dimanche 31 mai 2009

... Des cieux et du hasard ...





Ce matin, au jardin, j'ai cueilli des roses
Et je craignais d'être vu par le jardinier.
Je l'entendis me dire avec douceur :
« Qu'est-ce que des fleurs ? Je te donne tout le jardin. »




Si le vent agite les boucles de tes cheveux
La lune te souhaitera longue vie dans tous les cœurs.
O donneur de conseils ! Tu oublieras toi-même et tes conseils
S'il arrive à ton âme ce que ton cœur a goûté.




Mes lèvres ne s'ouvrent pas sans tes lèvres
Et l'origine des paroles n'existe pas sans tes lèvres.
Dieu a fermé la porte de mon cœur, en l'absence de tes lèvres.
Il m'a dit : « N'ouvre pas tes lèvres en l'absence de ses lèvres. »




Ton amour apporte la guérison du monde
La séparation d'avec toi est telle l'heure de la mort, elle emporte l'âme.
Ce cœur qu'on n'échangerait pas pour cent mille âmes,
Avec un sourire de toi les emporte gratuitement.




Je veux tenir un langage sans paroles,
Un langage secret pour toutes les oreilles
Nul, sauf toi, n'entendra ce que j'ai à dire,
Quoique je le dise au sein de la foule des gens.




Crois-moi, l'amour est une action noble
S'il y a un défaut, c'est que la nature de l'esprit est mauvaise.
Tu donnes le nom d'amour à ta sensualité :
Il y a bien du chemin entre la sensualité et l'amour !




Dans la roseraie je sens le parfum de tes lèvres
Je vois ta couleur dans la tulipe et le jasmin.
S'il n'en était pas ainsi, j'ouvrirais mes lèvres
Afin qu'elles disent ton nom, et que je l'écoute.




Ma Bien-Aimée m'a dit : « Si tu veux acheter
Les baisers de chaque bien-aimée, achète-les à moi-même. »
J'ai dit : « Avec de l'or ? » Elle répondit : « Que ferais-je de l'or ? »
J'ai dit : « Avec mon âme ? » Elle répondit : « oui, oui. »




Au moment où mon essence se transformera en océan universel
La beauté des atomes sera pour moi lumineuse.
C'est pourquoi je brûle comme la chandelle, afin que, dans la voie de l'amour,
Tous les instants pour moi deviennent un seul instant.


Djalâl-Od-Dîn Rûmî* (1207-1273) ; Rubâi'yât :


*Mystique musulman persan qui a profondément influencé le soufisme. Il existe une demi-douzaine de transcriptions du prénom Djalal-el-dine, « majesté de la religion » (de djalal, majesté, et dine, religion, mémoire, culte). Il reçut très tôt le surnom de khodâvendegâr, ou mawlânâ khodâvendegâr ou mevlânâ, qui signifie « notre maître ». Son nom est intimement lié à l'ordre des « derviches tourneurs » ou mevlevis, une des principales confréries soufies de l'Islam, qu'il fonda dans la ville de Konya en Turquie.

samedi 30 mai 2009

Angleterre : 0 - France : 1 ... Ou de "j'irai revoir ma Normandie" ...





L'exhortation, brève en raison des circonstances, par laquelle il [Guillaume] ranima le courage et l'ardeur de ses soldats fut très belle, nous n'en doutons pas, bien qu'on ne nous l'ait point transmise dans toute sa dignité. Il rappela aux Normands qu'en maints grands périls, sous sa conduite, ils avaient toujours été vainqueurs. Il leur rappela à tous leur patrie, leurs exploits, leur renommée « C'est maintenant que votre bras doit prouver de quelle force vous êtes doués, de quel courage vous êtes animé. Désormais, il ne s'agit plus de vivre en maîtres, mais d'échapper vivants d'un péril imminent. Si vous combattez virilement, victoire, honneur, richesses seront à vous ; sinon, ou vous vous laisserez égorger, ou, captifs, vous servirez les caprices des plus cruels ennemis. Ajoutez à cela l'opprobre éternel que vous encourrez. Pour fuir, nulle voie ne s'ouvre : d'un côté, les combats et un pays ennemi et inconnu barrent la route ; de l'autre, la mer et des combats encore. Il ne sied pas à des hommes de se laisser terrifier par le nombre. Maintes fois les Anglais, défaits par le fer ennemi, ont péri ; la plupart du temps, subjugués, ils ont dû se rendre à l'ennemi ; jamais ils ne se sont illustrés par de hauts faits d'armes. Des hommes inexperts au combat peuvent être écrasés sans difficulté par le courage et la force d'un petit nombre [de guerriers], alors surtout que le secours d'en haut ne peut manquer de soutenir une juste cause. Qu'ils osent seulement et ne reculent jamais, bientôt la victoire les réjouira. »



... Et hic episcopus cibu[m] et potum benedicit. Odo episcopus. Willelm. Rotbert. Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Voici dans quel ordre avantageux il s'avança derrière l'étendard que le pape lui avait envoyé. Il plaça en tête des fantassins armés de flèches et d'arbalètes ; des fantassins également au second rang, mais plus sûrs et revêtus d'une cuirasse ; au dernier rang, les escadrons de cavalerie, au milieu desquels il prit place avec l'élite ; de là, il pouvait diriger de toutes parts, de la voix et du geste. Si quelque auteur de l'Antiquité eût décrit l'armée de Harold, il eût relaté qu'à son passage les fleuves se desséchaient, que les forêts faisaient place nette. Car, de toutes les contrées, d'énormes troupes d'Anglais avaient afflué. Les uns mus par affection pour Harold, tous par amour pour leur patrie qu'ils voulaient, bien que la cause fût injuste, défendre contre des étrangers. D'abondants secours leur avaient été envoyés du royaume danois auquel les attachait les liens du sang. Cependant, craignant d'affronter d'égal à égal Guillaume qu'ils redoutaient plus que le roi de Norvège, ils se cantonnèrent sur un lieu élevé, une hauteur proche de la forêt à travers laquelle ils étaient venus. Aussitôt, abandonnant l'aide des chevaux, tous se portèrent à pied, étroitement serrés les uns contre les autres. Le duc et les siens, nullement effrayés de ce lieu accidenté, se mirent à gravir peu à peu la pente escarpée.

Hautbert ou cotte de mailles d'un soldat normand



Le son terrifiant des trompettes annonça de part et d'autre le combat. La hardiesse enthousiaste des Normands engagea la bataille. Ainsi lorsque les orateurs plaident en justice une affaire de vol, celui-là ouvre le premier la plaidoirie qui poursuit le crime. C'est pourquoi les fantassins normands, s'avançant plus près, provoquent les Anglais et, par leurs projectiles, dirigent sur eux les blessures et la mort. Ceux-là leur résistent avec courage, chacun selon ses moyens. Sans arrêt, ils lancent, des épieux et toutes sortes de traits, les haches les plus meurtrières et des pierres fixées à des morceaux de bois. Sous ces traits, comme sous une masse porteuse de mort on peut croire les nôtres aussitôt écrasés. Les chevaliers viennent à la rescousse et ceux qui étaient les derniers, se trouvent les premiers. Répugnant de se battre de loin, ils affrontent le combat à l'épée. Les hautes clameurs des Normands d'un côté, des barbares de l'autre sont couvertes par le bruit des armes et les gémissements des mourants. Ainsi, quelque temps, on combat avec acharnement de part et d'autre. Les Anglais sont puissamment aidés par l'avantage d'une position plus élevée qu'ils tiennent, sans avoir à marcher à l'attaque, en restant fortement groupés ; par leur grand nombre et leur masse puissante, voire par leurs armes offensives, qui trouvent aisément passage à travers boucliers et autres pièces d'armure. Ils résistent donc vigoureusement à ceux qui osent les attaquer de près par l'épée, ou les repoussent. Ils blessent même ceux qui, de loin, lancent, sur eux leurs traits. Or, donc, voici qu'épouvantés par une telle férocité, fantassins et chevaliers bretons battent également en retraite, ainsi que tous les auxiliaires qui formaient l'aile gauche. Presque toute l'armée du duc ploie : ceci dit sans porter ombrage à la race invaincue des Normands. Les armées de la majesté romaine, même lorsqu'elles comportaient des contingents royaux, tout habituées qu'elles fussent à vaincre sur terre et sur mer, battirent parfois en retraite lorsqu'elles apprenaient que leur chef avait été tué ou lorsqu'elles le croyaient. Les Normands crurent que leur duc et seigneur avait succombé. Leur retraite ne fut donc pas une fuite honteuse, mais douloureuse, puisqu'ils [croyaient perdre] leur meilleur appui.



Hache de charpentier avec son manche, fer ; XIe-XIIe siècle



Le prince, voyant la plus grande partie du camp ennemi s'élancer à la poursuite des siens, se précipita au-devant des fuyards et les arrêta en les frappant ou en les menaçant de sa lance. Puis, ayant découvert sa tête et retiré son casque, il s'écria : « Regardez-moi. Je suis vivant et je serai vainqueur, Dieu aidant ! Quelle démence vous conseille la fuite ? Quelle voie s'ouvrira devant votre retraite ? Ceux que vous avez pouvoir d'immoler comme un troupeau vous repoussent et vous tuent ! Vous désertez la victoire et la gloire impérissable pour courir à votre perte et à l'opprobre éternel ! En fuyant, nul d'entre vous n'échappera à la mort. » A ces mots, ils reprirent courage. A leur tête, il s'élança en avant et, les foudroyant de son épée, il terrassa la nation ennemie qui, rebelle à lui-même, son roi [légitime], avait mérité la mort. Pleins de fougue, les Normands encerclèrent les quelques milliers d'ennemis qui les avaient suivis et les anéantirent en un clin d'œil, au point que nul ne survécut.


... Et hic milites festin averunt Hestinga ; Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Ainsi raffermis plus solidement encore, ils attaquèrent avec une vigueur accrue la féroce armée adverse qui, bien qu'elle eût subi de grandes pertes, ne paraissait nullement diminuée. Les Anglais, sûrs d'eux, résistaient de toutes leurs forces, cherchant surtout à éviter qu'une brèche ne s'ouvrît devant ceux qui les assaillaient. A cause de leur masse étonnamment serrée, c'est à peine si ceux qui étaient tués avaient la place de tomber. Toutefois, des brèches s'ouvrirent en plusieurs points sous le fer des plus valeureux guerriers. Suivirent de près Manceaux, Français, Bretons, Aquitains, Normands surtout, avec une bravoure hors de pair. Un certain jeune Normand, Robert, fils de Roger de Beaumont, neveu et héritier d'Hugues comte de Meulan, par sa mère Adeline, participant au combat pour la première fois en ce jour-là, accomplit un exploit digne d'être immortalisé. A la tête du bataillon qu'il commandait à l'aile droite, il attaqua et terrassa [les ennemis] avec une grande audace. Nous n'avons pas la possibilité, et il n'est point dans notre intention de narrer selon leur mérite les exploits de chacun. Le plus fécond écrivain, eût-il été témoin oculaire de cette guerre, aurait lui-même grand'peine à exposer chaque détail particulier, et nous avons hâte d'achever la louange du comte Guillaume pour chanter la gloire du roi Guillaume.

... In magno navigio ; Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Voyant qu'il leur serait impossible de vaincre sans grand dommage pour eux-mêmes des ennemis si nombreux qui résistaient en bloc, les Normands et les troupes associées battirent en retraite, simulant la fuite par ruse. Ils se rappelaient comment, peu auparavant, leur fuite avait été l'occasion du succès recherché. Chez les barbares, qui croyaient tenir la victoire, s'éleva une immense joie. Ils s'exhortaient mutuellement par une clameur triomphale, tandis qu'ils injuriaient les nôtres et les menaçaient de fondre tous sur eux à l'instant. De même qu' auparavant, quelques milliers d'entre eux eurent la hardiesse de s'élancer, comme s'ils eussent volé, à la poursuite de ceux qu'ils croyaient en fuite, quand soudain les Normands, tournant bride, les arrêtèrent au passage, les encerclèrent de toutes parts et les massacrèrent jusqu'au dernier.



... Hic Odo episcopus baculum tenens confortat pueros ; Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Ayant à deux reprises joué de cette ruse avec le même succès, ils attaquèrent avec la plus grande fougue le reste de l'armée, laquelle inspirait encore l'effroi et qu'il était très difficile d'envelopper. Alors commença un combat d'un genre inaccoutumé, l'un des adversaires attaquant par élans et mouvements divers, l'autre comme fiché en terre, supportant l'assaut. Les Anglais, faiblissaient et, comme s'ils confessaient leur faute par leur défaite même, ils subissaient le châtiment. Les Normands lancent leurs flèches, frappent, transpercent : plus que les vivants, les morts en tombant paraissent remuer. Ceux qu'atteignent de légères blessures ne peuvent échapper : ils périssent dans la presse sous la masse serrée de leurs compagnons. Ainsi, la fortune concourut, en l'accélérant, au triomphe de Guillaume.



... [H]ic ceciderunt si mul Angli et Fanci in prelio ; Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Participèrent à cette bataille Eustache, comte de Boulogne ; Guillaume, fils du comte d'Évreux Richard ; Geoffroi, fils du comte de Mortagne Rotrou ; Guillaume Fitz-Osbern ; Aimeri, gouverneur de Thouars ; Gautier Giffard ; Hugues de Montfort ; Raoul de Tosny ; Hugues de Grandmesnil ; Guillaume de Varenne ; et un grand nombre d'autres entre tous renommés pour leur haute valeur guerrière, dont il conviendrait d'inscrire les noms aux livres de l'histoire parmi ceux des plus vaillants guerriers. Quant à Guillaume, leur chef, il les surpassait en bravoure comme en sagesse. Aussi conviendrait-il à juste titre de le placer avant certains généraux de la Grèce et de Rome tant prônés dans les livres, de l'égaler à d'autre. Il dirigea remarquablement [la bataille], arrêtant les fuyards, ranimant les courages, partageant le danger, appelant à le suivre plus souvent qu'il ne commandait de marcher en avant. D'où il est clair que, chez lui, la bravoure ouvrit la route à ses guerriers et suscita leur audace. Une importante fraction de l'armée ennemie perdit courage sans avoir subi de dommage à la seule vue de cet étonnant et redoutable chevalier. Trois chevaux furent tués sous lui. Trois fois, il sauta à terre intrépide et se hâta de venger la mort de son destrier. C'est là qu'on put juger de sa vélocité. C'est là qu'on put [juger] de sa force corporelle et de sa bravoure. De son glaive furieux et rapide, il transperça écus, casques et cuirasses ; de son bouclier, il frappa plusieurs guerriers. Ses chevaliers s'étonnaient de le voir combattre à pied, nombreux furent ceux qui, accablés de coups, reprirent courage [à sa vue]. Quelques-uns mêmes, qui déjà perdaient leurs forces avec leur sang, appuyés sur leurs écus, combattirent virilement ; certains, incapables de faire plus, excitaient leurs compagnons de la voix et du geste à suivre le duc sans crainte, à ne point laisser échapper la victoire d'entre leurs mains. Il en aida et en sauva lui-même plusieurs.
Contre Harold, que dans les poèmes on égale à Hector ou à Turnus, Guillaume n'eût pas plus redouté de se mesurer en combat singulier qu'Achille contre Hector, ou Énée contre Turnus. Tydée, attaqué par cinquante hommes, s'aida d'un rocher ; Guillaume, son émule, qui ne lui est nullement inférieur par la naissance, seul n'en redouta point mille. L'auteur de la Thébaïde, ou celui de l'Énéide, qui, dans leurs livres, selon la manière des poètes, chantent des actions d'éclat qu'ils embellissent encore, eussent, des seuls exploits réels de ce héros, tiré la matière d'un poème non moins noble, mais plus digne et véridique. Et si, se haussant à la grandeur du sujet ils lui eussent consacré leurs chants, ils l'eussent assurément, par la beauté de leur style, placé au rang des dieux, Mais notre faible prose, qui se propose de noter humblement, à l'intention des rois, sa piété dans le culte du vrai Dieu - qui seul est Dieu de toute éternité jusqu'à la fin, des siècles et au delà - doit achever rapidement le récit véridique de cette bataille où il vainquit par la force et la justice.




Au déclin du jour, les Anglais se rendirent compte qu'ils ne pouvaient résister plus longtemps aux Normands. Ils se savaient affaiblis, de nombreuses troupes, ayant trouvé la mort, le roi lui-même, ses frères, et une partie des grands du royaume ayant péri ; tous ceux qui restaient étaient presque à bout de forces ; ils n'avaient aucun secours à attendre. Ils voyaient que les Normands n'étaient guère affaiblis par la mort de ceux qui avaient été tués, et, comme s'ils puisaient dans le combat des forces nouvelles, ils les pressaient plus vivement qu'au début ; que le duc, dans sa fougue implacable, n'épargnerait aucun de ceux qui lui résistaient ; que sa vaillance guerrière ne s'apaiserait qu'une fois victorieuse. Ils prirent, donc la fuite et s'éloignèrent aussi vite qu'ils purent, les uns sur des chevaux dont ils s'étaient emparés, les autres à pied, une partie par les chemins, le plus grand nombre par des lieux impraticables. Certains, baignés dans leur sang, s'efforcèrent de fuir ou se relevèrent impuissant. Le désir violent d'échapper à la mort en donna la force aux uns. Nombreux furent ceux qui laissèrent leurs cadavres dans les forêts profondes ; les poursuivants en rencontrèrent à profusion tombés le long des chemins. Les Normands, bien que le pays leur fût inconnu, les poursuivirent sans répit, massacrant les fuyards rebelles, mettant la dernière main à la victoire. Au milieu des morts, le sabot des chevaux écrasa ceux qui gisaient sur leur parcours.




Cependant, l'espoir revint aux fuyards qui avaient pu trouver l'occasion de recommencer la lutte à la faveur d'un profond retranchement et de nombreux fossés. Car cette nation, qui descend des anciens Saxons, les plus féroces des hommes, fut toujours prompte à croiser le fer. Ils n'eussent pas reculé sans la pression d'une force invincible. Ils venaient de vaincre sans peine le roi de Norvège que soutenait une armée nombreuse et aguerrie. A la tête des étendards vainqueurs, [le duc], apercevant des troupes subitement rassemblées - tout en croyant qu'il s'agissait de l'arrivée d'un renfort [ennemi] - ne se détourna point de son chemin ni ne s'arrêta ; plus redoutable, armé seulement d'un tronçon de sa lance, que ceux qui brandissent de longs javelots, de sa voix mâle, il retint dans sa fuite le comte Eustache, qui avait tourné bride avec cinquante chevaliers et s'apprêtait à sonner la retraite. Mais celui-ci glissa familièrement à l'oreille du duc le conseil de s'en retourner, lui prédisant, s'il poursuivait, une mort prochaine. Tandis qu'il prononçait ces paroles, Eustache fut frappé entre les épaules d'un coup dont le retentissement et la violence se manifestèrent aussitôt par un flux de sang par le nez et la bouche : à demi mort, il n'échappa qu'avec l'aide de ses compagnons. Quant au duc, méprisant la peur et l'insuccès, il attaqua ses adversaires et les terrassa. Dans ce combat tombèrent quelques-uns des plus fameux guerriers normands auxquels l'âpreté du lieu ne permit pas de donner la mesure de leur vaillance.



... Hic Harold rex in terf[ec]tus [est] ; Tapisserie de Bayeux, XIe siècle



Ayant ainsi parachevé sa victoire, le duc retourna sur le champ de bataille et se rendit compte du carnage ; il ne put le considérer sans être saisi de pitié, bien que les victimes fussent des impies et qu'il soit méritoire, glorieux et digne de louange d'occire un tyran. Sur une vaste étendue, le sol était recouvert de [cadavres] souillés de sang, la fleur de la noblesse et de la jeunesse anglaise. A côté du roi, on retrouva deux de ses frères. Lui-même, dépourvu de toute marque de sa dignité, fut reconnu, non à son visage, mais à quelques signes [distinctifs] ; on le porta au camp du duc ; celui-ci confia à Guillaume, surnommé Malet, le soin de l'ensevelir, mais refusa de livrer son corps à sa mère, laquelle en offrait un égal poids d'or. Il n'ignorait pas, en effet, qu'il eût été malséant d'accepter de l'or en échange. [Et] il estimait qu'il eût été indigne de laisser ensevelir, selon le désir de sa mère, l'homme qui, par excès de cupidité, était responsable d'une multitude [de morts] à jamais privés de sépulture. On dit alors, par manière de raillerie, qu'il convenait de l'établir gardien du rivage et de la mer qu'il avait, dans sa fureur, occupés auparavant.
Quant à nous, nous ne t'insultons point, Harold ; mais, avec ton pieux vainqueur qui pleura sur ta ruine, nous te plaignons et te pleurons. Tu as remporté un succès digne de toi et, selon ton mérite, tu es tombé baigné dans ton sang ; tu gis dans ta tombe, sur le rivage, et tu seras en exécration aux générations à venir, anglaises aussi bien que normandes. Ainsi s'écroulent ceux qui font du pouvoir suprême en ce monde le souverain bien et qui, dans le désir d'accroître leur bonheur, usurpent ce pouvoir et s'efforcent de le conserver par la violence et les armes. Au reste, tu t'es souillé du sang de ton frère, de crainte que sa grandeur ne porte ombrage à ta puissance. Puis, te précipitant furieux dans une autre bataille, tu as sacrifié ta patrie pour tenter de garder la dignité royale. C'est donc l'ouragan par toi déchaîné qui t'a entraîné. La couronne que, par félonie, tu avais usurpée, voici qu'elle ne brille plus sur ta tête ; voici que tu ne sièges plus sur le trône dont tu as gravi les marches par orgueil. Ta fin prouve à quel point tu fus légitimement élevé [au trône] par la donation in extremis d'Édouard ! La comète, terreur des rois, qui brilla peu de temps après ton élévation,
fut le présage de ta ruine.




Mais, délaissant ces récits funèbres, parlons plutôt du succès que pronostiqua le même astre. Agamemnon, roi d'Argos, soutenu par de nombreux chefs et rois, ne parvint qu'à grand'peine et par ruse, au bout de dix années de siège, à détruire l'unique ville de Priam. Ce que fut le génie, ce que fut la valeur de ses guerriers, des poèmes l'attestent. De même Rome, parvenue au faîte de la puissance au point de vouloir dominer le monde, mit plusieurs années à vaincre une à une quelques villes. Tandis que le duc Guillaume soumit toutes les villes des Anglais en un seul jour, entre la troisième heure et le soir, avec les troupes normandes et l'aide de rares contingents du dehors. Si elles eussent été défendues par les remparts de Troie, il n'eût pas fallu longtemps au bras et à la sagesse d'un tel homme pour en emporter la citadelle.
Le vainqueur aurait pu sans retard accéder au trône royal, placer sur sa tête le diadème, distribuer en butin à ses chevaliers les richesses du royaume, massacrer quelques puissants personnages, envoyer les autres en exil. Il lui plut de progresser avec modération et d'imposer sa domination par la clémence. Car, dans sa jeunesse, il avait pris l'habitude de se modérer dans ses succès. Il eût été juste que les Anglais qui, dans une cause si mauvaise, se précipitèrent à la mort donnassent leur chair en pâture aux vautours et aux loups, et que les champs fussent ensevelis sous leurs ossements privés de sépulture. Mais un tel châtiment lui parut cruel. Il permit à ceux qui voulurent recueillir [leurs restes] pour les inhumer, de le faire librement.

Guillaume de Poitiers ; Histoire de Guillaume le Conquérant, vers 1070 ...



Casque viking, Xe siècle



Quand tout renaît à l'espérance,
Et que l'hiver fuit loin de nous,
Sous le beau ciel de notre France,
Quand le soleil revient plus doux,
Quand la nature est reverdie,
Quand l'hirondelle est de retour,
J'aime à revoir ma Normandie !
C'est le pays qui m'a donné le jour.

J'ai vu les champs de l'Helvétie,
Et ses chalets et ses glaciers ;
J'ai vu le ciel de l'Italie,
Et Venise et ses gondoliers.
En saluant chaque patrie,
Je me disais : aucun séjour
N'est plus beau que ma Normandie !
C'est le pays qui m'a donné le jour.

Il est un âge dans la vie,
Où chaque rêve doit finir,
Un âge où l'âme recueillie
A besoin de se souvenir.
Lorsque ma muse refroidie
Aura fini ses chants d'amour,
J'irai revoir ma Normandie !
C'est le pays qui m'a donné le jour.

Paroles et musique : Frédéric Bérat (Rouen 1801- Paris 1855) ; 1836



samedi 23 mai 2009

J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte ...




Chapitre 12


Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne ; je visitais les auberges et les garnis qu'il aurait sacrés par son séjour ; je voyais avec son idée le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne ; je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu'un saint, plus de bon sens qu'un voyageur - et lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison.

Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon coeur gelé :"Faiblesse ou force : te voilà, c'est la force. Tu ne sais ni où tu vas ni pourquoi tu vas, entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cadavre."Au matin j'avais le regard si perdu et la contenance si morte, que ceux que j'ai rencontrés ne m'ont peut-être pas vu.

Arthur Rimbaud ; Mauvais sang ; Une Saison en enfer, 1873





Marseille le 10 juillet 1891

Ma chère sœur
j'ai bien reçu tes lettres des 4 et 8 juillet. Je suis heureux que ma situation soit enfin déclarée nette. [...]
Quant au livret[,] je l'ai en effet perdu dans mes voyages. - Quand je pourrai circuler [,] je verrai si je dois prendre mon congé ici ou ailleurs. Mais si c'est à Marseille, je crois qu'il me faudrait en mains la réponse autographe de l'intendance. Il vaut donc mieux que j'aie en mains cette déclaration, envoyez-la-moi. Avec cela personne ne m'approchera. Je garde aussi le certificat de l'hôpital et avec ces deux pièces je pourrai obtenir mon congé ici.



Marseille ; le port ;. Cliché Seeberger ; début du XXe Siècle


Je suis toujours levé, mais je ne vais pas bien. Jusqu'ici[,] je n'ai encore appris à marcher qu'avec des béquilles, et encore il m'est impossible de monter ou descendre une seule marche. Dans ce cas[,] on est obligé de me descendre ou monter à bras le corps. Je me suis fait faire une jambe en bois très légère, vernie et rembourrée, fort bien faite, (prix 50 fr[anc]s). Je l'ai mise il y a q[uel]ques jours et ai essayé de me traîner en me soulevant encore sur des béquilles, mais je me suis enflammé le moignon et ai laissé l'instrument maudit de côté. Je ne pourrai guère m'en servir avant 15 ou 20 jours, et encore avec des béquilles pendant au moins un mois, et pas plus d'une heure ou deux par jour. Le seul avantage est d'avoir 3 points d'appui au lieu de deux.
Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse en pensant à tous mes anciens voyages, et comme j'étais actif il y a seulement 5 mois ! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers. Et à présent l'existence de cul de jatte !





Car je commence à comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues et qu'on n'arrive avec tout cela qu'à se traîner misérablement sans pouvoir jamais rien faire. Et moi qui justement avais décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir, ma vie est passée, je ne suis qu'un tronçon immobile.





Je suis loin encore de pouvoir circuler même dans [sic] la jambe de bois, qui est cependant ce qu'il y a de plus léger. Je compte au moins encore quatre mois pour pouvoir faire seulement q[uel]ques marches dans la jambe de bois avec le seul soutien d'un bâton. Ce qui est très difficile, c'est de monter ou de descendre. Dans six mois seulement[,] je pourrai essayer une jambe mécanique et avec beaucoup de peine sans utilité. La grande difficulté est d'être amputé haut. D'abord les névralgies ultérieures à l'amputation sont d'autant plus violentes et persistantes qu'un membre a été amputé haut. Ainsi, les désarticulés du genou supportent beaucoup plus vite un appareil. Mais peu importe à présent tout cela, peu importe la vie même.





Il ne fait guère plus frais ici qu'en Égypte. Nous avons à midi de 30 à 35, et la nuit de 25 à 30. - La température du Harar est donc bien plus agréable, surtout la nuit, qui ne dépasse pas 10 à 15.
Je ne puis vous dire ce que je ferai, je suis encore trop bas pour le savoir moi[-]même. Ça ne va pas bien, je le répète. Je crains fort quelque accident. J'ai mon bout de jambe beaucoup plus épais que l'autre, et plein de névralgies. Le médecin naturellement ne me voit plus, parce que pour le médecin, il suffit que la plaie soit cicatrisée pour qu'il vous lâche. Il vous dit que vous êtes guéri. Il ne se réoccupe de vous que lorsqu'il vous sort des abcès, etc, etc, ou qu'il se produit d'autres complications nécessitant q[uel]que[s] coups de couteau. Ils ne considèrent les malades que comme des sujets d'expériences, On le sait bien. Surtout dans les hôpitaux, car le médecin n'y est pas payé. Il ne recherche ce poste que pour s'attirer une réputation et une clientèle.





Je voudrais bien rentrer chez vous parce qu'il y fait frais, mais je pense qu'il n'y a guère là de terrains propres à mes exercices acrobatiques. Ensuite[,] j'ai peur que de frais il n'y fasse froid. Mais la première raison est que je ne puis me mouvoir, je ne le puis, je ne le pourrai avant longtemps, - et pour dire la vérité, je ne me crois même pas guéri intérieurement, et je m'attends à q[uel]que explosion - Il faudrait me porter en wagon, me descendre, etc, etc, c'est trop d'ennuis, de frais, et de fatigue. J'ai ma chambre payée jusqu'à fin juillet, je réfléchirai et verrai ce que je puis faire, dans l'intervalle.






Jusque-là[,] j'aime mieux croire que cela ira mieux comme v[ou]s voulez bien me le faire croire, - si stupide que soit son existence[,] l'homme s'y rattache toujours[.]
Envoyez[-]moi la lettre de l'intendance. Il y a justement à table avec moi un inspecteur de police malade qui m'embêtait toujours avec ces histoires de service et s'apprêtait à me jouer quelque tour. Excusez[-]moi du dérangement, - je vous remercie, je vous souhaite bonne chance et bonne santé. Bien à vous
Écrivez[-]moi


Rimbaud






Marseille le 15 juillet 1891


Ma chère Isabelle
Je reçois ta lettre du 13 et trouve occasion d'y répondre de suite. Je vais voir quelles démarches je puis faire avec cette note de l'intendance et le certificat de l'hôpital. Certes, il me plairait d'avoir cette question réglée, mais, hélas ! je ne trouve pas moyen de le faire, moi qui suis à peine capable de mettre mon soulier à mon unique jambe. Enfin, je me débrouillerai comme je pourrai. Au moins, avec ces deux documents, je ne risque plus d'aller en prison ; car l'adm[inistrati]on militaire est capable d'emprisonner un estropié, ne fût-ce que dans un hôpital. Quant à la déclaration de rentrée en France, à qui et où la faire ? Il n'y a personne autour de moi pour me renseigner, et le jour est loin où je pourrai aller dans des bureaux, avec mes jambes de bois, pour aller m'informer. Je passe la nuit et le jour à réfléchir à des moyens de circulation : c'est un vrai supplice ! Je voudrais faire ceci et cela, aller ici et là, voir, vivre, partir : impossible, impossible au moins pour longtemps, sinon pour toujours ! Je ne vois à côté de moi que ces maudites béquilles : sans ces bâtons, je ne puis faire un pas, je ne puis exister. Sans la plus atroce gymnastique, je ne puis même m'habiller. Je suis arrivé à courir presque avec mes béquilles, mais je ne puis monter ou descendre des escaliers, et, si le terrain est accidenté, le ressaut d'une épaule à l'autre fatigue beaucoup. J'ai une douleur névralgique très forte dans le bras et l'épaule droite, et avec cela la béquille qui scie l'aisselle, - une névralgie encore dans la jambe gauche, et avec tout cela[,] il faut faire l'acrobate tout le jour pour avoir l'air d'exister.





Voici ce que j'ai considéré en dernier lieu comme cause de ma maladie. Le climat du Harar est froid, et je ne me vêtais presque pas : un simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela[,] des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du pays. Je crois qu'il a dû se développer dans le genou une douleur arthritique causée par la fatigue, et les chauds et froids. En effet[,] cela a débuté par un coup de marteau sous la rotule léger coup qui me frappait à chaque minute ; grande sécheresse de l'articulation et rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement des veines tout autour du genou qui faisait croire à des varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus que jamais, croyant à un simple coup d'air. Puis la douleur dans l'intérieur du genou a augmenté. C'était, à chaque pas, comme un clou enfoncé de côté. - Je marchais toujours, quoique avec plus de peine ; je montais surtout à cheval et descendais chaque fois presque estropié. - Puis le dessus du genou a gonflé, la rotule s'est empâtée, le jarret aussi s'est trouvé pris, la circulation devenait pénible, et la douleur secouait les nerfs jusqu'à la cheville et jusqu'aux reins. - Je ne marchais plus qu'en boitant fortement et me trouvais toujours plus mal, mais j'avais toujours beaucoup à travailler, forcément. - J'ai commencé alors à tenir ma jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner, etc., sans résultat. Cependant, l'appétit se perdait. Une insomnie opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais beaucoup. - Vers le 15 mars, je me décidai à me coucher, au moins à garder la position horizontale. Je disposai un lit entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d'où je pouvais surveiller mes balances au fond de la cour, et je payai du monde de plus pour faire marcher le travail, restant moi-même étendu, au moins de la jambe malade.





Mais, jour par jour, le gonflement du genou le faisait ressembler à une boule, j'observai que la face interne de la tête du tibia était beaucoup plus grosse qu'à l'autre jambe : la rotule devenait immobile, noyée dans l'excrétion qui produisait le gonflement du genou, et que je vis avec terreur devenir en quelques jours dure comme de l'os : à ce moment, toute la jambe devint raide, complètement raide, en huit jours, je ne pouvais plus aller aux lieux qu'en me traînant. Cependant[,] la jambe et le haut de la cuisse maigrissaient toujours, le genou et le jarret gonflant, se pétrifiant, ou plutôt s'ossifiant, et l'affaiblissement physique et moral empirant.



Marseille ; le port ;. Cliché Seeberger ; début du XXe Siècle



Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je liquidai tout à perte. Et, comme la raideur et la douleur m'interdisaient l'usage du mulet ou même du chameau, je me fis faire une civière couverte d'un rideau, que seize hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours. Le second jour du voyage, m'étant avancé loin de la caravane, je fus surpris dans un endroit désert par une pluie sous laquelle je restai étendu seize heures sous l'eau, sans abri et sans possibilité de me mouvoir. Cela me fit beaucoup de mal. En route, je ne pus jamais me lever de ma civière, on étendait la tente au-dessus de moi à l'endroit même où on me déposait et, creusant un trou de mes mains près du bord de la civière, j'arrivais difficilement à me mettre un peu de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais de terre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi, et on m'enlevait. J'arrivai à Zeilah, éreinté, paralysé. Je ne m'y reposai que quatre heures, un vapeur partait pour Aden. Jeté sur le pont sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord dans ma civière !) il me fallut souffrir trois jours de mer sans manger. À Aden, nouvelle descente en civière. Je passai ensuite quelques jours chez Mr Tian pour régler nos affaires et partis à l'hôpital où le médecin anglais, après quinze jours, me conseilla de filer en Europe. Ma conviction est que cette douleur dans l'articulation, si elle avait été soignée dès les premiers jours, se serait calmée facilement et n'aurait pas eu de suites. Mais j'étais dans l'ignorance de cela. C'est moi qui ai tout gâté par mon entêtement à marcher et travailler excessivement. Pourquoi au collège n'apprend-on pas de la médecine au moins le peu qu'il faudrait à chacun pour ne pas faire de pareilles bêtises ?





Si quelqu'un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous en êtes arrivé à ce point : mais ne vous laissez jamais amputer. Faites[-]vous charcuter, déchirer, mettre en pièces, mais ne souffrez pas qu'on v[ou]s ampute. Si la mort vient, ce sera toujours mieux que la vie avec des membres de moins. Et cela, beaucoup l'ont fait, et si c'était à recommencer, je le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné, que d'être amputé.



Marseille ; la Plaine ; Cliché Seeberger ; début du XXe Siècle



Marseille ; Coquillages ;. Cliché Seeberger ; début du XXe Siècle



Voilà le beau résultat : je suis assis et de temps en temps je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles et je me rassois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis en marche détourner la tête de mon seul pied et du bout des béquilles ; La tête et les épaules s'inclinent en avant, et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu'on ne vous renverse, pour v[ou]s casser la seconde patte. On ricane à v[ou]s voir sautiller. Rassis, v[ou]s avez les mains énervées et l'aisselle sciée, et la figure d'un idiot. Le désespoir v[ou]s reprend et v[ou]s restez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit qui rapportera l'insomnie perpétuelle et la matinée encore plus triste que la veille, etc, etc, La suite au prochain numéro[.]
Avec tous mes souhaits.

R[im]b[au]d



Marseille ; cliché attribué à A. Boiziau, v. 1906



Marseille le 20 juillet 1890 [sic]


Ma chère sœur,
Je v[ou]s écris ceci sous l'influence d'une violente douleur dans l'épaule droite, cela m'empêche presque d'écrire, comme vous voyez.
Tout cela provient d'une constitution devenue arthritique par suite de mauvais soins. Mais j'en ai assez de l'hôpital, où je suis exposé à attraper tous les jours la variole, le typhus et autres pestes qui y habite Je pars, le médecin m'ayant dit que je puis partir et qu'il est préférable que je ne reste point à l'hôpital Dans deux ou trois jours[,] je sortirai donc et verrai à me traîner jusque chez vous comme je pourrai ; car, dans [sic] ma jambe de bois, je ne puis marcher, et même avec les béquilles[,] je ne puis pour le moment faire que quelques pas, pour ne point faire empirer l'état de mon épaule. Comme vous l'avez dit, je descendrai à la gare de Voncq. Pour l'habitation, je préférerais habiter en haut ; donc inutile de m'écrire ici, je serai très prochainement en route. Au revoir.

Rimbaud



jeudi 21 mai 2009

La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde ...







Chapitre 11


N'eus-je pas une fois une jeunesse aimable, héroïque, fabuleuse, à écrire sur des feuilles d'or, - trop de chance ! Par quel crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que des bêtes poussent des sanglots de chagrin, que des malades désespèrent, que des morts rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus m'expliquer que le mendiant avec ses continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais plus parler !

Pourtant, aujourd'hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C'était bien l'enfer ; l'ancien, celui dont le fils de l'homme ouvrit les portes.

Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l'étoile d'argent, toujours, sans que s'émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le coeur, l'âme, l'esprit. Quand irons-nous, par-delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer - les premiers ! - Noël sur la terre !

Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves ne maudissons pas la vie.

Arthur Rimbaud ; Matin ; Une saison en enfer, 1873



Marseille ; Quai de la Joliette, cliché pris entre 1890 et 1905



Marseille Vendredi 23 [1] mai 1891

Ma chère maman
Ma chère sœur
Après des souffrances terribles, ne pouvant me faire soigner à Aden, j'ai pris le bateau des Messageries pour rentrer en France. Je suis arrivé hier après 13 jours de douleurs. Me trouvant par trop faible à l'arrivée ici, et saisi par le froid, j'ai dû entrer ici à l'hopital de la Conception, où je paie 10 fr[anc]s par jour, docteur compris. Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l'état de squelette par cette maladie de ma jambe gauche [2], qui est devenue à présent énorme, et ressemble à une énorme citrouille. C'est une synovite, une hydarthrose, etc, une maladie de l'articulation et des os.
Cela doit durer très longtemps, si des complications n'obligent pas à couper la jambe. En tout cas j'en resterai estropié. Mais je doute que j'attende. La vie m'est devenue impossible. Que je suis donc malheureux ! que je suis donc devenu malheureux !
J'ai à toucher ici une traite de fr[anc]s 36.800 sur le Comptoir national d'Escompte de Paris. Mais je n'ai personne pour s'occuper de placer cet argent. Pour moi je ne puis faire un seul pas hors du lit. Je n'ai pas encore pu toucher l'argent. Que faire [?]
Quelle triste vie ! Ne pouvez-vous m'aider en rien [?]

Rimbaud

Hôpital de la Conception
Marseille

1. Rimbaud a daté cette lettre du « vendredi 23 mai » (le 23 mai 1891 était un samedi), mais l'enveloppe porte le cachet de la poste de Marseille à la date du 21 mai, et celui de la poste parisienne du 22 mai.

2. Lapsus calami de l'épistolier, dont la jambe droite était atteinte.



Marseille ; le port ; cliché attribué à A. Boiziau, v. 1906


Télégramme
Madame
Rimbaud Roches
par Attigny
Ardennes

Pour Attigny de Marseille N° 68 107 Mots 32 dépôt le [22 mai 1891], à 2h50m. du s

Aujourd'hui toi ou Isabelle venez Marseille par train express lundi matin on ampute ma jambe danger mort affaires sérieuses régler Arthur hopital Conception répondez

Rimbaud








Arthur Rimbaud

Hopital Conception Marseille

Attigny 334 15 22 [22 mai 1891] 6h35

Je pars arriverai demain soir courage et patience – Vve Rimbaud



Marseille ; le port



Marseille, 30 mai 1891


A Son Excellence le Ras Mékonène
Gouverneur du Harar

Excellence
Comment vous portez[-]vous ? Je vous souhaite bonne santé et complète prospérité. Que Dieu v[ou]s accorde tout ce que vous désirez. Que votre existence coule en paix.
Je vous écris ceci de Marseille en France. Je suis à l'hôpital. On m'a coupé la jambe il y a six jours. Je vais bien à présent et dans une vingtaine de jours je serai guéri[.]
Dans quelques mois, je compte revenir au Harar, pour y faire du commerce comme avant, et j'ai pensé à vous envoyer mes salutations[.]
Agréez les respects de votre dévoué serviteur

Rimbaud



Marseille ; rue du panier


Marseille le 24 Juin 1891


Ma chère soeur
Je reçois ta lettre du 21 juin. Je t'ai écrit hier. Je n'ai rien reçu de toi le 10 juin, ni lettre de toi, ni lettre du Harar. Je n'ai reçu que les deux lettres du 14. Je m'étonne fort où sera passé [sic] la lettre du 10.
Quelle nouvelle horreur me racontez[-]vous ? Quelle est encore cette histoire de Service militaire ? Depuis que j'ai eu l'âge de 26 ans, ne v[ou]s ai-je pas envoyé d'Aden un certificat prouvant que j'étais employé dans une maison française, ce qui est une dispense, - et par la suite[,] quand j'interrogeais maman[,] elle me répondait toujours que tout était réglé, que je n'avais rien à craindre. Il y a à peine quatre mois, je v[ou]s ai demandé dans une de mes lettres si l'on n'avait rien à me réclamer à ce sujet, comme j'avais l'envie de rentrer en France. Et je n'ai pas reçu de réponse. Moi[,] je croyais tout cela arrangé par vous. A présent[,] vous me faites entendre que je suis noté insoumis, que l'on me poursuit, etc, etc.., ne vous informez de cela que si v[ou]s êtes sûr [sic] de ne pas attirer l'attention sur moi. Quant à moi[,] il n'y a pas de danger dans ces conditions que je revienne, la prison après ce que je viens de souffrir, il vaudrait mieux la mort !
Oui, depuis longtemps d'ailleurs[,] il aurait mieux valu la mort ! Que peut faire au monde un homme estropié ? Et à présent encore réduit à s'expatrier définitivement ! Car je ne reviendrai certes plus avec ces histoires, - heureux encore si je puis sortir d'ici par mer ou par terre et gagner l'étranger.
Aujourd'hui[,] j'ai essayé de marcher avec des béquilles, mais je n'ai pu faire que quelques pas. Ma jambe est coupée très haut, et il m'est difficile de garder l'équilibre. Je ne serai tranquille que quand je pourrai mettre une jambe artificielle, mais l'amputation cause des névralgies dans le restant du membre, et il est impossible de mettre une jambe mécanique avant que ces névralgies soient absolument passées, il y a des amputés auxquels cela dure 4, 6, 8, 12 mois ! On me dit que cela ne dure jamais guère moins de deux mois. Si cela ne me dure que deux mois[,] je serai heureux ! Je passerais ce temps[-]là à l'hôpital et j'aurais le bonheur de sortir avec deux jambes. Quant à sortir avec des béquilles, je ne vois pas à quoi cela peut servir. On ne peut monter ni descendre, c'est une affaire terrible. On s'expose à tomber et à s'estropier encore plus. J'avais pensé pouvoir aller chez vous passer quelques mois en attendant d'avoir la force de supporter la jambe artificielle, mais à présent je vois que c'est impossible.
Eh bien[,] je me résignerai à mon sort . Je mourrai où me jettera le destin. J'espère pouvoir retourner là où j'étais, j'y ai des amis de dix ans, qui auront pitié de moi, je trouverai chez eux du travail, je vivrai comme je pourrai. Je vivrai toujours là-bas, tandis qu'en France, hors de vous, je n'ai ni amis, ni connaissances, ni personne. Et si je ne puis vous voir, je retournerai là[-]bas. En tout cas[,] il faut que j'y retourne.
Si vous v[ou]s informez à mon sujet, ne faîtes jamais savoir où je suis. Je crains même qu'on ne prenne mon adresse à la poste. N'allez pas me trahir. - Tous mes souhaits.

Rimbaud



Marseille ; escaliers, rue de la Paixxx ...

lundi 18 mai 2009

De l'ami François ...



Pisanello (v. 1380-v. 1455) ; Détail d'une fresque, v. 1436-1438


Frères humains qui apres nous vivez
N'ayez les cuers contre nous endurciz,
Car, se pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tost de vous merciz.
Vous nous voyez cy attachez cinq, six
Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça dévorée et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir desdain, quoy que fusmes occiz
Par justice. Toutesfois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas le sens rassiz ;
Excusez nous, puis que sommes transis,
Envers le filz de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale fouldre.
Nous sommes mors, ame ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

La pluye nous a débuez et lavez,
Et le soleil desséchez et noirciz :
Pies, corbeaulx nous ont les yeulx cavez
Et arraché la barbe et les sourciz.
Jamais nul temps nous ne sommes assis ;
Puis ça, puis la, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charie,
Plus becquetez d'oiseaulx que dez à couldre.
Ne soyez donc de nostre confrarie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !

Prince Jhesus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A luy n'avons que faire ne que souldre.
Hommes, icy n'a point de mocquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre.

François Villon (né en 1431-disparu en 1463) ; Ballade des pendus