mardi 29 avril 2008

Negritude...





définition du mot "égalité" selon aimé césaire






Ave Césaire


Il aurait sûrement bien ri, Aimé Césaire, lui qui cultivait en privé une ironie aussi courtoise que cruelle , en voyant tous ces politiques, tous ces journalistes, se précipiter à Fort-de-France pour célébrer son embaumement.
Oubliée, la polémique sur les bienfaits de la colonisation où s’illustrèrent Nicolas Sarkozy et les députés UMP. Oubliées, ces années où le maire de Fort-de-France se heurtait à l’hostilité de préfets envoyés aux Antilles par le Général et « son » Jacques Foccart pour tenter de l’abattre. Oublié, ce président Valéry Giscard d’Estaing qui se refusa à venir le saluer dans sa mairie. Oubliés, ces hémicycles désertés où le député de la Martinique, communiste puis apparenté au groupe socialiste après sa rupture avec le parti de Maurice Thorez en 1956, défendait l’égalité sociale Hexagone-départements d’outre-mer face à l’intransigeance des gouvernements gauliste, pompidolien, giscardien et chiraquien. Oubliée, cette radio-télévision d’Etat où pendant près de vingt ans prononcer son nom était pratiquement interdit. Oublié, le créateur de la revue « Tropiques », qui, en 1942, dénonçait cette église catholique plus empressée à bénir le « Travail, Famille, Patrie » du Maréchal que « l’ami des Noirs », l’abbé Grégoire.
Faut-il rappeler qu’il y a onze ans à peine son « Discours sur le colonialisme », déjà censuré lors de sa publication sous la IVe République, fut retiré du programme national des classes terminales ? Une décision prise par un ministre de l’Education nommé François Bayrou. Le même Bayrou qui, sans doute en guise de rédemption, est allé se recueillir, dimanche dernier, devant le cercueil d’Aimé Césaire, au stade Pierre-Aliker.
Car il a fallu attendre l’élection de son ami François Mitterrand pour que l’autonomie, réclamée depuis les années 60 par le PPM (Parti populaire martiniquais), soit enfin partiellement accordée aux départements d’outre-mer malgré les manœuvres du Conseil constitutionnel, présidé par le chiraquien Roger Frey. Comme il a fallu attendre 1986 pour que les citoyens des départements d’outre-mer bénéficient des mêmes avantages sociaux que les métropolitains.
Quand à l’œuvre poétique et théâtrale d’Aimé Césaire, aujourd’hui tant célébrée, elle a été longtemps négligée. La Comédie-française n’a inscrit à son répertoire sa « Tragédie du roi Christophe » qu’en 1991. Pour le 78e anniversaire de Césaire ! Son « Cahier d’un retour au pays natal », poème manifeste de la négritude, édité en 1939, n’a été publié en poche que près de trente ans plus tard ! Et les premiers centres d’études césairiennes ont été créés en Afrique, au Canada, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Mais pas dans les universités françaises.
Rebelle à toute vanité, Aimé Césaire n’en avait cure. Lors d’un de ses derniers entretiens télévisés, alors qu’il était interrogé sur les critiques qu’il avait suscitées tant à droite qu’à l’extrême gauche, il avait répondu avec son sourire malicieux : « Le nègre les emmerde. »
Une belle épitaphe !

Nicolas Brimo
Le Canard enchaîné n°4565 du mercredi 23 avril 2008, page 8

lundi 28 avril 2008

Conte priapique...

Max Koch / Otto Rirth, Der Act, 1895

Misères de la vie humaine.

Je veux philosopher un peu sur l'homme, et sur ce qu'il fait ici-bas : je vois d'abord que, dès qu'il est sorti du con, il se met à crier comme un désespéré.
Lorsqu'il ouvre les yeux, il est tout ahuri, ne sait où il est, et voit confusément ceux qui le regardent, mais sans savoir ce qu'il voit.
En grandissant, il lui faut supporter de grandes souffrances, des maladies, et notamment les douleurs de la dentition.
Viennent ensuite les rougeoles, les varioles, les épouvantes, le fouet et autres punitions ; et tout cela avant, pour ainsi dire, qu'il puisse se tenir debout.
Il a quelques plaisirs ; mais ceux de l'enfant durent peu et sont toujours mêlés d'amertume,
Soit qu'on lui fasse peur, soit qu'on lui refuse à manger, soit qu'il soit grondé par sa mère ou par sa nourrice.
Après cela, vient le grand chagrin d'aller à l'école et d'étudier, afin de savoir quelque chose.
S'il veut exercer une profession, que de temps et de patience ne lui faut-il pas, avant de la connaître convenablement ?
Au terme de l'adolescence, il entre dans l'océan du monde et n'y trouve pas un instant de véritable repos.
Il a beau chercher des plaisirs parfaits, il ne peut pas en trouver, et ceux qu'il préférerait ne sont pas convenables.
Il se jette de tout son cœur dans les nouveautés, et ne tarde pas à s'en repentir.
Le bien dure un moment, et le mal reste longtemps. Å quelques jours sereins succèdent une longue tempête.
Quand ensuite l'amour lui entre dans la tête avec tous ses déboires, ce n'est rien moins que l'enfer dépeint par les poètes.
Les sentiments les plus contraires l'agitent, et le tourmentent au point qu'il désire parfois la mort.
Ô misérable Nature, pourquoi nous faire trouver tant d'amertume dans ce qui nous plaît le plus ?
Si nous examinons l'avare, quelle douleur n'éprouve-t-il pas, quand il est forcé d'ouvrir sa bourse ?
Å quoi lui sert cette belle caisse pleine d'écus et de doublons, dont il ne peut pas se séparer ?
Il ne mange jamais un bon morceau, et ce qui ferait le bonheur d'une foule de gens ne lui est d'aucune utilité.
Celui qui se creuse la cervelle pour arriver aux dignités doit renoncer complètement à sa liberté.
S'il est ignorant, il lui faut recourir à l'intrigue, s'il a de grands talents, il est persécuté par les sots.
Il y a un tas de pauvres diables qui travaillent nuit et jour, pour soutenir le peu de vie qui leur reste.
Quelle passion plus cruelle que celle de l'homme luxurieux, qui éprouve sans cesse le besoin de foutre !
Il le désire sans cesse, et n'en est jamais là, malgré tous les désagréments que cela lui attire.
Tel qu'un chien enragé, il lécherait, je crois, le con de toutes les femmes, filles ou veuves.
Ne craignant de perdre, ni sa santé, ni sa fortune, il n'est content que lorsqu'il est dans un con.
Voilà ce qu'est l'homme, et quels sont les combats que ses passions l'obligent à vivre sur la terre.
Lorsqu'il est parvenu au terme de sa jeunesse, il croit pouvoir se tirer de la mer des passions ;
Mais il y plonge plus profondément encore, quand il voit qu'il a tout perdu, excepté ses passions ;
Surtout celui qui était tellement amoureux du beau sexe qu'il avait tout sacrifié pour lui plaire.
Alors celui qui désespère d'atteindre le port, et qui ne trouve plus aucun agrément dans cette mer, voudrait être mort.
Que lui importe de voir encore le soleil et la lune, s'il ne peut rien obtenir des femmes ?
Mais, me dira-t-on, il reste encore aux vieillards les plaisirs de l'esprit : Ce sont hélas ! De biens tristes plaisirs.
Ils n'ont rien de réel, n'étant que des caprices du cerveau, et l'on n'est plus bon à rien lorsqu'on n'a plus de vit.
En quoi consiste le bonheur ? Personne ne le sait, et ce qui plaît à l'un dans un endroit déplaît ailleurs à un autre.
Chacun émet son avis à cet égard, persuadé que c'est le seul bon, et pourtant l'un ou l'autre est dans l'erreur.
Il n'y a que le con qui, d'un commun accord, soit une bonne salaison, exempte d'amertume.
La vieillesse est un mal ; mais la privation la plus cruelle, que lui impose la perfidie du Destin, est celle de ne plus aller dans ce jardin.
Quoi de plus malheureux qu'un vieillard ! Chaque instant lui apporte un nouveau mal, qui est avant-coureur de la mort ;
Et, quand arrive la dernière maladie, qui doit l'emporter, il n'est pas de vin de Chypre, ni d'eau-de-vie, qui puissent le sauver.
Quelle triste chose, lorsqu'on en est arrivé là, de voir les parents et les amis qui se désolent,
Et ces ignorants médecins, qui, reconnaissant leur erreur, ne savent plus que dire, sinon qu'il faut appeler le confesseur.
Quelle grande et terrible question ! Qu'est-ce que l'homme, et quel avenir lui est réservé ? Lorsque j'y songe, je voudrais n'être pas né.

Robert Mapplethorpes, Christopher Holly, 1980

Pierre et Gilles, Casanova - Enzo, 1995

Madrigal

Pourquoi écouter les sornettes, que de maudites gens vous fourrent dans la tête, et ne pas écouter plutôt la vérité et la raison ?
Le vit est une créature qui a, à l'égard de cette fente, d'anciennes investitures, une sentence légale, un titre, et le droit de le faire valoir.

Konrad Helbig, Brazil, 1968

Madrigal

Un bon gros vit, toujours ferme, et qui se dresse quand on veut,
Vaut bien mieux que vit d'un grand seigneur, qui, pour jouer sa partie, a besoin d'être touché en la, sol, ré.

Pierre et Gilles, Le petit jardinier - Didier, 1993

Madrigal

Que j'aurais de plaisir à voir un gros vit entre les mains d'une reine et d'une sœur capucine ! L'une le regarderait d'un air dédaigneux ; l'autre s'écrierait : Qu'est-ce que cela, ô mon Jésus !
Mais, en somme, toutes deux l'examineraient, le presseraient, le manieraient, et, n'y pouvant plus résister, se le mettraient dans le con, et se branleraient à en mourir.

Dianora Niccolini, Self Discovery, 1980

Madrigal

Sottises, sottises, bonnes pour des enfants, que tous les bavardages de ces petits-maîtres, qui se croient des dieux.
C'est un vit qu'il faut, mes chers nigauds. Un vit, quand le moment est bien choisi, ne manque jamais son coup.

James Bidgoog, Bobby Test Five, 1960s

Madrigal

Dire à mon vit, qui fait la sourde oreille, qu'il est un gueux, et que s'attaquer au cul est un péché,
C'est tout comme si je disais au con que l'on gagne des indulgences en disant le chapelet ; il ne voudrait pas me comprendre.

Edwin F. Townsend, Tony Sansone, 1930

Madrigal

Quiconque, après avoir donné des baisers, s'en tient là, est un couillon qui mérite de perdre les baisers qu'il a reçu.
Celui qui en est arrivé à donner un baiser doit compter sur le succès : S'il ne l'obtient pas, c'est par sa faute, et il ne doit pas s'en plaindre.

Jan Saudek, The New View from my Window, 1986

Madrigal

Si l'on écoutait ce que dit une femme, on se découragerait, et l'on renoncerait à tout espoir ; mais elle finit toujours par décharger avec le vit qu'elle a longtemps refusé.

Ken Haak, Black Man with Foired Arms, Torso to Thigh, in profile, 1968

Madrigal

Les laides ont le droit de vivre comme les belles ; c'est pourquoi je suis bienveillant pour toutes. Chacune d'elles doit goûter un peu du plaisir de l'amour.

Andy Devine, 1996

Giorgio Baffo (Venise, 1694 - Venise, 1768), fut un poète et un sénateur célèbre de la République de Venise au XVIIIe siècle.

Richard Kern, Bruce La Bruce wirh his Hands on his Hips, 1994

dimanche 27 avril 2008

...On m'appelle Garance...







Juste parce que c'est le plus beau film du monde ...

Les Enfants du Paradis. Réalisé par Marcel Carné ; Avec Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, Pierre Renoir, Louis Salou, Maria Casares, Marcel Herrand, Gaston Modot, Fabien Loris, Marcel Perès, Palau, Etienne Decroux, Jeanne Marken, Jacques Castelot, Paul Frankeur, Albert Rémy, Robert Dhéry. Scénario : Jacques Prévert. Musique : Joseph Kosma et Maurice Thiriet. Photographie : Roger Hubert et Philippe Agostini. Montage : Henry Rust et Madeleine Bonin. Décors : Alexandre Trauner. Une production Paulvé / Pathé CinémaFrance - 190 mn - 1945

jeudi 24 avril 2008

... Rouge ...



How can my Muse want subject to invent,
While thou dost breathe, that pour'st into my verse
Thine own sweet argument, too excellent
For every vulgar paper to rehearse ?
O, give thy self the thanks, if aught in me
Worthy perusal stand against thy sight,
For who's so dumb that cannot write to thee,
When thou thy self dost give invention light ?
Be thou the tenth Muse, ten times more in worth
Than those old nine which rhymers invocate ;
And he that calls on thee, let him bring forth
Eternal numbers to outlive long date.
If my slight Muse do please these curious days,
The pain be mine, but thine shall be the praise.





Ma Muse manquerait de sujets de poèmes
Cependant que tu vis et répands en mes vers,
Unique et doux objet, tant de merveilleux thèmes
Que l'indigne papier recueille de travers ?

C'est toi qu'il faut louer si parfois tu peux lire
Quelque ouvrage de moi qui te semble assez beau ;
Quel esprit si pesant ne te saurait décrire
Lorsque pour l'inspirer tu te fais son flambeau ?

Sois la dixième Muse, et dix fois plus féconde
Que ces Neuf de jadis, si chères aux rimeurs
Et qui t'invoquera, fais-lui produire au monde
Des nombres éternels, du Temps lointain vainqueurs

Et si ma Muse plaît à ces siècles étranges,
Mienne en reste la peine et tiennes les louanges.


Wiliam Shakespeare (1564-1616) ; Sonnet XXXVIII

lundi 21 avril 2008

Aimé...




"Discours sur le colonialisme" Aimé Césaire
Lu par Antoine Vitez, 1989 - durée 11 mn 15''




Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères,
je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot


un mendigot
mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Je retrouverais le secret des grandes communications et des grandes combustions. Je dirais orage. Je dirais fleuve. Je dirais tornade. Je dirais feuille. Je dirais arbre. Je serais mouillé de toutes les pluies, humecté de toutes les rosées. Je roulerais comme du sang frénétique sur le courant lent de l'oeil des mots en chevaux fous en enfants frais en caillots en couvre-feu en vestiges de temple en pierres précieuses assez loin pour décourager les mineurs. Qui ne me comprendrait pas ne comprendrait pas davantage le rugissement du tigre.
Et vous fantômes montez bleus de chimie d'une forêt de bêtes traquées de machines tordues d'un jujubier de chairs pourries d'un panier d'huîtres d'yeux d'un lacis de lanières découpées dans le beau sisal d'une peau d'homme j'aurais des mots assez vastes pour vous contenir
et toi terre tendue terre saoule
terre grand sexe levé vers le soleil
terre grand délire de la mentule de Dieu
terre sauvage montée des resserres de la mer avec
dans la bouche une touffe de cécropies
terre dont je ne puis comparer la face houleuse qu'à
la forêt vierge et folle que je souhaiterais pouvoir en
guise de visage montrer aux yeux indéchiffreurs deshommes

Il me suffirait d'une gorgée de ton lait jiculi pour qu'en toi je découvre toujours à même distance de mirage - mille fois plus natale et dorée d'un soleil que n'entame nul prisme - la terre où tout est libre et fraternel, ma terre.

Partir. Mon coeur bruissait de générosités emphatiques. Partir... j'arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : « J'ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».

Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte... Et si je ne sais que parler, c'est pour vous que je parlerai».Et je lui dirais encore :« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »

Et venant je me dirais à moi-même :« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse... »

Aimé Césaire ; Cahier d'un retour au pays natal - extraits, 1938-1939






“J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffectéentre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie

tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées

ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué -la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacées
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe
frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant

la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots.”

extrait de «Calendrier lagunaire», du recueil Moi, laminaire, 1982.































dimanche 20 avril 2008

Le portefaix et les dames... (fin...)

Benjamin Jean Joseph Constant (1845-1902) ; Les sherifas [détail]

Puis ce fut au tour de l'aimable intendante de se lever et de se débarrasser de ses vêtements, à l'exemple de sa sœur la portière.
Elle cria :
-Glou-glou!
Et plongea prestement dans la piscine où elle se mit à barboter comme l'autre avait fait. Elle se lava consciencieusement les seins et le haut des cuisses puis, sortant de l'eau, courut se laisser choir entre les bras du portefaix qu'elle commença à interroger à son tour :
-Ô toi, le tréfonds de mon cœur, peux-tu me dire ce qu'est ceci ?
-C'est ta fissure, se hasarda le portefaix.
Elle se mit à le frapper si fort que toute la salle retentit du bruit de ses coups.
-You!... criait-elle. N'as-tu pas honte ?
-Alors ta matrice ?
-Fi donc! Quel vilain mot! S'esclaffèrent les deux autres sœurs en le brutalisant de plus belle.
-Alors c'est ton frelon...
-Fi! n'as-tu donc aucune pudeur ? s'indigna la troisième en lui administrant un bon coup de poing.
Et elles ne cessèrent l'une de le bourrer de coups de poing, l'autre de le souffleter; celle-ci de lui flanquer de grandes claques, celle-là de le battre comme plâtre...
Mais il n'arrivait toujours pas à donner la bonne réponse.
-Matrice... mortier... pendentif...
-Non, non!... tu n'y es pas du tout! S'entendait-il répondre.
Alors, avouant sa défaite, il risqua pour finir :
-...plante aromatique des ponts...
Ce dont les trois sœurs rirent si fort qu'elles en tombèrent à la renverse, avant d'assaisonner mieux que jamais la nuque du malheureux portefaix.
-Tu ne devines vraiment pas ?
-Je ne sais plus, sœurette, confessa le jeune homme.
-Que n'as-tu trouvé la réponse! Sache donc qu'on l'appelle : la graine de sésame décortiquée!...
-Louanges à Dieu qui m'a délivré! Clama le portefaix. Ce sera donc la graine de sésame décortiquée!...


Giulio Rosati (1858-1917) ; Les favorites [détail]


Comme ils en avait fini de la devinette, la belle enfant nue remit un semblant d'ordre dans sa tenue et tous se remirent à boire, ce qui fit oublier pendant une nouvelle heure de temps au jeune homme et sa nuque meurtrie et ses épaules endolories.
Puis la plus âgée et la plus belle des trois sœurs se déshabilla à son tour; ce que voyant, le portefaix porta par avance la main à sa nuque et en frotta la peau endolorie en gémissant :
Aïe!... ma nuque... Mes épaules... pour la gloire de Dieu!...
Mais l'adolescente, se montrant enfin dans sa nudité, plongeait déjà et disparaissait au fond de la piscine. Quand elle reparut, le portefaix oublia tout : il trouva qu'elle ressemblait à un fragment de lune; que son visage, lui, était la lune pleine dans tout son éclat... ou la clarté de l'aurore au-dessus de l'horizon... Il la contemplait sans cacher son plaisir, appréciant à leur juste valeur sa taille, ses seins bien arrondis, la lourde croupe qui frémissait au moindre de ses mouvements. Et la belle enfant se laissait admirer, aussi nue qu'Allah, son seigneur, l'avait créée. Soupirant d'émotion, le portefaix lui dédia alors ces vers :

Ô taille parfaite que la tienne!
Si je la compare au rameau flexible et tendre,
je te calomnie, chargeant ma conscience
d'une faute impardonnable.

Car le rameau n'a de beauté
que s'il est revêtu de feuilles,
tandis que tu n'es belle
que dans la plus entière nudité

et ces vers encore :

Quelle est donc cette flèche
que ton regard
a planté solidement
au fond de mon cœur ?

Tes joues seraient des roses pourpres,
n'était le grain de beauté qui les marque
d'un point noir. Ta taille est une lance,
mais la lance est rigide,

au lieu que toi, pour mieux nous émouvoir,
tu la ploies en marchant : moins par nonchaloir
que par sympathie envers ceux
que tourmente l'affliction des cœurs.

Malheur à la troupe
des passionnés d'amour!
Que de souffrances, que de blessures!...
et pour finir, quelle peine!...


Jean-Léon Gerôme (1858-1904) ; Femme nue, 1889


Il avait à peine fini de déclamer qu'elle ressortait de l'eau et se précipitait, comme avait fait ses sœurs, dans le creux de ses bras. Enfin, désignant elle aussi du doigt sa partie chaude, elle l'interrogea :
-Dis-moi donc, ô petite prunelle de mes yeux! Ô mon petit foie!... quel nom donnes-tu à ceci ?
Le portefaix répondit avec une feinte assurance :
-La plante aromatique des ponts!
-Hou!
-La graine de sésame décortiquée!
-Hou!
-Ta petite matrice...
-You!... n'a-t-il pas honte!
Et la main s'abattit sur la nuque du malheureux jeune homme à coups redoublés. Il avait beau hasarder de nouvelles réponses, invariablement on lui répondait :
-Non, non et non!
A la fin, n'en pouvant plus de pinçons, de morsures et de coups et sentant sa nuque enfler, il commença à trouver le procédé un peu rude et implora d'un air sombre :
-Allons! Sœurette, dis-moi donc ce qu'il fallait dire...
-Que ne l'as-tu appelé : les entrepôts du Père-la-Joie ?...
Et le portefaix, enfin soulagé, d'éclater de rire.
-Bravo!... bien trouvé!... Les entrepôts du Père-la-Joie!...


Jean-Léon Gerôme (1858-1904) ; Femmes du Harem au bain maure


Sur quoi l'adolescente reprit son vêtement, et tous quatre ne se firent pas prier pour continuer la fête. Et la coupe circula entre eux une bonne heure encore de temps...
Soudain le portefaix se leva et on le vit à son tour se dépouiller de sa vêture, révélant au regard de ses compagnes l'objet qui se dressait entre ses cuisses. D'un bond il plongea dans la piscine où il s'ébroua et se frictionna vigoureusement. Il se rafraîchit enfin la barbe et les aisselles et, tout ragaillardi, s'élança hors de l'eau et courut s'affaler dans le giron de la plus belle, tout en laissant sa main errer sur le sein de la jolie portière, et confiant ses jambes et ses pieds aux caresses de l'aimable intendante. Désignant alors son sexe de sa main, il interrogea ses trois amies :
-Ô dames, pouvez-vous me dire ce qu'est cette chose ?
Les « pucelles » se regardèrent et se mirent à rire. Cette manière d'agir leur plaisait visiblement; de même était-il clair que leur hôte prenait un vif plaisir à s'exhiber ainsi devant elles, son caractère, sur ce point, s'accordant fort bien au leur.
L'une des dames lança une première réponse :
-C'est ton zebb...
-N'avez-vous pas honte ? Ce que vous dites là est trop laid!
-C'est ton membre viril, fit l'autre.
-Soyez décentes, qu'Allah vous confonde!
-C'est l'objet qui se dresse, risqua la troisième.
Puis toutes à qui mieux mieux :
-C'est ta mamelle.
-Non!
-Ce sont tes bourses.
-Que non!
-Ton pilon.
-Non, non et non!
De guerre lasse, elles implorèrent :
-Allons, dis-nous quel est son nom!
Mais il était trop occupé à prendre sa revanche, embrassant l'une, caressant le menton de l'autre, accrochant la troisième avec les dents, pinçant celle-ci, mordant celle-là, tandis qu'elles en riaient jusqu'à tomber à la renverse. A la fin, n'en pouvant plus, elles le supplièrent :
-Frérot, s'il te plaît, dis-nous le nom de cet objet ?
-Vraiment, vous ne savez pas ? s'étonna le portefaix. Eh bien! sachez qu'on l'appelle Mulet Hardi...
-Et pourquoi donc Mulet Hardi ? pouffèrent-elles.
-Parce qu'il broute la plante aromatique des ponts, avale la graine de sésame décortiquée et s'ébroue dans les entrepôts du Père-la-Joie...
Elles s'esclaffèrent, se renversèrent sur le dos et faillirent perdre le sens à force de rire. Puis nos quatre convives revinrent à leur festin et continuèrent à banqueter jusqu'à la tombée de la nuit.


Jean-Léon Gerôme (1858-1904) ; La fumeuse de houkah, 1898


L'une des dames lança alors au portefaix :
-Au nom de Dieu, ô maître, il est temps que tu te lève et nous fasse l'honneur de partir d'ici!... Allons! Enfile tes sandales, tourne les talons et cours nous faire admirer de loin la largeur de tes épaules...
-Que je m'en aille ? s'écria le portefaix. Mais existe-t-il hors de chez vous un seul endroit au monde où je puisse trouver du repos ? Par Dieu, je vous l'assure, il est plus facile à mon souffle d'abandonner mon corps qu'à ma personne de quitter cette maison! Je vous propose plutôt de lier la nuit qui commence au jour qui vient de finir, et demain matin, chacun s'en ira sur le chemin de sa destinée...
-Par Dieu! mes sœurs, intervint alors l'intendante, cet homme à raison. Je vous en conjure, oui, par Dieu! Par le prix de ma vie à vos yeux! Gardons-le cette nuit avec nous. Nous avons encore bien d'autres jeux à partager avec lui, bien d'autres propos aiguisés à échanger en sa compagnie. Qui peut nous assurer que nous vivrons assez longtemps pour rencontrer un jour un autre galant de son espèce ? Il est beau garçon, dévergondé, et cela ne l'empêche pas d'avoir des manières...
Les trois en convinrent volontiers et déclarèrent :
-D'accord, nous acceptons que tu passes la nuit chez nous, mais à la condition expresse que tu te soumettes à notre loi et agisse en toutes choses selon notre bon vouloir. Tout ce que tu nous verra faire, tout ce que tu observeras autour de nous... ne cherche pas à en percer la raison. Ne te mêle pas de ce qui ne te concerne pas... et tu éviteras ainsi à tes oreilles d'entendre des choses qui pourraient n'être point à ton goût. Telle est la condition unique que nous mettons à notre autorisation. Rien de plus. Mais tu devras t'y tenir quels que soient les gestes que tu nous verra faire.
-Oui, oui et oui! Acquiesça aussitôt le portefaix. A partir de cet instant, je suis sourd et aveugle!
-Alors lève-toi et va lire ce qui se trouve écrit sur la porte du vestibule.
Il se dirigea vers la porte en question et vit qu'on y avait gravé en lettres d'or fondu cette sentence :
« celui qui parle de choses qui ne le concernent point s'expose à entendre des paroles qui ne lui plairont point. »
-Mes dames, déclara-t-il en revenant vers elles, je le jure devant vous, je me tairai sur tout ce qui ne me regarde pas.
Elles reçurent sa promesse, puis l'intendante se leva pour aller préparer un souper fin. Ils allumèrent cierges et lampions après avoir eu soin de fixer dans la cire des grains d'ambre et des brins d'aloès afin de parfumer l'air de la salle, et passèrent à table. On but encore, on échangea de doux propos et des anecdotes piquantes mettant en scène des personnages célèbres pour leur talent ou pour leur génie... et la soirée passa ainsi, plus calmement que la journée qui l'avait précédée.
Étendus parmi les fruits savoureux, rafraîchis par les boissons convenables, ils s'occupèrent de la sorte un bon moment à manger et à boire, à deviser et à goûter des friandises variées, à rire et à plaisanter. [...]


Les Mille et Une Nuits ; Le portefaix et les dames ; Texte établi sur les manuscrits originaux par René R. Khawam


Edouard Bernard Debat-Ponsan (1847-1913) ; Le massage, 1883

samedi 19 avril 2008

Le portefaix et les dames... (suite...)

Paul Désiré Trouillebert (1831 – 1900) ; servante du harem, 1874


-Qu'attendez-vous donc, ainsi plantés sur le seuil ?...
Entrez donc, et toi, ma sœur, soulage ce malheureux portefaix, lança la belle portière à l'attention de la jeune intendante.
Celle-ci pénétra aussitôt à l'intérieur de la maison, fidèlement escortée par l'homme, cependant que la portière s'empressait de refermer la porte à clé et de les suivre.
Ils arrivèrent dans un vaste salon construit avec une symétrie parfaite, entièrement entouré par une double colonnade d'arcs superposés finement ourlés de bandeaux ouvragés et de méplats. A son extrémité, une pièce surélevée en encorbellement était ornée de tapis, de rideaux faits de fils de perles et meublée de coffres recouverts d'étoffes qui tombaient jusqu'à terre. Au centre de ce salon avait été aménagée une vaste piscine remplie d'eau claire, au milieu de laquelle trônait une petite barque. Enfin, tout au fond de la salle, à la place d'honneur, s'apercevait un lit d'ambre incrusté de perles et de pierres précieuses qui reposait sur quatre pieds en bois de cyprès; l'encadraient les voiles d'une moustiquaire de satin rouge, fermée en guise de boutons par des perles aussi grosses, sinon plus, que des noisettes.
A peine étaient-ils entrés dans le salon qu'une main défit un à un les boutons de la moustiquaire, révélant la présence, au creux du lit, d'une autre adolescente : visage étincelant... beauté qui départit la joie, conforme au canon des philosophes... figure telle la lune en son plein... Et avec cela : des yeux babyloniens, des sourcils comme deux arcs tendus, une taille droite comme la lettre alif... Odeur d'ambre et petites lèvres sucrée... front si beau et si rayonnant que le soleil eût pu s'en trouver jaloux... Telle était-elle : astre parmi les astres du firmament, coupole d'or massif, épouse parée pour le jour de ses noces, pavement de marbre précieux au fond de la vasque où babille le jet d'eau, queue de mouton nageant dans le lait caillé... Bref, telle que le poète l'a décrite :


Un sourire
sur un collier de perles;
une rangée de grêlons,
guirlande d'œillets blancs.

Boucle de cheveux éparse
telle une rivière dans la nuit;
beauté qui réjouit le cœur, si parfaite
qu'à sa vue l'aube pâlit de jalousie.


La troisième dame se leva de son lit et, à pas menus, s'en vint rejoindre ses deux sœurs au milieu du salon.
-Qu'avez-vous donc à rester debout comme des piquets ? Leur cria-t-elle. Soulagez donc ce malheureux portefaix!
La belle portière et sa compagne l'intendante ne se le firent pas dire deux fois : venant se placer l'une devant, l'autre derrière le porteur, elles le débarrassèrent de sa hotte qu'elles déposèrent sur le sol, aidées par leur jeune amie. Elles la vidèrent de tout ce qu'elle contenait, disposèrent à part les fruits, les conserves au vinaigre et les divers aromates et rangèrent avec soin toutes les provisions, puis elle remirent au portefaix une pièce d'or en lui disant :
-Maintenant, laisse-nous et va ton chemin sous la protection d'Allah!
Le jeune homme les considéra un instant toutes les trois, admirant la perfection de leurs corps et la beauté qu'elles avaient reçue en partage. Il venait de s'aviser que, selon toute évidence, aucun homme ne vivait avec elles et songea à toutes les provisions qu'il avait transportées pour elles en sa hotte : vin, viande, hors-d'œuvre, fruits... Il se rappela tous les gâteaux, tous les aromates, toutes les confitures, tous les sirops qui les accompagnaient. Cette seule pensée le plongeait dans un tel émerveillement qu'il en demeurait comme cloué au sol, incapable de se décider à quitter les lieux.
-Qu'as-tu donc à rester là sans bouger et à nous dévisager ? s'étonna l'une des adolescentes. La somme que tu as reçue pour ta course n'est-elle pas suffisante ? Et sans attendre sa réponse, elle se tourna vers l'une de ses sœurs et lui dit :
-Donne-lui encore une pièce d'or.
-Par Dieu! mes dames, se défendit le portefaix, la somme que vous m'avez remise ne me paraît nullement insuffisante, car mon salaire normal est loin d'atteindre même deux pièces d'argent! Mais je m'inquiète à votre sujet : comment pouvez-vous vivre ainsi toutes seules, sans la compagnie d'un homme qui vous permette de prendre vos aises ? Ne savez-vous pas qu'une table ne peut tenir solidement que si elle repose sur quatre pieds ? Où est votre quatrième partenaire ? De même qu'une soirée entres hommes ne devient agréable qu'à l'instant où des femmes y sont admises, de même une assemblée de femmes ne saurait se passer de la présence d'un hôte masculin... Le poète n'a-t-il pas dit :

Une musique agréable
exige quatre instruments :
la harpe persane, le luth,
la cithare et le flageolet.

Un parfum suave rassemble toujours
quatre essences de fleurs :
la rose, la myrte,
le naour et la giroflée.

Le bonheur dans l'étreinte n'est parfait
que s'il est assorti de ces quatre adjuvants :
un bel âge, du vin,
un corps aimé, des pièces d'or...


-Vous n'êtes ici que trois femmes. Un quatrième partenaire vous est indispensable, et celui-ci ne peut être qu'un homme.Ce discours du portefaix se trouva être tout à fait du goût des dames.
-Et qui donc sera ce quatrième partenaire ? questionnèrent-elles avec malice. Apprends que nous sommes pucelles et que le secret de nos ébats n'a jusqu'ici été dévoilé à personne. Crois-tu que nous acceptions facilement de la confier à quelqu'un qui s'avérerait incapable de le garder ? Nous avons lu, dans un volume de chroniques, ces vers d'Abu-Tammam :

Garde ton secret,
ne le confie à personne,
car celui qui confie son secret
l'a déjà perdu.

Si ta poitrine à toi s'avère incapable
de le contenir, comment pourra le garder
la poitrine de celui
qui l'a reçu en dépôt ?

-Par votre vie, je le jure! Protesta le portefaix, j'ai toujours observé les règles de la bienséance et de la prudence, ayant reçu sur ce point la meilleure éducation. Moi aussi j'ai parcouru les livres du savoir et j'ai su faire mon butin de tout ce qui enrichit l'esprit. J'ai lu, j'ai écouté et mes jugements ne se fondent que sur les paroles des témoins de confiance qui ont transmis les données de la tradition et en ont garanti l'authenticité. Et je me fais fort à mon tour de ne transmettre aux autres que ce que j'ai entendu de mes oreilles ou que je puis tenir pour assuré.
« et comme je ne rapporte en société, des fait et gestes d'autrui, que ce qui me paraît louable, faisant silence sur les fredaines de chacun, on n'apprend jamais par ma bouche que ce qui honore les gens dont je parle. Moi aussi, je sais me conformer à l'enseignement du poète :

Seul l'homme digne de confiance
sait tenir un secret;
hors le cœur du meilleurs des hommes,
aucun secret n'est en lieu sûr.

Veut-on m'en confier un,
je l'enferme aussitôt chez moi
et referme sur lui ma porte
que commande une bonne serrure.

La clé de cette porte ?
Je l'ai perdue.
Ainsi est-elle aussi bien close
que si je l'avais fait sceller.

John Frederick Lewis (1805-1876) ; réception, 1873

Ce discours rassura les dames qui reprirent, mais déjà sur un ton différend :
-Tu devines que la construction et l'aménagement de cette maison nous ont coûté fort cher. Nous voulions faire les choses convenablement et nous n'avons pas ménagé nos pièces d'or. Aurais-tu par hasard sur toi quelque objet de prix dont tu consentirait à te séparer, que tu serais prêt à nous offrir ?... Nous ne pouvons te recevoir ici, comprends-le, sans chercher à améliorer ton ordinaire. Après cela, tu seras notre commensal et auras tout loisir de boire sans bourse délier en contemplant nos visages. Les hommes généreux n'ont-ils pas eux-mêmes l'habitude de proclamer : « amour sans argent comptant ne compte pas ? »
-As-tu quelque argent sur toi, mon chéri ? précisa la portière. Tu as beau être ce que tu es, si tu n'as rien à nous offrir, il te faudra partir sans demander ton reste.
Mais l'intendance, prenant la défense du pauvre jeune homme, s'écria :
-Allons, mes sœurs, ne le tourmentez pas. Je vous assure qu'il n'a pas épargné sa peine à mon service. Qui donc, au long de cette course que nous avons faite ensemble, aurait montré la même patience ? Je paierai sur mes deniers sa participation à nos frais.
Ravi par cette décision, le portefaix baisa le sol aux pieds de sa généreuse amie et la remercia avec effusion.
-Par Dieu! s'écria-t-il, c'est toi qui as inauguré pour moi cette journée de chance. Je n'ai sur moi que les deux pièces d'or que vous avez bien voulu me remettre. Les voici, je vous en fais cadeau, et si vous hésitez encore à me recevoir à titre de commensal, sachez que je suis prêt à rester ici comme votre serviteur...
-Assieds-toi, firent en chœur les trois dames, définitivement conquises. Tu seras ici notre hôte, un hôte aussi précieux que nous l'est notre propre tête ou la prunelle de nos yeux!
A ces mots l'intendante avait rajusté sa ceinture et s'occupait déjà de mettre le salon en ordre. Elle dressa agréablement tables et guéridons, apporta les flacons destinés à contenir le vin, répartit équitablement gobelets, coupes, verres et carafes, disposa les fruits tout autour de la piscine. Bref, elle fit le nécessaire pour que chacun fût à même de boire et de manger tout son soûl.
Quand tout fut prêt, elle présenta le vin et proposa diverses boissons, tandis que ses sœurs s'installaient commodément, bientôt imitées par le portefaix qui croyait rêver. Elle remplit un premier verre et but. Elle en remplit un second qu'elle présenta à l'une de ses sœurs qui but elle aussi; puis un troisième qu'elle offrit à l'autre qui fit de même. Alors elle se tourna vers le portefaix et lui versa le vin. Celui-ci prit la coupe, présenta ses hommages aux trois jouvencelles, but une gorgée, et les remercia en récitant ces vers :

Suis mon conseil : ne vide la coupe
qu'en compagnie d'un homme de confiance,
un homme bien né dont la lignée
remonte aux Anciens.

Le vin est semblable à la brise
qui se parfume agréablement au contact
de ce qui est suave. Mais passe-t-elle auprès
d'un cadavre, tout l'air s'en trouve empuanti.

Puis il acheva de vider sa coupe, cependant que l'aimable intendante le remerciait à son tour :

Sois en paix
et que ta santé fleurisse,
car cette boisson
est la meilleure amie du corps!

L'homme boit le vin lorsque le tourmente
l'ardeur de la passion;
la joies qu'il en tire
vaut tous les remèdes!

Le portefaix rendit mille grâces à son hôtesse et lui baisa la main. Puis les trois dames burent à leur soif et l'homme fit de même après elles. S'approchant alors de celle qui lui avait si bien montré son amitié, il lui offrit ces autres vers :

Un de tes esclaves, ô dame
se tient debout à ta porte.
Ta générosité, fertile en bienfait,
est désormais illustre chez nous.


Jean-Léon Gerôme (1824-1904) ; Le bain maure, 1872

-Par Dieu, répondit-elle, je ne reboirai pas que je ne t'ai vu vu boire à ton tour! Bois dans la quiétude et porte-toi bien! Que ce vin fasse disparaître tout ce qui pourrait te nuire. Qu'il agisse en toi comme un remède et fasse couler en ta faveur les ruisseaux d'une santé florissante!
Le portefaix vida sa coupe et la fit sonner pour bien montrer qu'elle était vide. Puis il emplit celle de son amie, la lui tendit, baisa encore une fois sa main, et ces vers lui vinrent aux lèvres :

J'ai offert à mon amie un vin dont la couleur
est celle de ses deux joues, un vin pur
pétillant d'une flamme allumée
au foyer brûlant de l'amour.

A mon vin elle donna un baiser
et me dit en riant : « Comment peux-tu, ami,
offrir les joues de ta bien-aimée
en présent à ta bien-aimée ? »

Je répondis : « Bois ce vin
car ce sont mes larmes,
et sa pourpre est mon sang
que mon âme elle-même a versé dans la coupe.

-Si ce sont des larmes de sang, me dit-elle,
et si j'en suis la cause, alors verse à boire!
Ce vin me sera aussi précieux que ma tête
et que la prunelle de mes yeux! »

David Robert (1796-1864)


La dame écouta ces vers, vida à nouveau sa coupe et se rapprocha de ses sœurs. Et les quatre convives continuèrent à boire de la sorte, échangeant les coupes vides contre les coupes pleines, cependant que le portefaix commençait à s'alanguir et à changer de manières.
Vint un moment où il se mit à danser et à se pavaner. Puis il se lança dans les chansons lestes, récita des poèmes à double sens et s'engagea avec ces dames dans un jeu de baisers et de badinages, de morsures et de frictions, d'attouchements farceurs et de caresses coquines. L'une lui donnait la becquée, l'autre le frappait de tendres bourrades; celle-ci lui faisait respirer des parfums, celle-là le gavait de friandises... Bref il trouvait que la vie dans ces conditions n'était rien de moins qu'exquise.
Ainsi poursuivirent-ils leurs jeux jusqu'à ce que le vin, ayant commencé ses ébats dans leur tête, les conduisît aux portes de l'ivresse. Alors, quand la boisson se fut emparée du pouvoir suprême, tel un émir qui décide de toute choses et lance ses ordres à la ronde, la belle portière se leva de son siège, s'approcha de la piscine et dépouilla un à un ses vêtement. A peine se donna-t-elle le temps d'apparaître à leurs yeux, entièrement nue : déjà elle déployait sa chevelure qui lui enveloppa tout le corps, le protégeant contre les regards téméraires. Elle cria :
-Pique!

Lord Frederick Leighton (1830-1896) ; la lumière du harem

En plongeant dans la piscine, elle disparut sous l'eau. Elle émergea peu après, prenant plaisir au mouvement de l'eau qui lui caressait tout le corps, barbotant, faisant mille farces, emplissant d'eau sa bouche pour en asperger la compagnie. Elle se lava encore le dessous des seins, le sillon secret qui s'ouvrait entre ses cuisses, le creux du nombril, puis sortant de l'eau, elle courut s'asseoir, trempée et nue, dans le giron du portefaix. Enfin, la main posée sur sa partie chaude, elle la désigna à l'attention du jeune homme et lui demanda :
-Ô maître chéri, qu'est-ce donc que ceci ?
-C'est ton étui secret, répondit le portefaix.
-Fi donc! N'as-tu pas honte de parler de la sorte ?
Et elle lui tapota doucement la nuque pour le punir.
-C'est ta fente, reprit-il.
Son autre voisine lui donna cette fois une bourrade et poussa un cri d'horreur.
-Fi donc! que ce mot est laid!
-Alors c'est ton kouss, corrigea le portefaix.
Cette fois, ce fut la troisième qui lui martela si fort la poitrine qu'elle le renversa sur le dos tout en hurlant :
-You!... Quelle honte!
-Alors c'est ta guêpe.
Mais la belle enfant nue revenait déjà à la charge en le bourrant de coups :
-Oh! Que non!
-Ce sera donc autre chose : l'asile compatissant... l'aimable pendentif... le petit coq...
-Non, non et non!
A chacune des réponses du portefaix, l'une des pucelles s'ingéniait à le frapper à son tour en criant :
-Non! Ce n'est pas ainsi qu'il s'appelle...
Tant et si bien qu'à force de soufflets, il en eut bientôt le dos rompu, les yeux rougis et la nuque douloureuse. A la fin, perdant patience, il demanda :
-Ô sœurette, quel est donc son nom, alors ?
-On l'appelle : la plante aromatique des ponts...
-Parfait! S'écria le portefaix en riant. Va donc pour la plante aromatique des ponts!... Que ne m'avez-vous pas prévenu plus tôt ? Aïe!... ma nuque...
Sur quoi les trois convives rhabillèrent quelque peu la jolie portière, et la coupe de vin circula encore entre eux toute une heure de temps.

(A suivre)

Théodore Chassériau (1819-1856) ; scène de harem, 1854

jeudi 17 avril 2008

Le portefaix et les dames...

Illustration de Kay Nielsen (1886-1957) pour Les mille et une nuits


Il était une fois, en la ville de Baghdad, un homme célibataire qui se trouvait être portefaix de son état. Un jour qu'il se tenait à son habitude sur la place du marché, nonchalamment étendu sur le sol, la tête appuyé sur sa hotte, une femme s'arrêta devant lui. Un long manteau de Mossoul, broché de soie, l'enveloppait tout entière. Elle était coiffée d'un turban éclatant de blancheur et portait aux pieds des bottines écarlates lacées de tresses bigarrées et passementées de galon multicolore.
Elle observa d'abord le portefaix en silence, puis souleva le voile qui lui couvrait le visage : alors apparurent deux yeux noirs, finement allongés entre la frange des longs cils dont s'ombraient les paupières. « Ses extrémités sont la finesse même; toutes les qualités physiques se sont donné rendez-vous en sa personne », avaient l'habitude de chanter ceux qui se plaisaient à la célébrer. Et c'est en son honneur que le poète Hassâne avait dû composer ces vers :

Sur sa poitrine de marbre, deux sentinelles
alertées m'ont fait prisonnier :
et voici mon cœur captif de celle
dont la grâce coquette appelait mes hommages.

Sur l'océan de sa gorge,
des perles, des étoiles
arrêtent le chaland
et fascinent le regard.

Sur sa poitrine, parvis de marbre,
des coupes d'ivoire sont posées.

Et pour qu'elles ne puissent choir,
les ont fixées des clous d'ambre.

Et ces vers encore :

Au long de ce désert de marbre
s'égrènent mes larmes
qui cheminent, lente caravane,
pour se perdre en son sein

Et ces vers enfin :

Tristesse, tes coups
martèlent mon cœur...
Ah! mon bel amour perdu
que n'ai-je su te garder!...

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

S'adressant au portefaix, la belle inconnue lança d'une voix suave :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
Le brave homme n'en crut d'abord pas ses oreilles et ne se tint pour assuré de la réalité de ces paroles que lorsqu'il se vit courant derrière l'aimable fille, sa hotte sur le dos.
-Jour de bonheur! Jour de prospérité! Murmura-t-il en lui emboîtant vivement le pas.
Il arrivèrent ainsi à la porte d'une maison où elle frappa. Un vieux bonhomme, visiblement un chrétien, descendit de l'étage et s'en vint lui ouvrir. Elle lui remit une pièce d'or et reçut de lui en échange une jarre de celles où l'on met d'ordinaire des olives à tremper. Mais la jarre en question renfermait du vin clairet... Dès que le précieux récipient eut trouvé sa place dans le panier, la belle enfant se tourna vers celui qui l'accompagnait :
-Portefaix, soulève ta hotte et suis-moi!
-C'est bon, allons-y, acquiesça le brave jeune homme.
En reprenant sa hotte, il la suivit, murmurant toujours :
-Jour fortuné! Jour fécond! Jour de liesse!...
La femme l'arrêta ensuite devant la boutique d'un fruitier. Elle acheta des pommes au teint clair, des coings de Turquie, des pêches de Khoullane, des pommes musquées, du jasmin, des nénuphars de Syrie, des concombres fins, des limons de Marakib, des cédrat de l'espèce royale, des roses blanches, du basilic, des fleurs de henné, de la camomille fraîche, de la giroflée, du muguet, des lis, des anémones, des violettes, des oeils-de -boeuf aux pétales jaunes, des narcisses, des fleurs de grenadier... Elle rangea le tout dans la hotte du portefaix et s'en fut ensuite chez le boucher.
-Coupe-moi donc dix ratls de bonne viande de mouton, lui dit-elle en lui remettant la somme requise. Le boucher trancha devant elle les morceaux qu'elle désirait, les enveloppa et les remit à ses deux clients qui s'empressèrent de les loger dans le creux de leur hotte, en même temps qu'un petit sac de charbon de bois.

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

-Portefaix, lança encore la dame, prends ta hotte et suis-moi!
L'autre, tout émerveillé, souleva sans effort son fardeau qu'il plaça sur sa tête; et la femme l'entraîna cette fois chez un marchand de fruits secs où ils achetèrent les meilleures variétés de friandises sucrées et salées, indispensables à la table de quiconque entend festoyer dignement : catharme salé, olives dénoyautées, olives douces conservées dans la chaux, estragon, fromage blanc, fromage de Syrie, conserves de légumes salées ou non. Elle disposa le tout dans la hotte et ordonna une fois de plus :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
L'autre souleva donc sa hotte et la suivit, et ils s'en furent chez un autre marchand de fruits secs où la belle acheta cette fois des cœurs de pistache – délicieux à croquer lorsque l'on boit en bonne compagnie-, des dattes séchées de l'Iraq, des biscottes aux noix de Baalbeck, des pois chiches de Khazaïne... Bref, tout ce que la main aime à saisir au cours d'un festin où l'on ne lésine ni sur les boissons ni sur les friandises. Toutes ces excellentes choses s'en allèrent rejoindre le reste dans la hotte du portefaix, lequel s'entendit commander une nouvelle fois par la dame :
-Ô portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
Ils se retrouvèrent cette fois devant la boutique d'un pâtissier où la belle acheteuse se procura un plateau rond qu'elle garnit de toutes les variétés de sucreries qu'offraient l'étalage : beignets au beurre, dentelles de pâte à crêpes, tourtes farcies parfumées au musc, caramel turc, pâtes d'amande aux pistaches, brioches aux dattes, semoule au lait, sans compter les friandises aux noms évocateurs - « fanfreluches alanguies de la Mère Sâlih », « peignes d'ambre », « doigts de Zaïnab », « pain des veuves », « menues bouchées du juge », « croque-et-remercie », « petits entonnoirs des belles », « petits châteaux de vent »... Et le plateau alla trouver sa place au-dessus de ce qui se trouvait déjà dans la hotte.

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

-Ma bonne dame, ironisa le portefaix, il fallait m'avertir au début de la course que j'allais avoir à véhiculer une véritable cargaison de vivres! Si j'avais su, je me serais fait escorter par quelque cheval de charroi, ou mieux encore par un chameau, pour la commodité du transport!
La dame lui répondit par un sourire et poursuivit son chemin. Ils finirent par arriver chez un marchand d'aromates où elle se procura dix flacons de parfum aux fleurs de safran et dix flacons d'essence de nénuphar, deux pains de sucre, une bouteille d'eau de rose au musc, des grains d'encens, du bois d'aloès, de l'ambre, des grains de musc, quelques lampions garnis de bougies de cire et de chandelles de même espèce et un lot de cierges d'Alexandrie. Elle trouva encore le moyen de loger le tout dans la hotte et, se tournant vers le portefaix, ordonna une dernière fois :
-Portefaix, prends ta hotte et suis-moi!
L'homme souleva donc une dernière fois sa hotte et suivit l'énigmatique personne qui déambulait gracieusement devant lui. Ils arrivèrent enfin devant une haute demeure solidement bâtie que précédait une cour d'imposantes proportions. On y pénétrait par un portail à deux battants dont les vantaux étaient faits de bois d'ébène incrustés d'ivoire et décorés de feuilles d'or étincelant. La jeune dame s'arrêta devant le portail et frappa de petits coups légers. Derrière elle, le portefaix s'abîmait dans ses réflexions. Il énumérait déjà en son cœur les qualités physiques qu'avaient reçues en partage l'aimable adolescente, et les qualités de cœur et d'esprit qu'il était prêt à leur adjoindre : bonté, générosité, douceur du langage...

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

Tout à coup les battants de la porte s'ouvrirent et le portefaix émerveillé vit venir à sa rencontre une jeune fille de taille parfaite dont les deux seins pointaient doucement sous l'étoffe d'un fin corsage. Beauté éclatante en même temps qu'harmonieuse, formes accomplies, proportions agréables... Un front qu'on eût pris pour la première lueur de la lune nouvelle à l'instant où elle se lève à l'horizon; des yeux qui semblaient converser avec ceux des gazelles et des antilopes sauvages; des sourcils arqués tel le croissant de la lune une nuit de Ramadan; des joues pareilles à des anémones; une bouche menue, aussi finement dessinée que le sceau de Salomon; des lèvres délicates, du même rouge que l'or natif; des dents comme autant de perles fines serties de corail; un cou fait du même ivoire que se voient offrir les sultans; une poitrine semblable à une fontaine aux deux jets jumeaux; deux seins qui étaient deux grenades mâles; un ventre creusé d'un nombril où l'on eût tout juste logé une demi-mesure d'onguent de muscade... Quant à l'endroit vers lequel tout homme soupire, on le devinait tel le gentil museau d'un petit lapin sans oreilles... lui que le poète amoureux sut évoquer en ces termes :

Vois le plus beau des palais,
soleil et lune de tous les lieux du monde!
Vois ce parterre de lavande et ces fleurs
dispensatrices de joie!...

L'œil n'y distingue ni le noir
ni le blanc. La beauté pourtant y a placé
à la fois la douceur du visage
et celle de la chevelure...

...Sans oublier les roses des joues.
Si tu n'as pas la patience de l'approcher
en douceur, proclame simplement sa beauté
et tu l'auras nommé par son vrai nom.

Soleil des palais : lorsqu'il s'entrouvre
et danse, je ris émerveillé,
dominant la douceur de ta croupe.
Et pourtant sur ces hanches il m'a fallu pleurer!...

Quand à la jeune fille elle-même, c'est à elle que le poète songeait en lançant ces vers :

Pucelle!... Si Beauté lui ordonne
de se lever, de marcher,
sa croupe parfaite lui enjoint
de rester assise et de prendre son temps.

Pucelle!... Lorsque je la supplie de m'accorder
l'étreinte, Beauté lui conseille
de se montrer généreuse,
mais Coquetterie lui défend d'accepter.

Lorsque le portefaix la vit encadrer sa silhouette entre les deux battants du portail, il sentit qu'on lui arrachait le cœur, qu'on lui dérobait son esprit et faillit en laisser tomber sa hotte. « Par Allah! murmurait-il en lui-même, je n'ai jamais de ma vie connu journée aussi fertile en joies!... » Puis tenant toujours bien haut sa hotte, il salua.
(A suivre)

Illustration de Virginia Frances Sterrett (1900-1931)

mardi 15 avril 2008

...Rien...


Après avoir médité six longues années sur le mot "rien", qui se prononce wu en Chine et mu au Japon, l'honorable Wu-Men Hui K'ai (1183-1260) écrivit enfin ce poème, qui clôt définitivement la question :

Rien, rien, rien, rien, rien,
Rien, rien, rien, rien, rien,
Rien, rien, rien, rien, rien,
Rien, rien, rien, rien, rien.

dimanche 13 avril 2008

Ndema System ...

Ndema System : "CONI MASSA"





Ndema System : "Ca chatouille"

Spéciale dédicace à mon "beau-frère" Ndéma System, à Douala et à Bonaberi ...

PS. J'en profite pour embrasser toutes les jolies filles de la ville...



Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

Chapître 7


Oeuvre de Livia Alessandrini

Le bateau ivre





Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.



J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.



Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.



La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !



Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.



Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;



Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !



Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !



J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !



J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !



J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !



J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !



J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !



Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !



J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.



Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...



Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !



Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;



Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;



Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;




Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !



J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?



Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !



Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.



Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.



Arthur Rimbaud, 1871


Oeuvre de Livia Alessandrini

Jeune fille de Djibouti, 2007

Ministère
de la
Marine et des Colonies
-------------------
Administration
des
Colinies

Autorisation de débarquer l'outillage
et le matériel pour la fabrication des armes

Paris, le 18 janvier 1888

Le Sous-Secrétaire d'État au Ministère de la Marine et des Colonies à
Monsieur Fagot, député

Monsieur le Député et cher collègue, vous avez bien voulu appeler mon attention sur une demande formulée par M. Arthur Rimbaud, à l'effet d'être autorisé à débarquer sur les territoires français de la côte orientale d'Afrique l'outillage et le matériel nécessaires à la fabrication de fusils et de cartouches destinés au roi Ménélik.
J'ai l'honneur de vous informer que les conventions conclues avec l'Angleterre interdisent l'introduction d'armes de guerre à travers notre territoire. Dans ces conditions, il ne m'est pas possible d'autoriser l'entrée d'un matériel destiné à la fabrication desdites armes et je vous en exprime tous mes regrets.
Agréez, Monsieur le Député et cher collègue, les assurances de ma haute considération.

Félix Faure

[en marge :] Mon cher compatriote,
J'ai l'honneur de vous communiquer la réponse de M. le ministre de la Marine à votre demande – Votre dévoué

Fagot
Député des Ardennes



Paris, le 18 janvier 1888

Vous avez sollicité du département l'autorisation de débarquer sur les territoires français de la côte orientale d'Afrique l'outillage nécessaire à la fabrication de fusils et de cartouches destinés au roi Ménélik. Je ne puis autoriser l'entrée d'un matériel destiné à la fabrication desdites armes.

Félix Faure





Cliché d'Arthur Rimbaud, 1883 : Marché à Harar






Jeune fille Somali (à droite) et deux jeunes filles Galla. Cliché de J. Bidault de Glatigné, 1888


[...] Vos prévisions au sujet de l'épopée de Massaouah sont celles de tout le monde ici. Ils vont faire la conquête des mamelons volcaniques disséminés jusqu'à une trentaine de kilomètres de Massaouah, les relier par des voies ferrées de camelotte, et arrivés à ces extrémités, ils lâcheront quelques volées d'obusiers sur les vautours, et lanceront un aérostat enrubanné de devises héroïques. - Ce sera fini. Ce sera alors le moment de bazarder les quelques centaines qui resteront des quelques milliers de bourriquots et de chameaux achetés ici dernièrement, les planches des baraquements, etc., Tout cet infect matériel pour lequel travaillaient avec orgueil leurs fabriques militaires.
Mais après ce moment de délire légitime, que se passera-t-il ? Cette jolie plaine de Massaouah, il faudra encore bien du monde pour la garder. La conquête occasionnera des frais, et il ne sera pas sans périls de la conserver. Il est vrai que leurs sentinelles montent la garde armées chacune d'une mitrailleuse réduite. [...]

Rimbaud à Alfred Ilg ; Aden, mercredi 1er février 1888





Groupe de femmes Somali. Cliché Georges Révoil (1852-1894), 1882-83






Femme servante (esclave) à Mogadiscio. Cliché Georges Révoil (1852-1894), 1882-83




Argelès (Hautes-Pyrénées) 29 février 1888

Monsieur,

Je relève d'une longue et terrible maladie, conséquences de mes voyages, et si j'en guérirai ou non c'est une question encore incertaine aujourd'hui. Je suis venu chercher un climat plus doux dans le midi et essayer des eaux d'Argelès. Maintenant qu'un peu de courage m'est revenu avec la force, j'essaie de mettre mes affaires en ordre. Je vous fais enfin une réponse que je vous dois depuis bien longtemps. J'ai communiqué votre proposition à M. Hébrard, notre directeur, aussitôt que je l'ai reçue. A ce moment-là, le temps était engagé avec le colonel Guy de Taradel qui devait suivre les opérations des troupes italiennes comme attaché militaire français. Le colonel est tombé malade à Marseille et n'est pas allé plus loin (heureusement pour lui). Puis il est devenu manifeste que les préoccupations de la politique européenne avaient mis fin aux projets de l'Italie sur l'Abyssinie. Et puisqu'il n'était plus question d'expédition, il n'était plus question de correspondant. Le journal ne vous a pas répondu. Moi qui croyait en avoir fini avec les choses de ce monde, je ne vous ai pas écrit non plus.
Aujourd'hui, j'ai un vif regret d'avoir manqué cette occasion de rentrer en relations avec vous. Cet intérêt vous surprendra peut-être. Vous ignorez sans doute, vivant si loin de nous, que vous êtes devenu à Paris dans un très-petit cénacle une sorte de personnage légendaire, un de ces personnage dont on a annoncé la mort, mais à l'existence duquel quelques fidèles persistent à croire et dont ils attendent obstinément le retour. On a publié dans des revues du Quartier Latin et même réuni en un volume vos premiers essais, prose et vers ; quelques jeunes gens (que je trouve naïfs) ont essayé de fonder un système littéraire sur votre sonnet sur la couleur des lettres. Ce petit groupe qui vous a reconnu pour maître, ne sachant ce que vous êtes devenu, espère que vous réapparaîtrez un jour pour le tirer de son obscurité. Tout cela est sans portée pratique d'aucune sorte. Je m'empresse de l'ajouter pour vous renseigner consciencieusement. Mais à travers, permettez-moi de vous parler franchement, à travers beaucoup d'incohérence et de bizarrerie j'ai été frappé de l'étonnante virtuosité de ces productions de la première jeunesse. C'est pour cela et aussi pour vos aventures que Mary qui est devenu un romancier populaire à grand succès et moi parlons quelquefois ensemble de vous avec sympathie.
Il ne faut plus songer à une correspondance pour une guerre qui ne se fera pas. Du reste les conditions que vous faisiez étaient telles qu'aucun journal français n'est en état de se les imposer. Elles dépassaient encore sensiblement les conditions ordinaires de la presse anglaise bien plus riche que la notre. Mais si cela pouvait vous être agréable, je me fais fort de faire agréer au Temps des correspondances sur ces régions que vous connaissez si bien et sur lesquels [sic] les affaires de Massaouah appellent l'attention. Ce ne serait nullement une affaire pour vous, mais un lien par lequel vous vous attacheriez à la vie civilisée, une relation dont vous pourriez peut-être tirer profit moral. On vous paierait cinquante centimes la ligne. Ce sont les conditions que nous faisons à nos correspondants volontaires qui ne sont pas des envoyés spéciaux. Si l'idée vous plaisait vous pourriez par exemple, dans une première lettre expliquer les situations respectives du Choa et de l'Abyssinie auxquelles le public ne comprend rien, en rattachant cela à une information aussi récente que possible. Ce n'est là qu'une suggestion et si quelque sujet vous paraissait plus actuel et plus intéressant, n'hésitez pas, adoptez-le. Pas trop de géographie, difficile à saisir sans le recours d'une carte, mais plutôt des détails de moeurs.
Ne voyez dans ma proposition qu'une preuve de mon intention de vous être agréable et de réparer la mauvaise opinion qu'un silence excusable a pu vous donner de moi et croyez, monsieur, à mes meilleurs sentiments

P. Bourde

Écrivez-moi toujours au temps, d'où les lettres me sont renvoyées, en quelque endroit que je sois.













Harar


Aden 4 avril 1888

Mes chers amis

Je reçois votre lettre du 19 mars.
Je suis de retour d'un voyage au Harar, six cents kilomètres que j'ai faits en onze jours de cheval.
Je repars dans trois ou quatre jours pour Zeilah et Harar où je vais définitivement me fixer. Je vais pour le compte des négociants d'Aden.
Il y a longtemps que la réponse du ministre m'est arrivée, réponse négative, comme je le prévoyais. Rien à faire de ce côté, et d'ailleurs à présent j'ai trouvé autre chose.
Je vais donc habiter l'Afrique de nouveau, et on ne me verra pas de logtemps : Espérons que les affaires s'arrangeront au moins mal.
A partir d'à présent, écrivez-moi donc chez mon correspondant à Aden, en évitant dans vos lettres les choses compromettantes.
Bien à vous – Monsieur Rimbaud
Chez monsieur César Tian,
-Aden-
Possessions anglaises
Arabie.

[en marge] Vous pouvez aussi, et même préférablement, m'écrire directement à Zeïlah, ce point faisant partie de l'union postale (renseignez-vous pour l'affranchissement) Monsieur Arthur Rimbaud à Zeïlah
Mer rouge
via Aden
Possessions Anglaises






Environs de Harar





Harar 4 août 1888

Mes chers amis,
Je reçois votre lettre du 27 juin. Il ne faut pas vous étonner du retard des correspondances par ici, ce point étant séparé de la côte par des déserts que les courriers mettent huit jours à franchir, et ensuite le service qui relie Zeilah à Aden est très irrégulier, et de même la poste ne part d'Aden pour l'Europe qu'une fois par semaine, et n'arrive à Marseille qu'en 15 jours. Pour écrire d'ici en Europe et recevoir réponse, cela prend au moins trois mois. Il est impossible d'écrire directement d'Europe au Harar, puisqu'au delà de Zeïlah, qui est sous la protection anglaise, c'est le désert habité par des tribus errantes. Ici c'est la montagne, la suite des plateaux abyssins, la température ne s'y élève jamais à plus de 25 degré au-dessus de zéro et elle ne descend jamais à moins de 5° au-dessus de 0. Donc pas de gelées ni de sueurs. Nous sommes à présent à la saison des pluies, c'est assez triste ici. Le gouvernement est le gouvernement abyssin du roi Ménélik, c'est-à-dire un gouvernement négro-chrétien. Mais enfin on est en pais et en sureté relative, et pour les affaires elles vont tantôt bien tantôt mal, on vit sans espoir de devenir tôt millionnaire. Mais enfin, puisque c'est mon sort de vivre dans ces pays ainsi !
Il y a à peine une vingtaine d'Européens dans toute l'Abyssinie et tous ces pays-ci, et vous voyez sur quelles [sic] immenses espaces ils sont disséminés. C'est encore ici qu'il y en a le plus, environ une dizaine. Je suis le seul de la nation française ici. Il y a une mission catholique avec trois pères dont l'un français aussi : ils éduquent des négrillons.
Je m'ennuie beaucoup toujours, je n'ai même jamais connu personne qui s'ennuyât autant que moi. Et puis n'est-ce pas misérable cette existence sans famille, sans occupation intellectuelle, perdu au milieu des nègres dont on voudrait améliorer le sort et qui eux, cherchent à vous exploiter et vous mettent dans l'impossibilité de liquider des affaires à bref délai. Obligé de parler leurs baragouins, de manger de leurs sales mets, de subir mille ennuis provenant de leur paresse, de leur trahison, de leur stupidité : Le plus triste n'est pas encore là : c'est la crainte de devenir peu à peu abruti soi-même, isolé qu'on est et éloigné de toute société intelligente.
On importe ici des soieries, des cotonnades, des thalaris et quelques autres objets, et on exporte du café, des gommes, des parfums, de l'ivoire, de l'or qui vient de très loin, etc., etc. Les affaires quoique importantes ne suffisent pas à mon activité et se répartissent d'ailleurs entre les quelques Européens égarés dans ces vastes contrées.
Enfin je vous salue sincèrement. Ecrivez-moi.

Rimbaud





Ménélik (1844-1913), roi du Choa, lors de son couronnement comme Negusta-Neguest (empereur d'Éthiopie) en 1889






Ras Makonnen (1852-1906), cousin de Ménélik II et gouverneur de Harar ; père du futur empereur Saïle Selassie (vers 1890)






Jean du Tigré (Johannès IV, 1831-1889) Negusta-Neguest d'Éthiopie


Harar 10 novembre 1888 [3 ans jour pour jour avant sa mort et encore quelques post...]

Chers amis,
Je reçois aujourd'hui votre lettre du 1er octobre.
J'aurais voulu retourner en France pour vous voir, mais il m'est tout à fait impossible de sortir de ce trou de l'Afrique avant longtemps.
Enfin, ma chère maman, repose-toi, soigne-toi : il suffit des fatigues passées : épargne au moins ta santé et reste en repos.
Si je pouvais faire quelque chose pour vous, je n'hésiterais pas à le faire.
Croyez bien que ma conduite est irréprochable, dans tout ce que j'ai fait, c'est toujours plutôt qui m'ont exploité.
Mon existence dans ces pays, (je l'ai dit souvent, mais je ne le dis pas assez, et je n'ai guère autre chose à dire) mon existence est pénible, abrégée par un ennui fatal et par des fatigues de tout genre. Mais peu importe ! - Je désirerais seulement vous savoir heureux et en bonne santé. Pour moi je suis habitué dès longtemps à la vie actuelle.
Je travaille, je voyage, je voudrais faire quelque chose de bon, d'utile. Quels seront les résultats, je ne sais encore.
Enfin, je me porte mieux depuis que je suis dans l'intérieur et c'est toujours cela de gagné.
Ecrivez-moi plus souvent. N'oubliez pas votre fils et votre frère.

Rimbaud





Cliché de l'explorateur Jules Borelli (1852-1941), vers 1885-1888