mardi 30 septembre 2008

... Le feuilleton ... de la semaine ... (suite)


Découvrez Oum Kalthoum!



Abd el Kader (عبد القادر الجزائري ,(1883-1808


Depuis quelque temps, une idée singulière venait le hanter et quoique la sachant bien enfantine, bien irréalisable, il s'y abandonnait, y trouvant une jouissance étrange... Tout quitter, à jamais, renoncer à sa famille, à la France, rester pour toujours en Afrique avec Yasmina... Même démissionner et s'en aller, avec elle toujours, sous le burnous et le turban, mener une existence insoucieuse et lente, dans quelque ksar du Sud... Quand Jacques était loin de Yasmina, il retrouvait toute sa lucidité et il souriait de ces enfantillages mélancoliques... Mais dès qu'il se retrouvait auprès d'elle, il se laissait aller à une sorte d'assouplissement intellectuel d'une douceur indicible. Il la prenait dans ses bras, et, plongeant son regard dans l'ombre du sien, il lui répétait à l'infini ce mot de tendresse arabe, si doux :

- Aziza ! Aziza ! Aziza !

Yasmina ne se demandait jamais quelle serait l'issue de ses amours avec Jacques. Elle savait que beaucoup d'entre les filles de sa race avaient des amants, qu'elles se cachaient soigneusement de leurs familles, mais que, généralement, cela finissait par un mariage.

Elle vivait. Elle était heureuse simplement, sans réflexion et sans autre désir que celui de voir son bonheur durer éternellement.

Quand à Jacques, il voyait bien clairement que leur amour ne pouvait que durer ainsi, indéfiniment, car il concevait l'impossibilité d'un mariage entre lui qui avait une famille, là-bas, au pays, et cette petite Bédouine qu'il ne pouvait même pas songer à transporter dans un autre milieu, sur un sol lointain et étranger.

Elle lui avait bien dit que l'on devait la marier à un cahouadji de la ville, vers la fin de l'automne.
Mais c'était si loin, cette fin d'automne... Et lui aussi, Jacques s'abandonnait à la félicité de l'heure...

- Quand ils voudront me donner au borgne, tu me prendras et tu me cacheras quelque part dans la montagne, loin de la ville, pour qu'ils ne me retrouvent plus jamais. Moi, j'aimerais habiter la montagne, où il y a de grands arbres qui sont plus vieux que les plus anciens des vieillards, et où il y a de l'eau fraîche et pure qui coule à l'ombre... Et puis, il y a des oiseaux qui ont des plumes rouges, vertes et jaunes, et qui chantent...

«Je voudrais les entendre, et dormir à l'ombre, et boire de l'eau fraîche... Tu me cacheras dans la montagne et tu viendras me voir tous les jours... J'apprendrai à chanter comme les oiseaux et je chanterai pour toi. Après, je leur apprendrai ton nom pour qu'ils me le redisent quand tu seras absent».

Yasmina lui parlait ainsi parfois, avec son étrange regard sérieux et ardent...

- Mais, disait-elle, les oiseaux de Djebel Touggour sont des oiseaux musulmans... Ils ne sauront pas chanter ton nom de roumi... Ils ne sauront te dire qu'un nom musulman... et c'est moi qui dois te le donner, pour le leur apprendre... Tu t'appelleras Mabrouk, cela nous portera bonheur.

... Pour Jacques, cette langue arabe était devenue une musique suave, parce que c'était sa langue à elle, et que tout ce qui était elle l'enivrait. Jacques ne pensait plus, il vivait.
Et il était heureux.



Cliché, Pierre Bourdieu, 1959


Un jour, Jacques apprit qu'il était désigné pour un poste du Sud oranais.

Il lut et relut l'ordre implacable, sans autre sens pour lui que celui-ci, partir, quitter Yasmina, la laisser marier à ce cafetier borgne et ne plus jamais la revoir...

Pendant des jours et des jours, désespérément, il chercha un moyen quelconque de ne pas partir, une permutation avec un camarade... mais en vain.

Jusqu'au dernier moment, tant qu'il avait pu conserver la plus faible lueur d'espérance, il avait caché à Yasmina le malheur qui allait les frapper...

Pendant ses nuits d'insomnie et de fièvre, il en était arrivé à prendre des résolutions extrêmes : tantôt il se décidait à risquer le scandale retentissant d'un enlèvement et d'un mariage, tantôt il songeait à donner sa démission, à tout abandonner pour sa Yasmina, à devenir en réalité ce Mabrouk qu'elle rêvait de faire de lui... Mais toujours une pensée venait l'arrêter ; il y avait là-bas, dans les Ardennes, un vieux père et une mère aux cheveux blancs qui mourraient certainement de chagrin si leur fils, «le beau lieutenant Jacques», comme on l'appelait au pays, faisait toutes ces choses qui passaient par son cerveau embrasé, aux heures lentes des nuits mauvaises.

Yasmina avait bien remarqué la tristesse et l'inquiétude croissante de son Mabrouk et, n'osant encore lui avouer la vérité, il lui disait que sa vieille mère était bien malade, là-bas, fil Fransa...
Et Yasmina essayait de le consoler, de lui inculquer son tranquille fatalisme.

- Mektoub, disait-elle. Nous sommes tous sous la main de Dieu et tous nous mourrons, pour retourner à Lui... Ne pleure pas ; Ya Mabrouk, c'est écrit.

«Oui, songeait-il amèrement, nous devons tous, un jour ou l'autre, être à jamais séparés de tout ce qui nous est cher... Pourquoi donc le sort, ce mektoub dont elle me parle, nous sépare-t-il donc prématurément, tant que nous sommes en vie tous deux ?»

Enfin, peu de jours avant celui fixé irrévocablement pour son départ, Jacques partit pour Timgad... Il allait, plein de crainte et d'angoisse, dire la vérité à Yasmina. Cependant, il ne voulait point lui dire que leur séparation serait probablement, certainement même, éternelle...

Il lui parla simplement d'une mission devant durer trois ou quatre mois.

Jacques s'attendait à une explosion de désespoir déchirant...

Mais, debout devant lui, elle ne broncha pas. Elle continua de le regarder bien en face, comme si elle eût voulu lire dans ses pensées les plus secrètes... et ce regard lourd, sans expression compréhensible pour lui, le troubla infiniment... Mon Dieu ! allait-elle donc croire qu'il l'abandonnait volontairement ?

Comment lui expliquer la vérité, comment lui faire comprendre qu'il n'était pas le maître de sa destinée ? Pour elle, un officier français était un être presque tout-puissant, absolument libre de faire tout ce qu'il voulait.

... Et Yasmina continuait de regarder Jacques bien en face, les yeux dans les yeux. Elle gardait le silence...

Il ne put supporter plus longtemps ce regard qui semblait le condamner.

Il la saisit dans ses bras :

- O Aziza ! Aziza ! dit-il. Tu te fâches contre moi ! Ne vois-tu donc pas que mon cœur se brise, que je ne m'en irais jamais, si seulement je pouvais rester !

Elle fronça ses fins sourcils noirs.

- Tu mens ! dit-elle. Tu mens ! Tu n'aimes plus Yasmina, ta maîtresse, ta femme, ta servante, celle à qui tu as pris sa virginité. C'est bien toi qui tiens à t'en aller !... Et tu mens encore quand tu me dis que tu reviendras bientôt... Non, tu ne reviendras jamais, jamais, jamais !
Et ce mot, obstinément répété sur un ton presque solennel, sembla à Jacques le glas funèbre de sa jeunesse.

Abadane ! Abadane ! Il y avait, dans le son même de ce mot, quelque chose de définitif, d'inexorable et de fatal.

- Oui, tu t'en vas... Tu vas te marier avec une roumia, là-bas, en France...

Et une flamme sombre s'alluma dans les grands yeux roux de la nomade. Elle s'était dégagée presque brusquement de l'étreinte de Jacques, et elle cracha à terre, avec dédain, en un mouvement d'indignation sauvage.

- Chiens et fils de chiens, tous les roumis !

- Oh ! Yasmina, comme tu es injuste envers moi ! Je te jure que j'ai supplié tous mes camarades l'un après l'autre de partir au lieu de moi... et ils n'ont pas voulu.

- Ah ! tu vois bien toi-même que, quand un officier ne veut pas partir, il ne part pas !

- Mais mes camarades, c'est moi qui les ai priés de partir à ma place, et ils ne dépendent pas de moi... tandis que moi je dépends du général, du ministre de la Guerre...

Mais Yasmina, incrédule, demeurait hostile et fermée.

Et Jacques regrettait que l'explosion du désespoir qu'il avait tant redoutée en route n'eût pas eu lieu.

Ils restèrent longtemps ainsi, silencieux, séparés déjà par tout un abîme, par toutes ces choses européennes qui dominaient tyranniquement sa vie à lui et qu'elle, Yasmina, ne comprendrait jamais...

Enfin, le cœur débordant d'amertume, Jacques pleura, la tête abandonnée sur les genoux de Yasmina.

Quand elle le vit sangloter si désespérément, elle comprit qu'il était sincère... Elle serra la chère tête aimée contre sa poitrine, pleurant elle aussi, enfin.

- Mabrouk ! Prunelle de mes yeux ! Ma lumière ! O petite tache noire de mon cœur ! Ne pleure pas, mon seigneur ! Ne t'en va pas, Ya Sidi. Si tu veux partir, je me coucherai en travers de ton chemin et je mourrai. Et alors, tu devras passer sur le cadavre de ta Yasmina. Ou bien, si tu dois absolument partir, emmène-moi avec toi. Je serai ton esclave. Je soignerai ta maison et ton cheval... Si tu es malade, je te donnerai le sang de mes veines pour te guérir... ou je mourrai pour toi. Ya Mabrouk ! Ya Sidi emmène-moi avec toi...

Et comme il gardait le silence, brisé devant l'impossibilité de ce qu'elle demandait, elle reprit :

- Alors, viens, mets des vêtements arabes. Sauvons-nous ensemble dans la montagne, ou bien, plus loin, dans le désert, au pays des Chaâmba et des Touareg... Tu deviendras tout à fait musulman, et tu oublieras la France...

- Je ne puis pas... Ne me demande pas l'impossible. J'ai de vieux parents là-bas, en France, et ils mourront de chagrin... Oh ! Dieu seul sait combien je voudrais pouvoir te garder auprès de moi, toujours.

Il sentait les lèvres chaudes de Yasmina lui caresser doucement les mains, dans le débordement de leurs larmes mêlées... Ce contact réveilla en lui d'autres pensées, et ils eurent encore un instant de joie si profonde, si absolue qu'ils n'en avaient jamais connue de semblable même aux jours de leur tranquille bonheur.

- Oh ! comment nous quitter ! bégayait Yasmina, dont les larmes continuaient à couler.

Deux fois encore, Jacques revint et ils retrouvèrent cette indicible extase qui semblait devoir les lier l'un à l'autre, indissolublement et à jamais.

Mais enfin, l'heure solennelle des adieux sonna... de ces adieux que l'un savait et que l'autre pressentait éternels...

Dans leur dernier baiser, ils mirent toute leur âme...


Cliché, Pierre Bourdieu : Le labour des figuiers en Kabylie, 1959


Longtemps, Yasmina écouta retentir au loin le galop cadencé du cheval de Jacques... Quand elle ne l'entendit plus, et que la plaine fut retombée au lourd silence accoutumé, la petite Bédouine se jeta la face contre terre et pleura...

Un mois s'étant écoulé depuis le départ de Jacques, Yasmina vivait en une sorte de torpeur morne.

Toute la journée, seule désormais dans son oued sauvage, elle demeurait couchée à terre, immobile.

En elle, aucune révolte contre Mektoub auquel, dès sa plus tendre enfance, elle était habituée à attribuer tout ce qui lui arrivait, en bien comme en mal... Simplement une douleur infinie, une souffrance continue, sans trêve ni repos, la souffrance cruelle et injuste des êtres insconscients, enfants ou animaux, qui n'ont même pas l'amère consolation de comprendre pourquoi et comment ils souffrent...

Comme tous les nomades, mélange confus où le sang asiatique s'est perdu au milieu des tribus autochtones, Chaouïya, Berbères, etc., Yasmina n'avait de l'islam qu'une idée très vague. Elle savait - sans toutefois se rendre compte de ce que cela signifiait - qu'il y a un Dieu, seul, unique, éternel, qui a tout créé et qui est Rab-el-Alémine - Souverain des Univers -, que Mohammed est son Prophète et que le Coran est l'expression écrite de la religion. Elle savait aussi réciter les deux ou trois courtes sourates du Coran qu'aucun musulman n'ignore.

Yasmina ne connaissait d'autres Français que ceux qui gardaient les ruines et travaillaient aux fouilles, et elle savait bien tout ce que sa tribu avait eu à en souffrir. De là, elle concluait que tous les roumis étaient les ennemis irréconciliables des Arabes. Jacques avait fait tout son possible pour lui expliquer qu'il y a des Français qui ne haïssent point les musulmans... Mais en lui-même, il savait bien qu'il suffit de quelques fonctionnaires ignorants et brutaux pour rendre la France haïssable aux yeux de pauvres villageois illettrés et obscurs.

Yasmina entendait tous les Arabes des environs se plaindre d'avoir à payer des impôts écrasants, d'être terrorisés par l'administration militaire, d'être spoliés de leurs biens... Et elle en concluait que probablement ces Français bons et humains dont lui parlait Jacques ne venaient pas dans son pays, qu'ils restaient quelque part au loin.

Tout cela, dans sa pauvre intelligence inculte, dont les forces vives dormaient profondément, était très vague et ne la préoccupait d'ailleurs nullement.

Elle n'avait commencé à penser, très vaguement, que du jour où elle avait aimé.

Jadis, quand Jacques la quittait pour rentrer à Batna, elle restait songeuse. Qu'y faisait-il ? Où vivait-il ? Voyait-il d'autres femmes, des roumia qui sortent sans voile et qui ont des robes de soie et des chapeaux comme celles qui venaient visiter les ruines ? Et une vague jalousie s'allumait alors dans son cœur.

Mais, depuis que Jacques était parti pour l'Oranie lointaine, Yasmina avait beaucoup souffert et son intelligence commençait à s'affirmer.

Parfois, dans sa solitude désolée, elle se mettait à chanter les complaintes qu'il avait aimées, et alors elle pleurait, entrecoupant de sanglots déchirants les couplets mélancoliques, appelant son Mabrouk chéri par les plus doux noms qu'elle avait coutume de lui donner, le suppliant de revenir, comme s'il pouvait l'entendre.

Elle était illettrée, et Jacques ne pouvait lui écrire, car elle n'eût osé montrer à qui que ce soit les lettres de l'officier pour se les faire traduire.

Elle était donc restée sans nouvelles de lui.


Cliché, Pierre Bourdieu, 1959

Un dimanche, tandis qu'elle rêvait tristement, elle vit arriver du côté de Batna un cavalier indigène, monté sur un fougueux cheval gris. Le cavalier, qui portait la tenue des officiers indigènes de spahis, poussa son cheval dans le lit de l'oued. Il semblait chercher quelqu'un. Apercevant la petite fille, il l'interpella :

- N'es-tu point Smina bent Hadj Salem ? - Qui es-tu, et comment me connais-tu ? - Alors, c'est bien toi ! Moi, je suis Chérif ben Aly Chaâmbi, sous-lieutenant de spahis, et ami de Jacques. C'est bien toi qui étais sa maîtresse ?

Épouvantée de voir son secret en possession d'un musulman, Yasmina voulut fuir. Mais l'officier la saisit par le poignet et la retint de force.

- Où vas-tu, fille du péché ? J'ai fait toute cette longue course pour voir ta figure et tu te sauves ?

Elle faisait de vains efforts pour se dégager.

- Lâche-moi ! Lâche-moi ! Je ne connais personne, je n'étais la maîtresse de personne !

Chérif se mit à rire.

- Si, tu étais sa maîtresse, fille du péché ! Et je devrais te couper la tête pour cela, bien que Jacques soit un frère pour moi. Viens là-bas, au fond de l'oued. Personne ne doit nous voir. J'ai une lettre de Jacques pour toi et je vais te la lire.

Joyeusement, elle battit des mains.

Jacques lui faisait savoir qu'elle pouvait avoir toute confiance en Chérif et que, s'il lui arrivait jamais malheur, elle devrait s'adresser à lui. Il lui disait qu'il ne pensait qu'à elle, qu'il lui était toujours resté fidèle. Il terminait en lui jurant de toujours l'aimer, de ne jamais l'oublier et de revenir un jour la reprendre.

... Beaux serments, jeunes résolutions irrévocables, et que le temps efface et anéantit bien vite, comme tout le reste !...

Yasmina pria Chérif de répondre à Jacques qu'elle aussi l'aimait toujours, qu'elle lui resterait fidèle tant qu'elle vivrait, qu'elle restait son esclave soumise et aimante, et qu'elle aimerait être le sol sous ses pieds.

Chérif sourit.

- Si tu avais aimé un musulman, dit-il, il t'aurait épousée selon la loi, et tu ne serais pas ici à pleurer...

- Mektoub !


Et l'officier remonta sur son étalon gris et repartit au galop, soulevant un nuage de poussière.
Jacques craignait d'attirer l'attention des gens du douar et il différa longtemps l'envoi de sa seconde lettre à Yasmina... Si longtemps que quand il voulut lui écrire, il apprit que Chérif était parti pour un poste du Sahara.


Cliché, Pierre Bourdieu : Djebabra, Chélif, 1959


Isabelle Eberhardt (1877-1904) ; Yasmina, 1902


(À suivre...)

lundi 29 septembre 2008

... Le feuilleton ... de la semaine ...


Découvrez Édith Piaf!

* La musique ci-présente remplace évidemment 'Tiens, voilà du boudin", non disponible sur Deezer ... Avec les excuses de l'auteur de ce post ...




Elle avait été élevée dans un site funèbre où, au sein de la désolation environnante, flottait l'âme mystérieuse des millénaires abolis.

Son enfance s'était écoulée là, dans les ruines grises, parmi les décombres et la poussière d'un passé dont elle ignorait tout.

De la grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de fatalisme et de rêve. Étrange, mélancolique, entre toutes les filles de sa race : telle était Yasmina la Bédouine.

Les gourbis de son village s'élevaient auprès des ruines romaines de Timgad, au milieu d'une immense plaine pulvérulente, semée de pierres sans âge, anonymes, débris disséminés dans les champs de chardons épineux d'aspect méchant, seule végétation herbacée qui pût résister à la chaleur torride des étés embrasés. Il y en avait là de toutes les tailles, de toutes les couleurs, de ces chardons : d'énormes, à grosses fleurs bleues, soyeuses parmi les épines longues et aiguës, de plus petits, étoilés d'or... et tous rampants enfin, à petites fleurs rose pâle. Par-ci par-là, un maigre buisson de jujubier ou un lentisque roussi par le soleil.

Un arc de triomphe, debout encore, s'ouvrait en une courbe hardie sur l'horizon ardent. Des colonnes géantes, les unes couronnées de leurs chapiteaux, les autres brisées, une légion de colonnes dressées vers le ciel, comme en une rageuse et inutile révolte contre l'inéluctable Mort...

Un amphithéâtre aux gradins récemment déblayés, un forum silencieux, des voies désertes, tout un squelette de grande cité défunte, toute la gloire triomphante des Césars vaincue par le temps et résorbée par les entrailles jalouses de cette terre d'Afrique qui dévore lentement, mais sûrement, toutes les civilisations étrangères ou hostiles à son âme...

Dès l'aube quand, au loin, le Djebel Aurès s'irrisait de lueurs diaphanes, Yasmina sortait de son humble gourbi et s'en allait doucement, par la plaine, poussant devant elle son maigre troupeau de chèvres noires et de moutons grisâtres.

D'ordinaire, elle le menait dans la gorge tourmentée et sauvage d'un oued assez loin du douar.
Là se réunissaient les petits pâtres de la tribu. Cependant, Yasmina se tenait à l'écart, ne se mêlant point aux jeux des autres enfants.

Elle passait toutes ses journées, dans le silence menaçant de la plaine sans soucis, sans pensées, poursuivant des rêveries vagues, indéfinissables, intraduisibles en aucune langue humaine.
Parfois, pour se distraire, elle cueillait au fond de l'oued desséché quelques fleurettes bizarres, épargnées du soleil, et chantait des mélopées arabes.

Le père de Yasmina, El Hadj Salem, était déjà vieux et cassé. Sa mère, Habiba, n'était plus, à trente-cinq ans, qu'une vieille momie sans âge, adonnée aux dures travaux du gourbi et du petit champ d'orge.

Yasmina avait deux frères aînés, engagés tous deux aux Spahis. On les avait envoyés tous deux très loin, dans le désert. Sa sœur aînée, Fathma, était mariée et habitait le douar principal des Ouled-Mériem. Il n'y avait plus au gourbi que les jeunes enfants et Yasmina, l'aînée, qui avait environ quatorze ans.

Ainsi, d'aurore radieuse en crépuscule mélancolique, la petite Yasmina avait vu s'écouler encore un printemps, très semblable aux autres, qui se confondaient dans sa mémoire.



Cliché, Pierre Bourdieu : El Biar, décembre 1959

Or, un soir, au commencement de l'été, Yasmina rentrait avec ses bêtes, remontant vers Timgad illuminée des derniers rayons du soleil à son déclin. La plaine resplendissait, elle aussi, en une pulvérulence rose d'une infinie délicatesse de teinte... Et Yasmina s'en revenait en chantant une complainte saharienne, apprise de son frère Slimène qui était venu en congé un an auparavant, et qu'elle aimait beaucoup :

Jeune fille de Constantine, qu'es-tu venue faire ici, toi qui n'es point de mon pays, toi qui n'es point faite pour vivre dans la dune aveuglante... Jeune fille de Constantine, tu es venue et tu as pris mon cœur, et tu l'emporteras dans ton pays... Tu as juré de revenir, par le Nom très haut... Mais quand tu reviendras au pays des palmes, quand tu reviendras à El Oued, tu ne me retrouveras plus dans la DEMEURE DES FLEURS Cherche-moi dans la DEMEURE DE L'ÉTERNITÉ...

Et doucement, la chanson plaintive s'envolait dans l'espace illimité... Et doucement, le prestigieux soleil s'éteignait dans la plaine...

Elle était bien calme, la petite âme solitaire et naïve de Yasmina... Calme et douce comme ces petits lacs purs que les pluies laissent au printemps pour un instant dans les éphémères prairies africaines, et où rien ne se reflète, sauf l'azur infini du ciel sans nuages...

Quand Yasmina rentra, sa mère lui annonça qu'on allait la marier à Mohammed Elaour, cafetier à Batna.

D'abord, Yasmina pleura, parce que Mohammed était borgne et très laid et parce que c'était si subit et si imprévu, ce mariage.

Puis, elle se calma et sourit, car c'était écrit. Les jours se passèrent ; Yasmina n'allait plus au pâturage. Elle cousait, de ses petites mains maladroites, son humble trousseau de fiancée nomade.

Personne, parmi les femmes du douar, ne songea à lui demander si elle était contente de ce mariage. On la donnait à Elaour, comme on l'eût donnée à tout autre musulman. C'était dans l'ordre des choses, et il n'y avait là aucune raison d'être contente outre mesure, ni non plus de se désoler.

Yasmina savait même que son sort serait un peu meilleur que celui des autres femmes de sa tribu, puisqu'elle habiterait la ville et qu'elle n'aurait, comme les Mauresques, que son ménage à soigner et ses enfants à élever.

Seuls les enfants la taquinaient parfois, lui criant : «Marte-el-Aour ! - La femme du borgne !» Aussi évitait-elle d'aller, à la tombée de la nuit, chercher de l'eau à l'oued, avec les autres femmes. Il y avait bien une fontaine dans la cour du bordj des fouilles, mais le gardien roumi, employé des Beaux-Arts, ne permettait point aux gens de la tribu de puiser l'eau pure et fraîche dans cette fontaine. Ils étaient donc réduits à se servir de l'eau saumâtre de l'oued où piétinaient, matin et soir, les troupeaux. De là, l'aspect maladif des gens de la tribu continuellement atteints de fièvres malignes.

Un jour, Elaour vint annoncer au père de Yasmina qu'il ne pourrait, avant l'automne, faire les frais de la noce et payer la dot de la jeune fille.

Yasmina avait achevé son trousseau et son petit frère Ahmed qui l'avait remplacée au pâturage, étant tombé malade, elle reprit ses fonctions de bergère et ses longues courses à travers la plaine.

Elle y poursuivait ses rêves imprécis de vierge primitive, que l'approche du mariage n'avait en rien modifiés.

Elle n'espérait ni même ne désirait rien. Elle était inconsciente, donc heureuse.



Cliché, Pierre Bourdieu : Bab-el-Oued, avril 1959

Il y avait alors à Batna un jeune lieutenant, détaché au Bureau arabe, nouvellement débarqué de France. Il avait demandé à venir en Algérie, car la vie de caserne qu'il avait menée pendant deux ans, au sortir de Saint-Cyr, l'avait profondément dégoûté. Il avait l'âme aventureuse et rêveuse.
A Batna, il était vite devenu chasseur, par besoin de longues courses à travers cette âpre campagne algérienne qui, dès le début, l'avait charmé singulièrement.

Tous les dimanches, seul, il s'en allait à l'aube, suivant au hasard les routes raboteuses de la plaine et parfois les sentiers ardus de la montagne.

Un jour, accablé par la chaleur de midi, il poussa son cheval dans le ravin sauvage où Yasmina gardait son troupeau.

Assise sur une pierre, à l'ombre d'un rocher rougeâtre où des genévriers odorants croissaient, Yasmina jouait distraitement avec des brindilles vertes et chantait une complainte bédouine où, comme dans la vie, l'amour et la mort se côtoient.

L'officier était las et la poésie sauvage du lieu lui plut.

Quand il eut trouvé la ligne d'ombre pour abriter son cheval, il s'avança vers Yasmina et, ne sachant pas un mot d'arabe, lui dit en français :

- Y a-t-il de l'eau, par ici ?

Sans répondre, Yasmina se leva pour s'en aller, inquiète, presque farouche.

- Pourquoi as-tu peur de moi ? Je ne te ferai pas de mal, dit-il, amusé déjà par cette rencontre.

Mais elle fuyait l'ennemi de sa race vaincue et elle partit.

Longtemps, l'officier la suivit des yeux.

Yasmina lui était apparue, svelte et fine sous ses haillons bleus, avec son visage bronzé, d'un pur ovale, où les grands yeux noirs de la race berbère scintillaient mystérieusement, avec leur expression sombre et triste, contredisant étrangement le contour sensuel à la fois et enfantin des lèvres sanguines, un peu épaisses. Passés dans le lobe des oreilles gracieuses, deux lourds anneaux de fer encadraient cette figure charmante. Sur le front, juste au milieu, la croix berbère était tracée en bleu, symbole inconnu, inexplicable chez ces peuplades autochtones qui ne furent jamais chrétiennes et que l'islam vint prendre toutes sauvages et fétichistes, pour sa grande floraison de foi et d'espérance.

Sur sa tête aux lourds cheveux laineux, très noirs, Yasmina portait un simple mouchoir rouge, roulé en forme de turban évasé et plat.

Tout en elle était empreint d'un charme presque mystique dont le lieutenant Jacques ne savait s'expliquer la nature.

Il resta longtemps là, assis sur la pierre que Yasmina avait quittée. Il songeait à la Bédouine et à sa race tout entière.

Cette Afrique où il était venu volontairement lui apparaissait encore comme un monde presque chimérique, inconnu profondément, et le peuple arabe, par toutes les manifestations extérieures de son caractère, le plongeait en un constant étonnement. Ne fréquentant presque pas ses camarades du Cercle, il n'avait point encore appris à répéter les clichés ayant cours en Algérie et si nettement hostiles, a priori, à tout ce qui est arabe et musulman.

Il était encore sous le coup du grand enchantement, de la griserie intense de l'arrivée, et il s'y abandonnait voluptueusement.

Jacques, issu d'une famille noble des Ardennes, élevé dans l'austérité d'un collège religieux de province, avait gardé, à travers ses années de Saint-Cyrien, une âme de montagnard, encore relativement très fermée à cet «esprit moderne», frondeur et sceptique de parti pris, qui mène rapidement à toutes les décrépitudes morales.

Il savait donc encore voir par lui-même, et s'abandonner sincèrement à ses propres impressions.
Sur l'Algérie, il ne savait que l'admirable épopée de la conquête et de la défense, l'héroïsme sans cesse déployé de part et d'autre pendant trente années.

Cependant, intelligent, peu expansif, il était déjà porté à analyser ses sensations, à classifier en quelque sorte ses pensées.

Ainsi, le dimanche suivant, quand il se vit reprendre le chemin de Timgad, eut-il la sensation très nette qu'il n'y allait que pour revoir la petite Bédouine.

Encore très pur et très noble, il n'essayait point de truquer avec sa conscience. Il s'avouait parfaitement qu'il n'avait pu résister à l'envie d'acheter des bonbons, dans l'intention de lier connaissance avec cette petite fille dont la grâce étrange le captivait si invinciblement et à laquelle, toute la semaine durant, il n'avait fait que penser.



Cliché, Pierre Bourdieu , 1959 [?]

... Et maintenant, parti dès l'aube par la belle route de Lambèse, il pressait son cheval, pris d'une impatience qui l'étonnait lui-même... Ce n'était en somme que le vide de son cœur à peine sorti des limbes enchantés de l'adolescence, sa vie solitaire loin du pays natal, la presque virginité de sa pensée que les débauches de Paris n'avaient point souillée, ce n'était que ce vide profond qui le poussait vers l'inconnu troublant qu'il commençait à entrevoir au-delà de cette ébauche d'aventure bédouine.

... Enfin, il s'enfonça dans l'étroite et profonde gorge de l'oued desséché.

Çà et là, sur les grisailles fauves des broussailles, un troupeau de chèvres jetait une tache noire à côté de celle, blanche, d'un troupeau de moutons.

Et Jacques chercha presque anxieusement celui de Yasmina.

- Comment se nomme-t-elle ? Quelle âge a-t-elle ? Voudra-t-elle me parler, cette fois, ou bien s'enfuira-t-elle comme l'autre jour ?

Jacques se posait toutes ces questions avec une inquiétude croissante. D'ailleurs, comment allait-il lui parler, puisque, bien certainement, elle ne comprenait pas un mot de français et que lui ne savait pas même le sabir ?...

Enfin, dans la partie la plus déserte de l'oued, il découvrit Yasmina, couchée à plat ventre parmi ses agneaux, et la tête soutenue par ses deux mains.

Dès qu'elle l'aperçut, elle se leva, hostile de nouveau.

Habituée à la brutalité et au dédain des employés et des ouvriers des ruines, elle haïssait tout ce qui était chrétien.

Mais Jacques souriait, et il n'avait pas l'air de lui vouloir du mal. D'ailleurs, elle voyait bien qu'il était tout jeune et très beau sous sa simple tenue de toile blanche.

Elle avait auprès d'elle une petite guerba suspendue entre trois piquets formant faisceau.

Jacques lui demanda à boire, par signes. Sans répondre, elle lui montra du doigt la guerba.

Il but. Puis il lui tendit une poignée de bonbons roses. Timidement, sans oser encore avancer la main, elle dit en arabe, avec un demi-sourire et levant pour la première fois ses yeux sur ceux du roumi :

- Ouch-noua ? Qu'est-ce ? - C'est bon, dit-il, riant de son ignorance, mais heureux que la glace fût enfin rompue.

Elle croqua un bonbon, puis, soudain, avec un accent un peu rude, elle dit :

- Merci ! - Non, non, prends-les tous ! - Merci ! Merci ! Msiou ! merci ! - Comment t'appelles-tu ?

Longtemps elle ne comprit pas. Enfin, comme il s'était mis à lui citer tous les noms de femmes arabes qu'il connaissait, elle sourit et dit : «Smina» (Yasmina).

Alors, il voulut la faire asseoir près de lui pour continuer la conversation. Mais, prise d'une frayeur subite, elle s'enfuit.

Toutes les semaines, quand approchait le dimanche, Jacques se disait qu'il agissait mal, que son devoir était de laisser en paix cette créature innocente dont tout le séparait et qu'il ne pourrait jamais que faire souffrir... Mais il n'était plus libre d'aller à Timgad ou de rester à Batna et il partait...

Bientôt, Yasmina n'eut plus peur de Jacques. Toutes les fois, elle vint d'elle-même s'asseoir près de l'officier, et elle essaya de lui faire comprendre des choses dont le sens lui échappait la plupart du temps, malgré tous les efforts de la jeune fille. Alors, voyant qu'il ne parvenait pas à la comprendre, elle se mettait à rire... Et alors, ce rire de gorge qui lui renversait la tête en arrière, découvrait ses dents d'une blancheur laiteuse, donnait à Jacques une sensation de désir et une prescience de voluptés grisantes...

En ville, Jacques s'acharnait à l'étude de l'arabe algérien... Son ardeur faisait sourire ses camarades qui disaient, non sans ironie : «Il doit y avoir une bicotte là-dessous».

Déjà, Jacques aimait Yasmina, follement, avec toute l'intensité débordante d'un premier amour chez un homme à la fois très sensuel et très rêveur en qui l'amour de la chair se spiritualisait, revêtait la forme d'une tendresse vraie...

Cependant, ce que Jacques aimait en Yasmina, en son ignorance absolue de l'âme de la Bédouine, c'était un être purement imaginaire, issu de son imagination, et bien certainement fort peu semblable à la réalité...

Souriante, avec, cependant, une ombre de mélancolie dans le regard, Yasmina écoutait Jacques lui chanter, maladroitement encore, toute sa passion qu'il n'essayait même plus d'enchaîner.

- C'est impossible, disait-elle avec, dans la voix, une tristesse déjà douloureuse. Toi, tu es un roumi, un kéfer, et moi, je suis musulmane. Tu sais, c'est haram chez nous, qu'une musulmane prenne un chrétien ou un juif ; et pourtant, tu es beau, tu es bon. Je t'aime...

Un jour, très naïvement, elle lui prit le bras et dit, avec un long regard tendre : «Fais-toi musulman... C'est bien facile ! Lève ta main droite, comme ça, et dis, avec moi : «La illaha illa Allah, Mohammed raçoul Allah» : «Il n'est point d'autre divinité que Dieu, et Mohammed est l'envoyé de Dieu».

Lentement, par simple jeu, pour lui faire plaisir, il répéta les paroles chantantes et solennelles qui, prononcées sincèrement, suffisent à lier irrévocablement à l'islam... Mais Yasmina ne savait point que l'on peut dire de telles choses sans y croire, et elle pensait que l'énonciation seule de la profession de foi musulmane par son roumi en ferait un croyant... Et Jacques, ignorant des idées frustes et primitives que se fait de l'islam le peuple illettré, ne se rendait point compte de la portée de ce qu'il venait de faire.

Ce jour-là, au moment de la séparation, spontanément, avec un sourire heureux, Yasmina lui donna un baiser, le premier... Ce fut pour Jacques une ivresse sans nom, infinie...

Désormais, dès qu'il était libre, dès qu'il disposait de quelques heures, il partait au galop pour Timgad.

Pour Yasmina, Jacques n'était plus un roumi, un kéfer... Il avait attesté l'unité absolue de Dieu et la mission de son Prophète... Et un jour, simplement, avec toute la passion fougueuse de sa race, elle se donna...

Ils eurent un instant d'anéantissement ineffable, après lequel ils se réveillèrent, l'âme illuminée d'une lumière nouvelle, comme s'ils venaient de sortir des ténèbres.

... Maintenant, Jacques pouvait dire à Yasmina presque toutes les choses douces ou poignantes dont était remplie son âme, tant ses progrès en arabe avaient été rapides... Parfois, il la priait de chanter. Alors, couché près de Yasmina, il mettait sa tête sur ses genoux et, les yeux clos, il s'abandonnait à une rêverie imprécise, très douce.


Isabelle Eberhardt (1877-1904) ; Yasmina, 1902


(À suivre...)

dimanche 28 septembre 2008

De l'espérance ...


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Bondieuseries du dimanche (7) ...





Texte de la Danse macabre de Guyot Marchant
Édition du 7 juin 1486, Bibliothèque nationale, Rés. Ye 189.

O créature roysonnable
Qui désires vie eternelle.
Tu as cy doctrine notable :
Pour bien finer vie mortelle.
La dance macabre sapelle :
Que chascun a danser apprant.
A homme et femme est naturelle.
Mort nespargne petit ne grant

Le premier mort

Vous par divine sentence
Qui vives en estatz divers
Tous : dauseres ceste danse
Unefoys. et bons : et pervers.
Et si seront menges de vers
Voz corps. Hélas : regardez nous
Morts. pourris. puans. descouvers
Comme sommes : telx serres vous.

Le second mort

Dictez nous par quelles raisons
Vous ne penses point a rnorir
Quant la mort va en voz maisons
Huy lung : demain lautre quérir. .
Sans quon vous puisse secourir
C'est mal vivre : sans y penser
Et troup grant danger de périr.
Force est quil faille ainsi danser.

L'acteur

En ce miroer chascun peut lire
Qui le convient ainsi danser..
Saige est celuy qui bien si mire.
Le mort le vif fait avancer.
Tu vois les plus grans commancer
Car il n'est nul que mort ne fiere :
C'est piteuse chose y panser.
Tout est forgie dune matiere.

Le tier mort

Entendez ce : que ie vous dis.
Jeunes et vieulx : petis et grans
De iour en iour selon les dis
Des sages : vous alez rnourans
Car vos iours vont diminuans
Pour quoy : tous serez trespasses
Ceulx qui vivez : devant cent ans.
Las : cent ans seront tost passes.

Le quart mort

Devant quil soient cent ans passes
Tous les vivans comme tu dis
De ce monde seront passes
En enfer : ou en paradis
Mon compagnon : mais ie te dis.
Peu de gent sont qui aient cure
Des trespasses : ne de noz dis.
Le fait deulx : git en adventure.

Le mort

Vous qui vivez : certainnement
Quoy quil tarde ainsi danceres :
Mais quant : dieu le scet seulement
Advisez comme vous seres.
Dam pape : vous commenceres
Comme le plus digne seigneur :
En ce point honore seres
Aux grans maistre est deu lonneur

Le pape

Hee : fault il que la dance mainne
Le premier : qui suis dieu en terre
Jay eu dignite souverainne
En leglise comme saint pierre :
Et comme autre mort me vient querre
Encore point morir ne cuidasse :
Mais la mort atous maine guerre
Peu vault honneur que si tost passe

Le mort

Et vous le non pareil du monde
Prince et seigneurgrant emperiere
Laisser fault la pomme dor ronde :
Armes: ceptre : timbre : baniere.
Je ne vous lairay pas derriere
Vous ne povez plus signorir.
Jen maine tout cest ma maniere
Les filz adam fault tout mourir.

Lempereur

Je ne scay devant qui iapelle
De la mort : quansi me demainne.
Arme me fault de pic. de pelle :
Et dun linseul ce mest grant paine
Sur tous ay eu grandeur mondaine :
Et morir me fault pour tout gage.
Quest ce de mortel demainne.
Les grans ne font pas davantage

Danse macabre du Grand-Bâle (Suisse) : L'estropié, 1773


Le mort

Vous faitez lesbay se semble
Cardinal : sus legierement
Suivons les autres tous emsemble
Rien ny vault ebaissement.
Vous avez vescu haultement :
Et en honneur a grant devis :
Prenez en gre lesbatement.
En grant honneur se pert ladvis.

Le cardinal

Jay bien cause de mesbair
Quant ie me voy de cy pres pris.
La mort mest venue assaillir :
Plus ne vestiray vert. ne gris.
Chapeau rouge. chappe de pris
Me fault laisser a grant destresse :
Je ne lavoye pas apris.
Toute ioye fine en tristesse.

Le mort

Venes noble roy couronne
Renomme de force et de proesse
Jadis fustez environne
De grant pompez de grant noblesse :
Mais maintenant toute hautesse
Lesseres : vous neste pas seul.
Peu ares de vostre richesse.
Le plus riche na qun linceul.

Le roy

Je nay point apris a danser
A danse et note si savaige :
Las on peut veoir et penser
Que vault orgueil. force. linaige.
Mort destruit tout : cest son usage :
Aussi tost le grant que le maindre
Qui moing se prise plus est sage.
En la fin fault devenir cendre.

Le mort

Legat vous estez arreste :
Dehors ne ires ie vous affie.
Tenez vous seur. et apreste
Pour mourir. ie vous certiffie
Que mort auiourduy vous deffie.
Entendez y : cest vostre fait.
En vie longue: nul ne si fie.
Le vouloir dieu doit estre fait.

Le legat

Du pape ie avoye puissance
Se ne fut cest empeschement :
Daller comme legat en france.
Mais faire me faut autrement.
Car morir voi : quant. ou comment.
Ne en quel lieu: ie ne say pas.
Mon dieu est : qui le scet seulement.
Mort suit lomme pas apres pas

Le mort

Tresnoble duc : renom avez
Davoir fait par vostre proesse
Par tout : ou vous estez trouvez :
Beaux fais darmes : et de noblesse.
Monstrez cy vostre ardiesse :
Et dansez pour gaigner le pris.
Apres tout homme la mort chasse.
Les grans souvent sont premier pris.

Le duc

De mort suis assailliz tresfort :
Et ne say tour pour me deffendre.
Je vois que la mort: le plus fort.
Comme le fleible : tend a prendre.
Que doy ie faire : lactendre
Pacienmemt. et du bon cueur
A dieu de ses biens grace rendre.
Hault estat nest pas le plus seur.

Le mort

Patriarche pour basse chiere
Vous ne povez estre quitte.
Vostre double crois quaves chiere
Ung aultre aura: cest equite.
Ne pensez plus a dignite :
Ia ne seres pape de rome.
Pour rendre compte este cite.
Folle esperance decoit lomme.

Le patriarche

Bien apercoy que mondain honneur
Ma deceu : pour dire le voir.
Mes ioyes a torne en doleur :
Et que vaut tant donneur avoir.
Trop hault monter nest pas savoir
Haulx estas gaitent gens sans nombre
Mais peu le veulent parcevoir.
A huault monter le faiz encombre.

Danse macabre du Grand-Bâle (Suisse) : La duchesse, 1773

Le mort

Cest de mon droit que ie vous mainne.
A !a dance gent connestable :
Les plus fors come char1emaigne
Mort prent : cest chose veritable.
Rien ny vault chiere espoventable
Ne fortes armes en cest assault
Dun cop iabas le plus estable.
Rien nest darmes quant mort assaut

Le connestable

Iavoye encor intencion
Dassaillir chateau. Forteresse :
Et mener a subiection
En aquerant honneur. richesse.
Mais ie voy que toute proesse
Mort met a bas : cest grant despit.
Tout fuy est ung : doulceur rudesse.
Contre la mort na nul respit.

Le mort

Que vous tires la teste arriere
Archevesque : tire vous pres.
Aves vous peur quon ne vous fiere
Ne doubtez: vous venres apres
Nest pas tousiours la mort empres
Tout homme : et le fuit coste a coste.
Rendre convient debtes. et prestz.
Une fois fault compter a loste.

Larchevesque

Las: ie ne scay ou regarder
Tant suis par mort a grant destroit
Ou fuir ay ie pour moy aider :
Certes qui bien la congnoistroit
Hors de raison iamais nistroit :
Plus ne gerray en chambre paite.
Morir me convient cest le droit.
Quant faire fault cest grant contraite.

Le mort

Vous qui entre les grans barons
Aves eu renom chevalier :
Obliez trompettes. clarons.
Et me suives sans sommellier.
Les dames folies reveillier :
En faisant danser longue piece.
A autre danse fault veillier
Ce que lun fait lautre depiece.

Le chevalier

Or ay ie este autorise
En pleuseurs fais : et bien fame
Des grans. et des petis prise.
Avec ce des dames ame.
Ne oncques ne fus diffame
A la court de seigneur notable :
Mais a ce cop suis tout pasme
Dessoubz le ciel na rien estable.

Le mort

Tantost naurez vaillant ce pic
Des biens du monde. et de nature.
Evesque : de vous il est pic
Non ostant vostre prelature.
Vostre fait git en aventure.
De vos subges faut rendre compte :
A chascun dieu fera droicture.
Nest pas asseur qui trop hault monte.

Levesque

Le cueur ne me peult esioir
Des nouvelles que mort maporte
Dieu vouldra de tout compte oir :
Cest ce que plus me desconforte :
Le monde aussi : peu me conforte
Qui tous a la fin desherite.
Il retient tout : nul rien nemporte
Tout ce passe fors le merite.

Le mort

Avance vous gent escuier
Qui saves de danser les tours.
Lance pourties : et escu hier :
Et huy vous fineres vos iours.
Il nest rien qui ne praigne cours.
Dansez : et panser de fuir.
Vous ne poves avoir secours.
Il nest : qui mort puisse fuir.

Lescuier

Puis que mort me tient en ses las
Aumoins que ie puisse un mot dire.
A dieu deduis : a dieu solas:
A dieu dames plus ne puis rire.
Pensez de lame : qui desire
Repos. ne vous chaille plus tant
Du corps : que tous lesiours empire
Tous fault morir on ne scet quant.

Danse macabre du Grand-Bâle (Suisse) : L'abbesse, 1773


Le mort

Abbe : venez tost : vous fuyez :
Nayez ia la chiere esbaye.
Il convient que la mort suivez :
Combien que moult lavez haye
Commandez a dieu labaye : Que gros et gras vous a nourry.
Tost pourrirez a peu de aye.
Le plus gras est premier pourry.

Labbe

De cecy neusse point envie :
Mais il convient le pas passer.
Las : or nay ie pas en ma vie
Gardez mon ordre sans casser.
Garde vous de trop embrasser
Vous qui vivez au demorant :
Se vous voulez bien trespasser.
On savise tard en mourant.

Le mort

Bailly qui savez quest iustice
Et hault et bas : en mainte guise :
Pour gouverner toute police.
Venez tantost a ceste assise.
Ie vous adiourne de main mise
Pour rendre compte de vous fais
Au grant iuge : qui tout ung prise.
Vu chascun porteras son fais.

Le bailly

Hee dieu : vecy dure iournee :
De ce cop pas ne me gardoye
Or est la chanse bien tornee :
Entre iuge honneur avoye.
Et mort fait ravaler ma ioye :
Qui ma adiourne sans rappel.
Ie ny voy plus ne tour ne voye.
Contre la mort na point dappel.

Le mort

Maistre : pour vostre regarder
En hault : ne pour vostre clergie :
Ne povez la mort retarder.
Cy ne vault rien astrologie.
Toute la genealogie
Dadam qui fut le premier homme
Mort prent : ce dit theologie.
Tous fault mourir pour une pomme

Lastrologien

Pour science ne pour degrez :
Ne puis avoir provision.
Car maintenant tous mes regrez
Sont : morir a confusion.
Pour finable conclusion.
Ie ne scay rien que plus descrive.
Ie pers cy toute advision.
Qui vouldra bien morir bien vive

Le mort

Bourgois hastez vous sans tarder.
Vous navez avoir ne richesse
Qui vous puisse de mort garder.
Se des biens dont eustes largesse :
Aves bien use : cest sagesse.
Dautruy vient tout : a atruy passe
Fol est qui damasser se blesse.
On ne scet pour qui on amasse.

Le bourgois

Grant mal me fait si tost laissier
Rentes : maisons : cens : norritures
Mais pouvres : riches abaissier
Tu faiz mort : telle est ta nature.
Sage nest pas la creature.
Damer trop les biens qui demeurent
Au monde : et font sien de droiture.
Ceulx qui plus ont : plus enviz meurent

Le mort

Sire chanoine prebendez :
Plus ne aures distribucion :
Ne gros : ne vous il acttendez :
Prenez cy consolacion.
Pour toute retribucion
Mourir vous convient sans demeure
Ia ny aurez dilation.
La mort vient quon ne garde leure

Le chanoine

Cecy guere ne me conforte :
Prebende fus en mainte eglise.
Or est la mort plus que moy forte
Que tot en mainne : cest sa guise
Blanc surpelis et amusse grise
Me fault laissier : et a mort rendre.
Que vaut gloire sy tost bas mise.
A bien morir doit chascun tendre

Danse macabre du Grand-Bâle (Suisse) : La reine, 1773

Le mort

Marchant : regardez par deca.
Pleuseurs pays avez cerchie
A pie : et a cheval de pieca :
Vous nen seres plus empeschie.
Decy vostre dernier marchie.
Il convient que par cy passez.
De tout soing seres despeschie.
Tel convoite qui a assez.

Le marchant

Iay este amont et aval :
Pour marchander ou ie povoye.
Par long temps a pie : a cheval :
Mais maintenant pers toute ioye
De tout mon povoir acqueroye :
Or ay ie assez. mort me contraint.
Bon fait aller moyenne voye.
Qui trop embrasse peu estraint.

Le mort

Hommes pluseurs sont chers tenus
Au siecle. et en religion.
Lesquelx touteffois sont venus
De gens de basse condition.
La doctrine et correction
De vous maistre : telx les a fait.
Or mourrez vous : conclusion.
Homme par mort est tost deffait.

Le maistre descole

Grammaire est science sans fable
De toutes autres ouverture :
A ieunes enfens convenable.
Car sans elle : ie vous assure
Que autres sciences nont cure
De entrer en entendement.
Ainsi te veult dieu. et nature.
Par tout il fault commencement.

Le mort

Sur coursier ne cheval de pris
Homme darmes ne monteres
Plus. puis que la mort vous a pris :
Advisez comme vous feres.
Le monde ia tost laisseres.
Ne actendez plus courir la lance
Regardez moy : tel vous seres.
Tous ieux de mort sont a oultrance

Lomme darmes

A dieu le service du roy
Que soloye faire soir. et main.
De mort suis prins en desarroy :
Sans respit iusques a demain.
A cette danse par [a main
Ie suis menez piteusement.
Mort y contrait tout homme humain
Mourir fault: on ne scet comment.

Le mort

Homme darmes plus ne reste :
Allez sans faire resistence.
Cy ne povez rien conqueste.
Vous aussi : homme dastinence
Chatreux : prenes en pacience.
De plus vivre nayez memoire.
Faictez vous valoir a la danse.
Sur tout homme mort a victoire.

Le chartreux

Ie suis au monde pieca mort
Par quoy de vivre ay moing envie
Ia soit que tout homme craint mort
Puis que la char est assouvie :
Plaise a dieu que lame ravie
Soit es cielx apres mon trespas.
Cest tout neant de ceste vie.
Tel est huy : qui demain nest pas.

Le mort

Sergent qui porte cellez mace :
Il semble que vous rebellez.
Pour neant faictez la grimace :
Se on vous greve si appellez.
Vous este de mort appellez.
Qui fuy rebelle il se decoit.
Les plus fort sont tost ravallez.
Il nest fort quaussi fort ne soit.

Le sergent

Moy qui suis royal officier :
Comme mose la mort frapper
Ie fasoye mon office hier.
Et elle me vient huy happer :
Ie ne scay quelle part eschapper :
Ie suis pris deca et dela.
Malgre moy me laisse apper.
Enviz meurt qui appris ne la.

Cimetière de la 2cde chapelle ; Église des Capucins, Rome

Le mort

Ha maistre : par la passeres
Haiez ia soig de vous deffendre
Plus hommes nespoventeres.
Apres moine sans plus actendre
Ou pensez vous : cy fault entendre
Tantost aurez la bouche close.
Homme nest : fors que vent et cendre
Vie domme en moult peu de chose

Le moinne

Iamasse mieulx encore estre
En cloistre et faire mon service
Cest ung lieu devost et bel estre
Or ay ie comme fol. et nice.
Ou temps passe commis maint vice
De quoy nay pas fait penitance
Souffisant. dieu me soit propice
Chascun nest pas ioyeux qui danse

Le mort

Usurier. de sens desrugles
Venez tost : et me regardez.
Dusure estes tant aveugles :
Que dargent gaigner tout ardez
Mais vous en serres bien lardez
Car le Dieu qui est merveilleux
Na pitie de vous : tout perdez
A tout perdre est cop perilleux.

Lusurier

Me convient il si tost morir :
Ce mest grant peine et grevance
Et ne me pourroit secourir
Mon or mon argent ma chevance
Ie dois morir la mort mavance
Mais il men desplait somme toute
Quest ce de male acoustumance
Tel a beaux yeux qui ne voit goute

Le povre homme

Usure est tant maulvaiz pechie
Comme chascun dit : et raconte.
Et cest homme : qui approchie
Se sent de la mort nen tient conte.
Mesme largent : quen ma main compte
Encore a usure me preste.
ll devra de re tour au compte.
Nest pas quitte qui doit de reste.

Le mort

Medicin a tout vostre ozinne
Voies vous icy quamander :
Iadis sceutes de medicine
Asses pour povoir commander.
Or vous vient la mort demander.
Comme autre vous convient morir :
Vous ny poves contremander.
Bon mire est : qui se scet guerir.

Le medicin

Long temps a quen lart de phisique
Iay mis toute mon estudie.
Iavoye science et pratique.
Pour guerir mainte maladie.
Ie ne scay que ie contredie
Plus ne vault herbe ne racine :
Nautre remede quoy quon die.
Contre la mort na medicine.

Le mort

Gentil amoreux et trique
Qui vous cuidez de grant valeur :
Vous estez pris la mort vous pique.
Le monde lares a doleur.
Troup lavez amer : cest foleur :
Et a morir peu regarder.
Ia tost vous changeres coleur.
Beaute nest quimage farder.

Lamoreux

Helas : or ny a il secours
Contre mort a dieu amourettes :
Moult tost va ieunesse a decours.
A dieu chapeau, bouques fleuretes
A dieu amans et pucelettes :
Souvienne vous de moy souvent.
Et vous mirez se sages estes :
Petite plue abat grant vent.

Le mort

Advocat sans long proces faire
Venez vostre cause plaidier.
Bien aves sceu les gens actraire
De pieca : non pas duy ne dier.
Conseil si ne vous peut aidier.
Au grant iuge vous fault venir
Savoir le deves sans cuidier.
Bon fait iustice prevenir.

Cimetière de la 4ème chapelle ; Église des Capucins, Rome

Ladvocat

Cest bien droit que raison se face
Ne ie ny scay mectre deffence :
Contre mort na respit ne grace :
Nul napelle de sa sentence.
Iay eu de lautruy quant ie y pence
De quoy ie doubte estre repris.
A craindre est le iour de vengence
Dieu rendra tout a iuste pris.

Le mort

Ménestrel qui danses et notes
Savez : et avez beau maintien
Pour faire esioir sos. et sotes :
Quen dicte vous. alons nous bien
Monstrer vous fault puis quon vous tien
Aux autres cy : ung tour de danse
Le contredire ny vault rien
Maistre doit monstrer sa science.

Le menestrel

De danser ainsi neusse cure
Certes tresenviz ie men mesle :
Car de mort nest painne plus dure
Iay mis sub le banc ma vielle.
Plus ne corneray sauterelle
Nautre danse : mort men retient.
If me fault obeir a elle.
Tel danse a qui a cueur nen tient.

Le mort

Passes cure sans plus songer :
Ie sens questez abandonne.
Le vif le mort folies menger
Mais vous seres aux vers donne.
Vous fustez iadis ordonne
Miroer dautruy. et exemplaire.
De vous fais seres guirdonne.
A toute painne est deu salaire.

Le cure

Veulle ou non il fault que me rende
Il nest homme que mort nassaille.
Hee : de mes parrosiens offrende
Nauray iamais : ne funeraille.
Devant le iuge fault que ie aille
Rendre compte las doloreux :
Or ay ie grant peur que ne faille.
Oui dieu quitte bien est eureux

Le mort

Laboreur qui en soing et painne
Avez vescu tout vostre temps :
Morir fault cest chose certainne
Reculler ny vault ne contens :
De mort deves estre contens
Car de grant soussy vous delivre
Approchez vous ie vous actens
Folz est qui cuide tousiour vivre.

Le laboureur

La mort ay souhaite souvent
Mais volontier ie la fuisse :
Iamaisse mieulx fit pluye ou vent
Estre es vignes ou ie fouisse :
Encor plus grant plaisir y prisse
Car ie pers de peur tout propos.
Or nest il qui de ce pas ysse.
Au monde na point de repos.

Le mort

Promoteur venez a la court
Tantost : et soyez advise
Respondre le long. ou le court.
Du cas qui vous est impose.
Cest : car vous este accuse
Navoir pas tousiours iustement
De vostre office bien use.
En mal fait git amendement.

Le promoteur

leusse demain receu six solz
Dun homme qui est en sentence
Pour consentir qui fut absoulz
Se ieusse ester a laudience.
Plus ne me fault penser en ce
Mort ma soupriz en son embuche
Prandre me fault en pacience
Bien charie droit qui ne trebuche

Le mort

En soussy. peine. et traveil.
Avez garder prisons geolier
Souvent on vous a fait resueil
Cuidanz dormir. ou sommellie.
Vous nen serez plus traveillie
Venez danser sans plus de plait
Cy est : ou vous devez veillier
Il fault morir quant a dieu plait.


Le geolier

Ie tenoye de bons prisonniers
Desquelx iatendoye recepvoir
Plenne ma bourse de deniers
Pour despence. et pour avoir
Les garder. et fait mon devoir
De les penser bien loyalment.
Quant on meurt on doit dire voir.
Dieu scet qiu dit vray. ou qui ment.

Le mort

Pelerin : vous avez assez
Aller en pelerinage.
Travelle estez : et lassez.
Bien appart a vostre visage.
Cest cy vostre derrenier vouage
Que bon vous soit faictez devoir
La fin coronne tout ouvrage.
Selon euvre payement avoir.

Le pelerin

En tout temps yvers et este.
Vovager estoit mon desir.
Or suis ie par mort arreste
Ien loue dieu : quant cest son plesir.
Et luy prie qui me doint Loisir
De tous mes peches confesser :
Pour mon ame en repos gesir.
Ung iour me faloit tout lesser.

Le mort

Bregier : dansez legierement.
Icy nest pas quon doit songer.
Vos brebis sont certainnement
Maintenant en atruy danger :
Car vous serez pour abreger
Tost passez. plus ne povez vivre
Lestat de lomme est tost changer.
Qui meurt de maitz malx en delivre

Le bergier

Las : or demeurent en grant danger
Mes brebis aux champs sans pastour
Loups effames pour les menger
A ceste heure sont alentour.
Ou pour leur faire acun faulx tour
Loups sont malvais de leur nature.
Son crye il fuent puis font retour.
A tous vivans la mort court sure.

Le mort

Faicte voye vous aves tort
Sus bergier. Apres cordelier
Souvent aves preschie de mort
Si vous devez moing merveillier.
Ia ne sen fault esmay ballier
Il nest si fort que mort nareste.
Si fait bon a morir veillier.
A toute heure la mort est preste

Le cordelier

Quest ce : que de vivre en ce monde.
Nul homme a seurte ny demeure :
Toute vanite y habonde
Puis vient la mort qua tout court sure
Mendicite point ne me assure
Des mesfais fault paier lamende.
En petite heure dieu labeure.
Sage est le pecheur qui samende.

Le mort

Petit enfent na guere ne :
Au monde auras peu de plaisance.
A la danse seras mene
Comme autre. car mort a puissance
Sur tous : du iour de la naissance
Convient chascun a mort offrir :
Fol est qui nen a congnoissance.
Qui plus vit plus a asouffrir

Lenfant

A. a. a. ie ne scay parler
Enfant suis : iay la langue mue.
Hier naquis : huy men fault aller
Ie ne faiz que entree et yssue.
Rien nay mesfait. mais de peur sue
Prendre en gre me fault cest le mieulx
Lordenance dieu ne se mue.
Ainsi tost meurt ieune que vieulx

Le mort

Cuidez vous de mort eschapper
Clerc esperdu pour reculer :
Il ne sen fault ia defripper.
Tel Guide souvent hault aller
Quon voit acop tost ravaller
Prenez engre : alors ensemble
Car rien ny vault le rebeller
Dieu punit tout quant bon lui semble

Le clerc

Fault il qun ieusne clerc servant
Oui en service prent plesir
Pour cuider venir en avant
Meure si tost : cest desplesir
Ie suis quitte de plus choisir
.Aultre estat. il fault quainsi danse
La mort ma pris a son loisir.
Moult remaint de ce que fol pense

Le mort

Clerc : point ne faut faire refus
De danser : faicte vous valoir.
Vous nestez pas seul : leves sus
Pour tant mois voz endoit chaloir
Venez apres cest mon voloir
Homme nourry en hermitaige :
Ia ne vous en convient doloir.
Vie nest pas leur heritaige.

Le hermite

Pour vie dure ou solitaire
Mort ne donne de vivre espace.
Chascun le voit si sen fault taire
Or reqer dieu qun don me face
Cest que tous mes pechies efface
Bien suis contens de tous ses biens
Desquelx ia use de sa grace.
Qui na souffisance il na riens

Le mort

Cest bien dit : ainsi doit on dire
Il nest qui soit de mort delivre.
Qui mal vit il aura du pire:
Si pense chacun de bien vivre.
Dieu pesera tout a la livre
Bon y fait penser soir et main :
Meilleur science na en Livre.
Il nest qui ait point de demain

Le mort

Aux bonnes gens de villages
Avez mengez la poulalle.
But le vin : faitz grans oultrages
Sans paier denier ne maille.
A tout vostre chappeau de paille
Hallebardie : venez avant
Et danseres vaille que vaille
Autant vault dernier que devant.

Le hallebardie

Ie crainz passer le passage
De mort. quat bien ie y regarde :
Qui ne le craint : nest pas sage.
Rien ny vauldroit ma hallebarde.
Ne feroit pas une bombarde.
Se ie me cuidoye deffendre.
Chascun se tienne sus sa garde.
Quant mort assaut il se faut rendre.

Le mort

Que si dansez nest que usage
Mon amy sot : bien vous advient
De y danser comme plus sage
'tout homme danser y convient
Lescripture si men souvient
Dit en ung pas : qui bien lentend
Lomme sen vad point ne revient
Chascune chose a sa fin tend

Le sot

Or sont maintenant bons amis
Et dansent icy dun accord :
Pleuseurs qui estoient ennemis
Quant ilz vivoient et en discord
Mais fa mort les a mis dacord
La quelle fait estre tout ung
Sages et sotz : quant dieu lacord
Tous mors sont dun estat commun.


Cimetière de la 5ème chapelle ; Princesse Barberini ; Église des Capucins, Rome




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mercredi 24 septembre 2008

... Nul orietur ...


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When I have seen by Time's fell hand defac'd
The rich proud cost of outworn buried age ;
When sometime lofty towers I see down-raz'd,
And brass eternal slave to mortal rage ;
When I have seen the hungry ocean gain
Advantage on the kingdom of the shore,
And the firm soil win of the watery main,
Increasing store with loss, and loss with store ;
When I have seen such interchange of state,
Or state itself confounded to decay ;
Ruin hath taught me thus to ruminate
That Time will come and take my love away.


This thought is as a death which cannot choose
But weep to have that which it fears to lose.





J'ai vu broyés du Temps, de sa main sanguinaire,
Les orgueilleux trésors d'un âge enseveli ;
J'ai vu de hauts donjons tranchés à ras de terre

Et le bronze éternel à la force asservi ;

J'ai vu, sous les efforts de l'océan avide,
Le royaume côtier lui céder son terrain,
Puis le sol regagner sur la plaine liquide,
Changeant le gain pour perte et la perte pour gain ;

J'ai vu par coups soudains se changer les fortunes
Et la fortune même emportée à son tour,
En méditant ainsi ces ruines communes,
J'ai dit : le Temps viendra pour m'ôter mon amour.

Penser tel que la mort : Nulle espérance ouverte
Sinon pleurer d'avoir ce dont on craint la perte.


William Shakespeare (1564-1616) ; Sonnet LXIV

mardi 23 septembre 2008

Abusus non tollit usum ...


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Un voyage aux îles ...


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Établissements des Européens sur les côtes d'Afrique, 1780


Ordres pour servir a Mr Isaac Thomas commandant la frégate L'Auguste du port de cent cinq[uan]te tonn[eau]x ou environ armé de dix huit canons et autres armes et de septante hommes d'équipage avec tous les ustensiles victuailles et cargaison nécessaires pour faire le voyage de la coste de Guinée et ensuite aller a Cayenne y faire la vente des negres.

Vous avez tous vos passeports et autres expéditions nécessaires pour entreprendre le voyage de la coste de Guinée. Vous partirez au premier vent propre sous l'escorte de nostre frégat­te Le duc de Bretagne qui va de société avec vous et qui appartient aux mêmes intérests. Pendant vostre routte vous tacherez a ne vous point séparer autant que vous le pourrez, mesme ferez vostretraitte ensemble sy vous jugez que cela ne vous soit point désavantageux.

Vous prendrez tous les negres que M. de Casalis voudra vous donner afin de vous expédier promp­tement et apres que vous en aurez suffisamment ce que vous en pourrez porter vous vous rendrez a Cayenne qui est le lieu de vostre destination.

S'il vous reste des marchandises de traitte vous les renverserez dans Le duc de Bretagne.

Je dis, apres vostre charge de negres a bord de vostre navire, prendrez un reçu de tout ce que vous luy remettrez, quoy que vous traittiez dans un mesme port vous ferez vous mesme vostre traitte avec Mr Compere au mieux nostre adventage, et lorsque Le duc de Bretagne et vous aurez des negres suffisamment pour vostre charge, vous les prendrez afin d'éviter les retardements et les risques le long de la coste.

Agissez de concert avec Mr de Cazalis et vous rendez service l'un a l'autre autant que le pourrez comme dessus, c'est un mesme armement et il faut que tout se fasse de bonne intelligence et pour le profit des intéressés.

Estant arrivé a Cayenne vous irez saluer monsieur le gouverneur et verrez nos amis pour vous informer s'il y a lieu de traitter vos negres, pensez qu'il ne faut rien laisser a Cayenne et vendre le plus que vous pourrez argent comptant comme aussy prendre quelques lettres de change sur France des habitants dont vous aurez les noms par escrit et non des autres.

Vue du Cap français et de La Marie Séraphique, capitaine Gaugy, le jour de l'ouverture de sa vente, troisième voyage d'Angole, 1772-1773

Comme vous ne pourrez vous dispenser de prendre des sucres et rocou il faut faire le prix de l'un et l'autre afin de n'estre point trompé sur le prix de leurs marchandises.

Sy vous voyez qu'il n'y ait point de sucre ny rocou, de fait il faut seulement vendre des negres a ceux qui auront de l'argent et ne restez que quelques jours audit Cayenne et portez le reste de vos negres au Cap de S[ain]t Domingue où vous acheverez vostre vente.

Les nègres ont esté vendu à Cayenne 8 a 900 livres en argent et payable en sucre mil a douze cent livres pour avis.

Sy, vostre vente est avantageuse, comme nous le croyons, vous pourrez mettre dans quelques navires de force pour quarante mille livres d'argent ou marchandises pour partager les risques c'est a dire plus ou moins, suivant que vous verrez avoir fait une bonne vente.
Apportez vos soins pour faire un court voyage. Ce n'est que par cet endroit que nous pourrons nous tirez d'affaire ayant un gros équipage qui consomme en gages et vivres.

Comme vous estes porteur de commission de guerre faitte en sorte de faire quelques prises afin de nous pouvoir indemniser de nos gros frais, vous ferez en ce cas exécuter les ordres du Roy, sy se font des prises chargées de marchandises venant de l'Amérique, vous les envoyerez dans un premier port de France ou d'Espagne et les adresserez a nos amis dont vous avez les noms, et ordonnerez de n'en point sortir sans nos ordres ; sy au contraire elles sont chargées de marchandises propre pour la traitte des negres, ou l'Amérique vous les conduirez avec vous pour en faire la vente au mieux nostre avantage.

Vous aurez soin de nous faire scavoir de vos nouvelles par toutes voyes et estat de vostre commerce affin de prendre telle mesure que nous jugerons a propos.

Sy vous faites quelques prises de negres ou que vous pourrez avoir des effets suffisants pour en traitter vous pourrez envoyer ladite prise avec son chargement de negres a la Martinique prévoyant beaucoup de risques d'aller a S[ain]t Domingue, vous aurez soin de mettre de bons officiers pour avoir soin de les conduire et en faire la vente au mieux nostre avantage [...].

Il ne faut pas vous recommandez le soin des negres, vous scavez que c'est de la ou dépend nostre bon ou mauvais voyage.

Arresté en triple a Nantes le 9 Xbre [décembre] 1706

Roi de Juida dans Grasset Saint-Sauveur (J.), Encyclopédie des voyages contenant l'abrégé historique des moeurs, usages, habitudes domestiques, religions, fêtes, supplices, funérailles, sciences, arts, etcommerce de tous les peuples. Afrique, 1796

mercredi 17 septembre 2008

Mes Frères de la côte ...


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Alexandre-Olivier Exquemelin, parfois orthographié « Oexmelin » ou « Exmelin », (Harfleur, vers 1645, - vers 1707) était un pirate français. Chirurgien démuni, il s'embarque pour les Antilles et l'aventure en juillet 1666. Mécontent de sa condition d'engagé, il erre d'île en île pour aboutir à la Tortue. Pendant huit ans, il suit des groupes de flibustiers, revient en Europe puis repart aux Antilles où il assiste au siège de Carthagène.

Anonyme ; dessin de l'île de la Tortue à l'époque des "Frères de la côte", XVIIe siècle.


Combien voit-on de personnes, capables des plus hautes entreprises, languir dans l'oisiveté faute d'avoir les choses nécessaires pour les exécuter ! Il n'en est pas de même des flibustiers ; leur génie supplée au défaut de leurs facultés, il ne manquent jamais d'inventions pour trouver des munitions de guerre et de bouche.
Voici comment ils s'y prennent pour avoir des bâtiments.
Ils s'associent quinze ou vingt ensemble, tous bien armés d'un fusil de quatre pieds de canon, tirant une balle de seize à la livre, et ordinairement d'un pistolet ou deux à la ceinture, tirant une balle de vingt à vingt-quatre à la livre ; avec cela ils ont un bon sabre ou coutelas. La société étant formée, ils choisissent un d'entre eux pour chef, et s'embarquent sur un canot, qui est une petite nacelle d'une seule pièce, faite du tronc d'un arbre, qu'ils achètent ensemble, à moins que celui qui est le chef ne l'achète lui seul, à condition que le premier bâtiment qu'ils prendront sera en lui propre. Ils amassent quelques vivres, pour subsister depuis l'endroit d'où ils partent jusqu'au lieu où ils savent qu'ils en trouveront, et ne portent pour toutes hardes qu'une chemise ou deux et un caleçon. Dans cet équipage ils vont se présenter devant quelque rivière ou port espagnol, d'où ils prévoient qu'il doit sortir des barques, et dès qu'ils en découvrent quelques-unes, ils sautent à bord et s'en rendent maîtres. Ils n'en prennent point sans y trouver des vivres et des marchandises que les Espagnols négocient entre eux, et moyennant cela ils s'accommodent, et trouvent de quoi se vêtir.



Si la barque n'est pas en bon état, ils vont la caréner dans quelque petite île, qu'ils nomment caye, et ils se servent des Espagnols qu'ils y trouvent pour faire cet ouvrage ; car ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent. Pendant que les Espagnols raccommodent la barque, les flibustiers se réjouissent avec ce qu'ils ont trouvés, et en partagent les marchandises également. Lorsqu'elle est en état, ils laissent aller leurs prisonniers, et retiennent les esclaves s'il y en a. S'il n'y en a point, ils gardent un Espagnol pour faire la cuisine ; après quoi ils assemblent leurs camarades, afin de fournir leur équipage et d'aller en course. Quand ils se trouvent trente ou quarante, selon le nombre qu'ils ont concerté et la grandeur de leur barque, ils pensent à l'avitailler, et ils le font sans débourser d'argent. Pour cela ils vont en certains lieux épier les Espagnols, qui ont des « coraux » ou parcs pleins de porcs ; ils forcent ceux qu'ils peuvent surprendre, à leur apporter deux ou trois cents porcs gras, plus ou moins, selon qu'ils en ont besoin, et sur leur refus, ils les pendent, après leur avoir fait souffrir mille cruautés.
Pendant que les uns salent ces porcs, les autres amassent du bois et de l'eau pour le voyage, et tous étant convenus d'une commune voix du port où ils seront, ils font un accord ou compromis, qu'ils nomment entre eux « chasse-partie » pour régler ce qui doit revenir au capitaine, au chirurgien et aux estropiés, chacun selon la grandeur de son mal. L'équipage choisit cinq ou six des principaux avec le chef ou capitaine pour faire cet accord, qui contient les articles suivants :



1. En cas que le bâtiment soit commun à tout l'équipage, on stipule qu'ils donneront au capitaine le premier bâtiment qui sera pris, et son lot comme aux autres ; mais si le bâtiment appartient au capitaine, on spécifie qu'il aura le premier qui sera pris, avec deux lots, et qu'il sera obligé de brûler le plus méchant des deux, ou celui qu'il monte, ou celui qu'on aura pris ; et en cas que le bâtiment qui appartient à leur chef soit perdu, l'équipage sera obligé de demeurer avec lui aussi longtemps qu'il faudra pour en avoir un autre.

2. Le chirurgien a 200 écus pour son coffre de médicaments, soit qu'on fasse quelque prise ou non, et outre cela si on en fait une, il a un lot comme les autres.
Si on ne le satisfait pas en argent, on lui donne deux esclaves.

3. Les autres officiers sont tous également partagés, à moins que quelqu'un se soit signalé : en ce cas on lui donne d'un commun consentement une récompense.

4. Celui qui découvre la prise qu'on fait a 100 écus.

5. Pour la perte d'un oeil, 100 écus ou un esclave.

6. Pour la perte des deux, 600 écus ou six esclaves.

7. Pour la perte de la main droite ou du bras droit, 200 écus ou deux esclaves.

8. Pour la perte des deux, 600 écus ou six esclaves.

9. Pour la perte d'un doigt ou d'une oreille, 100 écus ou un esclave.

10. Pour la perte d'un pied ou d'une jambe, 200 écus ou deux esclaves.

11. Pour la perte des deux, 600 écus ou six esclaves.

12. Lorsqu'un flibustier a dans le corps une plaie qui reste ouverte, on lui donne 200 écus ou deux esclaves.

13. Si quelqu'un n'a pas perdu entièrement un membre, et qu'il soit simplement privé de l'action, il ne laisse pas d'être récompensé comme s'il l'avait perdu tout à fait. Ajoutez à cela qu'il est au choix des estropiés de prendre de l'argent ou des esclaves, pourvu qu'il y en ait.



La chasse-partie étant ainsi arrêtée, elle est signée des capitaines et des principaux qui ont été choisis pour la faire ; ensuite tous ceux de l'équipage s'associent deux à deux, afin de se soigner l'un l'autre, en cas qu'ils soient blessés ou qu'ils tombent malades. Pour cet effet ils passent un écrit sous seing privé, en forme de testament, par lequel, s'il arrive que l'un d'eux meure, il laisse à l'autre le pouvoir de s'emparer de tout ce qu'il a.
Quelquefois ces accords durent toujours entre eux, et quelquefois aussi ce n'est que pour le temps du voyage.



Tout étant ainsi disposé, ils partent ; les côtes qu'ils fréquentent ordinairement sont celles de Caracas, de Carthagène, de Nicaragua, etc., lesquelles ont plusieurs ports où il vient souvent des navires espagnols. A Caracao, les port où ils attendent l'occasion sont Comana, Comanagote, Coro et Maracaïbo ; à Carthagène, à Rancheria, Sainte-Marthe et Porto-Bello ; et à la côte le Nicaragua, l'entrée du lagon (ou grand lac) du même nom ; à l'île de Cuba, la ville de Saint-Iago, et celle de Saint-Christophe de la Havana, où il entre fort souvent des bâtiments. Pour ce qui est du Honduras, il n'y a qu'une saison de l'année où l'on puisse attendre la patache ; mais comme ce n'est pas une chose bien sûre, ils n'y vont que rarement. Les plus riches prises qui se fassent en tous ces endroits, sont les bâtiments qui viennent de la Nouvelle-Espagne (Mexique) par Maracaïbo, où l'on trafique le cacao, dont se fait le chocolat. Si on les prend lorsqu'ils y vont, on leur enlève leur argent ; si c'est à leur retour, on profite de tout leur cacao. Pour cela on les épie à la sortie du cap de Saint-Antoine et de celui de Catoche, ou au cap de Corrientes, qu'ils sont toujours obligés de venir reconnaître.

A l'égard des prises qu'on fait à la côte de Caracas, ce sont des bâtiments qui viennent d'Espagne, chargés de toutes sortes de dentelles et d'autres manufactures.
Ceux qu'on prend au sortir de la Havane sont des bâtiments chargés d'argent et de marchandises pour l'Espagne, comme cuirs, bois de campêche, cacao et tabac. Ceux qui partent de Carthagène sont ordinairement des vaisseaux qui vont négocier en plusieurs petites places où ceux de la flotte d'Espagne ne touchent point.
Pendant que les aventuriers sont en mer, ils vivent dans une grande amitié les uns avec les autres, et ils s'appellent tous « Frères de la côte » ; ils nomment leur fusil leur « arme ».

Alexandre-Olivier Exquemelin ;
Histoire des avanturiers flibustiers qui se sont signalez dans les Indes contenant ce qu'ils ont fait de remarquable depuis vingt années avec la vie les mœurs & les coutumes des boucaniers & des habitans de S. Domingue & de la Tortue, éditions (???) 1678, 1686,1699...




Au cours du XVIIIe siècle, les marins anglais composent des « sea shanties », complaintes de travail chantées à bord des navires. Certaines chansons trouvent leur source dans des faits divers : naufrages, meurtres, piraterie, amour malheureux. « La Ballade de Kidd », très populaire à bord des navires baleiniers, évoque la misère des gens de mer et la grande aventure de la piraterie, tentation pour bien des marins.





La ballade du capitaine Kidd


J'avais nom Robert Kidd, du temps que j'naviguais, du temps que j'naviguais,
J'avais nom Robert Kidd, du temps que j'naviguais,
J'avais nom Robert Kidd.
J'enfreignais les lois du seigneur,
Et m'conduisais abominablement, du temps que j'naviguais.

Mes parents m'avaient bien élevé, avant que je navigue, avant que je navigue,
Mes parents m'avaient bien élevé, avant que je navigue,
Mes parents m'avaient bien élevé.
M'apprirent à me garder d'l'enfert,
Mais j'me suis rebellé contre eux, avant de naviguer.




J'avais une bible par-devers moi, avant de naviguer, avant de naviguer,
J'avais une bible par-devers moi, avant de naviguer,
J'avais une bible par-devers moi.
Comme l'exigeait mon père,
Mais j'l'ai enterrée dans une dune, du temps que j'n'aviguais.

J'ai occis William Moore, au temps où j'naviguais, au temps où j'naviguais,
J'ai occis William Moore, au temps où j'naviguais,
J'ai occis William Moore,
Et j'lai laissé les tripes à l'air,
A une poignée de lieues d'la côte, au temps où j'naviguais.




J'ai été malade et même moribond, au temps où j'naviguais, au temps où j'naviguais,
J'ai été malade et même moribond, au temps où j'naviguais,
J'ai été malade et même moribond.
Mille et mille fois j'ai fais l'serment
D'aspirer à plus droit chemin, au temps où j'naviguais.

J'ai bien cru que j'étais perdu, tandis que j'naviguais, tandis que j'naviguais,
J'ai bien cru que j'étais perdu, tandis que j'naviguais,
J'ai bien cru que j'étais perdu.
Et qu'j'avais épuisé mon temps,
Mais la santé m'est revenue, tandis que j'naviguais.



Mon repentir n'a pas duré, comme j'naviguais toujours, comme j'naviguais toujours,
Mon repentir n'a pas duré, comme j'naviguais toujours,
Mon repentir n'a pas duré
J'ai oublié tous mes serments,
La perdition était mon lot, et j'naviguais toujours.

Je guettais les navires de France, du temps que j'naviguais, du temps que j'naviguais,
Je guettais les navires de France, du temps que j'naviguais,
Je guettais les navires de France.
J'les rangeais à l'honneur,
Et les rendais à merci par surprise, du temps que j'naviguais.



Je guettais les vaisseaux d'Espagne, du temps que j'naviguais, du temps que j'naviguais,
Je guettais les vaisseaux d'Espagne,
Je les battais sous mes canons,
Jusqu'à les envoyer par le fond presque tous, du temps que j'naviguais.

J'possédais 90 lingots d'or, quand j'naviguais, quand j'naviguais,
J'possédais 90 lingots d'or, quand j'naviguais,
J'possédais 90 lingots d'or.
Et une grosse bourse pleine de dollars,
Et encore d'autres richesses inouïes, quand j'naviguais.




Mais j'me suis fait doubler au bout du compte, je vais devoir expier, je vais devoir expier,
Mais j'me suis fait doubler au bout du compte, je vais devoir expier,
Mais j'me suis fait doubler au bout du compte,
On m'a mis en prison,
Et la sentence est prononcée, je vais devoir expier.

Adieu, océan démonté, puisque je vais mourir, puisque je vais mourir,
Adieu, océan démonté, puisque je vais mourir,
Adieu, océan démonté,
Qui m'emmène en Turquie, en France et en Espagne,
Jamais je ne te reverrai, puisque je vais mourir.




Au banc des condamné je dois conduire mes pas, je dois conduire mes pas,
Au banc des condamné je dois conduire mes pas,
Au banc des condamné,
Où s'attroup'ront des foules de gens,
Mais il va bien falloir que je l'endure et meure.

Accourez, jeunes et vieux, venez me voir périr, venez me voir périr,
Accourez, jeunes et vieux, venez me voir périr,
Accourez, jeunes et vieux,
Accourez voir mon or,
C'est par lui qu'j'ai perdu mon âme ; et maintenant j'en meurs.




Que ça vous serve de leçon, car je vais en mourir, car je vais en mourir,
Que ça vous serve de leçon, car je vais en mourir,
Que ça vous serve de leçon,
Fuyez les mauvais compagnons,
De crainte de suivre le même chemin, car je vais en mourir.



Sauf mention contraire, les illustrations sont de Howard Pyle (1853-1911), pour son ouvrage Book of pirates. Les pavillons sont représentés d'après des originaux et furent l'étendard de pirates celèbres.




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