mercredi 28 mai 2008

Les précipitations ...

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Grenoble sous la pluie


Les précipitations


Les précipitations, c'est ce qui tombe du ciel : la pluie, la neige, le grésil, la grêle, l'eau boueuse chargée de poussière sahariennes des « pluies de sang », les pollens des « pluies de souffre », les grenouilles aspirées dans une mare par une trombe et rejetées plus loin... La liste serait longue.

Pour qu'on passe de la condensation à la précipitation, il faut qu'il y ait ascendance de l'air. C'est une notion capitale en la matière, trop souvent négligée dans les ouvrages élémentaires où l'on n'évoque que le refroidissement de l'air humide, sans mentionner le processus. Or, de tous les processus amenant la condensation (contact avec un substratum froid, rayonnement, mélange avec un air froid), seul l'ascendance peut engendrer la pluie ou toute autre précipitation. L'aspect paradoxal du phénomène est que le mouvement déterminant est de bas en haut et le mouvement déterminé de haut en bas ! Il est facile de résoudre cette contradiction. En effet, pour que les fines gouttelettes en suspension dans un nuage puissent tomber, malgré le courant ascendant qui existe dans le nuage et qui l'engendre, il faut qu'elles soient assez lourdes. IL faut aussi que, traversant la base du nuage, elles ne s'évaporent pas avant de toucher le sol, auquel cas on aurait des précipitations avortées donnant, sous les cumulus, les gracieuses écharpes grises des virgas.


Le mécanisme de la pluie, c'est celui du grossissement des gouttes, sur lequel physiciens et météorologues s'interrogent encore. Il semble que plusieurs processus soient en jeu : la coalescence par simple attraction et par choc dans une turbulence désordonnée, les rencontres au cours des mouvements verticaux, le phénomène de la paroi froide, bien visible sur les couches concentriques des grêlons, la vapeur se condensant sur les gouttelettes un peu volumineuse, et même, de préférence, sur les cristaux de glace des nuages froids. Ainsi, plus le temps de nourrissement des particules est long, plus elles sont volumineuses. Or, cette durée dépend de deux facteurs : la hauteur du nuage qui allonge le trajet et la vitesse de l'ascendance. En effet, plus l'ascendance est rapide, plus elle est capable, comme le jet d'eau de la baraque foraine de tir le fait avec une balle, de maintenir en l'air de grosses gouttes. Mais quand elles commenceront à tomber, elles ne cesseront pas pour autant de grossir car leur descente freinée sera d'abord lente, leur laissant le temps de s'enfler encore.


Les types de précipitations résultent des caractères des ascendances et, secondairement, de la température de l'air sous les nuages. Les fortes ascendances sous des cumulus de plusieurs km de hauteur engendrent de violentes averses avec de grosses gouttes et même des grêlons si la tête du cumulus dépasse largement l'isotherme 0°. Les ascendances lentes, obliques, ne donnent que des pluies fines : bruine ou crachin, la portance de l'air étant très faible. L'abondance de la précipitation dépend donc largement de l'instabilité de l'air et, comme celle-ci est toujours plus forte dans l'air à très forte humidité absolue qui lui-même ne peut-être qu'un air très chaud, on comprend pourquoi il pleut beaucoup plus dans les pays tropicaux que dans les pays tempérés et pourquoi, dans les climats polaires, les précipitations sont presque toujours inférieures à 300 mm par an et pourquoi on n'y observe jamais de violentes averses.

Si l'on ajoute que la tropopause tropicale est souvent à 15 ou 18 km d'altitude et que les ascendances peuvent s'étirer tout à leur aise au-dessous, on explique les intensités fabuleuses par les pluies dans les cyclones tropicaux : 1 870 mm en 24 heures à Cilaos dans l'île de la Réunion le 17 mars 1952.

Quant à la neige, elle peut être engendrée n'importe quand ; tout dépend de l'altitude. Il n'y a pas de perturbations à neige, contrairement à ce qui s'écrit parfois, mais une altitude au-dessus de laquelle, selon les saisons et selon les masses d'air en jeu, la précipitation ne se fait plus sous forme de pluie. Au sommet de mont Blanc, pratiquement toutes les perturbations et toutes les masses d'air apportent de la neige ; à mesure qu'on descend, cette proportion diminue.

En conclusion, on retiendra qu'un nuage n'est pas une réserve d'eau, un sac qui crève et qui se vide, mais une « usine à condensation et précipitation ». L'air humide transparent y pénètre et s'y débarrasse de sa vapeur. Plus la « machine » à condenser et précipiter aspire vite et beaucoup, plus l'intensité de la pluie est grande. Les averses violentes sont donc accompagnées de vents furieux et dévastateurs, même s'ils sont localisés à la périphérie d'un cumulus d'orage.

Georges Viers ; Éléments de climatologie, 1994

lundi 26 mai 2008

À Madame *** ...

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Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) ; La balançoire, 1767 ; huile sur toile, 83 x 66


Certes, elle n'était pas femme et charmante en vain

Certes, elle n'était pas femme et charmante en vain,
Mais le terrestre en elle avait un air divin.
Des flammes frissonnaient sur mes lèvres hardies ;
Elle acceptait l'amour et tous ses incendies,
Rêvait au tutoiement, se risquait pas à pas,
Ne se refusait point et ne se livrait pas ;
Sa tendre obéissance était haute et sereine ;
Elle savait se faire esclave et rester reine,
Suprême grâce ! et quoi de plus inattendu
Que d'avoir tout donné sans avoir rien perdu !
Elle était nue avec un abandon sublime
Et, couchée en un lit, semblait sur une cime.
A mesure qu'en elle entrait l'amour vainqueur,
On eût dit que le ciel lui jaillissait du coeur ;
Elle vous caressait avec de la lumière ;
La nudité des pieds fait la marche plus fière
Chez ces êtres pétris d'idéale beauté ;
Il lui venait dans l'ombre au front une clarté
Pareille à la nocturne auréole des pôles ;
A travers les baisers, de ses blanches épaules
On croyait voir sortir deux ailes lentement ;
Son regard était bleu, d'un bleu de firmament ;
Et c'était la grandeur de cette femme étrange
Qu'en cessant d'être vierge elle devenait ange.

Victor Hugo (1802-1885) ; in Toute la lyre

Jules Machard (1839-1900) ; Étude de l'Amour pour le plafond "Psyché rendue à l'Amour"
Papier gris, 34 x 24,5 ; crayon



À madame ***

Quand tu m’enserres de tes cuisses
La tête ou les cuisses, gorgeant
Ma gueule de bathes délices
De ton jeune foutre astringent,

Où mordant d’un con à la taille
Juste de tel passe-partout
Mon vit point, très gros, mais canaille
Depuis les couilles jusqu’au bout.

Dans la pinette et la minette
Tu tords ton cul d’une façon
Qui n’est pas d’une femme honnête ;
Et nom de Dieu, t’as bien raison !

Tu me fais des langues fourrées,
Quand nous baisons, d’une longueur,
Et d’une ardeur démesurées
Qui me vont, merde ! au droit du cœur,

Et ton con exprime ma pine
Comme un ours téterait un pis,
Ours bien léché, toison rupine,
Que la mienne a pour fier tapis

Ours bien léché, gourmande et saoûle
Ma langue ici peut l’attester
Qui fit à ton clitoris boule-
de-gomme à ne plus le compter

Bien léché, oui, mais âpre en diable,
Ton con joli, taquin, coquin,
Qui rit rouge sur fond de sable ;
Telles les lèvres d’Arlequin.

Paul Verlaine (1844-1896) ; in Femmes

Jules Machard (1839-1900) ; Étude de Méduse pour "la Mort de Méduse"
Papier, 29 x 22 ; crayon


Jules Machard (1839-1900) ; Étude de putto allongé avec une jeune femme
Papier, 19,5 x 27 ; crayon


L'épouse infidèle

Gentille dame, que je meure,
Si depuis la Saint-Jean d'été,
Tu ne soupires dix fois l'heure ;
Je fais de même, en vérité.

Tu rougis ? Amour nous rassemble.
N'approuves-tu pas son dessein ?
Comme tu t'effrayes et trembles !
Laisse-moi dénuder tes seins.

Ébloui, je vois et je touche.
Pandora ! Torse idolâtré,
Ô seins comme un Éden farouche,
Ostentatoires du sang délivré !

Maintenant, plus bas, dans ta louve ;
Elle s'avive sous mes doigts.
Toi-même, nymphe, tu me trouve,
Tu t'agenouilles devant moi.

Ô Dieux ! Sa bouche fellatrice,
Étui de mon ravissement !
Langue, traceuse d'une hélice ...
Ah ! Je jouis, astres déments !

De noble écume constellée,
Ivre d'un rubis aussi gros,
Ta noire gerbe dévoilée,
Tu te renverses sur le dos.

Un tournoi d'archanges s'annonce !
Je frémis, mon glaive se tend.
Dans la toison où je m'enfonce,
Le fracas muet du printemps.

Je suis le prince de ta fente !
C'est beau de t'entendre gémir.
Mets ta main, il faut que tu sentes
Cette force entrer et sortir.

Je t'aiguillonne, je te fouille,
Tes jambes ceinturent mes flancs,
Tu jouis sans répit, tu mouilles,
Tu me proclames ton ruffian.

Sur une jument alezane,
Trente courses jusqu'au matin !
Je te déprave ! Tu me damnes !
Je t'adore, belle catin !

Soit que je pâme entre tes cuisses,
Soit que j'inonde tes seins nus,
J'éprouve toutes les délices
D'Anchise au giron de Vénus.

L'ivresse où ton ardeur m'invite
Chez les mortels n'a point de nom :
Si tu baises comme Aphrodite,
Ah ! Tu suces comme Junon !

Je veux goûter leur ambroisie :
Fais que je boive à ton delta,
Comme Troïlus de Phrygie
Au sexe en fleur de Cressida.

Ruisselante, tu me renverses,
Tu chevauches sur mon épieu ;
Jusqu'au diaphragme il te transperce :
J'en vois le tison dans tes yeux.

Lucifer, exalte mon rêve !
Vase ultime de mes exploits,
Que cette croupe se soulève
Et m'offre un chemin plus étroit !

Tu te retournes, ma sirène.
Je me déchaîne sur tes reins ;
Ton dos est comme une carène
Que presse un nageur sous-marin.

-Du désir fameuse pirate,
Sodomie, orgueil des Enfers,
Sur mon front ta main écarlate
Pose une couronne de fer.

Souveraine de ce cantique,
Ton cri parachève l'amour
De ma maîtresse archimagique,
Azur et glèbe tour à tour.

Gilbert Lely (1910-1985) ; in Poésies complètes, 1990

Jules Machard (1839-1900) ; Étude pour la "gravure" dans "les artistes Modernes" de Montcrosier

dimanche 25 mai 2008

Révolution des 31 mai - 2 juin 1793 ...

Apothéose de Marat, porté en triomphe par le peuple au sortir de son acquitement, le 17 avril 1793, par le tribunal révolutionnaire ;
gouache de Lesueur.


Journées des 31 mai – 2 juin 1793

Épisode majeur et tournant politique essentiel que G. Lefebvre a qualifié de Révolution des 31 mai et 2 juin, ces journées mettent fin à la lutte entre Gironde et Montagne, engagée dès la Législative. Elles interviennent après une série de revers militaires, où les Girondins et leur politique se trouvent mis en cause. Inquiète des premières mesures de salut public, c'est la Gironde elle-même qui précipite la crise, qui couvait depuis la trahison de Dumouriez. Elle demeurait puissante à l'Assemblée, grâce à l'appui de la Plaine, alarmée de l'émergence du mouvement populaire.
L'acquittement de Marat, qu'elle avait fait traduire au Tribunal révolutionnaire, est pour la Gironde un échec, mais elle marque des points en province, où le mouvement sectionnaire triomphe à Marseille et à Lyon. Contre la Commune de Paris, elle obtient la création de la Commission des Douze, dont les mesures autoritaires cristallisent l'opposition sectionnaire et montagnarde à la Gironde, jusqu'à sa suppression temporaire le 27 mai. L'arrestation des principaux leaders parisiens, Hébert, Varlet, Dobsent, mobilise les militants dans une lutte violente pour le contrôle des assemblées générales et des comités de section, lutte qui ne prendra d'ailleurs pas fin avec la chute de la Gironde, mais se prolongera tout au long de l'été dans bien des sections.
Trente-cinq sections étaient venues le 15 avril, avec la Commune, demander à la Convention la destitution de 22 députés girondins. Pour gagner l'opinion, la Gironde essaya de porter le débat sur le terrain social : Pétion, dans sa lettre aux parisiens, exhortait les citoyens nantis à la lutte. Cependant Robespierre présentait à la convention un projet de Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, qui proposait une nouvelle définition du droit de propriété. L'engagement politique des modérés dans les sections ne le céda en rien à celui des sans-culottes. Les partisans de la Gironde étaient d'origines sociales diverses ; républicains convaincus, engagés dans les luttes sectionnaires d'où les rivalités personnelles n'étaient certainement pas absentes, ils payèrent souvent assez tard, le prix de leur opposition aux Jacobins et aux sans-culottes.
Le fait décisif fut l'intervention de Robespierre aux Jacobins le 26 mai pour appeler le peuple à l'insurrection. Les Jacobins s'y rallient le soir même. L'action insurrectionnelle décisive revint à un organisme extra-légal, le comité de l'Evêché. C'est le comité secret des six, issu de l'assemblée des commissaires de section réunie légalement à l'Evêché, qui prend la décision de l'insurrection, le 29. Les commissaires de 33 sections sur 48, venus à l'appel de celle de la Cité, forment dans la nuit du 30 au 31 le comité des neuf, d'abord présidée par Varlet, puis par Dobsent, après sa libération le 31. Ce comité 'est élargi le 31 à un comité central révolutionnaire de 25 membres, par l'adjonction de 4 membres de la commune et de 11 représentants du département.
Le 31 mai, les pétitionnaires des sections et de la commune viennent demander à la convention l'exclusion des girondins et la mise en vigueur d'un programme social et révolutionnaire. La journée est un demi-échec, car la Convention se borne à voter la suppression de la Commission des Douze. Le mouvement reprend le 2 juin : 80 000 hommes sous les ordres d'Hanriot entourent l'Assemblée, tandis qu'une députation demande l'arrestation des chefs de la Gironde. Prisonnière de la force armée parisienne, l'assemblée tente une sortie derrière son président, Hérault de Séchelles, qui demande « que veut le peuple ? La Convention n'est réunie que pour son bonheur ? » La riposte d'Hanriot : Cannoniers, à vos pièces ! L'oblige à regagner la salle des séances, où elle décrète d'arrestation 29 députés girondins ainsi que les ministres Clavière et Lebrun.
Les 31 mai-2 juin, insurrection ou coup d'État ? En tout cas dernières grandes journées parisiennes victorieuses, journées sans effusion de sang où la commune et les représentants des sections, les bataillons de la Garde nationale mobilisées par Hanriot, imposent à la Convention le décret d'arrestation contre les Girondins. L'anatomie de l'insurrection montre qu'a aucun moment les Jacobins n'ont perdu l'initiative et la direction politique de l'événement, qui ne put dépasser le but fixé par les dirigeants montagnards et Jacobins. Les Enragés, avocats des mesures sociales radicales et de la démocratie directe, furent les grands perdants de ces journées qu'ils avaient contribué à préparer, et seront un peu plus tard, les premières victimes de la Terreur qu'ils avaient voulue contre les ennemis de la Révolution. Le Comité central révolutionnaire fut transformé rapidement en un organisme administratif sans pouvoir politique, le Comité de Salut Public du département.

R. Monnier ; Dictionnaire historique de la Révolution française, s/ la dir. de Albert Soboul




Jean-Paul Marat (1743-1793), à la tribune de la Convention


Commune de Paris
du 1er juin 1793

(le comité était à délibérer sur ces mêmes mesures, il m'invita à me rendre à la municipalité avec le maire, à l'effet de prévenir tout mouvement désordonné.
Le maire annonce l'objet de ma mission, je prends la parole en ces mots. Je rapporte fidélement mon discours parce que la plupart des journalistes soudoyés l'on malignement tronqué et défiguré.)
Citoyens, le comité de salut public est occupé de grandes mesures pour punir et réprimer les traîtres, restez levé, déployez-vos forces et ne posez les armes qu'après avoir obtenu une justice éclatante, qu'après avoir pourvu à votre sûreté.
(Le président, que je crois modéré, voulant m'engager à sanctionner ses conseils, me demande s'il n'est pas vrai qu'un peuple trahi et soulevé contre les traîtres, doit s'en rapporter uniquement à ses magistrats, et n'employer que les moyens prescrits par la loi pour se rendre justice ? Je sentis le piège et je répondis à son apostrophe en ces termes :)
Lorsqu'un peuple libre a confié l'exercice de ses pouvoirs, le maintien de ses droits et de ses intérêts à des mandataires choisis par lui, tandis qu'ils sont fidèles à leurs devoirs, il doit, sans contredit, s'en rapporter à eux, respecter leurs décrets et les maintenir dans le paisible exercice de leurs fonctions. Mais lorsque ces mandataires abusent continuellement de sa confiance, lorsqu'ils trafiquent de ses droits, trahissent ses intérêts, qu'ils le dépouillent, le vexent, l'oppriment et qu'ils machinent sa perte, alors le peuple doit leur retirer ses pouvoirs, déployer sa force pour les faire rentrer dans le devoir, punir les traîtres et se sauver lui-même. Citoyens, vous n'avez plus de ressource que dans votre énergie, présentez à la Convention une adresse pour demander la punition des députés infidèles de la nation ; restez levés et ne posez les armes qu'après l'avoir obtenue.
(Plusieurs membres de la Commune m'invitèrent à passer au comité révolutionnaire, je leur représentai que mon poste était à la Convention et j'allai au comité de salut public rendre compte de ma mission.)

Marat

Jean-Paul Marat (1743-1793), député à la Convention nationale

Décret de création du Comité de Salut Public


Convention nationale
du 1er juin 1793 au soir


Ayant été poursuivi moi-même par la faction qui excite le soulèvement du peuple, je m'abstiendrai de parler dans cette affaire, si Defermon ne m'avait mis dans le cas de donner des explications sur ce qu'il vient d'avancer. [...]
Au demeurant, ce n'est pas pour avoir voté l'appel au peuple et la détention du tyran que l'on doit poursuivre les meneurs de la faction des hommes d'État*, ce serait porter atteinte à la liberté des opinions, sans laquelle il n'y a point de liberté politique, mais c'est pour leur longue suite de machinations. C'est pour leur système de calomnie si longtemps dirigé contre les Parisiens. C'est pour leur complicité avec Dumouriez. C'est pour la protection marquée qu'ils ont accordée aux traîtres et aux conspirateurs. C'est pour les persécutions criantes qu'ils ont exercées contre les amis de la liberté. C'est sur ces griefs que je motive contre eux le décret d'accusation. En attendant le rapport de votre comité de salut public, je demande leur arrestation provisoire.

Marat

* Désigne la faction des Girondins

Giost, adjudant-général de la force armée parisienne (dessin de Wille)

François Hanriot (1759-1794), commandant général de la garde nationale

Le 2 juin 1793"

SOCIÉTÉ DES AMIS DE LA LIBERTÉ ET DE L’ÉGALITÉ,

Séante aux ci-devant Jacobins, rue Saint-Honoré,

AUX CITOYENS DES DÉPARTEMENTS, SUR L'INSURRECTION DU 31 MAI,

Frères et amis, sentinelles avancées du peuple français, autour de ses représentants, nous n'avons point trompé vos espérances, et vous allez féliciter les Parisiens d'être toujours dignes de ce poste important que vous leur avez confié, Cette grande cité qui n'a, et qui ne veut avoir d'autre ressemblance avec l’ancienne Rome, que celle-là seule qu'il n'y a point de Jugurtha, point de roi assez riche pour l'acheter ; cette ville incorruptible par son immense population, et nous osons presque dire infaillible par ses lumières, par ses sociétés populaires, par son expérience, son habitude du théâtre de la révolution, parce que, plus près de ce théâtre, aucun mouvement des acteurs ne saurait lui échapper ; Paris n'a pu soutenir plus longtemps le spectacle de tant de perfidies et de scélératesses. II vient de faire ce qu'il n'est aucune ville patriote qui n'eût fait à sa place. II vient de se lever tout entier une troisième fois, trop tard sans doute pour la gloire des hommes du 10 août et du 24 Juillet, trop tard surtout pour épargner, à notre malheureuse patrie, la guerre civile de la Vendée et les maux qui se débordaient sur elle de toutes parts, depuis que des traîtres dominaient dans la Convention, mais assez à temps pour sauver la République et la France ; et ce qui fera frémir de rage la ligue des tyrans, ce qui confondra les détracteurs de Paris et ses calomniateurs contre-révolutionnaires qui l'appellent sans cesse une ville de sang et d'anarchie, c'est que cette troisième insurrection, la plus salutaire, la plus sainte de toutes, n'a pas une seule tache de sang.

Il n'y avait ici personne de bonne foi qui doutât des crimes des meneurs du côté droit de la Convention, de leur royalisme, de leur intelligence avec Dumouriez et Cobourg, avec la Prusse et l'Angleterre, de leur complicité de toutes les trahisons ; et les bons citoyens gémissaient, désespérés de voir le gouvernail de la République confié à une bande de conjurés contre la République. S'il n'y avait point de preuves physiques et matérielles de la conjuration, c'est qu'il n'y en eut jamais contre des conspirateurs, pas même contre Catilina ; c'est que Cicéron, tout habile qu'il était, ne put acquérir de conviction contre Catilina, qu'en le forçant à fuir, comme vient de faire Brissot. Parcourez toute l'histoire des conjurations, depuis celle des fils de Brutus, dénoncée par l'esclave, jusqu'à celle du comité autrichien, dénoncée par Brissot et Gensonné ; et dites s'il y eut jamais des conjurés plus convaincus que ne le sont les meneurs du côté droit, par le seul écrit, tout incomplet qu'il est, que vient de publier un membre de la société, sous le titre de Fragment de l'Histoire secrète de la Révolution, et que nous vous avons adressé. Le simple bon sens a révélé au peuple, ce dont la méditation a convaincu tous les publicistes et les philosophes, qu'il n'y a point de plus grande folie que de chercher des preuves juridiques en matière de conjuration ; car avant que vous ayez acquis ces preuves, la trahison est consommée. Avant que vous ayez décrété Dumouriez d'accusation, la Belgique est évacuée, et tous les magasins livrés à l'ennemi ; avant que vous ayez décrété l'arrestation provisoire de Brissot, vos colonies sont perdues ; la Corse, Bordeaux, Marseille, se détachent de la République, ce tison jeté par Pitt au milieu de la France, y a allumé à la fois la guerre intestine et une guerre avec toute l'Europe ; il s’est dérobé par la fuite à votre justice, qui poursuit à pas de tortue les conjurés qui ont des ailes ; et vous le verrez jouir à Londres ; ou en Amérique, d'une fortune immense, salaire de ses forfaits et des maux de la patrie.

Pénétré du sentiment de ces vérités, le peuple ne voyait de salut que dans le remède d'une troisième insurrection, quand les dernières nouvelles des départements et des armées ont achevé de répandre la consternation et de faire sentir la nécessité et l'urgence de ce remède extrême. Nantes élargissait les ennemis de la liberté, et en écrouait les défenseurs. Rennes ne reconnaissait plus les commissaires de la Convention ; la Lozère imitait la Vendée ; Fontenai-le-Peuple tombait au pouvoir des rebelles ; le camp de Famars était livré à l’ennemi. On répandait que Bordeaux négociait avec Pitt pour être ville indépendante ; Marseille désavouait sa gloire, brisait ses trophées, et jetait dans des cachots les meilleurs citoyens Lyon les égorgeait. Pour comble de maux, dans la Convention, deux côtés, l'un insolent de sa majorité, visiblement l'âme de tous les complots, de toutes les ligues du dedans et du dehors, insensible à nos revers, paraissant plutôt en triompher et attendre les Autrichiens avec plus d'impatience que ne fît jamais Louis XVI ; l’autre, découragé par l’aveuglement incurable des départements, abattu par le sentiment de son impuissance, repoussé de la tribune, ne pouvant manifester son patriotisme que par son indignation et des mouvements tumultueux, sans tactique, sans pilote, sans concert comme dans la tempête, et à qui tout était permis comme à un malade désespéré : ces deux côtés agitant la Convention de leurs débats, montraient aux tribunes dans l’assemblée nationale, non plus le temple de la liberté, l'autel du peuple français, l’ancre du vaisseau de l'État et sa dernière espérance, mais une arène de gladiateurs, et plus souvent une halle.

Cette vue, et les dernières nouvelles jointes au souvenir de tant de trahisons, amènent enfin l'explosion générale : Paris, l’œil de la République, fatigué de tant de crimes, voit que pour la sauver il faut qu'il s'en regarde un moment comme le bras : la ville s'émeut, on tire le canon d'alarme, le tocsin sonne pendant un jour sans discontinuer ; la Commune nomme un commandant provisoire à la place de Santerre parti pour la Vendée ; les sections nomment des commissaires qui forment un comité révolutionnaire pour prévenir l’effusion du sang et le renouvellement des scènes du 2 septembre. Paris est debout tout entier ; et il voit avec fierté que, malgré les quatre-vingt mille hommes enrôlés dans son sein, depuis quatorze mois, et qu'il a envoyés aux frontières, comme il est prouvé par les états de son commissaire des guerres, il lui reste encore plus de cent vingt mille citoyens sous les armes à opposer aux tyrans et aux fanatiques. Les barrières sont fermées, toutes les avenues du palais national gardées par des bataillons. Ce n'est point la Convention qui est assiégée, c'est dans son sein une faction scélérate, c'est une conjuration qui est poursuivie. La ville reste quatre jours entiers sous les armes ; elle ne les posera point que la Convention ne soit purgée des principaux conjurés. Toutes les sections, tous les pouvoirs constitués de Paris se succèdent à la barre pour demander le décret d'accusation contre les Vingt-Deux, contre la commission des Douze, et contre deux ministres, instruments de contre-révolution.

En vain Barbaroux, Vergniaud, Fonfrède, et Lanjuinais, celui-ci plutôt fanatique que prussien, et le pape de la Vendée, demandent une liste de leurs crimes, les preuves judiciaires de leur conspiration, et qu'il en soit fait avant tout un rapport. Le peuple, sans avoir jamais lu les traités politiques des anciens, savait toutes ces maximes éternellement établies en matières de crimes d'état : il savait aussi bien que Dion Cassius, " qu'il est g absurde de s'embarquer avec des conjurés dans les longueurs d'une procédure, mais qu'il faut commencer par étouffer la conjuration en s'assurant de leurs personnes. " II savait aussi bien que Cicéron " que les conspirateurs doivent être retranchés de la société, sans pitié et sans ajournement, non pas tant pour la vindicte que pour la sûreté publique, afin que la multitude des mauvais citoyens, portés naturellement à conspirer contre l'état, et enhardis encore par la difficulté d'acquérir des preuves, en soient du moins détournés, par la promptitude des mesures répressives, et par les suites du soupçon seul en cette matière. "

Il savait aussi bien que Salluste, " que des traîtres qui mettent en péril la liberté de tout un peuple n'ont aucun droit aux ménagements et à la circonspection de la justice, et que dans un gouvernement nouveau, il faut se déterminer ou à épouvanter les conspirateurs, ou à les craindre sans cesse. " Enfin, il savait aussi bien que Platon, " que l'impiété contre la patrie étant le plus grand crime après l’impiété contre les dieux, il ne fallait d'autres juges aux conjurés que ceux qu'on donnait aux sacrilèges, c'est-à-dire les conduire à l'autel et les immoler. "

Cependant les Parisiens n'ont jamais pensé à répandre le sang des traîtres, comme celui des victimes, ainsi que le voulait Platon. Loin de nous la pensée de les condamner sans rapport, comme fit Cicéron à l'égard des complices de Catilina. II ne voulait que s'assurer de leurs personnes ; et enfin, au bout de quatre jours, le côté droit a cédé à cette volonté terme et soutenue, à cette obstination républicaine des citoyens de Paris, stipulant pour leurs frères des départements, et la Convention a prononcé, à une très grande majorité, le décret d'arrestation contre les Vingt-Deux, la commission des Douze, et les ministres Clavière et Lebrun. A peine ce décret était-il rendu, que des membres des sections sont venus s'offrir en otages de la sûreté des détenus ; et pour venger Paris des libelles anglais et royalistes, et prouver son respect pour la représentation nationale, il suffit d'observer que durant les vingt-quatre heures qu'un peuple irrité a été sous les armes, pas un des conjurés n'a reçu une égratignure.

Tels sont les faits, citoyens ! vous voyez que Paris dont les membres du côté droit provoquaient la destruction sur leurs bancs, à la tribune, sur le fauteuil même du président, a contenu son indignation bien pardonnable de vœux si impies, qu'il n'a voulu qu'user de l'initiative de l'insurrection qui lui était déférée par la résidence de la Convention dans ses murs, et empêcher que la contre-révolution ne s'opérât dans son sein, comme dans tant de villes renommées d'abord par leur civisme. Paris conservera aux détenus leur inviolabilité ; il ne veut point s'arroger plus que sa portion de pouvoir, et il attend avec respect le jugement des autres départements et du souverain. Mais de quelque manière que des aristocrates déguisés, et des riches négociants de Lyon, de Bordeaux et de Marseille, prennent une mesure qui était commandée par la suprême loi, la nécessité de sauver la République, Paris jouit d'avance des regards et du suffrage de la postérité plus reconnaissante. Il ne renoncera point à la gloire que lui assure son patriotisme, soutenu depuis le commencement de la révolution. Il ne transigera ni avec le despotisme, ni avec le modérantisme. On lui devra le bonheur du monde, et une constitution le modèle des gouvernements libres, ou il périra glorieusement sur les coups des tyrans et de l'aristocratie ; et s'il était vrai que dans cette entreprise si belle, et dont la gloire devait être commune à tous les Français, il fût abandonné de quelques cités puissantes ; s'il était vrai que les intrigues de l'aristocratie eussent prévalu pour toujours à Lyon et à Bordeaux, que Marseille n'eût pu résister à la contagion du séjour de deux ou trois Capet, et que de nos grandes cités naguère si républicaines, Paris seul appelât aujourd'hui la haine et les vengeances des rois, eh bien ! Paris est résolu à mériter de plus en plus la colère des tyrans et à s'ensevelir sous ses ruines, plutôt que de renoncer à la conquête de la liberté ; il défendra jusqu'à la mort cet héritage commun de la France, au partage duquel elle a appelé tous les peuples, et il n'opposera point à la ligue des despotes seulement trois cents hommes, comme Léonidas, mais il trouvera dans son sein deux cent mille soldats qui auraient le courage des Spartiates ; et s'il succombait, si, comme l’en a menacé le président Isnard, on pouvait chercher un jour sur quelle rive de la Seine Paris a existé, alors, comme a si bien répondu la pétition du département de Paris, ces ruines, cette place où il exista, seraient consacrées à jamais par la religion des peuples, et le voyageur attendri viendrait y pleurer le néant des espérances de l'homme de bien, et l’impuissance des efforts d'un grand peuple, pour rendre le genre humain heureux et libre.

Mais non, citoyens, frères et amis de tous les départements, lorsque Paris, qui ne fleurissait que de la monarchie, qui n'existait que de la monarchie, a fait la République, vous auriez trop de honte de tenir plus mal que les Parisiens le serment de la maintenir ; vous applaudirez à l'insurrection généreuse et pacifique du 31 mai et au décret d'arrestation des traîtres. Ah ! si comme nous, vous aviez été témoins oculaires, aux tribunes, des scandales de la Convention, provoqués par une faction liberticide et désorganisatrice, scandales dont on ne vous faisait que des récits infidèles (tous ou presque tous les journaux, et même Carra et Prudhomme, étant plus ou moins dévoués à cette faction ) ; si vous aviez eu à supporter comme les Parisiens huit mois d'une calomnie infatigable au milieu de la Convention, et en votre présence ; si vous aviez vu avec quelle tenue pendant ces huit mois ils s'appliquaient à agiter les propriétaires par l’absurde mensonge d'une loi agraire, et les sans-culottes par le renchérissement des denrées ; comme ils aigrissaient les départements contre Paris, le riche contre le pauvre, les villes contre les campagnes, et toute l'Europe contre la France ; comme ils corrompaient le pouvoir exécutif et les états-majors ; comme ils flagornaient Dumouriez et diffamaient Pache ; comme ils faisaient sortir des prisons l'auteur du Journal Français, et les plus impudents contre-révolutionnaires, pour y envoyer l’auteur de l'Ami du peuple et les patriotes les plus prononcés ; comme ils mentaient dans leurs journaux ; comme, dans leurs placards, leurs discours et leurs correspondances, ils soufflaient pour ranimer les cendres tièdes de la monarchie, pour attiser les haines contre Paris, pour opérer leur grand œuvre, l’objet de tous leurs vœux, le démembrement de la République ; si vous aviez vu surtout avec quelle impudence ces hypocrites, défenseurs de la glacière d'Avignon, qui avaient aliéné de nous l'Angleterre, l'Irlande, les Belges, la Hollande, nous avaient mis en guerre avec toute l'Europe, avaient couvert la France de deuil, les colonies de ruines, et fait périr plus de deux cent mille hommes ; pour rendre Paris odieux, ne parlaient d'autre chose que du sang impur versé à l’Abbaye, à Bicêtre et aux prisons, et versé en grande partie par des Marseillais et des fédérés, mais que ces lâches sycophantes voulaient faire retomber sur la tête des Parisiens ; si vous aviez été témoins comme nous de tant d'indignités et de perfidies : il y a longtemps que vous auriez fait l’insurrection. Et si nous avons éclaté si tard, c'est que c'était nous qui étions calomniés. Depuis ce moment, la crainte de la nation a été pour le côté droit le commencement de la sagesse. Les passions se taisent, la Convention marche, les bons décrets se succèdent avec rapidité, et la France aura une constitution avant la fin du mois. Mais, frères et amis, venez nous juger vous-mêmes. La Convention a décrété un rassemblement de la grande famille, et une fête générale le 10 août, au champ de la Fédération ; jamais la France n'eut plus grand besoin de se rattacher ainsi à elle-même. Venez dans nos murs ; nos maisons, nos bras vous sont ouverts ; vous verrez que les hommes du 3 juin sont les mêmes hommes du 14 juillet et du 10 août, et vous les trouverez encore dignes de vous, dignes d'être les gardiens de la Convention ; nos embrassements se confondront, nos piques s'entrelaceront autour de l'autel de la patrie, et la coalition des rois tremblera encore de notre union, et de ce faisceau d'armes de vingt-cinq millions d'hommes.

La société, dans sa séance du 7 juin 1793, l'an second de la République une et indivisible, a arrêté l'impression et l'envoi aux départements, aux sociétés affiliées et aux armées, de la circulaire ci-dessus signée.
BOURDON, de l'Oise, président ; CHAMPERTOIS, vice-président ; Anacharsis CLOOTZ, DUSQUESNOY, députés ; SAMBAT, GIOR, LYON et COURTOIS, Secrétaires.

Maximilien de Robespierre (1758-1794), député à la Convention nationale

jeudi 22 mai 2008

Orphée ...

free music





La légende d'Orphée, une des plus obscures de la mythologie grecque, est liée à la religion des mystères ainsi qu'à une littérature sacrée. Aède mythique de la Thrace, fils du roi Œagre et de la muse Calliope, il savait par les accents de sa lyre charmer les animaux sauvages et parvenait à émouvoir les êtres inanimés. Il fut comblé de dons multiples par Apollon, et on raconte qu'il rajouta deux cordes à la traditionnelle lyre à sept cordes que lui donna le dieu, en hommage aux neuf Muses, protectrices des arts et des lettres, auxquelles appartenait sa mère. Héros voyageur, il participa à l'expédition des Argonautes au cours de laquelle il triompha des sirènes et se rendit jusqu'en Égypte, puis revint en Grèce. À la fin de son périple, il rentra en Thrace, dans le royaume de son père.

Sa femme, Eurydice (une dryade), refusa les avances d'Aristée l'apiculteur, et, s'enfuyant, fut mordue au mollet par un serpent. Elle mourut et descendit au royaume des Enfers. Orphée put, après avoir endormi de sa musique enchanteresse Cerbère, le monstrueux chien à trois têtes qui en gardait l'entrée, et les terribles Euménides, approcher le dieu Hadès. Il parvint, grâce à sa musique, à le faire fléchir, et celui-ci le laissa repartir avec sa bien-aimée à la condition qu'elle le suivrait et qu'il ne se retournerait ni qu'il lui parlerait tant qu'ils ne seraient pas revenus tous deux dans le monde des vivants. Mais au moment de sortir des Enfers, Orphée, inquiet de son silence, ne put s'empêcher de se retourner vers Eurydice et celle-ci lui fut ravie définitivement.

Orphée se montra par la suite inconsolable. Les Bacchantes ou Ménades en éprouvèrent un vif dépit et le déchiquetèrent. Sa tête, jetée dans le fleuve Hébros, vint se déposer sur les rivages de l'île de Lesbos, terre de la Poésie. Les Muses, éplorées, recueillirent les membres pour les enterrer au pied du mont Olympe, à Leibèthres.

Jean-Baptiste Corot (1796-1875) ; Orphée ramenant Eurydice des Enfers, 1861

Orphée – Livre dixième

De là, par les champs de l'espace, Hyménée, couvert de tissus éclatants, s'élance vers les rives de l'Hèbre. Il vient : Orphée l'appelle, mais il l'appelle en vain. Le dieu parut, il est vrai, mais il n'apporta ni paroles sacrées, ni visage souriant, ni fortunés présages. La torche même qu'il balance pétille, et ne jette que des flots de cuisante fumée ; Hymen l'agite sans pouvoir en ranimer la flamme. C'était le prélude d'un plus affreux malheur ; car tandis que la nouvelle épouse, accompagnée de la troupe des Naïades, court au hasard parmi les herbes fleuries, la dent d'un reptile pénètre dans son pied délicat. Elle expire. Quand le chantre du Rhodope l'eut assez pleurée à la face du ciel, résolu de tout affronter, même les ombres, il osa descendre vers le Styx par la porte du Ténare, à travers ces peuples légers, fantômes honorés des tributs funèbres ; il aborda Perséphone et le maître de ces demeures désolées, le souverain des mânes. Les cordes de sa lyre frémissent ; il chante :
«O divinités de ce monde souterrain où retombe tout ce qui naît pour mourir, souffrez que laissant les détours d'une éloquence artificieuse, je parle avec sincérité. Non, ce n'est pas pour voir le ténébreux Tartare que je suis descendu sur ces bords. Non, ce n'est pas pour enchaîner le monstre dont la triple tête se hérisse des serpents de méduse. Ce qui m'attire, c'est mon épouse. Une vipère, que son pied foula par malheur, répandit dans ses veines un poison subtil, et ses belles années furent arrêtés dans leur cours. J'ai voulu me résigner à ma perte ; je l'ai tenté, je ne le nierai pas : l'Amour a triomphé. L'Amour ! il est bien connu dans les régions supérieures. L'est-il de même ici, je l'ignore : mais ici même je le crois honoré, et si la tradition de cet antique enlèvement n'est pas une fable, vous aussi, l'Amour a formé vos nœuds. Oh ! par ces lieux pleins de terreur, par ce chaos immense, par ce vaste et silencieux royaume, Eurydice ! ... de grâce, renouez ses jours trop tôt brisés ! Tous nous vous devons tribut. Après une courte halte, un peu plus tôt, un peu plus tard, nous nous empressons vers le même terme... C'est ici que nous tendons tous... Voici notre dernière demeure, et vous tenez le genre humain sous votre éternel empire. Elle aussi, quand le progrès des ans aura mûri sa beauté, elle aussi pourra subir vos lois. Qu'elle vive ! c'est la seule faveur que je demande. Ah ! si les destins me refusent la grâce d'une épouse, je l'ai juré, je ne veux pas revoir la lumière. Réjouissez-vous de frapper deux victimes !»
Il disait, et les frémissements de sa lyre se mêlaient à sa voix, et les pâles ombres pleuraient. Il disait, et Tantale ne poursuit plus l'onde fugitive, et la roue d'Ixion s'arrête étonnée, et les vautours cessent de ronger le flanc de Tityus, et les filles de Bélus se reposent sur leurs urnes, et toi, Sisyphe, tu t'assieds sur ton fatal rocher. Alors, pour la première fois, des larmes, ô triomphe de l'harmonie ! mouillèrent, dit-on, les joues des Euménides. Ni la souveraine des morts, ni celui qui règne sur les mânes ne peuvent repousser sa prière. Ils appellent Eurydice. Elle était là parmi les ombres nouvelles, et d'un pas ralenti par sa blessure, elle s'avance. Il l'a retrouvée, mais c'est à une condition. Le chantre du Rhodope ne doit jeter les yeux derrière lui qu'au sortir des vallées de l'Averne : sinon la grâce est révoquée.
Ils suivent, au milieu d'un morne silence, un sentier raide, escarpé, ténébreux, noyé d'épaisses vapeurs. Ils n'étaient pas éloignés du but ; ils touchaient à la surface de la terre, lorsque, tremblant qu'elle n'échappe, inquiet, impatient de voir, Orphée tourne la tête. Soudain elle est rentraînée dans l'abîme. Il lui tend les bras, il cherche son étreinte, il veut la saisir ; elle s'évanouit, et l'infortuné n'embrasse que son ombre. C'en est fait ! elle meurt pour la seconde fois : mais elle ne se plaint pas de son époux. Et de quoi se plaindrait-elle ? Il l'aimait. Adieu ! ce fut le dernier adieu, et à peine parvint-il aux oreilles d'Orphée : déjà l'Enfer a reconquis sa proie.
Orphée demeure glacé. Perdre deux fois sa compagne ! Il est là, comme ce berger pusillanime à la vue des trois têtes de Cerbère enchaîné. La terreur n'abandonne l'infortuné qu'avec la vie. Son corps se transforme en pierre. Tel encore cet Olénus qui appela sur sa tête le châtiment de ton crime, ô Lethaea, trop fière de ta malheureuse beauté. Coeurs naguère tendrement unis, vous n'êtes plus que des rochers insensibles au sommet humide de l'Ida ! Il prie ; il veut en vain repasser l'Achéron. Le nocher le repousse. Et pourtant, sept jours entiers, couvert de poussière, sevré des dons de Cérès, il reste sur la rive du fleuve, immobile, se repaissant du trouble de son âme, de sa douleur et de ses larmes. Il accuse de cruauté les dieux de l'Erèbe. Enfin, il se réfugie au haut du Rhodope, de l'Hémus que battent les Aquilons. Trois fois, sur les pas du Soleil, les célestes Poissons avaient fermé le cercle de l'année, et nulle femme n'avait ramené à Vénus son cœur indocile, soit prudence, soit fidélité. Plusieurs cependant brûlaient de s'unir au chantre divin ; plusieurs essuyèrent la honte d'un refus. Même, à son exemple, les peuples de la Thrace apprirent à s'égarer dans des amours illégitimes, à cueillir les premières fleurs de l'adolescence, ce court printemps de la vie.

George Frederick Watt (1817-1904) ; Orpheus and Eurydice

Orfeu Négro de Marcel Camus ; palme d'or, festival de Cannes, 1959

[...] Mort d'Orphée – Livre onzième

Tandis que, par ses accents, le chantre de Thrace entraîne sur ses pas les forêts, les bêtes féroces et les rochers émus, voici que, du haut d'une colline, les bacchantes furieuses, au sein couvert de sanglantes dépouilles, aperçoivent Orphée qui marie ses chants aux accords de sa lyre. Une d'elles, les cheveux épars et flottant dans les airs : «Le voilà, s'écrie-t-elle, le voilà, celui qui nous méprise» ; et elle frappe de son thyrse la bouche harmonieuse du prêtre d'Apollon. Le trait enveloppé de feuillage laisse sans blesser une empreinte légère. Une autre s'arme d'un caillou qui, lancé dans les airs, est vaincu par les accords de la lyre et des chants, et comme pour implorer le pardon d'une si criminelle audace, vient tomber suppliant aux pieds du poète. La fureur des Ménades s'en accroît : elles ne connaissent plus de bornes : l'aveugle Erinnys les possède ; les chants divins auraient émoussé tous leurs traits ; mais une horrible clameur s'élève, la flûte de Phrygie, les tymbales, le bruit des mains frappées, les hurlements des bacchantes étouffent de leurs sons discordants les sons harmonieux de la lyre : alors seulement les rochers se teignirent du sang du chantre dont ils n'entendaient plus la voix. Les innombrables oiseaux, les serpents, les bêtes féroces qu'avait attirés la lyre, et qui semblaient être encore sous le charme de la voix d'Orphée, la troupe furieuse des Ménades les disperse. Puis elles tournent contre le chantre leurs mains criminelles. Tel l'oiseau de la nuit, si le jour l'a surpris dans la plaine, est entouré d'une foule d'oiseaux attirés par sa vue : ou tel, le matin, aux yeux des spectateurs, un cerf qui doit périr dans l'arène est livré en proie à une meute féroce : ainsi les Ménades entourent Orphée, le frappent de leurs thyrses verdoyants, faits pour un autre usage. Celles-ci s'arment de glèbes ; celles-là, de branches arrachées : d'autres lancent d'énormes cailloux. Tout sert d'arme à leur fureur. Non loin de là des boeufs traçaient avec le soc des sillons dans la plaine, et de robustes laboureurs confiaient à la terre l'espoir de la moisson et le prix de leurs sueurs. A la vue de la troupe furieuse, ils s'enfuient, abandonnant les instruments de leur travail ; de tous côtés demeurent dispersés dans les champs et les sarcloirs, et les longs hoyaux, et les râteaux pesants. Les bacchantes s'en emparent, arrachent jusqu'aux cornes des boeufs, et retournent, en furie, achever les destins du chantre de la Thrace. Il leur tendait ses mains suppliantes, et sa voix, pour la première fois impuissante, leur adressait des prières inutiles. Leurs mains sacrilèges lui donnent la mort, et cette bouche, ô Jupiter ! cette bouche dont les accents s'étaient fait entendre des rochers, et avaient ému les monstres des forêts, laisse passer son âme qui s'exhale dans les airs.
Les oiseaux attristés, Orphée, les bêtes féroces, les durs rochers, les forêts, si souvent entraînées par tes chants, te pleurèrent ; les arbres dépouillèrent leur feuillage, et on dit que les fleuves s'accrurent de leurs larmes. Les Naïades, les Dryades se couvrirent de voiles funèbres, et laissèrent flotter leurs cheveux en signe de douleur.
Les membres d'Orphée sont dispersés en divers lieux. Hèbre glacé, tu reçois sa tête et sa lyre, et, ô prodige ! tandis que le fleuve les entraîne, sa lyre fait entendre des plaintes, sa langue inanimée en murmure, et les échos du rivage y répondent. Déjà ces tristes débris ont quitté le fleuve, et la mer les dépose sur le rivage de Méthymne. Là, un serpent s'apprête à dévorer cette tête abandonnée sur un sable étranger : il lèche ses cheveux encore dégoutants de l'onde amère, et, la gueule ouverte, il va déchirer cette bouche harmonieuse. Mais enfin Apollon paraît, détourne la morsure et change en un dur rocher le serpent, dont la gueule s'arrête et se durcit béante. L'ombre descend dans la demeure des morts, et reconnaît ces lieux qu'elle a déjà visités : dans les champs réservés aux justes, elle cherche, elle trouve Eurydice, et la serre avec amour dans ses bras. Là, tantôt les deux ombres s'unissent dans leur marche ; tantôt Orphée suit son épouse, tantôt il la précède, et il peut regarder en arrière sans perdre son Eurydice.
Mais Bacchus ne laisse pas le crime impuni : touché du sort de son ministre, il attache soudain à la terre, au milieu des forêts, les pas des Ménades criminelles. Les doigts de leurs pieds s'allongent en noueuses racines, et s'enfoncent dans le sol, suivant le degré de fureur qui naguère anima les coupables. Tel, si son pied s'est engagé dans les lacs qu'a disposés un adroit chasseur, l'oiseau qui se sent retenu se débat, et par ses secousses, ne fait que resserrer ses liens. Ainsi ces femmes, saisies d'effroi, cherchent à fuir ; mais la racine tenace les arrête et retient leur élan. Elles cherchent où sont leurs pieds, leurs doigts, leurs ongles, et elles voient un tronc arrondi qui a pris la place de leurs jambes ; elles veulent frapper leurs cuisses en signe de douleur, et elles ne frappent qu'un bois insensible ; déjà leur sein, leurs épaules ne sont plus que bois : on prendrait leurs bras étendus pour des rameaux, et ce ne serait pas se méprendre.


Ovide ; Les métamorphoses


Edward Weston, 1924

mardi 20 mai 2008

Le vent ...


Le vent

Le vent est de l'air qui se déplace. Il y a des petits vent locaux, comme ceux que l'on appelle les courants d'air. Il existe des brises, vents qui descendent de la montagne ou ceux qui viennent de la mer. Et puis, il y a des grands vents qui appartiennent à d'immenses courants se déplaçant sur des milliers de kilomètres. La plupart des vents ont un écoulement horizontal mais ils s'adaptent à la topographie en glissant dans les vallées ou en escaladant les versants des montagnes.
On qualifie les vents selon la direction d'où ils soufflent. La girouette donne la direction du vent : on peut la calculer sur une rose des vents graduée à 360°. En outre on connait aussi la vitesse du vent avec un anémomètre qui compte le déplacement du vent en mètre par seconde : 1 m/s = 2 noeuds = 3,6 km/h (un mille marin = 1 852 m/h = 0,51 m/s).


L'évolution du temps dépend en grande partie des vents qui soufflent dans une direction puis lors d'un changement de temps dans une autre. Cette circulation des vents est liée à l'énergie solaire absorbée par l'atmosphère.
Au-dessus des surfaces chaudes, l'air se dilate, tandis qu'au-dessus de surfaces plus fraîches, il a tendance à se tasser. L'air chaud est moins dense et moins lourd que l'air froid. Il s'élève. Cette différence de pression et de densité entre les régions chaudes et les régions froides fait naître des vents. Les vents soufflent des anticyclones vers les dépressions.
Dans les régions équatoriales, l'air a tendance à s'élever. En altitude, l'air souffle vers les tropiques. Il se refroidit progressivement et retombe au-dessus des régions subtropicales, entre 20 et 30° de latitude, de part et d'autre de l'équateur (il s'agit de la double cellule de Hadley). C'est sous ces latitudes que s'étendent les déserts comme le Sahara ou l'Arabie. En arrivant au sol, l'air souffle vers l'équateur et vers les régions tempérées. Les vents qui rejoignent l'équateur s'appellent les alizés. Ces vents se déplacent du nord-est vers le sud-ouest dans l'hémisphère Nord et du sud-est vers le nord-ouest dans l'hémisphère Sud.
Au niveau des pôles ou des régions continentales très froides, comme le Grand-Nord canadien ou la Sibérie, un air froid et dense à haute pression envoie des vents vers les régions tropicales. L'air froid polaire et l'air chaud subtropical se rencontrent au-dessus des régions tempérées. Là encore, les affrontements de courants d'air s'effectuent de manière oblique par rapport à la trajectoire initiale.
Si la Terre restait immobile, les vents auraient tendance à souffler droit vers le nord ou le sud. La rotation de la Terre fait dévier tous les corps en mouvement sur leur droite dans l'hémisphère Nord et sur leur gauche dans l'hémisphère Sud : il s'agit de la force de Coriolis.
A une échelle plus fine, les contrastes de température et de pression déterminent les vents locaux. La terre se réchauffe et se refroidit plus vite que l'eau. Le matin, la terre est plus rapidement chaude que l'eau de mer. C'est donc de la mer vers le littoral que le vent souffle, pour combler le vide laissé par l'air chaud qui s'élève. Le soir, la mer reste chaude plus longtemps que la terre et c'est une brise de terre qui souffle vers le large, pour remplacer l'air chaud qui monte au-dessus de l'eau. Le même phénomène se produit à très grande échelle entre les continents et les océans.
Les installations humaines déterminent aussi les courants d'air. La ville est plus chaude que la campagne, l'air y est plus instable car il a tendance à monter. L'ascendance provoque un appel d'air froid. Des brises ont été fréquemment observées en région parisienne : au sommet de la tour Eiffel, en saison froide, la chaleur relative de la ville crée un courant d'ascendance et des vent horizontaux allant jusqu'à 4 m/s.

Pierre Pech et Hervé Regnauld ; Géographie Physique, 1992

lundi 19 mai 2008

Sex, Drugs and Rock'n Roll ...

Ben, pour ma peine ... J'vais m'faire un p'tit concert psychédélique de derrière les fagots et rien qu'en vidéo ... Z'avez qu'à demander à vot' grand-mère de ressortir sa garde-robe d'époque ...







dimanche 18 mai 2008

Siouxxx ...



Plume d'Aigle


C'était dans le temps d'avant.

Unktehi, le monstre qui vit dans l'eau, provoqua une gigantesque inondation en se battant contre les hommes.

Wanka Tanka, le Grand Esprit, laissa faire. On ne sait pourquoi.

Tout fut submergé excepté une colline (celle qui se trouve près du la carrière où la communauté de la grand-mère indienne qui raconta cette histoire, fabrique les pipes sacrées).

Les hommes s'y réfugièrent donc. Mais ça ne dura pas, les eaux montèrent encore jusqu'à recouvrir la colline. Les rochers et les pics se renversèrent sur les hommes. Tous périrent et leur sang se coagula en une grande mare.

C'est pourquoi ces lieux sont le tombeau des ancêtres de cette communauté.

Au cours de la catastrophe, Unktehi fut changé en pierre. C'est peut-être la punition du Grand-père Esprit pour avoir provoqué cette catastrophe. Les os d'Unktehi sont dans les Badlands.

Son dos forme une longue crête et on peut voir ses vertèbres sur un rang de rochers rouges et jaunes.

Donc, tous périrent sauf une jeune fille qui était très belle. Elle fut sauvée par le grand aigle Wanblee Galeshka. Juste au moment où les eaux allaient la recouvrir, il avait volé vers elle pour qu'elle s'accroche à ses pattes.

Il la déposa à son repaire, sur la cime d'un grand arbre qui se trouvait sur le plus haut sommet des Black Hills. C'était le seul endroit épargné par l'inondation. Aujourd'hui ce lieu est sacré.

La jeune fille resta ave l'aigle Wanblee qui en fit sa femme. Il faut dire qu'à cette époque, ces choses-là étaient possibles parce que les hommes et les animaux étaient bien plus proches qu'ils ne le sont aujourd'hui.

La jeune fille donna à son époux aigle deux jumeaux, un garçon et une fille, qui naquirent au sommet de cette montagne. De nouveau il y avait des hommes sur terre.

Quand les eaux se retirèrent, Wanblee descendit sa petite famille sur la terre en leur demandant de former une nation puissante, la Oyate Lakota.

Les enfants grandirent, qui firent à leur tour des enfants ainsi de suite. Une nation était née, descendant de l'aigle. Voilà pourquoi les Sioux portent une plume d'aigle


D'après une légende qui fut racontée par Lame Deer,
une grand-mère Santee (Winner, Dakota du Sud)









"Custer était un chef brave. Les Indiens l'ont respecté et ne l'ont pas scalpé. Je répondrai pour les morts de mon peuple. Les miens ont dit que j'avais raison. Laissons les Visages-Pâles faire de même de leur côté."

Sitting Bull

Sitting Bull (1831-1890), chef de tribu et homme médecine des Sioux Hunkpapas


La bataille de Little Big Horn (ou Little Bighorn, Custer's Last Stand - l'ultime résistance de Custer) s'est déroulée le 25 juin 1876 à proximité de la rivière Little Bighorn (affluent du Bighorn, un affluent du Yellowstone), dans le Montana. Elle oppose les 647 hommes du 7e régiment de cavalerie de l'US Army du lieutenant-colonel George A. Custer à une coalition de Cheyennes et de Sioux rassemblés sous l'influence de Sitting Bull (Taureau Assis). Le commandement des attaques au 25 juin est confié et mené par Crazy Horse* (Cheval Fou), Gall et le chef cheyenne Lame White Man.


George Armstrong Custer (1839-1876)


Après l'échec du général Crook à la bataille de la Rosebud le 17 juin, le lieutenant-colonel George Armstrong Custer (général par brevet en 1865) conduit l'attaque d'un camp d'Indiens Sioux et Cheyennes d'environ 6000 personnes (dont 1500 guerriers). Les Indiens sont menés par les chefs Sitting Bull et Crazy Horse.
Custer divise ses forces afin d'attaquer de plusieurs côtés à la fois : le commandant Reno avec 3 compagnies ou escadrons (cies A,G et M = 170 personnes), le capitaine Benteen avec 3 escadrons (cies D,H et K = 125 pers), Custer avec 5 escadrons (cies E,F,C,I et L = 216 pers). Devant rester à l'arrière avec les munitions, le capitaine McDougall dispose d'un escadron (cie B) [101 pers.].
Son plan (d'après le clairon Martini) : encercler le camp indien en l'attaquant depuis le sud (Reno), le centre (Benteen)et le nord (Custer lui-même). Le train de munitions doit progresser à son rythme, indépendamment.

Eddie Plenty Holes, indien Sioux ; cliché 1899


15h20

La bataille commence alors que les compagnies de Reno descendent dans la petite vallée et prennent une formation en ligne dite de skirmish line. Les Indiens sont pris par surprise, mais se portent à la rencontre de Reno qui les attaque dans le val. Pendant ce temps, Custer longe les collines pour prendre le village sur son flanc. Les deux forces n'ont alors plus aucun contact visuel. Vers 15h50, le major Reno a le flanc gauche exposé et commence à se faire déborder sur l'arrière. Il ordonne donc à ses cavaliers de se remettre en selle et de se retirer dans le sous-bois afin de consolider son flanc droit. Par contre, les arbres empêchent les cavaliers de se positionner de manière ordonnée. Les guerriers chargent alors les cavaliers en désordre à travers le bois. Reno est submergé, il panique en ordonnant à ses hommes de monter à cheval, de mettre pied à terre puis de remonter... La confusion s'installe et il donne alors l'ordre de la retraite en se dirigeant vers le haut de la colline. Ses hommes tentent de le suivre mais Reno n'a laissé aucune force de couverture ou arrière-garde afin de couvrir sa retraite précipitée. Ceci provoque une déroute et 40 soldats sont tués et 13 blessés par les Indiens, menés par les chefs Two Moon, Crazy Horse et Crow King.

Red Bird, chef Sioux ; cliché 1908


16h10

Custer atteint une butte près du village. Il a besoin de reconnaître le terrain et trouver un gué pour assurer la future offensive du capitaine Benteen, au centre. Il envoie d'ailleurs un messager ordonnant à Benteen de le rejoindre rapidement et d'apporter avec lui des caisses de munitions transportables par les cavaliers ("bring packs"). Le train de mulet avance toujours indépendamment dans le dispositif.

Groupe de Sioux, 1875. La seconde personne assise au premier rang en partant de la gauche est identifiée comme "Little Big Man" [???]


16h20

Custer a divisé son bataillon en deux ailes : l'aile gauche, sous son commandement, comprend les compagnies E et F, qui devront aller reconnaître le gué au bas de Medicine Tail Coulee. L'aile droite, sous le commandement du capitaine Keogh, doit protéger la manœuvre en engageant une bande d'Indiens montés revenus d'une partie de chasse et visibles au nord-est de Medicine Tail Coulee. La reconnaissance faite, le régiment se regroupe au complet sur Calhoun Hill, au nord-ouest. Custer développe la suite de son plan : l'aile droite de Keogh se déploie sur la crête en ligne d'escarmouche, pendant que Custer et l'aile gauche reconnaissent un second gué (North Ford), toujours dans le but de lancer une attaque d'encerclement. Selon toutes vraisemblances, Custer croit Reno toujours engagé.
Pendant ce temps, le capitaine Benteen fait sa jonction avec le major Reno sur une colline ce qui deviendra aujourd'hui le Reno-Benteen Battlefield. Indigné de l’inaction de Reno, le capitaine Weir et ses hommes tenteront de se porter à la rencontre de Custer à 16h50. Ils resteront 45 minutes sans être soutenu. Le major Reno et le capitaine Benteen les rejoindront à 18 heures, alors que Custer et ses hommes sont sur le point d'être anéantis et, sans leur porter secours, feront retraite sur Reno Hill, de peur d'être repérés par les forces indiennes.

American Horse, chef Sioux, vers 1900


17h30-18h20


Les Indiens, sous le commandement du chef cheyenne Lame White Man, mènent l'offensive. L'aile gauche de Custer est brisée près de Deep Ravine où elle avait établi un périmètre de défense. Débordé sur son flanc, l'aile droite s'effondre à son tour à 17h50, après plus d'une heure de combat à 1 contre 5, sur un terrain défavorable à la cavalerie démontée. Le dernier carré de cavaliers américains succombe à 18h20 après des combats acharnés (cet épisode deviendra légendaire sous le nom de "Dernière résistance de Custer", Custer's Last Stand).


Indien Sioux au tomahawk, vers 1899


A Little Big Horn, 263 hommes du 7e de cavalerie trouvent la mort, et 38 sont blessés. Les dernières recherches des historiens laissent penser que les pertes indiennes ont été très lourdes, allant de 190 morts et 200 blessés au total à 200 morts sur le champ de bataille, sans compter les morts par blessure. Globalement, la moitié de ses 647 hommes du 7e de cavalerie est hors de combat (tués/blessés) et les Indiens d'Amérique ont perdu environ un tiers de leurs 1500 guerriers disponibles.
Cette bataille eut un grand retentissement dans l'opinion publique américaine, et conduisit au massacre de la Wounded Knee Creek*, quatorze ans plus tard.

Cliquez pour agrandir la carte


Article rédigé d'après Wikipedia (Little Big Horn) à l'exclusion de la légende de plume d'aigle.

* Un article sur Crazy Horse a été publié en date du 20 janvier 2008 sur ce blog, avant de disparaitre corps et bien en raison de la présence d'une vidéo issue de M. "You Tube" ... Nous travaillerons à republier cet article prochainement... Un autre article devrait concerner bientôt le massacre de la Wounded Knee Creek ...

jeudi 15 mai 2008

...

Cliché : Ken Rosenthal, 2006


"Je quitte l'Europe. L'air marin brûlera mes poumons ; les climats perdus me tanneront. Nager, broyer l'herbe, chasser, fumer surtout ; boire des liqueurs fortes comme du métal bouillant, - comme faisaient ces chers ancêtres autour des feux.Je reviendrai, avec des membres de fer, la peau sombre, l'œil furieux : sur mon masque, on me jugera d'une race forte. J'aurai de l'or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds. Je serai mêlé aux affaires politiques. Sauvé. Maintenant je suis maudit, j'ai horreur de la patrie. Le meilleur, c'est un sommeil bien ivre, sur la grève."



Adieu

L'automne déjà ! - Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, - loin des gens qui meurent sur les saisons.
L'automne. Notre barque élevée dans les brumes immobiles tourne vers le port de la misère, la cité énorme au ciel taché de feu et de boue. Ah ! les haillons pourris, le pain trempé de pluie, l'ivresse, les mille amours qui m'ont crucifié ! Elle ne finira donc point cette goule reine de millions d'âmes et de corps morts et qui seront jugés ! Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le cœur, étendu parmi les inconnus sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation ! J'exècre la misère.
Et je redoute l'hiver parce que c'est la saison du confort !
-Quelquefois je vois au ciel des plages sans fin couvertes de blanches nations en joie. Un grand vaisseau d'or, au-dessus de moi, agite ses pavillons multicolores sous les brises du matin. J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames. J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres, de nouvelles chairs, de nouvelles langues. J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels. Eh bien ! je dois enterrer mon imagination et mes souvenirs ! Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée !
Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Suis-je trompé, la charité serait-elle sœur de la mort, pour moi ? Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonge. Et allons.
Mais pas une main amie ! et où puiser le secours ?

***

Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère.
Car je puis dire que la victoire m'est acquise : les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés se modèrent. Tous les souvenirs immondes s'effacent. Mes derniers regrets détalent, - des jalousies pour les mendiants, les brigands, les amis de la mort, les arriérés de toutes sortes. - Damnés, si je me vengeais !
Il faut être absolument moderne.
Point de cantiques : tenir le pas gagné. Dure nuit ! le sang séché fume sur ma face, et je n'ai rien derrière moi, que cet horrible arbrisseau !... Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes ; mais la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul.
Cependant c'est la veille. Recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle. Et à l'aurore, armés d'une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes.
Que parlais-je de main amie ! un bel avantage, c'est que je puis rire des vieilles amours mensongères, et frapper de honte ces couples menteurs, - j'ai vu l'enfer des femmes là-bas ; - et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps.

Arthur Rimbaud ; Une saison en enfer, avril-août 1873.


mercredi 14 mai 2008

Où il est toujours question de fleurs ...


VIII

J'appris bien vite à mieux connaître cette fleur. Il y avait toujours eu, sur la planète du petit prince, des fleurs très simples, ornées d'un seul rang de pétales, et qui ne tenaient point de place, et qui ne dérangeaient personne. Elles apparaissaient un matin dans l'herbe, et puis elles s'éteignaient le soir. Mais celle-là avait germé un jour, d'une graine apportée d'on ne sait où, et le petit prince avait surveillé de très près cette brindille qui ne ressemblait pas aux autres brindilles. Ça pouvait être un nouveau genre de baobab. Mais l'arbuste cessa vite de croître, et commença de préparer une fleur. Le petit prince, qui assistait à l'installation d'un bouton énorme, sentait bien qu'il en sortirait une apparition miraculeuse, mais la fleur n'en finissait pas de se préparer à être belle, à l'abri de sa chambre verte. Elle choisissait avec soin ses couleurs. Elle s'habillait lentement, elle ajustait un à un ses pétales. Elle ne voulait pas sortir toute fripée comme les coquelicots. Elle ne voulait apparaître que dans le plein rayonnement de sa beauté. Eh ! oui. Elle était très coquette ! Sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours. Et puis voici qu'un matin, justement à l'heure du lever du soleil, elle s'était montrée.
Et elle, qui avait travaillé avec tant de précision, dit en bâillant :
- Ah ! Je me réveille à peine... Je vous demande pardon... Je suis encore toute décoiffée...
Le petit prince, alors, ne put contenir son admiration :
- Que vous êtes belle !
- N'est-ce pas, répondit doucement la fleur. Et je suis née en même temps que le soleil...
Le petit prince devina bien qu'elle n'était pas trop modeste, mais elle était si émouvante !
- C'est l'heure, je crois, du petit déjeuner, avait-elle bientôt ajouté, auriez-vous la bonté de penser à moi...
Et le petit prince, tout confus, ayant été chercher un arrosoir d'eau fraîche, avait servi la fleur.
Ainsi l'avait-elle bien vite tourmenté par sa vanité un peu ombrageuse. Un jour, par exemple, parlant de ses quatre épines, elle avait dit au petit prince :
- Ils peuvent venir, les tigres, avec leurs griffes !
- Il n'y a pas de tigres sur ma planète, avait objecté le petit prince, et puis les tigres ne mangent pas l'herbe.
- Je ne suis pas une herbe, avait doucement répondu la fleur.
- Pardonnez-moi...
- Je ne crains rien des tigres, mais j'ai horreur des courants d'air. Vous n'auriez pas un paravent ?
Horreur des courants d'air... ce n'est pas de chance, pour une plante, avait remarqué le petit prince. Cette fleur est bien compliquée..."
- Le soir vous me mettrez sous globe. Il fait très froid chez vous. C'est mal installé. Là d'où je viens...
Mais elle s'était interrompue. Elle était venue sous forme de graine. Elle n'avait rien pu connaître des autres mondes. Humiliée de s'être laissé surprendre à préparer un mensonge aussi naïf, elle avait toussé deux ou trois fois, pour mettre le petit prince dans son tort :
- Ce paravent ?...
- J'allais le chercher mais vous me parliez !
Alors elle avait forcé sa toux pour lui infliger quand même des remords.
Ainsi le petit prince, malgré la bonne volonté de son amour, avait vite douté d'elle. Il avait pris au sérieux des mots sans importance, et était devenu très malheureux.
- J'aurais dû ne pas l'écouter, me confia-t-il un jour, il ne faut jamais écouter les fleurs. Il faut les regarder et les respirer. La mienne embaumait ma planète, mais je ne savais pas m'en réjouir. Cette histoire de griffes, qui m'avait tellement agacé, eût dû m'attendrir...
Il me confia encore :
- Je n'ai alors rien su comprendre ! J'aurais dû la juger sur les actes et non sur les mots. Elle m'embaumait et m'éclairait. Je n'aurais jamais dû m'enfuir ! J'aurais dû deviner sa tendresse derrière ses pauvres ruses. Les fleurs sont si contradictoires ! Mais j'étais trop jeune pour savoir l'aimer."

IX

Je crois qu'il profita, pour son évasion, d'une migration d'oiseaux sauvages. Au matin du départ il mit sa planète bien en ordre. Il ramona soigneusement ses volcans en activité. Il possédait deux volcans en activité. Et c'était bien commode pour faire chauffer le petit déjeuner du matin. Il possédait aussi un volcan étent. Mais, comme il disait, "On ne sais jamais !" Il ramona donc également le volcan éteint. S'ils sont bien ramonés, les volcans brûlent doucement et régulièrement, sans éruptions. les éruptions volcaniques sont comme des feux de cheminée. Evidemment sur notre terre nous sommes beaucoup trop petits pour ramoner nos volcans. C'est pourquoi ils nous causent tant d'ennuis.
Le petit prince arracha aussi, avec un peu de mélancolie, les dernières pousses de baobabs. Il croyait ne plus jamais devoir revenir. Mais tout ces travaux familiers lui parurent, ce matin-là, extrèmement doux. Et, quand il arrosa une dernière fois la fleur, et se prépara à la mettre à l'abri sous son globe, il se découvrit l'envie de pleurer.
-Adieu, dit-il à la fleur.
Mais elle ne lui répondit pas.
-Adieu, répéta-t-il.
La fleur toussa. Mais ce n'était pas à cause de son rhume.
-J'ai été sotte, lui dit-elle enfin. Je te demande pardon. Tâche d'être heureux.
Il fut surpris par l'absence de reproches. Il restait là tout déconcentré, le globe en l'air. Il ne comprenait pas cette douceur calme.
-Mais oui, je t'aime, lui dit la fleur. Tu n'en a rien su, par ma faute. Cela n'a aucune importance. Mais tu as été aussi sot que moi. Tâche d'être heureux… Laisse ce globe tranquille. Je n'en veux plus.
-Mais le vent…
-Je ne suis pas si enrhumée que ça… L'air frais de la nuit me fera du bien. Je suis une fleur.
-Mais les bêtes…
-Il faut bien que je supporte deux ou trois chenilles si je veux connaître les papillons. Il paraît que
c'est tellement beau. Sinon qui me rendra visite ? Tu seras loin, toi. Quant aux grosses bêtes, je ne crains rien. J'ai mes griffes.
Et elle montrait naïvement ses quatre épines. Puis elle ajouta :
-Ne traîne pas comme ça, c'est agaçant. Tu as décidé de partir. Va-t'en.
Car elle ne voulait pas qu'il la vît pleurer. C'était une fleur tellement orgueilleuse…


Antoine de Saint-Exupéry ; Le Petit Prince, 1943 ; (illustrations d'après des aquarelles de l'auteur)

mardi 13 mai 2008

Des violettes pour M. Ogre ... (on vous aura prévenu...)





Vaincre ? Résister ? Tenir ? Faire notre devoir ?
Non. Faire nos besoins. Dehors, c'est un déluge de fer. C'est très simple : il tombe un obus de chaque calibre par minute et par mètre carré. Nous sommes neuf survivants dans un trou. Ce n'est pas un abri, mais les quarante centimètres de terre et de rondins sur notre tête sont devant nos yeux une sorte de visière contre l'horreur. Plus rien au monde ne nous fera sortir de là. Mais ce que nous avons mangé, ce que nous mangeons se réveille plusieurs fois par jour dans notre ventre. Il faut que nous fassions nos besoins. Le premier de nous que ça a pris est sorti ; depuis deux jours il est là, à trois mètres devant nous, mort déculotté. Nous faisons dans du papier et nous le jetons là devant. Nous avons fait dans de vieilles lettres que nous gardions. Nous sommes neuf dans un espace où normalement on pourrait tenir à peine trois serrés. Nous sommes un peu plus serrés.
Nos jambes et nos bras sont emmêlés. Quand un veut seulement plier son genou nous sommes tous obligé de faire les gestes qui le lui permettront. La terre de notre abri tremble autour de nous sans cesse. Sans cesse les graviers, la poussière et les éclats soufflent dans ce côté qui est ouvert vers le dehors. Celui qui est près de cette sorte de porte a le visage et les mains écorchés de mille petites égratignures. Nous n'entendons plus à la longue les éclatements des obus ; nous n'entendons que le coup de masse d'arrivée. C'est un martellement ininterrompu.
Il y a cinq jours que nous sommes là-dedans sans bouger. Nous n'avons plus de papier ni les uns ni les autres. Nous faisons dans nos musettes et nous les jetons dehors. Il faut démêler ses bras des autres bras, et se déculotter, et faire dans une musette qui est appuyée sur le ventre d'un copain. Quand on a fini on passe la saleté à celui de devant, qui la passe à l'autre qui la jette dehors.










Septième jour. La bataille de Verdun continue.
De plus en plus héros. Nous ne sortons toujours pas de notre trou. Nous ne sommes plus que huit. Celui qui était devant la porte a été tué par un gros éclat qui est arrivé en plein dedans, lui a coupé la gorge et l'a saigné. Nous avons essayé de boucher la porte avec son corps. Nous avons bien fait.
Une sorte de tir rasant qui s'est spécialisé depuis quelques heures sur ce morceau du secteur fait pleuvoir sur nous des éclats de recul. Nous les entendons frapper dans le corps qui bouche la porte. Malgré qu'il ait été saigné comme un porc avec la carotide ouverte, il saigne encore à chacune de ces blessures qu'il reçoit après la mort. J'ai oublié de dire que depuis plus de dix jours aucun de nous n'a de fusil, ni de cartouches, ni de couteau, ni de baïonnette. Mais nous avons de plus en plus ce terrible besoin qui ne cesse pas, qui nous déchire. Surtout depuis que nous avons essayé d'avaler de petite boulettes de terre pour calmer la faim, et aussi parce que cette nuit il a plu et, comme nous n'avions pas bu depuis quatre jours, nous avons léché l'eau de la pluie qui ruisselait à travers les rondins et aussi celle qui venait de dehors et qui coulait chez nous par-dessous le cadavre qui bouche la porte.
Nous faisons dans notre main. C'est une dysenterie qui coule entre nos doigts. On ne peut même pas arriver à jeter ça dehors. Ceux qui sont au fond essuient leurs mains dans la terre à côté d'eux.
Les trois qui sont près de la porte s'essuient dans les vêtements du mort. C'est de cette façon que nous nous apercevons que nous faisons du sang. Du sang épais, mais absolument vermeil. Beau. Celui-là a cru que c'était le mort sur lequel il s'essuyait qui saignait. Mais la beauté du sang l'a fait réfléchir. Il y a maintenant quatre jours que ce cadavre bouche la porte et nous sommes le 9 août, et nous voyons bien qu'il se pourrit. Celui-là avait fait dans sa main droite : il a passé sa main gauche à son derrière ; il l'a tirée pleine de ce sang frais. Dans le courant de ce jour-là, nous nous apercevons à tour de rôle que nous faisons du sang. Alors nous faisons carrément sur place, là, sous nous. J'ai dit que nous n'avons plus d'armes depuis longtemps ; mais nous avons tous notre quart passé dans une courroie de notre équipement, car nous sommes à tout moment dévorés par une soif de feu, et de temps en temps nous buvons notre urine. C'est l'admirable bataille de Verdun.

Jean Giono ; Recherche de la pureté, 1939










Le dormeur du val

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud