité, pour arrêter les suites que pourraient avoir des maximes si pernicieuses répandues dans cet ouvrage ; à quoi voulant pourvoir.

Ouï le rapport, LE ROI ÉTANT EN SON CONSEIL, de l’avis de Monsieur le chancelier, a ordonné & ordonne que les deux premiers volumes de l’ouvrage intitulé, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, Arts & Métiers, par une Société de gens de Lettres, seront & demeureront supprimés.

Fait très expresses inhibitions & défenses à tous imprimeurs, libraires & autres, de réimprimer ou faire réimprimer lesdits deux volumes ; comme aussi de vendre, débiter, ou autrement distribuer les exemplaires imprimés qui leur restent, à peine de mille livres d’amende, & de telle autre peine qu’il appartiendra ; même en ce qui concerne les imprimeurs & libraires, à peine de déchéance & de privation de la maîtrise. Et sera le présent arrêt, lu, publié & affiché partout où besoin sera.

Fait au Conseil d’État du Roi, Sa Majesté y étant, tenu à Versailles, le sept février mil sept cent cinquante-deux.

Signé M. P. de Voyer d’Argenson.




Document original de l'encyclique " Damnatio et Prohibitio" du pape Clément XIII Ut Primum, condamnant l'Encyclopédie ;
septembre 1759



LIVRE, s. m. (Littér.) écrit composé par quelque personne intelligente sur quelque point de science, pour l’instruction & l’amusement du lecteur. On peut encore définir un livre, une composition d’un homme de lettres, faite pour communiquer au public & à la postérité quelque chose qu’il a inventée, vûe, expérimentée, & recueillie, & qui doit être d’une étendue assez considérable pour faire un volume. Voyez VOLUME.

En ce sens, un livre est distingué par la longueur d’un imprimé ou d’une feuille volante, & d’un tome ou d’un volume comme le tout est de sa partie ; par exemple, l’histoire de Grece de Temple Stanyan, est un fort bon livre, divisé en trois petits volumes.

Isidore met cette distinction entre liber & codex, que le premier marque particulierement un ouvrage séparé, faisant seul un tout à part, & que le second signifie une collection de livres ou d’écrits. Isid. orig. lib. VI. cap. xiij. M. Scipion Maffei prétend que codex signifie un livre de forme quarrée, & liber un livre en forme de registre. Voyez Maffei, histor. diplom. lib. II. bibliot. italiq. tom. II. p. 244. Voyez aussi Saalbach, de lib. veter. parag. 4. Reimm. idea system. ant. litter. pag. 230.

Selon les anciens, un livre différoit d’une lettre non seulement par sa grosseur, mais encore parce que la lettre étoit pliée, & le livre seulement roulé. Voyez Pitisc. L. ant. tom. II. pag. 84. voc. libri. Il y a cependant divers livres anciens qui existent encore sous le nom de lettres : tel est l’art poëtique d’Horace. Voyez ÉPITRE, LETTRE.

On dit un vieux, un nouveau livre, un livre grec, un livre latin ; composer, lire, publier, mettre au jour, critiquer un livre ; le titre, la dédicace, la préface, le corps, l’index ou la table des matieres, l’errata d’un livre. Voyez PRÉFACE, TITRE &c.

Collationner un livre, c’est examiner s’il est correct, si l’on n’en a pas oublié ou transposé les feuillets, s’il est conforme au manuscrit ou à l’original sur lequel il a été imprimé.

Les relieurs disent, plier ou brocher, coudre, battre, mettre en presse, couvrir, dorer, lettrer un livre. Voyez RELIURE.






Une collection considérable de livres pourroit s’appeller improprement une librairie : on la nomme mieux bibliotheque. Voyez LIBRAIRIE & BIBLIOTHEQUE. Un inventaire de livres fait à dessein d’indiquer au lecteur un livre en quelque genre que ce soit, s’appelle un catalogue. Voyez CATALOGUE.

Cicéron appelle M. Caton hellus librorum, un dévoreur de livres. Gaza regardoit les livres de Plutarque, & Hermol. Barbaro ceux de Pline comme les meilleurs de tous les livres. Gentsken, hist. philos. pag. 130. Harduin. proefat. ad Plin.

Barthol. de libr. legend. dissert. III. pag. 66. a fait un traité sur les meilleurs livres des auteurs : selon lui, le meilleur livre de Tertullien est son traité de pallio : de S. Augustin, la cité de Dieu : d’Hippocrate, coacae praenotiones : de Cicéron, le traité de officiis : d’Aristote, de animalibus : de Galien, de usu partium : de Virgile, le sixieme livre de l’Énéïde : d’Horace, la premiere & la septieme de ses Épîtres : de Catulle, Coma Berenices : de Juvenal, la sixieme satyre : de Plaute, l’Epidicus : de Théocrite, la vingt septieme Idylle : de Paracelse, chirurgia : de Séverinus, de abcessibus : de Budé, les Commentaires sur la langue gréque : de Joseph Scaliger, de emendatione temporum : de Bellarmin, de scriptoribus ecclesiasticis : de Saumaise, exercitationes Plinianoe : de Vossius, institutiones oratorioe : d’Heinsius, aristharous sacer : de Casaubon, exercitationes in Baronium.

Il est bon toutefois d’observer que ces sortes de jugemens, qu’un auteur porte de tous les autres, sont souvent sujets à caution & à reforme. Rien n’est plus ordinaire que d’apprécier le mérite de certains ouvrages, qu’on n’a pas seulement lûs, ou qu’on préconise sur la foi d’autrui.

Il est néanmoins nécessaire de connoître par soi-même, autant qu’on le peut, le meilleur livre en chaque genre de Littérature : par exemple, la meilleure Logique, le meilleur Dictionnaire, la meilleure Physique, le meilleur Commentaire sur la Bible, la meilleure Concordance des Évangelistes, le meilleur Traité de la religion chrétienne, &c. par ce moyen on peut se former une bibliotheque composée des meilleurs livres en chaque genre. On peut, par exemple, consulter pour cet effet, le livre de Pople, intitulé, censura celebrium auctorum, où les ouvrages des plus considérables écrivains & des meilleurs auteurs en tout genre sont exposés : connoissance qui conduit à en faire un bon choix. Mais pour juger de la qualité d’un livre, il faut selon quelques-uns, en considérer l’auteur, la date, les éditions, les traductions, les commentaires, les épitomes qu’on en a faits, le succès, les éloges qu’il a mérités, les critiques qu’on en a faites, les condamnations ou la suppression dont on l’a flétri, les adversaires ou les défenseurs qu’il a eus, les continuateurs, &c.


Portrait présumé de Giuseppe Baretti, peinture de Pierre Subleyras [s.d.]



L’histoire d’un livre renferme ce que ce livre contient, & c’est ce qu’on appelle ordinairement extrait ou analyse, comme font les journalistes ; ou ses accessoires, ce qui regarde les littérateurs & les bibliothécaires. Voyez JOURNAL.

Le corps d’un livre consiste dans les matieres qui y sont traitées ; & c’est la partie de l’auteur : entre ces matieres il y a un sujet principal à l’égard duquel tout le reste est seulement accessoire.

Les incidens accessoires d’un livre sont le titre, l’épître dédicatoire, la préface, les sommaires, la table des matieres, qui sont la partie de l’éditeur ; à l’exception du titre, de la premiere page ou du frontispice, qui dépend quelquefois du libraire. Voyez TITRE.

Les sentimens doivent entrer dans la composition d’un livre, & en être le principal fondement : la méthode ou l’ordre des matieres doivent y régner ; & enfin, le style qui consiste dans le choix & l’arrangement des mots, est comme le coloris qui doit être répandu sur le tout. Voyez SENTIMENT, STYLE, MÉTHODE.

On attribue aux Allemands l’invention des histoires littéraires, comme les journaux, les catalogues, & autres ouvrages, où l’on rend compte des livres nouveaux ; & un auteur de cette nation (Jean-Albert Fabricius) dit modestement que ses compatriotes sont en ce genre supérieurs à toutes les autres nations. Voyez ce qu’on doit penser de cette prétention au mot JOURNAL. Cet auteur a donné l’histoire des livres grecs & latins : Wolfius celle des livres hébreux : Boëcler celle des principaux livres de chaque science : Struvius celle des livres d’Histoire, de Lois & de Philosophie : l’abbé Fabricius celle des livres de sa propre bibliotheque : Lambecius celle des livres de la bibliotheque de Vienne : Lelong celle des livres de l’Écriture : Mattaire celle des livres imprimés avant 1550. Voyez Reimm. Bibl. acroam. in proefat. parag. 1. pag. 3 : Bos. ad not. script. eccles. cap. iv. parag. xiij. pag. 124. & seq. Mais à cette foule d’auteurs, sans parler de la Croix-du-Maine, de Duverdier, de Fauchet, de Colomiez, & de nos anciens bibliothécaires, ne pouvons-nous pas opposer MM. Baillet, Dupin, dom Cellier, les auteurs du Journal des savans, les journalistes de Trévoux, l’abbé Desfontaines, & tant d’autres, que nous pourrions revendiquer, comme Bayle, Bernard, Basnage, &c ?



Portrait d'une vieille femme, probablement la mère de Rembrandt ; peinture de Rembrandt [s.d.]



Brûler un livre : sorte de punition & de flétrissure fort en usage parmi les Romains : on en commettoit le soin aux triumvirs, quelquefois aux préteurs ou aux édiles. Un certain Labienus, que son génie tourné à la satyre fit surnommer Rabienus, fut, dit-on, le premier contre les ouvrages duquel on sévit de la sorte. Ses ennemis obtinrent un senatûs-consulte, par lequel il fut ordonné que tous les ouvrages qu’avoit composés cet auteur pendant plusieurs années, seroient recherchés pour être brûlés : chose étrange & nouvelle, s’écrie, Séneque, sévir contre les Sciences ! Res nova & insueta, supplicium de studiis sumi ! exclamation au reste froide & puérile ; puisqu’en ces occasions ce n’est pas contre les Sciences, mais contre l’abus des Sciences que sévit l’autorité publique. On ajoute que Cassius Servius ami de Labienus, entendant prononcer cet arrêt, dit qu’il falloit aussi le brûler, lui qui avoit gravé ces livres dans sa mémoire : nunc me vivum comburi oportet, qui illos didici ; & que Labienus ne pouvant survivre à ses ouvrages, s’enferma dans le tombeau de ses ancêtres, & y mourut de langueur. Voyez Tacit. in agric. cap. ij. n. j. Val. Max. lib. I. cap. j. n. xij. Tacit. Annal. lib. IV. c. xxxv. n. iv. Seneq. Controv. in proefat. parag. 5. Rhodig. antiq. Lect. cap. xiij. lib. II. Salm. ad Pamirol. tom. I. tit. xxij. pag. 68. Pitiscus, Lect. antiq. tom. II. pag. 84. On trouve plusieurs autres preuves de cet usage de condamner les livres au feu dans Reimm. Idea system. ant. litter. pag. 389. & suiv.

A l’égard de la matiere des livres, on croit que d’abord on grava les caracteres sur de la pierre ; témoins les tables de la loi données à Moïse, qu’on regarde comme le plus ancien livre dont il soit fait mention : ensuite on les traça sur des feuilles de palmier, sur l’écorce intérieure & extérieure du tilleul, sur celle de la plante d’Egypte nommée papyrus. On se servit encore de tablettes minces enduites de cire, sur lesquelles on traçoit les caracteres avec un stilet ou poinçon, ou de peaux, sur-tout de celles des boucs & des moutons dont on fit ensuite le parchemin. Le plomb, la toile, la soie, la corne, & enfin le papier, furent successivement les matieres sur lesquelles on écrivit. V. Calmet, Dissert. I. sur la Gen. Comment. t. I. diction. de la Bible, t. l. p. 316. Dupin, Libr. Dissert. IV. pag. 70. hist. de l’acad. des Inscript. Bibliot. ecles. tom. XIX. p. 381. Barthole, de legend. t. III. p. 103. Schwatrz, de ornam. Libr. Dissert. I. Reimm. Idea Sep. antiq. Litter. pag. 235. & 286. & suiv. Montfaucon, Paleogr. liv. II. chap. viij. p. 180. & suiv. Guiland, papir. memb. 3. Voyez l’article PAPIER.

Les parties des végétaux furent long-tems la matiere dont on faisoit les livres, & c’est même de ces végétaux que sont pris la plûpart des noms & des termes qui concernent les livres, comme le nom grec biblos : les noms latins folium, tabuloe, liber, d’où nous avons tiré feuillet, tablette, livre, & le mot anglois book. On peut ajoûter que cette coûtume est encore suivie par quelques peuples du nord, tels que les Tartares Kalmouks, chez lesquels les Russiens trouverent en 1721 une bibliotheque dont les livres étoient d’une forme extraordinaire. Ils étoient extrêmement longs & n’avoient presque point de largeur. Les feuillets étoient fort épais, composés d’une espece de coton ou d’écorces d’arbres, enduit d’un double vernis, & dont l’écriture étoit blanche sur un fond noir. Mém. de l’acad. des Bell. Lettr. tom. V. pag. 5. & 6.

Les premiers livres étoient en forme de bloc & de tables dont il est fait mention dans l’écriture sous le nom de sepher, qui a été traduit par les Septante aconhs, tables quarrées. Il semble que le livre de l’alliance, celui de la loi, le livre des malédictions, & celui du divorce ayent eu cette forme. Voyez les Commentaires de Calmet sur la Bible.

Quand les anciens avoient des matieres un peu longues à traiter, ils se servoient plus commodément de feuilles ou de peaux cousues les unes au bout des autres, qu’on nommoit rouleaux, appellés pour cela par les Latins volumina, & par les Grecs xouiaxa, coûtume que les anciens Juifs, les Grecs, les Romains, les Perses, & même les Indiens ont suivie, & qui a continué quelques siecles après la naissance de Jesus-Christ.






La forme des livres est présentement quarrée, composée de feuillets séparés ; les anciens faisoient peu d’usage de cette forme, ils ne l’ignoroient pourtant pas. Elle avoit été inventée par Attale, roi de Pergame, à qui l’on attribue aussi l’invention du parchemin. Les plus anciens manuscrits que nous connoissions sont tous de cette forme quarrée, & le P. Montfaucon assure que de tous les manuscrits grecs qu’il a vûs, il n’en a trouvé que deux qui fussent en forme de rouleau. Paleograp. groec. lib. I. ch. iv. p. 26. Reimm. idea system. antiq. litter. pag. 227. Item pag. 242. Schwartz, de ornam. lib. Dissert. II. Voyez l’article RELIURE .

Ces rouleaux ou volumes étoient composés de plusieurs feuilles attachées les unes aux autres & roulées autour d’un bâton qu’on nommoit umbilicus, qui servoit comme de centre à la colonne ou cylindre que formoit le rouleau. Le côté extérieur des feuilles s’appelloit frons, les extrémités du bâton se nommoient cornua, & étoient ordinairement décorés de petits morceaux d’argent, d’ivoire, même d’or & de pierres précieuses ; le mot sullabos étoit écrit sur le côté extérieur. Quand le volume étoit déployé, il pouvoit avoir une verge & demie de large sur quatre ou cinq de long. Voyez Salmuth ad Pancirol. part. I. tit. XLII. pag. 143. & suiv. Wale parerg. acad. pag. 72. Pitrit l. ant. tom. II. pag. 48. Barth. advers. l. XXII. c. 28. & suiv. Idem pag. 251. auxquels on peut ajoûter plusieurs autres auteurs qui ont écrit sur la forme & les ornemens des anciens livres rapportés dans Fabricius, Bibl. antiq. chap. xix. &#167 ; 7. pag. 607.

A la forme des livres appartient aussi l’arrangement de leur partie intérieure, ou l’ordre & la disposition des points ou matieres, & des lettres en lignes & en pages, avec des marges & d’autres dépendances. Cet ordre a varié ; d’abord les lettres étoient seulement séparées en lignes, elles le furent ensuite en mots séparés, qui furent distribués par points & alinea, en périodes, sections, paragraphes chapitres, & autres divisions. En quelques pays, comme parmi les orientaux, les lignes vont de droite à gauche ; parmi les peuples de l’occident & du nord, elles vont de gauche à droite. D’autres, comme les Grecs, du moins en certaines occasions, écrivoient la premiere ligne de gauche à droite, la seconde de droite à gauche, & ainsi alternativement. Dans d’autres pays les lignes sont couchées de haut en bas à côté les unes des autres, comme chez les Chinois. Dans certains livres les pages sont entieres & uniformes, dans d’autres elles sont divisées par colonnes ; dans quelques-uns elles sont divisées en texte & en notes, soit marginales, soit rejettées au bas de la page. Ordinairement elles portent au bas quelques lettres alphabétiques qui servent à marquer le nombre des feuilles, pour connoître si le livre est entier. On charge quelquefois les pages de sommaires ou de notes : on y ajoûte aussi des ornemens, des lettres initiales, rouges, dorées, ou figurées ; des frontispices, des vignettes, des cartes, des estampes, &c. A la fin de chaque livre on met fin ou finis ; anciennement on y mettoit un < appellé coronis, & toutes les feuilles du livre étoient lavées d’huile de cèdre, ou parfumées d’écorce de citron, pour préserver les livres de la corruption. On trouve aussi certaines formules au commencement ou à la fin des livres, comme parmi les Juifs, esto fortis, que l’on trouve à la fin de l’exode, du Lévitique, des nombres, d’Ezéchiel, par lesquels on exhorte le lecteur (disent quelques uns) à lire les livres suivans. Quelquefois on trouvoit à la fin des malédictions contre ceux qui falcifieroient le contenu du livre, & celle de l’apocalypse en fournit un exemple. Les Mahométans placent le nom de Dieu au commencement de tous leurs livres, afin d’attirer sur eux la protection de l’Être suprême, dont ils croyent qu’il suffit d’écrire ou de prononcer le nom pour s’attirer du succès dans ses entreprises. Par la même raison plusieurs lois des anciens empereurs commençoient par cette formule, In nomine Dei. V. Barth. de libr. legend. Dissert. V. pag. 106. & suiv. Montfaucon Paleogr. lib. I. c. xl. Remm. Idea system. antiq. litter. p. 227. Schwart de ornam. libror. Dissert. II. Remm. Id. system. pag. 251. Fabricius Bibl. groec. lib. X. c. v. p. 74. Revel. c. xxij. Alkoran, sect. III. pag. 59. Barthol. lib. cit. pag. 117.

A la fin de chaque livre les Juifs ajoûtoient le nombre de versets qui y étoient contenus, & à la fin du Pentateuque le nombre des sections, afin qu’il pût être transmis dans son entier à la postérité ; les Massoretes & les Mahométans ont encore fait plus. Les premiers ont marqué le nombre des mots, des lettres, des versets & des chapitres de l’ancien Testament, & les autres en ont usé de même à l’égard de l’alcoran.

Les dénominations des livres sont différentes, selon leur usage & leur autorité. On peut les distinguer en livres humains, c’est-à-dire, qui sont composés par des hommes, & livres divins, qui ont été dictés par la Divinité même. On appelle aussi cette derniere sorte de livres, livres sacrés ou inspirés. Voyez RÉVÉLATION, INSPIRATION.

Les Mahométans comptent cent quatre livres divins, dictés ou donnés par Dieu lui-même à ses prophetes, savoir dix à Adam, cinquante à Seth, trente à Enoch, dix à Abraham, un à Moïse, savoir le Pentateuque tel qu’il étoit avant que les Juifs & les Chrétiens l’eussent corrompu ; un à Jesus-Christ, & c’est l’Evangile ; à David un, qui comprend les Pseaumes ; & un à Mahomet, savoir l’alcoran : quiconque parmi eux rejette ces livres soit en tout soit en partie, même un verset ou un mot, est regardé comme infidele. Ils comptent pour marque de la divinité d’un livre, quand Dieu parle lui-même & non quand d’autres parlent de Dieu à la troisieme personne, comme cela se rencontre dans nos livres de l’ancien & du nouveau Testament, qu’ils rejettent comme des compositions purement humaines, ou du moins fort altérées. Voyez Reland de relig. Mahomet. liv. I. c. iv. pag. 21. & suiv. Isem. ibid. liv. II. &#167 ; 26. pag. 231.

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Encyclopédie,ou Dictionnaire raisonné des sciences,des arts et des métiers ;
Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, 1751 — 1772.
Article livre, tome IX, pages 601 et suiv., décembre 1765, donné d'après l'original de la première Édition, excepté pour la transcription des f en s ... dans le but de faciliter la lecture ...






(À suivre ...)