dimanche 30 novembre 2008

... Des diableries au pays des bondieuseries !!!



"Une sorcière est une fée que l'on a offensée" ...


Katharine Mary Briggs



Edward Reginald Frampton (1872-1923) ; Fairy Land



En Europe, à partir du XIIe siècle, l’Église catholique a initié une chasse aux pratiques magiques (sorcellerie). Cette campagne et les persécutions qui s'ensuivirent, essentiellement tournées vers les femmes, se poursuivront avec des hauts et des bas jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (avec un pic entre 1580 et 1630), faisant au total à travers les siècles un nombre considérable de victimes (On estime le nombre de procès à 100 000 et le nombre d'éxécutions à 50 000. La dernière sorcière à être condamnée fut Anna Göldin, en 1782 en Suisse).




Les "Vaudoises" ; Martin Le France : Le champion des dames (1451)






de la Bulle apostolique contre l'hérésie des sorcières, (Innocent VIII, 1484)

Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, en perpétuelle mémoire de la chose : Désirant de tout cœur, comme le requiert la sollicitude de Notre Charge Pastorale, que la foi s'accroisse et s'épanouisse partout et au dessus de tout en notre temps, et que toute perversion hérétique soit expulsée loin des frontières des fidèles, nous manifestons volontiers notre pieux et saint désir et nous accordons de nouveau les moyens de le mettre à exécution. Afin que toutes erreurs ayant été arrachées par l'action de notre ministère comme par la houe d'un ouvrier consciencieux, le zèle de la même foi et de sa pratique régulière soit plus fortement imprimé dans les cœurs des fidèles.

Récemment, en effet, il est parvenu à nos oreilles, non sans nous causer grande peine, que, en certaines régions de la Germanie supérieure tout comme dans les provinces, cités, territoires, districts et diocèses de Mayence, Cologne, Trèves, Salsbourg et Brême, maintes personnes de l'un et l'autre sexe, oublieuses de leur propre salut, et déviant de la foi catholique, se sont livrées elles mêmes aux démons incubes et succubes : par des incantations, des charmes, des conjurations, d'autres infamies superstitieuses et des excès magiques, elles font dépérir, s'étouffer et s'éteindre la progéniture des femmes, les petits des animaux, les moissons de la terre, les raisins des vignes et les fruits des arbres. Aussi bien que les hommes eux mêmes, les femmes, le petit et le gros bétail, et autres animaux de toutes espèces, les vignobles, les vergers, les prairies, les pâturages, les blés, les grains et plantes légumineuses. Elles affligent et torturent les hommes, les femmes, les bêtes de somme, les troupeaux de petit et gros bétail, par des maux et des tourments cruels, internes et externes. Elles empêchent ces mêmes hommes de féconder, ces mêmes femmes de concevoir ; les époux de rendre à leurs épouses et les épouses de rendre à leurs époux les actes conjugaux. Et la foi elle-même, qu'elles ont reçue en recevant le saint baptême, elles la renient d'une bouche sacrilège. Elles ne craignent pas de commettre encore et de perpétrer nombre d'autres crimes et excès infâmes, à l'instigation de l'ennemi du genre humain, pour la mise en péril de leurs âmes, l'offense de la majesté divine et le scandale d'un exemple pernicieux pour beaucoup.

Bien que nos chers fils - Henry Institoris et Jacques Sprenger -, de l'Ordre des Prêcheurs et professeurs de théologie, aient été déjà et demeurent délégués par lettre apostolique comme Inquisiteurs de la perversion hérétique - Henry pour la région susdite de la Germanie supérieure où se trouvent les provinces, cités, districts, diocèses et autres localités ci-dessus mentionnés ; Jacques pour certains territoires de la rive du Rhin - :

cependant plus d'un clerc et d'un laïc de ces régions, cherchant à en savoir plus qu'il ne faut, arguant de ce que dans nos lettres de délégation ni les provinces, cités, diocèses, districts et autres localités : ni les délégués eux-mêmes ni les excès visés n'étaient nommément indiqués et spécifiés, (ils) ne rougissent pas d'affirmer obstinément que pareils excès n'existent pas dans leurs régions et donc qu'il n'est pas licite à nos délégués de remplir le ministère d'Inquisition dans les provinces, cités, diocèses, districts et autres localités, et qu'ils ne doivent pas être autorisés à punir, incarcérer et corriger les personnes en cause pour les excès et crimes susdits. Et c'est pourquoi dans ces provinces, cités, diocèses, districts et localités, les excès et crimes de ce genre demeurent impunis, non sans danger évident pour les âmes et risque de leur éternelle perdition.
Nous donc, désirant comme il incombe à Notre Charge écarter du milieu (du chemin) tous les obstacles quels qu'ils soient qui pourraient retarder de quelque manière l'exercice de la charge des Inquisiteurs eux-mêmes et pourvoir par les remèdes opportuns à ce que la souillure de la perversion hérétique et autres excès de ce genre ne diffusent pas leur venin pour la perte des autres innocents : le zèle de la foi nous y poussant au plus haut point, afin de ne pas voir les provinces, cités, diocèses, districts et localités susdits de la région de Germanie supérieure manquer du nécessaire ministère de l'Inquisition : en vertu de Notre Autorité Apostolique, par les présentes (lettres), nous établissons qu'il est licite aux mêmes Inquisiteurs d'exercer le ministère de l'Inquisition et qu'il faut les admettre pour la correction, l'incarcération, la punition des personnes inculpées des excès et crimes susdits ; exactement en tout et partout comme si dans nos lettres précitées les provinces, cités, diocèses, districts et localités, ainsi que personnes et excès de cette espèce avaient été nommément spécifiés. Et pour une sécurité plus grande, nous étendons les lettres susdites et la délégation des Inquisiteurs sus-nommés aux provinces, cités, diocèses, localités, personnes et crimes ci-dessus mentionnés ; de manière que tous deux ou l'un d'entre eux, s'étant adjoint notre bien-aimé fils Jean Gremper- clerc du diocèse de Constance, maître-ès-arts modernes, ou tout autre notaire public mandaté par tous les deux ou l'un d'entre eux pour un temps, ils exercent leur ministère d'Inquisition dans les provinces, cités, diocèses, districts et localités susdits, contre toutes personnes de quelque condition et de quelque état que ce soit ; et que ces personnes reconnues coupables des crimes de ce genre, selon leurs démérites ils les corrigent, incarcèrent, punissent et châtient.

De plus, de par la même Autorité, nous leur concédons la faculté entière et libre, de proposer et de prêcher la Parole de Dieu au peuple fidèle dans toutes les églises paroissiales de ces provinces, autant de fois qu'il sera opportun et qu'il leur semblera bon, comme d'accomplir librement et licitement aux mêmes endroits et d'exécuter toutes autres choses et chacune qui en ce domaine leur sembleraient nécessaires et opportunes.

Néanmoins, à notre vénérable frère l'évêque de Strasbourg, par Lettre Apostolique, nous donnons mandat de faire lui-même, par lui-même, par un autre ou par d'autres, la promulgation solennelle de ces décisions, où, quand, et autant de fois qu'il le jugera opportun et qu'il en sera légitimement prié par les deux Inquisiteurs ou l'un d'entre eux. Et qu'il ne permette pas, à qui que ce soit et quelle que soit son autorité, contre la teneur des présentes lettres et des précédentes, de les attaquer à ce sujet ou de leur faire obstacle, de quelque façon que ce soit. Et pour ce faire, leurs persécuteurs, opposants, contradicteurs quels qu'ils soient et rebelles de tout ordre, état, position, primauté, dignité, condition, de quelque privilège d'exemption qu'ils soient munis : qu'il les accable par des condamnations, censures et peines d'excommunication, suspense et interdit ou autres plus redoutables (dont il est juge), tout droit d'appel leur ayant été enlevé. Et même qu'il prenne soin, dans les procès justement menés par lui en ce domaine, autant que ce sera nécessaire, de par Notre Autorité Suprême, d'aggraver et aggraver encore les justes condamnations, en appelant si besoin est au secours du bras séculier.

Nonobstant tous précédents, constitutions et ordinations apostoliques contraires... Que personne... Et si quelqu'un osait le faire, ce qu'à Dieu ne plaise, qu'il sache que sur lui tombera le châtiment du Dieu tout puissant et des saints apôtres Pierre et Paul.

Donné à Rome près saint Pierre, l'année quatorze cent quatre-vingt-quatre de l'Incarnation du Seigneur, le cinq décembre, de notre pontificat la première.



Gravure anonyme, 1909






Hans Franck (1485-1522) ; Sorcières




Le Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières »), de Heinrich Kramer (alias Henri Institoris) et Jacques Sprenger, publié en 1486, est le traité qu'utilisaient les inquisiteurs pour identifier, confondre et persécuter les sorcières, ou plus précisément les femmes qu'il leur plaisait d'appeler ainsi.
Il s’agit pour la majeure partie du texte d’une codification de croyances préexistantes, souvent tirées de textes plus anciens comme le Directorium Inquisitorum de Nicolas Eymerich (1376), et le Formicarius de Johannes Nider (1435). L'invention de Gutenberg permit de diffuser le manuel à grande échelle pour l'époque. L'ouvrage fut réédité de nombreuses fois, et largement utilisé en Europe occidentale malgré son interdiction par l'Église catholique peu après sa publication, en 1490 car il est en contradiction avec l'enseignement catholique en matière de démonologie (par exemple, le pouvoir des démons de causer des catastrophes naturelles par exemple, idée déclarée fausse au premier concile de Braga vers 561 dans son canon 8).
La première partie du livre traite de la nature de la sorcellerie. Une bonne partie de cette section explique pourquoi les femmes, à cause de leur faiblesse et de l’infériorité de leur intelligence seraient par nature prédisposées à céder aux tentations de Satan. Le titre même du livre présente le mot maleficarum (avec la voyelle de la terminaison au féminin) et les auteurs déclarent (de façon erronée) que le mot femina (femme) dérive de fe + minus (foi mineure). Le manuel soutient que certains des actes confessés par les sorcières, comme par exemple le fait de se transformer en animaux ou en monstres, ne sont qu’illusions suscitées par le Diable, tandis que d’autres actions, comme par exemple la possibilité de voler au sabbat, de provoquer des tempêtes ou de détruire les récoltes sont réellement possibles. Les auteurs insistent en outre de façon morbide sur l’aspect licencieux des rapports sexuels que les sorcières auraient avec les démons.
La seconde et dernière partie explique comment procéder à la capture, instruire le procès, organiser la détention et l’élimination des sorcières. Cette partie traite aussi de la confiance qu’on peut accorder ou non aux déclarations des témoins, dont les accusations sont souvent proférées par envie ou désir de vengeance ; les auteurs affirment toutefois que les indiscrétions et la rumeur publique sont suffisants à conduire une personne devant les tribunaux et qu’une défense trop véhémente d’un avocat prouve que celui-ci est ensorcelé. Le manuel donne des indications sur la manière d’éviter aux autorités d’être sujettes à la sorcellerie et rassurent le lecteur sur le fait que les juges, en tant que représentants de Dieu, sont immunisés contre le pouvoir des sorcières. Une grande partie est dédiée à l’illustration des techniques d’extorsion des confessions et à la pratique de la torture durant les interrogatoires : il est en particulier recommandé d’utiliser le fer rougi au feu pour le rasage du corps en son entier des accusées, afin de trouver la fameuse « marque du Diable », qui prouverait leur culpabilité. ...






John William Waterhouse ; Le cercle magique, 1886







Daniel Hopfer (v.1470-1536) ; Trois vieilles femmes faisant mordre la poussière à un démon




Où l'on considère l'énormité (des crimes) des sorcières

Dans la question sur l'énormité de ces crimes, on se demande s'ils dépassent tous les autres fléaux que Dieu permet aujourd'hui et qu'il a permis depuis l'origine du monde, en matière de faute, de peine, de dam. Et il semble que non, surtout quant à la faute : Le péché en effet que quelqu'un commet, alors qu'il aurait pu facilement l'éviter, dépasse le péché qu'un autre commet alors qu'il ne pouvait pas facilement l'éviter. La chose est claire, Augustin disant dans le livre de la Cité de Dieu : Grande est l'iniquité du péché, là où est si grande la facilité de ne pas pécher. Or Adam et les autres, qui ont péché quand ils étaient dans l'état de perfection ou même de grâce, ceux-là pouvaient éviter le péché, surtout Adam, qui fut créé dans la grâce. Davantage que beaucoup de sorcières qui n'ont pas reçu de dons de ce genre. Donc leurs péchés à ceux-là dépassent les crimes des sorcières. Et quant a la peine : plus grande peine est due à plus grande faute. Or le péché d'Adam eut la punition la plus grave, puisqu'on retrouve sa peine avec sa faute dans toute sa postérité par la transmission du péché originel. Donc son péché est plus grave que tous les autres. Enfin quant au dam : D'après Augustin en effet, une chose est mauvaise parce qu'elle prive d'un bien. Donc là où on est privé de plus de bien, là il y a au départ une faute plus grave. Or le péché du premier père nous a valu un plus grand dommage, en nature et en grâce, nous privant de l'innocence et de l'immortalité : nul en effet des péchés subséquents ne nous a apporté pareille perte. Donc...

Pourtant en sens contraire : Ce qui renferme davantage d'aspects de mal est davantage le mal. Or les péchés des sorcières sont de ce genre ; car elles peuvent causer tous les maux dans les biens de nature et de forme (grâce) avec la permission de Dieu, comme on le déduit de la Bulle papale. De plus : Adam pécha seulement en faisant le mal qui l'est sous un seul aspect : parce qu'il est interdit, mais sans être mal en soi. Les sorcières par contre et les autres criminels pèchent en faisant un mal qui l'est sous les deux aspects, et en soi et par son interdiction, comme sont les homicides et autres choses interdites. Donc leurs péchés sont plus graves que les autres. De plus, le péché qui se fait avec une malice certaine (lucide) est plus grave que le péché par ignorance. Or les sorcières méprisent la foi et les sacrements de la foi avec grande malice comme plusieurs l'ont souvent avoué. D'où la réponse : Ainsi qu'on l'a dit au début de cette question, les crimes perpétrés par les sorcières modernes surpassent tous les autres maux que Dieu a jamais permis, quant à ce qui est des péchés dans l'ordre de la perversité morale (même s'il en va autrement des péchés contraires aux autres vertus - théologales). On le prouve de trois manières : Premièrement en général, comparant leurs œuvres à tous les autres fléaux du monde. Deuxièmement en particulier, en comparant avec toutes autres sortes de superstitions, basées sur n'importe quel pacte avec le démon (Question XVI). Troisièmement en les comparant aux péchés des mauvais anges et des premiers parents (Question XVII).

Premièrement, triple est le mal : de faute, de peine et de dam ; car triple est le bien auquel il s'oppose ; l'honnêteté, le délectable et l'utile.

La faute s'oppose à l'honnêteté, la peine au délectable, le dam à l'utile. or que la faute des sorcières surpasse tous autres péchés, on le montre comme ceci : en effet, selon la doctrine de saint Thomas, dans le péché beaucoup de choses doivent être considérées, d'où peut découler la gravité ou la légèreté d'un péché. D'où il arrive que le même péché se trouve être grave sous un aspect et léger sous un, autre. Ainsi on peut dire : dans la fornication le jeune homme pèche, mais le vieillard perd la tête. Pourtant pris absolument, ces péchés sont plus graves qui n'ont pas seulement des circonstances plus vastes et plus lourdes, mais sont d'une espèce plus grave par essence. Or nous pouvons dire que le péché d'Adam est plus grave que tous les autres quant à certaines circonstances : il tomba en effet poussé par une tentation plus petite, la seule tentation intérieure ; et puis il aurait pu résister plus facilement à cause de la justice originelle dans laquelle il avait été créé. Et pourtant sous le rapport de l'espèce et de la quantité du péché, et d'autres circonstances aggravantes comme le fait que des péchés plus graves en découlent, Les péchés des sorcières l'emportent sur tous les autres. De plus on le déduit plus clairement encore de deux choses : Un péché est dit plus grand qu'un autre, soit pour sa portée causale comme le péché de Lucifer, soit pour sa portée générale comme le péché d'Adam, soit pour son horreur comme le péché de Judas, soit pour sa difficulté de rémission comme le péché contre le Saint-Esprit, soit pour son danger comme le péché d'ignorance, soit pour son inséparabilité avec d'autres comme le péché de cupidité, soit pour son inclination (au mal) comme le péché de chair, soit pour son offense de la majesté divine comme le péché d'idolâtrie et d'infidélité, soit pour sa difficulté d'élimination comme l'orgueil, soit pour la cécité de l'esprit comme la colère. Or, après le péché de Lucifer, le péché des sorcières surpasse tous les autres, tant par son horreur puisqu'elles renient le Crucifié, que par son (poids) d'inclination puisqu'elles se livrent aux souillures de la chair avec les démons, et par l'aveuglement de l'esprit manifesté en s'adonnant à des orgies de toute la malice de leur cœur, au détriment des âmes et des corps des hommes et des bêtes, comme on l'a vu plus haut. Et puis le nom même prouve (cette énormité), Isidore appelant « maléficiers» ces sorciers à cause de la grandeur de leurs crimes. Nous déduisons aussi (cette gravité plus haute) de ceci : Il y a deux choses dans le péché, qui sont aversion et conversion. Selon le mot d'Augustin : le péché, c'est sur la base d'un mépris du bien qui ne change pas l'adhésion aux choses qui changent. L'aversion de Dieu est comme l'élément formel ; la conversion est comme l'élément matériel. D'où un péché est d'autant plus grave que par lui l'homme est davantage séparé de Dieu. Or puisque c'est par l'infidélité que l'homme est le plus éloigné de Dieu ; le maléfice par infidélité s'impose comme plus grand que tous les péchés. On l'exprime par le nom d'hérésie qui est aussi apostasie (trahison) de la foi et qui fait de toute leur vie un péché.

Sur le premier point, l'infidélité : Ce péché consiste dans le reniement de la foi. Ce qui peut se faire de deux manières : soit que l'on dise non à la foi non encore reçue, soit (qu'on le dise) à la foi déjà reçue. Dans le premier cas, c'est l'infidélité des païens et des gentils ; dans le second cas, ou bien on dit non à la foi chrétienne reçue en figure, et c'est l'infidélité des juifs ; ou bien on dit non à la manifestation actuelle de la vérité, et c'est l'infidélité des hérétiques. Mais il ressort de là que l'hérésie des sorcières est la plus grave parmi les trois espèces d'infidélité, comme on le prouve par la raison et par l'autorité : Il est dit d'abord dans une lettre de Pierre : Mieux vaudrait pour eux n'avoir pas connu la voie de la Justice que de s'en détourner après l'avoir connue. (En raison) celui-là pèche plus gravement qui n'accomplit pas ce qu'il a promis, que celui qui n'accomplit pas ce qu'il n'a jamais promis. D'où des hérétiques, qui professent la foi de l'Evangile et cependant se rebellent contre elle et la corrompent, pèchent plus gravement que les juifs et les païens. Et alors à leur tour, les juifs péchèrent plus gravement que les païens : ils reçurent en effet la figure de la foi chrétienne dans l'ancienne Loi, qu'ils corrompent en l'interprétant mal, ce que ne font pas les païens. D'où leur infidélité à eux aussi est péché plus grave que l'infidélité des gentils qui jamais ne reçurent la foi de l'Evangile.

Sur le second point, l'apostasie : Selon saint Thomas l'apostasie est une certaine façon de se retirer de Dieu (et de la religion), qui se fait selon les diverses manières dont l'homme tente de s'unir à Dieu : soit par la foi, soit par l'humble volonté de lui obéir, soit par les vœux de religion soit dans la cléricature. Selon ce que disent Raymond et (Henry) Hostiensis : l'apostasie est une sortie téméraire de l'état de foi, d'obéissance et de religion. Puisque enlever ce qui est premier, c'est enlever ce qui est postérieur mais non vice versa ; la première apostasie dépasse les deux autres, c'est-à-dire l'apostasie de la foi (surpasse) celle de la religion. Cependant selon Raymond, on n'est pas jugé apostat ou fugitif, même si on a erré longtemps et loin, sauf quand on vit de manière à montrer que l'on a abandonné l'intention de rentrer : par exemple ce serait le cas si on avait pris une épouse ou autre chose semblable... De même pour l'apostasie de désobéissance : lorsque quelqu'un spontanément méprise les préceptes de l'Eglise et des supérieurs, il devient infâme, indigne de témoigner en justice et doit être excommunié... Or l'apostasie dont nous parlons en parlant de l'apostasie des sorcières, c'est l'apostasie de la foi ; et elle est d'autant plus grave qu'elle s'accomplit sur la base d'un pacte exprès avec l'ennemi de la foi et du salut. C'est cela qu'ont à faire les sorcières ; c'est ce que cet Ennemi exige en tout ou en partie. Nous, Inquisiteurs, nous en avons trouvé qui avaient renié tous les articles de la foi, d'autres seulement quelques-uns ; toujours cependant elles avaient à renier la confession réelle et sacramentelle. D'où la trahison de Julien l'Apostat ne semble pas avoir été aussi grande ; même si par ailleurs il a davantage persécuté l'Eglise. Quelqu'un pourrait incidemment demander : Si jamais elles gardaient la foi dans l'esprit et le cœur (ce dont Dieu seul est juge non la créature même angélique, comme on l'a dit plus haut), ne feraient-elles pas seulement acte de révérence et d'obéissance au diable dans des gestes extérieurs ? Il semble que l'on doive dire ceci l'apostasie de trahison peut se faire de deux manières : Ou bien par des actes d'infidélité extérieure sans pacte exprès avec le démon, comme ferait celui qui embrasserait la vie musulmane sur la terre des infidèles ; ou bien celle qui se fait en terre des chrétiens avec pacte exprès. Les premiers gardent la foi en esprit et renient en actes extérieurs ; bien qu'ils ne soient ni apostats ni hérétiques, ils pèchent cependant mortellement. C'est ainsi que Salomon rendit hommage aux dieux de ses épouses ; mais personne ne peut s'excuser de devoir le faire en arguant de crainte, Augustin disant : «Il est préférable de mourir de faim que de se nourrir de viandes offertes aux idoles.» Quant aux sorciers, même s'ils gardent la foi de cœur en la reniant de bouche, eux ils sont jugés apostats car ils ont fait alliance avec la mort et passé un pacte avec l'enfer. D'où saint Thomas, parlant de pareilles œuvres de magie et de ceux qui de quelque manière font appel au démon, affirme : «Chez tous il y a apostasie de la foi à cause de l'acte passé avec le démon, soit en paroles s'il y a invocation, soit en acte même s'il n'y a pas sacrifice. L'homme en effet ne peut servir deux maîtres.» Albert va dans le même sens lorsqu'il se demande : Aux magiciens et astrologues doit-on imputer un péché et l'apostasie de la foi ? Il répond : Chez eux il y a toujours apostasie en paroles et en actes. Si en effet il y a invocation, il y a ouvertement pacte avec le démon et donc apostasie ouverte en paroles. Si au contraire il n'y a qu'une action magique, alors il y a apostasie en acte. Mais puisque en tout cela il y a toujours mépris de la foi, vu que l'on attend du démon ce qu'il faut attendre de Dieu seul, alors il y a toujours apostasie. Voyons combien clairement tous posent une double apostasie, sous-entendant d'ailleurs une troisième celle du cœur. Si elle fait défaut, les sorcières sont cependant jugées apostates de paroles et d'actes et donc (on le verra) doivent tomber sous les châtiments des hérétiques et des apostats.
Troisième point pour l'énormité du crime chez elles parmi tous les autres hérétiques : S'il est vrai, comme le dit Augustin, que toute la vie des infidèles est un péché ; et comme dit la Glose sur les Romains, que tout ce qui ne procède pas de la foi est un péché ; comment alors juger de toute la vie et de toutes les autres œuvres des sorcières, qui ne sont pas faites par complaisance envers le démon, comme de jeûner, de fréquenter l'Eglise, de communier, etc ? Réponse : En tout cela, elles pèchent mortellement ; et on le prouve ainsi : La tache de ce péché est si grande que, même si elles ne se privent pas de toute faculté de résurrection puisque le péché ne corrompt pas toute la nature et que la lumière naturelle demeure en elles, cependant à cause du serment prêté au diable, sauf si on en est délié, toutes leurs œuvres même bonnes en soi sont à classer plutôt dans le genre œuvres mauvaises. Or on ne voit pas cela chez les autres infidèles ; saint Thomas en effet, se demandant si toute action de l'infidèle est péché, répond : même si les œuvres des infidèles qui sont du genre bonnes œuvres, comme les jeûnes, les aumônes, et autres semblables, ne sont pas méritoires en raison de l'infidélité qui est le péché le plus grave ; cependant parce que ce péché ne corrompt pas totalement toute la bonté de leur nature et qu'il reste en eux la lumière naturelle, tout acte provenant d'eux n'est pas péché mortel. Mais seulement l'acte procédant de l'infidélité en se référant à elle, fût-il du genre bonnes œuvres : par exemple un sarrasin qui jeûne, pour observer la loi de Mahomet sur le jeûne ; un juif qui observe ses jours de fête, etc. ; chez eux tout cela est péché mortel. C'est en ce sens qu'il faut comprendre le texte d'Augustin cité plus haut.

Enfin les fléaux des maléfices surpassent tous les autres péchés pour ce qui est du démérite et de la peine. On L'explique : Cela dépasse la peine due aux hérétiques et même aux apostats. Les hérétiques en effet sont punis selon Raymond par l'excommunication, la déposition, la privation de leurs biens et la peine capitale. Encourent de même les peines les plus graves leurs fidèles, leurs receleurs, leurs partisans, leurs défenseurs. Outre la peine d'excommunication à eux infligée, les hérétiques avec leurs partisans, défenseurs, receleurs, fils et descendants jusqu'à la deuxième génération en ligne paternelle et la première génération en ligne maternelle, ne sont plus admis à aucun bénéfice et office ecclésiastiques. Comme troisième peine, si les hérétiques ont des fils catholiques, en exécration du crime, ceux-ci sont privés de l'héritage paternel. Comme quatrième peine, si quelqu'un surpris en délit d'hérésie ne veut pas tout de suite revenir à la foi et abjurer l'hérésie, il faut le brûler aussitôt si c'est un laïc (les faussaires de la monnaie sont livrés de suite à la mort, combien plus les faussaires de la foi !) ; s'il est clerc, après sa dégradation solennelle, on doit le livrer à la justice séculière pour qu'il soit mis à mort. Si par contre il revient à la foi, on doit le jeter en prison à perpétuité. Ceci en toute rigueur de droit ; toutefois on agit plus doucement avec eux après l'abjuration qu'ils doivent faire au jugement de l'évêque et de l'Inquisiteur, comme on le dira dans la troisième partie de cet ouvrage. On y traitera des diverses manières de juger pareils gens et sur la signification des mots comme «surpris, convaincu, relapse». Par contre les punitions de ce genre ne semblent pas suffire pour les sorcières, qui ne sont pas de simples hérétiques mais des apostats et même davantage. Dans leur apostasie en effet elles ne renient pas la foi face à des hommes par crainte et avantages charnels ; mais outre le reniement, c'est aux démons eux-mêmes qu'elles se livrent, offrant l'hommage de leurs corps et de leurs âmes. Par là il semble assez probable que, quels que soient leur pénitence et leur retour à la foi, elles ne doivent pas, comme les autres hérétiques, être soumises à la seule prison perpétuelle mais plutôt être punies du dernier supplice. D'ailleurs cette peine, les lois l'ordonnent à cause des dommages temporels, causés aux hommes et aux bêtes de diverses manières, la faute étant la même, si on apprend et enseigne ces (secrets) interdits. Les lois parlent ainsi des sortilèges (mais combien plus des maléfices), quand elles disent que leurs peines c'est la confiscation, la vente aux enchères de leurs biens et la décapitation. Et si quelqu'un par artifice magique a entraîné une femme à la luxure ou vice versa, on l'exposera aux bêtes. On a déjà touché à cela dans la première question.




Hans Baldung ; Sabbat de sorcière, 1515





Comment les sorcières savent frapper d'incapacité la puissance génitale

Au sujet des méthodes par lesquelles elles ont coutume d'empêcher la fonction de procréation chez les hommes comme chez les bêtes de l'un et de l'autre sexe, le lecteur peut déjà en connaître - par ce qui a été dit dans la question : est-ce que les démons par les sorcières peuvent retourner les cœurs pour l'amour ou la haine ? Là, en effet, après la réponse aux objections, on expose en particulier la manière dont elles peuvent avec la permission de Dieu mettre un empêchement à la puissance génitale.

Pourtant nous devons noter ici que pareil empêchement est provoqué de l'intérieur et de l'extérieur. De l'intérieur elles le causent de deux manières : Premièrement là où directement elles empêchent l'érection du membre nécessaire à l'union féconde. Ce qui ne semble pas impossible de leur part quand on sait qu'elles peuvent vicier l'usage naturel de tout membre. Deuxièmement quand elles empêchent le flux des essences vitales vers les membres où réside une force motrice, obturant quasiment les conduits séminaux afin que la semence ne descende pas vers les organes générateurs et ne soit pas éjaculée ou soit éjaculée à perte. De l'extérieur elles peuvent procurer (l'empêchement) tantôt par le moyen d'images ou par la consommation d'herbes, tantôt par d'autres choses extérieures comme des testicules de coqs. Il ne faut pas croire toutefois que par la vertu de ces choses l'homme soit rendu impuissant ; mais en vertu de la puissance occulte des illusions diaboliques au travers de ces moyens, les sorcières peuvent ensorceler la puissance génitale au point de rendre l'homme incapable de copulation et la femme de conception. La raison de tout cela est que Dieu permet davantage de choses contre cet acte par lequel le premier péché est diffusé que contre les autres actes humains. De même qu'elles ont davantage de pouvoir sur les serpents, plus sujets aux incantations que les autres animaux. Voilà pourquoi nous avons plusieurs fois trouvé, nous et d'autres Inquisiteurs, qu'elles causaient cet empêchement par le moyen de serpents et autres choses de ce genre.

Ainsi en effet un certain sorcier capturé avait avoué que durant plusieurs années il avait jeté un maléfice de stérilité sur tous les hommes et toutes les bêtes qui habitaient telle maison. J. Nider, au même endroit que plus haut, rapporte qu'un sorcier nommé Staedlin, fut capturé dans le diocèse de Lausanne. Il avoua que dans une maison où un homme et sa femme vivaient ensemble, à cause de ses maléfices, le mari avait successivement tué sept enfants dans le sein de son épouse, si bien que durant plusieurs années la femme avortait continuellement. Et dans la même maison encore il avait causé la même chose chez toutes les bêtes gravides : aucune ni grande ni petite ne mit au monde un petit vivant durant ces années. Comme on questionnait ce sorcier sur la manière dont il avait fait cela et comment il pouvait en être coupable, il révéla son crime en disant : Sous le seuil de la porte de la maison j'ai placé un serpent ; si on l'enlève, la fécondité reviendra à tous ses habitants. Et il arriva comme il avait prédit : on ne retrouva pas le serpent qui était réduit en poussière, on changea complètement la terre de la maison et dans l'année même la fécondité fut rendue à la femme et à toutes les bêtes.

Un autre fait encore qui s'est passé il y a quatre ans à peine à Reichshofen ; il y avait là une sorcière très connue, qui pouvait à tout moment et d'un seul geste ensorceler les femmes et les faire avorter. Or la femme d'un noble était enceinte et pour la garder elle avait pris chez elle une sage-femme ; et celle-ci l'avait avertie de ne pas sortir du château et surtout de veiller à ne pas parler et lier conversation avec la dite sorcière. Au bout de quelques semaines, oubliant la recommandation, elle sortit du château ; elle s'en vint rendre visite à quelques femmes réunies pour un repas. Elle était à peine assise que survint la sorcière, qui comme pour saluer la maîtresse lui posa les deux mains sur le ventre. Aussitôt elle sentit que l'enfant bougeait douloureusement ; affolée elle revint vers les siens et raconta à la sage-femme ce qui s'était passé. Celle-ci s'écria : Vous avez déjà perdu votre enfant. Et en effet dans l'accouchement il arriva comme prévu : elle donna naissance non pas à un fœtus mort complet, mais petit à petit à des morceaux de tête, de pieds et de bras. Toute cette grande peine avec la permission divine pour punir un mari qui aurait dû punir les sorcières et venger les insultes au Créateurs. Enfin dans la ville de Mersbourg au diocèse de Constance, un homme jeune était si ensorcelé qu'il ne pouvait accomplir aucun acte charnel avec aucune femme sauf une. Beaucoup l'avaient entendu raconter que très souvent il avait voulu quitter cette femme et s'enfuir pour habiter d'autres régions. Mais alors parfois, la nuit, il se trouvait contraint de se lever pour revenir d'une course rapide, tantôt sur terre tantôt comme en volant dans les airs.




Hans Baldung ; Trois sorcières, 1514


Gravure anonyme, 1587



Des remèdes pour les gens qui par maléfice sont fous d'amour ou de haine.

Le maléfice qui atteint la puissance génitale atteint aussi la volonté causant la séduction et la haine. Il nous faut traiter de la cause et, autant que possible, des remèdes :

L'amour fou de quelqu'un pour un autre peut provenir d'une triple cause : parfois de la seule imprudence des yeux, parfois de la seule tentation du démon, parfois du maléfice des nécromants et sorcières en même temps que des démons. On parle de la première cause dans la lettre de Jacques : «(Dieu ne tente lui-même personne) ; chacun est plutôt tenté, attiré et appâté par sa propre convoitise. Ensuite la convoitise conçoit et met au monde le péché ; puis le péché une fois consommé engendre la mort.» Ainsi Sichem ayant vu Dina qui sortait pour voir les femmes de la région s'éprit d'amour (fou) pour elle, l'enleva, coucha avec elle et son cœur ne put s'en détacher. Selon la Glose : c'est ce qui arrive à l'âme faible quand elle s'occupe des affaires des autres, au point de ne plus se soucier d'elle-même. Elle se laisse prendre par l'habitude et donne le consentement aux choses illicites. Dans un second cas la cause principale est la tentation du diable. Ainsi Amnon s'éprit de sa très belle sœur, et il se rongeait au point de se rendre malade d'amour. En effet il n'aurait pu être assez corrompu de cœur pour passer au crime de viol, s'il n'avait pas été gravement tenté par le démon. C'est de ce genre d'amour aussi que parle le Livre des saints Pères : On y raconte que même dans les ermitages il leur avait fallu s'arracher à l'amour charnel. Certains pourtant demeuraient parfois tentés de l'amour des femmes au-delà de tout ce que l'on peut croire. Aussi l'Apôtre aux Corinthiens dit : Il m'a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter (et m'empêcher de m'enorgueillir), sur quoi la Glose : Il a été donné une écharde par la tentation de la chair. Quelques-uns disent : la tentation à laquelle on ne consent pas n'est pas un péché, elle est matière pour l'exercice de la vertu. Il faut l'entendre de la tentation qui vient du démon non de la chair : celle-ci est pêché véniel même si on n'y consent pas. De tout cela on trouve des exemples en différents endroits. Dans le troisième cas, l'amour fou provient des démons mais aussi des maléfices des sorcières. Dans notre première partie nous avons traité de la possibilité de ces maléfices, là où on demandait si les démons par les sorcières peuvent exciter et retourner les cœurs des hommes pour l'amour et la haine ? Longuement on l'a prouvé à partir de faits et gestes par nous rapportés. Il faut dire plus : parmi tous les maléfices celui-là est le pire par sa généralité, et si l'on demande : Pierre saisi d'amour fou, etc., ne sait pas si c'est de la première, de la seconde ou de la troisième manière ? On répond : la haine entre les époux jusqu'au crime d'adultère peut provenir de l'œuvre du démon ; mais quand quelqu'un se trouve enveloppé et enflammé par la poix de l'amour de concupiscence charnelle au point de ne plus pouvoir être forcé à la résistance ni par la honte ni par les paroles ni par les coups et les gestes, alors (il y a maléfice). De même quand quelqu'un abandonne une belle épouse pour s'attacher à une femme laide. Là encore où (des hommes) ne peuvent plus en dormir la nuit mais «délirent» au point de devoir s'en aller vers leur maîtresse par des chemins impossibles. Des princes, des prélats et autres riches sont emportés très souvent dans ces misères. Ce temps-ci est «ce temps de la femme» au sujet duquel pourtant Hildegarde a prédit selon Vincent (de Beauvais) dans son Miroir historique, qu'il ne durerait pas aussi longtemps qu'on le voit persister. En effet, ce monde est plein d'adultères surtout chez les princes.

A quoi bon alors leur parler des remèdes à eux qui n'en ont pas envie ? Oui sans doute, mais pour répondre au désir du lecteur pieux, il nous faut toucher brièvement à l'amour fou sans maléfice : Avicenne propose sept remèdes, pour le cas où cet amour commence à rendre quelqu'un malade. En vérité ils conviennent peu à notre recherche, sauf dans la mesure où mystérieusement ils serviraient à l'âme malade. Il dit en effet que la racine de la maladie se découvre en prenant le pouls et sa variation au moment où l'on nomme la personne aimée. Si la loi alors le permet, qu'il y ait union de mariage, car on guérit en obéissant ainsi à la nature. Ou encore qu'on fasse application de remèdes dont il traite et fait la présentation au même endroit : soit afin que par des moyens licites le malade retourne son amour d'une personne vers une autre personne que l'on choisit d'abord, soit afin que, fuyant la présence, l'esprit s'oriente (vers un autre objet). Ou encore s'il est susceptible de correction, qu'on l'éprouve et qu'on 1"exhorte (en disant) que l'œuvre d'amour est la plus grande misère. Ou encore qu'on l'adresse à quelqu'un qui, aussi loin qu'on le peut dans la vérité et en Dieu, dise du mal du corps, de la passion d'amour, et des murs (de chair) au point de leur donner un visage sordide et difforme. Ou intimement au moins qu'on l'occupe à des travaux pénibles et à des tâches distrayantes. Réellement si l'homme animal (charnel) est guéri par des remèdes de ce genre, chacun étant transposé au spirituel ils réformeront l'homme spirituel : qu'il obéisse à la loi de l'esprit plutôt qu'à la loi de la nature ; qu'il tourne son amour vers certaines joies ; qu'il se souvienne combien provisoire est ce qui délecte et éternel ce qui torture ; qu'il cherche ses délices dans la vie où elles commencent pour ne jamais finir ; (qu'il sache) que celui qui voudra aimer de cet amour fou perdra cette vie, ne trouvera pas l'autre mais sera envoyé aux supplices éternels : trois dommages irréparables nés de l'amour fou. Si cet amour fou provient d'un maléfice, on peut sans inconvénient appliquer ici les remèdes proposés dans le précédent chapitre. Principalement l'exorcisme par les paroles sacrées, que l'ensorcelé peut d'ailleurs s'appliquer à lui-même. Chaque jour qu'il invoque l'ange saint député pour sa garde. Qu'il fréquente la confession ; les sanctuaires des saints, surtout de la bienheureuse Vierge; et sans aucun doute il sera délivré. Mais combien blâmable (la conduite) de ces hommes qui comme des barbares méprisant leurs dons naturels et les armes de la vertu, refusent de se protéger !

Et pourtant des jeunes filles très souvent dans leur faiblesse invaincue ont par ces armes repoussé les maléfices ! En foi de quoi nous présentons l'exemple suivant : dans un village rural près de Lindau, au diocèse de Constance, il y avait une grande jeune fille, belle de visage, d'allure élégante. Passionné rien qu'à la voir, un homme léger de mœurs, clerc presque uniquement de nom (pourquoi était-il prêtre ?), ne pouvant plus davantage cacher la blessure de son âme, vint à l'endroit où travaillait cette vierge. Tendant le filet du démon avec des paroles honnêtes, pour la première fois enfin il osa en paroles seulement provoquer l'âme de la vierge à l'aimer. Elle, le percevant d'un instinct divin, intacte d'esprit et de corps, répondit : Seigneur, avec de pareilles paroles, veuillez ne pas fréquenter ma maison ; autrement je vous mettrai dehors, au nom de la pudeur ! Lui alors : Maintenant tu refuses de m'aimer après ces mots doux ; d'ici peu, je te le promets, tu m'aimeras contrainte par des gestes.

Cet homme était suspect d'incantations et de maléfices. Mais cette vierge tint ces paroles pour du vent ; sur le moment elle ne sentit pas (sur elle) l'étincelle d'amour charnel pour cet homme. Mais peu de temps après, elle se mit à avoir des rêves (imaginations) amoureux concernant cet homme. Ce que remarquant, sous l'inspiration divine, elle se réfugia vers la Mère de miséricorde ; elle lui demanda dévotement d'implorer le secours de son Fils. Aussitôt, cherchant une compagnie honnête, elle partit en pèlerinage au lieu-des-Ermites Einsiedeln. (On appelle ainsi une église dans le même diocèse consacrée au mystère du culte de la Mère). Là elle fit la confession sacramentelle, afin que l'esprit malin ne pût rien trouver en elle. Une fois ses prières faites à la Mère de Pitié, sur-le-champ cessa toute machination de l'ennemi, au point qu'ensuite il ne la toucha plus jamais. Et puis il y a aussi encore des hommes qui ont du cœur. Atteints en ce domaine par les sollicitations importunes des femmes sorcières jusqu'à paraître ne pouvoir échapper jamais plus à l'amour fou, ils résistent toutefois virilement. Ils peuvent se sentir poussés hors (du chemin) par des imaginations scabreuses, ils ont pourtant déjà vaincu par les remèdes susdits toutes les machinations du diable. Une image-miroir de cette lutte, on l'a chez un jeune homme très riche de la ville d'Innsbruck : Il était si bouleversé par les maléfices qu'il ne pouvait plus tenir la plume ; cependant gardant toujours un cœur viril il s'en sortit sain et sauf avec les moyens susdits. D'où l'on conclut à bon droit que ces remèdes contre cette maladie sont très sûrs et que sont sûrement délivrés tous ceux qui utilisent ces armes.

Tout cela nous l'avons dit de l'amour désordonné ; mais on comprendra que cela vaut aussi de la haine désordonnée, la même règle valant pour les réalités qui s'opposent. S'il y a égalité pourtant dans le genre maléfice, il y a néanmoins une différence. La personne qui est objet de haine a intérêt à chercher aussi un autre remède : L'homme qui en effet déteste sa femme et la sort de son cœur, ne retournera pas facilement vers elle, s'il a été adultère, même s'il fait beaucoup de pèlerinages. Mais puisque par les aveux des sorcières ces maléfices pour la haine apparaissent causés par des serpents - le serpent ayant été le premier instrument du diable et ayant avec sa malédiction reçu l'inimitié (héréditaire) entre lui et la femme -, on comprend que ces femmes sorcières essaient de susciter ces inimitiés avec des serpents, posant la peau et la tête du serpent sous le seuil de la porte de la chambre ou de la maison. Voilà pourquoi il faut autant que possible inspecter et rénover tous les coins de la maison d'habitation ou bien s'en aller habiter des maisons d'autrui. Et quand on a dit par ailleurs que les ensorcelés peuvent eux-mêmes s'exorciser, on veut dire qu'ils peuvent porter sur eux, autour de leur cou des paroles sacrées, des bénédictions, des chants, au cas où ils ne sauraient pas les lire et se bénir eux-mêmes. On va dire cependant par la suite comment tout cela doit se faire.



Francisco de Goya (1746-1828) ; El Aqualarre (1797-1798)


mardi 25 novembre 2008

... De l'amour d'Héloïse pour Abélard et réciproquement ...


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L'amour au-delà ; Rencontre de Dante et de Béatrice au Paradis. La Divine comédie - XIVe s.. Venise

Héloïse (nom de famille inconnu, 1101-1164) fut une savante et religieuse française du Moyen-Age.
Pierre Abélard ou Pierre Abailard ou encore Pierre Abeilard (Le Pallet, près de Nantes, 1079 - † près de Chalon-sur-Saône, 1142, est un théologien, philosophe et compositeur breton. Il a été un penseur majeur sinon l'un des fondateurs de la méthode scolastique avec Alexandre de Hales. Il influença l'évolution du scepticisme et du rationalisme.
Les lettres d'Héloïse et d'Abélard sont parmi les mieux connues et les plus anciennes de l'amour "romantique".
On sait qu'Héloïse a passé son enfance au monastère d'Argenteuil et qu'elle était sous la garde de son oncle le chanoine Fulbert à Paris. Sa beauté, son intelligence et ses connaissances lui valurent une renommée dans Paris alors qu'elle n'avait encore que 16 ans.
Pierre Abélard, considéré comme l'un des plus éminents professeurs de son époque, chercha à devenir son professeur dans le but de la séduire. L'oncle d'Héloïse, sans doute flatté par la réputation d'Abélard, engagea celui-ci comme professeur et le logea chez lui.
Une liaison s'engagea entre le professeur et son élève, liaison qu'ils ne parvinrent guère à tenir secrète. Héloïse tomba enceinte et accoucha d'un fils, Astrolabe, qui fut confié à la garde de la sœur d'Abélard. Pour apaiser la colère de son oncle Fulbert, Héloïse et Abélard se marièrent secrètement et Héloïse entra au couvent d'Argenteuil. La famille d'Héloïse chercha pourtant une dernière vengeance en châtrant de force Abélard ...
Leurs restes reposent ensemble au cimetière du Père-Lachaise à Paris ...




Anonyme. La Magie de l'amour - vers 1480 ; Leipzig


Il y avait dans la ville même de Paris une jeune fille nommée Héloïse, nièce d'un chanoine appelé Fulbert, lequel, dans sa tendresse, n'avait rien négligé pour la pousser dans l'étude de toute science des lettres. Physiquement, elle n'était pas des plus mal ; par l'étendue du savoir, elle était des plus distinguées. Plus cet avantage de l'instruction est rare chez les femmes, plus il ajoutait d'attrait à cette jeune fille : aussi était-elle déjà en grand renom dans tout le royaume. La voyant donc parée de tous les charmes qui attirent les amants, je pensai qu'il serait agréable de nouer avec elle une liaison amoureuse, et je crus que rien ne serait plus facile. J'avais une telle renommée, une telle grâce de jeunesse et de beauté, que je pensais n'avoir aucun refus à craindre, quelle que fût la femme que j'honorasse de mon amour. Je me persuadai d'ailleurs que la jeune fille répondrait à mes désirs d'autant plus volontiers, qu'elle était instruite et avait le goût de l'instruction ; même séparés, nous pourrions nous rendre présents l'un à l'autre par un échange de lettres et écrire des choses plus hardies que dans nos entretiens ; ainsi se perpétueraient des entretiens délicieux.

Tout enflammé de passion pour cette jeune fille, je cherchai l'occasion de nouer des rapports intimes et journaliers qui la familiariseraient avec moi et l'amèneraient plus aisément à céder. Pour y arriver, j'entrai en relation avec son oncle par l'intermédiaire de quelques uns de ses amis ; ils l'engagèrent à me prendre dans sa maison, qui était très voisine de mon école, moyennant une pension dont il fixerait le prix. J'alléguai pour motif que les soins d'un ménage nuisaient à mes études et m'étaient trop onéreux. Fulbert aimait l'argent et il était très soucieux de faire toujours progresser sa nièce dans la connaissance des lettres. En flattant ces deux passions, j'obtins sans peine son consentement, et j'arrivai à ce que je souhaitais : il se jeta sur l'argent et crut que sa nièce profiterait de mon savoir. Répondant même à mes voeux sur ce point au delà de toute espérance, et servant lui même mon amour, il confia Héloïse à ma direction pleine et entière, m'invita à consacrer à son éducation tous les instants de loisir que me laisserait l'école, la nuit comme le jour, et quand je la trouverais en faute, à ne pas craindre de la châtier. Sur ce point je fus absolument stupéfait de sa naïveté : confier ainsi une tendre brebis à un loup affamé ! Me la donner non seulement à instruire, mais à châtier sévèrement, était-ce autre chose que d'offrir toute licence à mes désirs et me fournir, fût ce contre mon gré, l'occasion de triompher par les menaces et par les coups, si les caresses étaient impuissantes ? Mais deux choses écartaient de l'esprit de Fulbert tout soupçon d'infamie : la tendresse filiale de sa nièce et ma réputation de continence.






Rencontre des deux chevaliers, Désir et Coeur avec Jalousie ; Le Coeur d'amour épris, v. 1480



Que dire de plus ? Nous fûmes d'abord réunis par le même toit, puis par le coeur. Sous prétexte d'étudier, nous étions donc tout entiers à l'amour ; ces mystérieux entretiens, que l'amour appelait de ses voeux, les leçons nous en ménageaient l'occasion. Les livres étaient ouverts, mais il se mêlait plus de paroles d'amour que de philosophie, plus de baisers que d'explications ; mes mains revenaient plus souvent à ses seins qu'à nos livres ; nos yeux se cherchaient, réfléchissant l'amour, plus souvent qu'ils ne se portaient sur les textes. Pour mieux éloigner les soupçons, j'allais parfois jusqu'à la frapper, coups donnés par l'amour, non par l'exaspération, par la tendresse, non par la haine, et ces coups dépassaient en douceur tous les baumes. Que vous dirais je ? dans notre ardeur, nous avons traversé toutes les phases de l'amour ; tout ce que la passion peut imaginer de raffinement insolite, nous l'avons ajouté. Plus ces joies étaient nouvelles pour nous, plus nous les prolongions avec ardeur : nous ne pouvions nous en lasser.

Cependant, à mesure que la passion du plaisir m'envahissait, je pouvais de moins en moins vaquer à la philosophie et prendre soin de mon enseignement. C'était pour moi un violent ennui d'y aller ou d'y rester ; c'était aussi une fatigue, mes nuits étant données à l'amour, mes journées au travail. je ne faisais plus mes leçons qu'avec indifférence et tiédeur ; je ne parlais plus d'inspiration, je produisais tout de mémoire : je ne faisais guère que répéter mes anciennes leçons, et si j'avais assez de liberté d'esprit pour composer quelques pièces de vers, c'était l'amour, non la philosophie qui me les dictait. De ces vers, vous le savez, la plupart, devenus populaires en maint pays, sont encore chantés fréquemment par ceux qui connaissent le bonheur d'une vie semblable.

Quelles furent la tristesse, la douleur, les plaintes de mes élèves, quand ils s'aperçurent de la préoccupation, que dis je ? du trouble de mon esprit, on peut à peine s'en faire une idée.
Une chose aussi visible ne pouvait guère échapper qu'à celui à la honte duquel elle tournait, je veux dire surtout à l'oncle de la jeune fille. On avait essayé de lui donner des inquiétudes, il n'avait pu le croire, d'abord, ainsi que je l'ai dit, à cause de l'affection sans bornes qu'il avait pour sa nièce, ensuite à cause de ma réputation de continence. On ne croit pas aisément à l'infamie de ceux qu'on aime, et, dans un coeur rempli d'une tendresse profonde, il n'y a point place pour les souillures du soupçon. De là vient que le bienheureux Jérôme écrit dans sa lettre à Castricien : " Nous sommes toujours les derniers à connaître les plaies de notre maison, et nous ignorons encore les vices de nos enfants et de nos épouses, quand déjà les voisins en ricanent." Mais ce qu'on apprend après les autres, on finit toujours par l'apprendre, et ce qui est connu de tous ne peut rester caché à un seul. Ce fut ce qui, après quelques mois, nous arriva. Quel déchirement pour l'oncle à cette découverte ! Quelle douleur pour les amants contraints de se séparer ! Quelle honte, quelle confusion pour moi ! De quel coeur brisé fus-je affligé de l'affliction de la jeune fille ! et quels flots de désespoir souleva dans son âme la pensée de mon propre déshonneur ! Nous gémissions chacun, non sur notre propre sort, mais sur le sort de l'autre ; chacun de nous déplorait l'infortune de l'autre, non la sienne. Mais la séparation des corps ne faisait que resserrer nos coeurs ; privé de toute satisfaction, notre amour s'en enflammait davantage ; une fois la honte passée, la passion nous ôta toute pudeur, le sentiment de la honte nous devenait d'autant plus indifférent que la jouissance de la possession était plus douce. Il nous arriva donc ce que les poètes racontent de Mars et de Vénus, quand ils furent surpris. Peu après, la jeune fille sentit qu'elle était mère, et elle me l'écrivit aussitôt avec des transports d'allégresse, me consultant sur ce qu'elle devait faire, Une nuit, pendant l'absence de son oncle, je l'enlevai, ainsi que nous en étions convenus, et je la fis immédiatement passer en Bretagne, où elle resta chez ma soeur jusqu'au jour où elle donna naissance à un fils qu'elle nomma Astrolabe.

Cette fuite rendit Fulbert comme fou ; il faut avoir été témoin de la violence de sa douleur, des abattements de sa honte, pour en concevoir une idée. Que faire contre moi ? Quelles embûches me tendre ? Il ne le savait. Me tuer, me mutiler ? Avant tout, il craignait d'appeler les représailles des miens, en Bretagne, sur sa nièce chérie. Se saisir de moi pour me mettre en prison était chose impossible : je me tenais en garde, convaincu qu'il était homme à oser tout ce qu'il pourrait, tout ce qu'il croirait pouvoir faire.

Enfin, touché de compassion pour l'excès de sa douleur et m'accusant moi même de la tromperie que lui avait faite mon amour, comme de la dernière des trahisons, j'allai le trouver ; je le suppliai, je lui promis toutes les réparations qu'il lui plairait d'exiger ; je protestai que ce que j'avais fait ne surprendrait aucun de ceux qui avaient éprouvé la violence de l'amour et qui savaient dans quels abîmes, depuis la naissance du monde, les femmes avaient précipité les plus grands hommes. Pour mieux l'apaiser encore, je lui offris une satisfaction qui dépassait tout ce qu'il avait pu espérer : je lui proposai d'épouser celle que j'avais séduite, à la seule condition que le mariage fût tenu secret, afin de ne pas nuire à ma réputation. Il accepta, il m'engagea sa foi et celle des siens, et scella de ses baisers la réconciliation que je sollicitais. C'était pour me mieux trahir.

J'allai aussitôt en Bretagne, afin d'en ramener mon amie et d'en faire ma femme, Mais elle n'approuva pas le parti que j'avais pris; bien plus, elle me détourna de le suivre pour deux raisons : le danger d'abord, puis le déshonneur auquel j'allais m'exposer. Elle jurait qu'aucune satisfaction n'apaiserait son oncle ; et la suite le prouva. Elle demandait quelle gloire on pouvait tirer d'un mariage qui ruinerait ma gloire et l'humilierait, elle comme moi. Et puis quelle expiation le monde ne serait il pas en droit d'exiger d'elle, si elle lui enlevait une si grande lumière ! Quelles malédictions elle appellerait sur sa tête ! Quel préjudice ce mariage porterait à l'Église ! Quelles larmes il coûterait à la philosophie ! Quel acte indécent et lamentable, moi que la nature avait créé pour tous, de m'asservir à une seule femme et de me soumettre à une si grande honte ! Elle repoussait donc énergiquement cette union comme un déshonneur et comme une charge pour moi, Elle me représentait à la fois l'infamie et les difficultés du mariage.





Désir et Coeur, accompagnés de Mélancolie, rencontre Souci ; Le Coeur d'amour épris



[...] Enfin, parlant en son nom, elle me représentait combien il serait dangereux pour moi de la ramener à Paris, combien le titre d'amie, plus honorable pour moi, lui serait, à elle, plus cher que celui d'épouse, à elle qui voulait me conserver par le charme de la tendresse, non m'enchaîner par les liens du mariage ; et elle ajoutait que nos séparations momentanées rendraient les instants de réunion d'autant plus doux qu'ils seraient plus rares. Puis, voyant que ces efforts pour me convaincre et me dissuader venaient échouer contre ma folie, et n'osant me heurter de front, elle termina ainsi à travers les sanglots et les larmes : "C'est la seule chose qui nous reste à faire, si nous voulons nous perdre tous deux, et nous préparer un chagrin égal à notre amour." Et en cela, le monde entier l'a reconnu, elle eut les lumières de l'esprit de prophétie.


Nous confions donc à ma soeur notre jeune enfant, et nous revenons secrètement à Paris, Quelques jours plus tard, après avoir passé une nuit à célébrer vigiles dans une église, à l'aube du matin, en présence de l'oncle d'Héloïse et de plusieurs de nos amis et des siens, nous fûmes unis par la bénédiction nuptiale. Puis nous nous retirâmes secrètement chacun de notre côté, et dès lors nous ne nous vîmes plus qu'à de rares intervalles et furtivement, afin de tenir le plus possible notre union cachée.

Mais son oncle et sa famille, pour se venger de l'affront qu'ils avaient reçu, se mirent à divulguer le mariage et à violer envers moi la foi jurée, Héloïse protestait hautement du contraire, et jurait que rien n'était plus faux. Fulbert, exaspéré, l'accablait de mauvais traitements.

Informé de cette situation, je l'envoyai à une abbaye de moniales voisine de Paris et appelée Argenteuil, où elle avait été élevée et instruite dans sa première jeunesse, et je lui fis faire et prendre, à l'exception du voile, les habits de religion en harmonie avec la vie monastique. À cette nouvelle, son oncle et ses parents ou alliés pensèrent que je m'étais joué d'eux et que j'avais mis Héloïse au couvent pour m'en débarrasser. Outrés d'indignation, ils s'entendirent, et une nuit, pendant que je reposais chez moi, dans une chambre retirée, un de mes serviteurs, corrompu par eux, les ayant introduits, ils me firent subir la plus barbare et la plus honteuse des vengeances, vengeance que le monde entier apprit avec stupéfaction : ils me tranchèrent les parties du corps avec lesquelles j'avais commis ce dont ils se plaignaient, puis ils prirent la fuite. Deux d'entre eux qu'on put arrêter furent énucléés et châtrés. L'un d'eux était le serviteur particulièrement attaché à ma personne, que la cupidité avait poussé à la trahison.

Extrait de la lettre d'Abélard à un ami, ou « Histoire de mes malheurs »





Dame Espérance aide Coeur à sortir de la rivière tandis que Souci s'éloigne ; Le Coeur d'amour épris



Mon bien aimé, le hasard vient de faire passer entre mes mains la lettre de consolation que tu écrivis à un ami. Je reconnus aussitôt, à la suscription, qu'elle était de toi. Je me jetai sur elle et la dévorai avec toute l'ardeur de ma tendresse : puisque j’avais perdu la présence corporelle de celui qui l'avait écrite, du moins les mots ranimeraient un peu pour moi son image.

Je m'en souviens : cette lettre, presque à chaque ligne, m'abreuva de fiel et d'absinthe, me retraçant l'histoire lamentable de notre conversion et des croix dont tu n'as, toi mon unique, cessé d'être accablé. Tu as bien tenu la promesse qu'en commençant tu faisais à ton ami : ses épreuves, en comparaison des tiennes, ont dû lui paraître bien peu de chose ! Après avoir raconté les per­sécutions dirigées contre toi par tes maîtres, puis l’injuste attentat perpétré sur ton corps, tu as peint l'exécrable jalousie et l'acharnement de tes condisciples, Albéric de Reims et Lotulphe le Lombard. Tu as exposé par le détail les actes de violence que leurs machinations ont déchaînés contre ton glorieux ouvrage de théologie, et contre toi-même, condamné à une sorte de prison. Passant alors aux menées de ton abbé et de tes frères perfides, et aux calomnies plus graves encore des deux faux apôtres excités contre toi par tes rivaux, tu as évoqué le scandale produit dans le grand public par le nom inusité de Paraclet, donné à ton oratoire. Enfin, pour achever ce déplorable récit, tu as parlé des vexations incessantes dont ce persécuteur impitoyable et les moines vicieux que tu nommes tes fils, te tourmentent aujourd'hui encore.

Je doute que personne puisse lire ou entendre sans larmes une telle histoire ! Elle a renouvelé mes douleurs, et l'exactitude de chacun des détails que tu rapportais leur rendait toute leur violence passée. Bien plus, ma souffrance s'accrut, quand je vis tes épreuves aller toujours en augmentant. Nous voici donc toutes réduites à désespérer de ta vie même, et à attendre, le coeur tremblant, la poitrine haletante, l’ultime nouvelle de ton assassinat.
Aussi te conjurons nous, par le Christ qui, en vue de sa propre gloire, te protège encore d'une certaine manière, nous, ses petites servantes et les tiennes, de daigner nous écrire fréquemment pour nous tenir au courant des orages où tu es aujourd'hui ballotté. Nous sommes les seules qui te restent ; nous du moins participerons ainsi à tes souffrances et à tes joies. Les sympathies, d’ordinaire, procurent à celui qui souffre une certaine consolation ; un fardeau qui pèse sur plusieurs est plus léger à soutenir, plus facile à porter. Si la tempête actuelle se calme un peu, hâte-toi de nous écrire ; la nouvelle nous causera tant de joie ! Mais, quel que soit l'objet de tes lettres, elles nous seront toujours douces, ne fût ce qu'en nous témoignant que tu ne nous oublies pas.

Sénèque, dans un passage des Lettres à Lucilius, analyse la joie que l'on éprouve en recevant une lettre d'un ami absent. " je vous remercie, dit il, de m'écrire aussi souvent. Vous vous montrez ainsi à moi de la seule façon qui vous soit possible. Jamais je ne reçois l'une de vos lettres, qu'aussitôt nous ne soyons réunis. Si les portraits de nos amis absents nous sont chers, s'ils renouvellent leur souvenir et calment, par une, vaine et trompeuse consolation, le regret de l'absence, que les lettres sont donc plus douces, qui nous apportent une image vivante ! » Grâce à Dieu, aucun de tes ennemis ne pourra t'empêcher de nous, rendre par ce moyen ta présence, aucun obstacle matériel ne s’y oppose. Je t'en supplie, ne va point y manquer par négligence.

Tu as écrit à ton ami une très longue lettre où, à propos de ses malheurs, tu lui parles des tiens. En les rappelant ainsi en détail, tu avais en vue de consoler ton correspondant ; mais tu n'as pas peu ajouté à notre propre désolation. En cherchant à panser ses blessures, tu as ravivé les nôtres et nous en as infligé de nouvelles. Guéris, je t’en conjure, le mal que tu nous as fait toi même, toi qui t'attaches à soigner celui que d'autres ont causé ! Tu as donné satisfaction à un ami, à un compagnon, tu as acquitté la dette de l'amitié et de la fraternité. Mais tu es engagé envers nous par une dette bien plus pressante : qu'on ne nous appelle pas, en effet, tes « amies », tes « compagnes ". ces noms ne nous conviennent pas; nous sommes celles qui seules t'aiment vraiment, tes « filles »; qu'on emploie, s'il s'en trouve, un terme plus tendre et plus sacré !

Si tu doutais de la grandeur de la dette qui t'oblige envers nous, nous ne manquerions ni de preuves ni de témoignages pour t'en convaincre. Tout le monde se tairait il, que les faits parleraient d’eux mêmes. Le fondateur de notre établissement, c'est toi seul après Dieu, toi seul le constructeur de notre chapelle, le bâtisseur de notre congrégation. Tu n'as rien édifié sur les fondements d'autrui : tout ici est ton oeuvre. Ce désert, abandonné aux bêtes sauvages et aux brigands, n'avait jamais connu d'habitation humaine, jamais possédé de maisons. Parmi les repaires des fauves et les cavernes des bandits, où jamais le nom de Dieu n'avait été invoqué, tu as édifié le tabernacle divin et dédié un temple au Saint Esprit. Tu as refusé, pour cet ouvrage, l'aide des trésors royaux ou princiers, dont pourtant tu aurais pu tirer de puissants secours ; mais tu voulais que rien n'y vînt que de toi seul. Les clercs et les étudiants, accourant à l'envi pour entendre tes leçons, pourvoyaient à tout le nécessaire. Ceux mêmes qui vivaient de bénéfices ecclésiastiques et, loin de distribuer des largesses, ne savaient guère qu'en recevoir, ceux dont les mains n'avaient appris qu'à prendre et à ne rien donner, tous devenaient auprès de toi prodigues et t'accablaient de leurs offrandes.

Elle est donc à toi, bien vraiment à toi, cette plantation nouvelle qui croît dans l'amour sacré. Elle pousse maintenant de tendres rejetons qui, pour profiter, ont besoin d'arrosage. Elle est formée de femmes ; et ce sexe est débile ; sa faiblesse ne tient pas seulement à son jeune âge. Sans cesse, elle exige une culture attentive et des soins fréquents selon la parole de l'apôtre : « J'ai planté, Apollon arrosa, Dieu a donné l'accroissement ». Par sa prédication, l'apôtre avait planté l'Église de Corinthe, il l’avait fortifiée dans la foi par ses enseignements. Puis son disciple Apollon l'avait arrosée de saintes exhortations, et la grâce divine avait alors accordé à ses vertus de croître.

Tu travailles maintenant une vigne que tu n’as pas plantée, dont le fruit n'est pour toi qu'amertume ; tes admonitions y restent stériles, et vains les entretiens sacrés. Songe à ce que tu dois à la tienne, toi qui prends soin ainsi de celle d'autrui ! Tu enseignes, tu sermonnes des rebelles, et tes efforts sont infructueux. Tu répands en vain devant des porcs les perles d'une éloquence divine. Toi qui te prodigues à des obstinés, considère ce que tu nous dois, à nous qui te sommes soumises. Tu fais des largesses à tes ennemis ; médite ce que tu dois à tes filles. Sans même penser aux autres, pèse la dette qui te lie à moi : peut être t'acquitteras tu avec plus de zèle envers moi personnellement, qui seule me suis donnée à toi, de ce que tu dois à la communauté de ces femmes pieuses.

Tu possèdes une science éminente, je n'ai que l'humilité de mon ignorance : mieux que moi, tu sais combien de traités les Pères de l'Église écrivirent pour l'instruction, la direction et la consolation des saintes femmes, et quel soin ils mirent à les composer. Aussi m'étonnai-je grandement de voir depuis si longtemps que tu mets en oubli l'oeuvre à peine commencée de notre conversion. Ni le respect de Dieu, ni notre amour, ni les exemples des Saints Pères n'ont pu te décider à soutenir, de vive voix ou par lettre, mon âme chancelante et sans cesse affligée de chagrin ! Et pourtant, tu sais quel lien nous attache et t'oblige, et que le sacrement nuptial t'unit à moi, d'une manière d'autant plus étroite que je t'ai toujours, à la face du monde, aimé d'un amour sans mesure.





Le dieu Amour charge "deux courtoises demoiselles" de convoyer à l'île d'amour Coeur et Désir qui sont accompagnés de Largesse ;
Le Coeur d'amour épris



Tu sais, mon bien aimé, et tous le savent, combien j'ai perdu en toi ; tu sais dans quelles terribles circonstances l'indignité d'une trahison publique m'arracha au siècle en même temps que toi ; et je souffre incomparablement plus de la manière dont je t'ai perdu que de ta perte même. Plus grand est l'objet de la douleur, plus grands doivent être les remèdes de la consolation. Toi seul, et non un autre, toi seul, qui seul es la cause de ma douleur, m'apporteras la grâce de la consolation. Toi seul, qui m’as contristée, pourras me rendre la joie, ou du moins soulager ma peine. Toi seul me le dois, car aveuglément j'ai accompli toutes tes volontés, au point que j'eus, ne pouvant me décider à t'opposer la moindre résistance, le courage de me perdre moi-même, sur ton ordre. Bien plus, mon amour, par un effet incroyable, s'est tourné en tel délire qu'il s'enleva, sans espoir de le recouvrer jamais, à lui même l’unique objet de son désir, le jour où pour t'obéir je pris l'habit et acceptai de changer de coeur. Je te prouvai ainsi que tu règnes en seul maître sur mon âme comme sur mon corps. Dieu le sait, jamais je n'ai cherché en toi que toi même. C'est toi seul que je désirais, non ce qui t'appartenait ou ce que tu représentes. Je n'attendais ni mariage, ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n'ai cherché, tu le sais bien, qu'à satisfaire les tiennes. Le nom d'épouse paraît plus sacré et plus fort ; pourtant celui d'amie m'a toujours été plus doux. J'aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu'en m'humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie.

Tu ne l’as pas complètement oublié. Dans cette lettre de consolation à ton ami, tu as bien voulu exposer toi même quelques unes des raisons que j'invoquais pour te détourner de cette malheureuse union. Pourtant, tu as passé sous silence la plupart de celles qui me faisaient préférer l'amour au mariage, et la liberté au lien. J'en prends Dieu à témoin : Auguste même, le maître du monde, eût il daigné demander ma main et m'assurer à jamais l'empire de l'univers, j'aurais trouvé plus doux et plus noble de conserver le nom de courtisane auprès de toi que de prendre celui d'impératrice avec lui ! La vraie grandeur humaine ne provient ni de la richesse ni de la gloire : celle là est l'effet du hasard ; celle ci, de la vertu. La femme qui préfère épouser un riche plutôt qu’un pauvre se vend à lui et aime en son mari plus ses biens que lui même. Celle qu'une telle convoitise pousse au mariage mérite un paiement plus que de rameur. Elle s'attache moins, en effet, à un être humain qu'à des choses ; si l'occasion s'en présentait, elle se prostituerait certainement à un plus riche encore. Telle est, selon toute évidence, la pensée de la sage Aspasie, dans la conversation que rapporte Eschine, disciple de Socrate : ayant tenté de réconcilier Xénophon et sa femme, elle achève son discours en ces termes : « Si vous parvenez à devenir l'un et l'autre l'homme le plus vertueux la femme la plus aimable du monde, vous aurez désormais pour seule ambition, ne connaîtrez d'autre vertueux désir, que d'être le mari de la meilleure des femmes, la femme du meilleur des maris. » Pieuse opinion et mieux que philosophique, dictée par une haute sagesse plus que par des théories ! Pieuse erreur, bienheureux mensonge, entre époux, que celui où une affection parfaite croit garder le bien conjugal par la pudeur de l'âme plus que par la continence des corps !

Mais ce qu'une semblable erreur enseigne à d'autres femmes, c'est une vérité manifeste qui me l’apprit. Ce qu’en effet elles pensaient personnellement de leurs maris, je le pensais de toi, certes, mais le monde entier le pensait aussi, le savait de science sûre. Mon amour pour toi était ainsi d'autant plus vrai que mieux préservé d'une erreur de jugement. Quel roi, quel philosophe, pouvait égaler ta gloire ? Quel pays, quelle ville, quel village n'aspirait à te voir ? Qui donc, je le demande, lorsque tu paraissais en public, n'accourait pour te regarder et, quand tu t'éloignais, ne te suivait du regard, le cou tendu ? Quelle femme mariée, quelle jeune fille, ne te désirait en ton absence, ne brûlait quand tu étais là ? Quelle reine, quelle grande dame, n'a pas envié mes joies et mon lit ?

Tu possédais deux talents, entre tous, capables de séduire aussitôt le coeur d'une femme : celui de faire des vers, et celui de chanter. Nous savons qu'ils sont bien rares chez les philosophes. Ils te permettaient de te reposer, comme en jouant, des exercices philosophiques. Tu leur dois d'avoir composé, sur des mélodies et des rythmes amoureux tant de chansons dont la beauté poétique et musicale connut un succès public et répandit universellement ton nom. Les ignorants mêmes, incapables d'en comprendre le texte, les retenaient, retenaient ton nom, grâce à la douceur de leur mélodie. Telle était la raison principale de l'ardeur amoureuse que les femmes nourrissaient pour toi. Et, comme la plupart de ces chansons célébraient nos amours, bientôt mon nom se répandit en maintes contrées, excitant contre moi les jalousies féminines. Quels charmes en effet de l'esprit et du corps n'embellissaient point ta jeunesse ? Quelle femme, alors mon envieuse, ne compatirait aujourd'hui au malheur qui me prive de telles délices ? Quel homme, quelle femme, fût-ce mon pire ennemi, ne s'attendrirait pas envers moi d'une juste pitié ?

J'ai gravement péché, tu le sais ; pourtant, bien innocente. Le crime est dans l'intention plus que dans l'acte. La justice pèse le sentiment, non le geste. Mais quelles furent mes intentions à ton égard, toi seul, qui les éprouves, en peux juger. Je remets tout à ton examen, j'abandonne tout à ton témoignage. Dis moi seulement, si tu le peux, pourquoi, depuis notre conversion monastique, que tu as seul décidée, tu m'as laissée avec tant de négligence tomber en oubli ; pourquoi tu m'as refusé la joie de tes entrevues, la consolation de tes lettres. Dis-le, si tu le peux, ou bien je dirai, moi, ce que je crois savoir, ce que tous soupçonnent ! C'est la concupiscence, plus qu'une affection véritable, qui t'a lié à moi, le goût du plaisir plutôt que l'amour. Du jour où ces voluptés te furent ravies, toutes les tendresses qu'elles t'avaient inspirées s'évanouirent
Voilà, mon bien aimé, la conjecture que forment, non pas moi vraiment, mais tous ceux qui nous connaissent. C'est là moins une supposition personnelle qu’une pensée générale, moins un sentiment particulier qu'un bruit répandu dans le public. Plût à Dieu qu'il me fût propre, et que ton amour trouvât contre lui des défenseurs ! Ma douleur s'apaiserait un peu. Plût à Dieu que je pusse trouver des raisons qui, en t'excusant, couvrissent d'une certaine façon la bassesse de mon coeur !





Visage Aimable et Courtoises manières tendent leur filet pour attraper les coeurs instables ; Le Coeur d'amour épris



Considère, je t'en supplie, l'objet de ma demande. Il te paraîtra si minime, si aisé pour toi à satisfaire ! Puisque je suis frustrée de ta présence, que du moins l'affectueux langage d'une lettre (les mots te coûtent si peu !) me rende ta douce image ! Il est vain pour moi d'attendre de ta part un acte généreux, quand en paroles tu montres une telle avarice. Je croyais jusqu'ici avoir acquis bien des mérites à tes yeux, ayant tout fait pour toi, et ne persévérant aujourd'hui que pour t'obéir. Seul un ordre de toi, et non des sentiments de pitié, m'a livrée dès la première jeunesse aux rigueurs de la vie monastique. Si par là je n'ai pas acquis un mérite nouveau envers toi, juge de la vanité de mon sacrifice ! Je n'ai pas à en attendre de récompense divine, puisque ce n'est pas l'amour de Dieu qui m'a poussée.

Je t’ai suivi dans le cloître, que dis-je ? Je t'y ai précédé. On pourrait croire que le souvenir de la femme de Loth se retournant derrière elle, t'engagea à me revêtir la première du saint habit, et à me lier à Dieu par la profession avant de t'y lier toi même. Je l'avoue, cette défiance, la seule que tu marquas à mon égard, m'a fait profondément souffrir, et m'a couverte de honte. Dieu sait que, sur un mot de toi, je t'aurais précédé, je t'aurais suivi sans hésiter jusqu'au séjour même de Vulcain ! Mon coeur m'a quitté, il vit avec toi. Sans toi, il ne peut plus être nulle part. Je t'en conjure, fait qu'il soit bien avec toi ! Il le sera s'il te trouve propice, si seulement tu lui rends tendresse pour tendresse, peu pour beaucoup, des paroles pour des actes. Plût à Dieu, mon aimé, que tu eusses moins de confiance en mon amour, et connusses l'inquiétude ! Mais plus j'ai fait pour renforcer ton sentiment de sécurité, plus j'ai eu à souffrir de ta négligence. Rappelle-toi, je t’en supplie, ce que j'ai fait, et considère tout ce que tu me dois.


Tant que je goûtai avec toi les voluptés de la chair, on a pu hésiter sur mon compte : agissais-je par amour, ou par simple concupiscence ? Mais aujourd'hui le dénouement de cette aventure démontre quels furent à son début mes sentiments. Je me suis interdit tout plaisir afin d'obéir à ta volonté. Je ne me suis rien réservé, sinon de me faire toute à toi. Vois quelle iniquité tu commets en accordant le moins à qui mérite le plus ; en lui refusant tout, alors même qu’il te serait facile de lui donner complètement le peu qu'il te demande.

Au nom de Dieu même à qui tu t'es consacré, je te conjure de me rendre ta présence, dans la mesure où cela t'est possible, en m'envoyant quelques mots de consolation. Fais-le du moins pour que, nantie de ce réconfort, je puisse vaquer avec plus de zèle au service divin ! Quand jadis tu m'appelais à des plaisirs temporels, tu m’accablais de lettres, tes chansons mettaient sans cesse sur toutes les lèvres le nom d’Héloïse. Les places publiques, les demeures privées, en retentissaient. Ne serait il pas plus juste de m'exciter aujourd'hui à l'amour de Dieu, que de l’avoir fait jadis à l'amour du plaisir ! Considère, je t'en supplie, la dette que tu as envers moi ; prête l'oreille à ma demande.

Je termine d'un mot cette longue lettre : adieu, mon unique.

Première lettre d'Héloïse à Abélard




Deuil et Tristesse mettent les coeurs instables en cage ; Le Coeur d'amour épris

dimanche 23 novembre 2008

Bondieuseries du dimanche (9) ...


Bach



Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Glorification de Marie


Glaive

Jésus-Christ, pour le bien du genre humain, est venu apporter le glaive ; l'église de Dieu, qui est fort sujette à se fâcher, possède dans son arsenal deux glaives, l'un est le glaive spirituel , qui vous expédie les âmes ; l'autre est le glaive temporel , qui vous expédie les corps ; c'est le moyen de mettre les gens à la raison. Au défaut de ces deux glaives, l'église est encore en possession d'un petit coutelet, mais elle le cache avec soin de peur qu'on ne le lui prenne ; elle ne s'en sert jamais que dans les grandes occasions. Voyez Régicide.


Gloire de Dieu

Nous ne pouvons douter que Dieu ne soit fier comme un écossais ; ses ministres nous le disent à chaque instant ; c'est pour la plus grande gloire de Dieu qu'ils culbutent l'univers ; ce qui est très légitime, vu que Dieu n'a créé l'univers que pour sa gloire, qui se confond toujours avec celle de ses prêtres.



Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Madone

Grâce

Don gratuit, que Dieu donne à qui bon lui semble, en se réservant, comme de raison, le droit de punir tous ceux à qui il n'a point voulu la donner. Il n'est point encore bien décidé si pour produire son effet la grâce doit être efficace ou suffisante ; il faut attendre que Dieu nous donne sa grâce pour savoir à quoi nous en tenir sur la nature de sa grâce.

Grandeurs

L'église de Dieu méprise les grandeurs de ce monde ; ses ministres n'en sont aucunement curieux ; les évêques ont une aversion marquée pour les titres, les cordons-bleus, les équipages etc. Ils sont surtout très offensés quand on leur donne le titre de grandeur.



Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Vierge à l'Enfant, six anges et Saint-Jean Baptiste, v. 1488-1490


Guerres de religion

Saignées salutaires et copieuses que les médecins de nos âmes ordonnent aux corps des nations, que Dieu veut favoriser d'une doctrine bien pure. Ces saignées ont été fréquentes depuis la fondation de l'église ; elles sont devenus très nécessaires pour empêcher les chrétiens de crever de la plénitude des grâces que le ciel répand sur eux.

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Nativité, 1500


Haine

Sentiment louable et nécessaire à tout bon chrétien, quand ses prêtres jugent à propos de l'exciter pour la cause de Dieu, dont les intérêts leur sont connus, vu qu'ils y sont communément pour quelque chose ; ainsi, sur leur parole et sans blesser la charité, un dévot peut haïr en conscience quiconque déplait à son cher confesseur.

Hérésies

Elles sont nécessaires à l'église pour exercer les talents et dérouiller les rapières de nos gladiateurs sacrés. Toute opinion contraire à celle des théologiens en qui nous avons confiance, ou qui ont assez de crédit pour prévaloir la leur, est visiblement une hérésie. D'où l'on voit que les hérétiques sont toujours ceux d'entre les théologiens qui n'ont point assez de bataillons pour se rendre orthodoxes.



Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Vierge à l'Enfant, 1490


Hétérodoxes

Ce sont tous ceux qui ne pensent pas comme les orthodoxes ; ou qui n'ont pas la force de se rendre orthodoxes.

Hiérarchie

C'est l'ordre des rangs divers qu'occupent les ministres de Jésus-Christ dans la maison de son père, où il a dit lui-même qu'il n'y aurait ni premiers ni derniers. Mais la femme de Jésus-Christ qui s'entend bien mieux que lui en affaires, en a décidé tout autrement. Il y a maintenant dans la famille divine autant de distance d'un évêque à un curé, que du bon dieu à saint Crépin, qui n'était qu'un cordonnier de Soissons.

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Vierge à l'Enfant accompagnée de deux anges, 1470


Histoire ecclésiastique

Étude très nécessaire aux gens d'église, mais très nuisible aux laïques, qui pourraient bien ne pas avoir toujours une foi assez robuste pour n'être point scandalisés des pieux déportemens des ministres du seigneur.

Holocaustes

Victimes rôties ou brûlées en sacrifice. La divinité eut de tout temps un goût marqué pour la chair grillée, vu que ses prêtres en tiraient bon parti ; depuis le christianisme ses prêtres plus désintéressés lui font bien griller des victimes, mais ils s'abstiennent de les manger, leur cuisine est assez bien pourvue sans cela.

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; La Vierge et les anges, 1477


Homme

L'homme ordinaire se définit un animal composé de chair et d'os, qui marche à deux pattes, qui sent, qui pense, qui raisonne : selon l'évangile et Jean Jacques, l'homme ne doit ni sentir, ni penser, ni raisonner ; il devrait même, pour bien faire, marcher à quatre pattes, afin que ses prêtres puissent avec plus de facilité lui monter sur le dos. Le vieil homme, c'est l'homme dans son état naturel, c'est-à-dire, corrompu, assez dépravé pour aimer son bien être, et assez faible pour le chercher. Le fils de Dieu a fait de son mieux pour anéantir le vieil homme, mais ainsi que ses prêtres il y a perdu jusqu'ici son latin, il faudra voir si par la suite ils s'en tireront à leur honneur.

Honnête homme

Il est impossible de l'être si l'on n'est intimement convaincu que l'église est infaillible, que ses prêtres ne peuvent ni mentir ni avoir la berlue ; il est évident qu'un homme qui ne craint pas d'être damné dans l'autre monde ne sentira jamais qu'il faut être estimable en celui-ci, et ne craindra point les châtiments ou les mépris de la société.

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; La Vierge, deux anges et Saint-Jean Baptiste, 1465-1470


Hôpitaux

Fondations pieuses en faveur des pauvres, c'est-à-dire de ceux qui administrent leurs biens. Dieu récompense communément dès cette vie les soins charitables qu'ils accordent aux pauvres, il n'est guère d'administrateur qui ne fasse très bonne chère, et qui ne se trouve très bien à l'hôpital.

Humanité

Vertu de la morale profane, qu'il est nécessaire d'étouffer quand on veut être bon chrétien ; elle ne s'accorde presque jamais avec les intérêts de la divinité, dont, avec de l'humanité, les prêtres feraient trop maigre chère. D'ailleurs ils sont si occupés des intérêts du ciel qu'ils n'ont guères le temps de songer à ceux du genre humain. Si les prêtres n'ont point d'humanité en revanche ils nous font faire de bonnes humanités, qui consistent à nous apprendre un peu de mauvais latin et beaucoup de catéchisme. v Éducation, Universités.

Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Vierge à l'enfant, 1483


Humilité

Vertu chrétienne qui prépare à la foi ; elle est surtout très utile aux ministres de l'évangile, aux lumières desquels il est très important de déférer par préférence aux siennes. Elle consiste à se mépriser soi-même et à craindre l'estime des autres ; on sent combien cette vertu est propre à former des grands hommes. Dans l'église de Dieu tout respire l'humilité. Les évêques sont humbles, les jésuites sont humbles ; un cardinal ne s'estime pas plus qu'un gardien des capucins ; le pape se met humblement au dessus de tous les rois, et les rois sont fort humbles envers le suisse du paradis.

Hypocrisie

Moyen facile de parvenir en mettant le clergé dans ses intérêts. Les hypocrites sont d'un grand secours à la cause de Dieu ; ils la défendent communément avec bien plus de zêle que les dévots sincères qui sont souvent trop simples. Cet article est de M le marquis De Pompignan.


Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789) ; Théologie portative ; Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, 1768



Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; Madone de Pataglione, 1495




Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (1445-1510) ; L'Annonciation, 1489-1490