lundi 31 mars 2008

Billie Holiday's Day...

Parce qu'elle est ma reine, qu'elle illumine mes jours et berce mes nuits...

dimanche 30 mars 2008

Conte à coucher dehors...

Cliché, Monsieur Ogre, 2008



Gilles de Montmorency-Laval, baron de Rais, comte de Brienne, dit Gilles de Rais (ou Gilles de Retz, ou Gilles de Rays), surnommé Barbe-Bleue (né en septembre ou octobre 1404 au château de Machecoul - décédé le 26 octobre 1440 à Nantes), maréchal de France, compagnon de Jeanne d'Arc.
Il fut condamné à être exécuté par pendaison puis brûlé, pour "sodomie, meurtres et sorcellerie".

Dans les souterrains du château de La Suze-sur-Sarthe, lequel lui a appartenu, auraient ultérieurement été découverts quelques 49 crânes humains. Il est aujourd'hui difficile de se prononcer ni sur la réalité ni le nombre exact des victimes. L'accusation lui a reproché 140 meurtres à l'époque. Gilles de Rais disposait de ses hommes de main, qui auraient été parfois des anciennes victimes, et auraient servi de rabatteurs. Ils auraient cherché dans un premier temps les enfants livrés à eux-mêmes, et en auraient engagé d'autres à travailler au château (ce qui était un privilège), puis, si les parents demandaient des nouvelles, on leur rétorquait que leur enfant indigne s'était enfui ou était employé dans un autre de ses châteaux...

Ses gens attiraient par quelques friandises, des jeunes filles, mais surtout des jeunes garçons du voisinage, qui disparaissaient. D'autres agents, qui accompagnaient ce seigneur dans ses tournées en Bretagne, persuadaient les artisans pauvres qui avaient de beaux enfants de les confier au maréchal, et leur promettaient qu'il les admettrait parmi ses pages et se chargerait de leur sort.

On frémit d'horreur en lisant les détails obscènes et atroces de l'épouvantable procès, dont l'instruction dura un mois et dont il existe dix manuscrits à la bibliothèque de Paris et un aux archives du château de Nantes. Jamais les tyrans les plus sanguinaires n'ont imaginé de cruautés plus exécrables que celles qu'il mêlait à ses infâmes voluptés. Les innocentes victimes de sa lubricité, âgées de huit ans jusqu'à dix-huit, furent toutes sacrifiées à sa férocité. Le nombre en paraîtra incalculable si l'on considère que ces massacres eurent lieu, presque sans relâche, dans ses châteaux de Machecoul, de Champtocé, de Tiffauges, dans son hôtel de la Suze, à Nantes, et dans la plupart des villes où il passait, et qu'ils durèrent huit ans, suivant ses propres aveux, ou quatorze ans, suivant la déclaration d'un de ses complices... Pour éliminer les traces de ses forfaits, il faisait précipiter les cadavres dans les fosses d'aisances quand il était en voyage ; mais dans ses châteaux, il les brûlait et en jetait les cendres au vent. Malgré ces précautions, on en trouva quarante-six à Champtocé et quatre-vingts à Machecoul...



La Barbe Bleue


Illustration de Gustave Doré


Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle d'or et d'argent, des meubles en broderies et des carrosses tout dorés. Mais, par malheur, cet homme avait la barbe bleue : cela le rendait si laid et si terrible, qu'il n'était ni femme ni fille qui ne s'enfuît de devant lui.

Une de ses voisines, dame de qualité, avait deux filles parfaitement belles. Il lui en demanda une en mariage, et lui laissa le choix de celle qu'elle voudrait lui donner. Elles n'en voulaient point toutes deux, et se le renvoyaient l'une à l'autre, ne pouvant se résoudre à prendre un homme qui eût la barbe bleue. Ce qui les dégoûtait encore, c'est qu'il avait déjà épousé plusieurs femmes, et qu'on ne savait ce que ces femmes étaient devenues.

La Barbe bleue, pour faire connaissance, les mena, avec leur mère et trois ou quatre de leurs meilleures amies et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers. Ce n'étaient que promenades, que parties de chasse et de pêche, que danses et festins, que collations : on ne dormait point et on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres ; enfin tout alla si bien que la cadette commença à trouver que le maître du logis n'avait plus la barbe si bleue, et que c'était un fort honnête homme.


Cliché, Monsieur Ogre, 2008


Dès qu'on fut de retour à la ville, le mariage se conclut. Au bout d'un mois, la Barbe bleue dit à sa femme qu'il était obligé de faire un voyage en province, de six semaines au moins, pour une affaire de conséquence; qu'il la priait de se bien divertir pendant son absence ; qu'elle fit venir ses bonnes amies ; qu'elle les menât à la campagne, si elle voulait ; que partout elle fît bonne chère.

"Voilà, dit-il, les clefs des deux grands garde-meubles ; voilà celles de la vaisselle d'or et d'argent, qui ne sert pas tous les jours ; voilà celles de mes coffres-forts où est mon or et mon argent ; celles des cassettes où sont mes pierreries, et voilà le passe-partout de tous les appartements. Pour cette petite clef-ci, c'est la clef du cabinet au bout de la grande galerie de l'appartement bas : ouvrez tout, allez partout ; mais, pour ce petit cabinet, je vous défends d'y entrer, et je vous le défends de telle sorte que s'il vous arrive de l'ouvrir, il n'y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère."

Elle promit d'observer exactement tout ce qui lui venait d'être ordonné, et lui, après l'avoir embrassée, il monte dans son carrosse, et part pour son voyage. Les voisines et les bonnes amies n'attendirent pas qu'on les envoyât quérir pour aller chez la jeune mariée, tant elles avaient d'impatience de voir toutes les richesses de sa maison, n'ayant osé y venir pendant que le mari y était, à cause de sa barbe bleue, qui leur faisait peur.

Les voilà aussitôt à parcourir les chambres, les cabinets, les garde-robes, toutes plus belles et plus riches les unes que les autres. Elles montèrent ensuite aux garde-meubles, où elles ne pouvaient assez admirer le nombre et la beauté des tapisseries, des lits, des sofas, des cabinets, des guéridons, des tables et des miroirs où l'on se voyait depuis les pieds jusqu'à la tête, et dont les bordures, les unes de glace, les autres d'argent et de vermeil doré, étaient les plus belles et les plus magnifiques qu'on eût jamais vues. Elles ne cessaient d'exagérer et d'envier le bonheur de leur amie, qui cependant, ne se divertissait point à voir toutes ces richesses, à cause de l'impatience qu'elle avait d'aller ouvrir le cabinet de l'appartement bas.

Elle fut si pressée de sa curiosité, que sans considérer qu'il était malhonnête de quitter sa compagnie, elle y descendit par un petit escalier dérobé, et avec tant de précipitation qu'elle pensa se rompre le cou deux ou trois fois.

Etant arrivée à la porte du cabinet, elle s'y arrêta quelque temps, songeant à la défense que son mari lui avait faite, et considérant qu'il pourrait lui arriver malheur d'avoir été désobéissante ; mais la tentation était si forte qu'elle ne put la surmonter : elle prit donc la petite clef, et ouvrit en tremblant la porte du cabinet.

D'abord elle ne vit rien, parce que les fenêtres étaient fermées. Après quelques moments, elle commença à voir que le plancher était tout couvert de sang caillé, et que dans ce sang, se miraient les corps de plusieurs femmes mortes et attachées le long des murs : c'était toutes les femmes que la Barbe bleue avait épousées, et qu'il avait égorgées l'une après l'autre.

Elle pensa mourir de peur, et la clef du cabinet, qu'elle venait de retirer de la serrure, lui tomba de la main. Après avoir un peu repris ses sens, elle ramassa la clef, referma la porte, et monta à sa chambre pour se remettre un peu ; mais elle n'en pouvait venir à bout, tant elle était émue. Ayant remarqué que la clef du cabinet était tachée de sang, elle l'essuya deux ou trois fois ; mais le sang ne s'en allait point : elle eut beau la laver, et même la frotter avec du sablon et avec du grès, il demeura toujours du sang, car la clef était fée, et il n'y avait pas moyen de la nettoyer tout à fait : quand on ôtait le sang d'un côté, il revenait de l'autre.


Cliché, Monsieur Ogre, 2008


La Barbe bleue revint de son voyage dès le soir-même, et dit qu'il avait reçu des lettres, dans le chemin, qui lui avaient appris que l'affaire pour laquelle il était parti venait d'être terminée à son avantage. Sa femme fit tout ce qu'elle put pour lui témoigner qu'elle était ravie de son prompt retour.

Le lendemain, il lui redemanda les clefs ; et elle les lui donna, mais d'une main si tremblante, qu'il devina sans peine tout ce qui s'était passé.

" D'où vient, lui dit-il, que la clef du cabinet n'est point avec les autres ?

- Il faut, dit-elle, que je l'aie laissée là-haut sur ma table.

- Ne manquez pas, dit la Barbe bleue, de me la donner tantôt.

Après plusieurs remises, il fallut apporter la clef. La Barbe bleue, l'ayant considérée, dit à sa femme :

" Pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef ?

- Je n'en sais rien, répondit la pauvre femme, plus pâle que la mort.

- Vous n'en savez rien ! reprit la Barbe bleue ; je le sais bien, moi. Vous avez voulu entrer dans le cabinet ! Eh bien, madame, vous y entrerez et irez prendre votre place auprès des dames que vous y avez vues. "

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant, et en lui demandant pardon, avec toutes les marques d'un vrai repentir, de n'avoir pas été obéissante. Elle aurait attendri un rocher, belle et affligée comme elle était mais la Barbe bleue avait le cœur plus dur qu'un rocher.

" Il faut mourir, madame, lui dit-il, et tout à l'heure.

- Puisqu'il faut mourir, répondit-elle en le regardant les yeux baignés de larmes, donnez-moi un peu de temps pour prier Dieu.

- Je vous donne un demi-quart d'heure, reprit la Barbe bleue ; mais pas un moment davantage. "

Lorsqu'elle fut seule, elle appela sa sœur, et lui dit

" Ma sœur Anne, car elle s'appelait ainsi, monte, je te prie, sur le haut de la tour pour voir si mes frères ne viennent point : ils m'ont promis qu'ils me viendraient voir aujourd'hui ; et si tu les vois, fais-leur signe de se hâter. "

La sœur Anne monta sur le haut de la tour ; et la pauvre affligée lui criait de temps en temps :

" Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? "

Et la sœur Anne, lui répondait :

" Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. "

Cependant, la Barbe bleue, tenant un grand coutelas à sa main, criait de toute sa force à sa femme :

" Descends vite ou je monterai là-haut."

"Encore un moment, s'il vous plaît ", lui répondait sa femme.

Et aussitôt elle criait tout bas :

"Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? "

Et la sœur Anne répondait : " Je ne vois rien que le soleil qui poudroie, et l'herbe qui verdoie. "

- Descends donc vite, criait la Barbe bleue, ou je monterai là-haut.

- "Je m'en vais ", répondait la femme et puis elle criait :

" Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

- Je vois, répondit la sœur Anne, une grosse poussière qui vient de ce côté-ci ...

- Sont-ce mes frères ?

- Hélas ! non, ma sœur : c'est un troupeau de moutons ...

- Ne veux-tu pas descendre ? criait la Barbe bleue.

- Encore un moment ", répondait sa femme, et puis elle criait :

" Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

- Je vois, répondit-elle, deux cavaliers qui viennent de ce côté, mais ils sont bien loin encore.

- Dieu soit loué ! s'écria-t-elle un moment après, ce sont mes frères. je leur fais signe tant que je puis de se hâter. "

La Barbe bleue se mit à crier si fort que toute la maison en trembla. La pauvre femme descendit, et alla se jeter à ses pieds tout épleurée et tout échevelée.

" Cela ne sert à rien, dit la Barbe bleue ; il faut mourir. "

Puis, la prenant d'une main par les cheveux, et de l'autre, levant le coutelas en l'air, il allait lui abattre la tête. La pauvre femme, se tournant vers lui, et le regardant avec des yeux mourants, le pria de lui donner un petit moment pour se recueillir.

" Non, non, dit-il, recommande-toi bien à Dieu " et, levant son bras ...

Dans ce moment, on heurta si fort à la porte que la Barbe bleue s'arrêta tout court. On l'ouvrit, et aussitôt on vit entrer deux cavaliers, qui mettant l'épée à la main, coururent droit à la Barbe bleue.

Il reconnut que c'étaient les frères de sa femme, l'un dragon et l'autre mousquetaire, de sorte qu'il s'enfuit aussitôt pour se sauver ; mais les deux frères le poursuivirent de si près qu'ils l'attrapèrent avant qu'il pût gagner le perron. Ils lui passèrent leur épée au travers du corps, et le laissèrent mort. La pauvre femme était presque aussi morte que son mari, et n'avait pas la force de se lever pour embrasser ses frères.

Il se trouva que la Barbe bleue n'avait point d'héritiers, et qu'ainsi sa femme demeura maîtresse de tous ses biens. Elle en employa une partie à marier sa sœur Anne avec un jeune gentilhomme dont elle était aimée depuis longtemps ; une autre partie à acheter des charges de capitaines à ses deux frères, et le reste à se marier elle-même à un fort honnête homme, qui lui fit oublier le mauvais temps qu'elle avait passé avec la Barbe bleue.



MORALITE
La curiosité, malgré tous ses attraits,
Coûte souvent bien des regrets ;
On en voit, tous les jours, mille exemples paraître.
C'est, n'en déplaise au sexe, un plaisir bien léger ;
Dès qu'on le prend, il cesse d'être.
Et toujours il coûte trop cher.


AUTRE MORALITE
Pour peu qu'on ait l'esprit sensé
Et que du monde on sache le grimoire,
On voit bientôt que cette histoire
Est un conte du temps passé.
Il n'est plus d'époux si terrible,
Ni qui demande l'impossible,
Fût-il malcontent et jaloux.
Près de sa femme on le voit filer doux ;
Et, de quelque couleur que sa barbe puisse être,
On a peine à juger qui des deux est le maître.


Charles Perrault (1628-1703) ; Contes de ma mère l’Oye ; La Barbe Bleue, 1697



Cliché, Monsieur Ogre, 2008

jeudi 27 mars 2008

Là où on s'aime, il ne fait jamais nuit...

Gian Lorenzo Bernini (Naples, 1598 – Rome, 1680) ; L'enlèvement de Proserpine, 1621-1622. (Détail)


Is it thy will thy image should keep open
My heavy eyelids to the weary night ?
Dost thou desire my slumbers should be broken,
While shadows like to thee do mock my sight ?
Is it thy spirit that thou send'st from thee
So far from home into my deeds to pry,
To find out shames and idle hours in me,
The scope and tenure of thy jealousy ?
O, no ! thy love, though much, is not so great;
It is my love that keeps mine eye awake,
Mine own true love that doth my rest defeat,
To play the watchman ever for thy sake.

For thee watch I whilst thou dost wake elsewhere,
From me far off, with others all too near.

Est-ce ton voeu que ton image tienne ouverte
Ma paupière pesante en l'ennuyeuse nuit ?
Est-ce aussi ton désir que sommeil me déserte
Lorsqu'une ombre de toi me trompe et me poursuit ?

Est-ce encor ton esprit que de toi tu détaches
Pour venir épier si loin mes actions,
Pour démasquer en moi la paresse, les taches
Qui de ton coeur jaloux sont les inventions ?

Ton amour, s'il est grand, n'a point d'ardeur si vive ;
C'est mon amour à moi qui garde ouverts mes yeux ;
Mon véritable amour qui de repos me prive
Et qui s'est fait veilleur afin de t'aimer mieux.

Pour toi je veille et toi veilles aussi sans doute
Loin de moi, mais d'autrui trop près, je le redoute.

William Shakespeare ( 1564-1616) ; Sonnets, LXI.

mercredi 26 mars 2008

J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte...

Chapitre 6




"Prêtres, professeurs, maîtres, vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez..."Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. - Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. - Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.Connais-je encore la nature ? me connais-je ? - Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !

Arthur Rimbaud ; Une saison en enfer ; Mauvais sang, 1873




Aden 22 nov[em]bre 1887

Mes chers amis
J'espère que vous êtes en bonne santé et en paix, et je suis en bonne santé aussi, mais pas précisément en paix, car je n'ai encore rien trouvé à faire, quoique je pense accrocher prochainement quelque chose.
Je ne reçois plus de vos nouvelles, mais je suis rassuré à votre égard.
Quel est le nom et l'adresse des députés des Ardennes, particulièrement celui de votre arrondissement ? Il se pourrait que j'aie à faire prochainement une demande à un ministère, pour quelque concession dans la colonie d'Obok, ou pour la permission d'importer des armes à feu pour l'Abyssinie par la dite côte, et je ferais appuyer ma demande par votre député.
Enfin où se placent les fonds pour rentes viagères ? Est-ce au gouvernement ? Puis-je avoir une rente viagère à mon âge ? Quel intérêt aurais-je ?
Bien à vous

Rimbaud
Poste restante
Aden cantonment
British Colonies





Aden 15 décembre 1887

Mes chers amis,
J'ai reçu votre lettre du 20 novembre : je vous remercie de penser à moi, je vais assez bien, mais je n'ai encore rien trouvé de bon à mettre en train.
Je vous charge de me rendre un petit service qui ne vous compromettra en rien, c'est un essai que je voudrais faire, si je pouvais obtenir l'autorisation ministérielle et trouver ensuite des capitaux.
Adressez la lettre ci-jointe au député de l'arrondissement de Vouziers, en ajoutant son nom et le nom de l'arrondissement dans l'en-tête intérieur de la lettre, et cette lettre au député doit contenir la lettre au ministère ; ayez seulement soin d'ajouter le nom du député que je charge des démarches, aux plages laissées en blanc à la fin de la lettre au ministre. Cela fait, vous adressez la lettre à l'adresse du député en y enfermant la lettre au ministère laissée ouverte.
Si c'était M. Corneau, marchand de fer, le député de Charleville actuellement, il vaudrait peut-être mieux que cela lui soit envoyé, comme il s'agit d'une entreprise métallurgique, et, alors ce serait son nom qui devrait figurer aux blancs de la lettre, et à la fin de la demande au ministère.
Sinon, et comme d'un autre côté, je ne suis pas au courant des cuisines politiques actuelles, adressez au député de votre arrondissement au plus tôt. Vous n'avez rien à faire que cela, et par la suite rien ne vous sera adressé, car vous voyez que je demande au ministre de me répondre au député, et au député de me répondre ici au consulat.
Je doute que cette démarche réussisse à cause des conditions politiques actuelles sur cette côte d'Afrique, mais enfin cela ne coûte que du papier pour commencer.
Ayez donc la bonté d'adresser cette lettre au député (contenant la demande au ministère) au plus tôt et sans aucune annotation ; l'affaire avancera toute seule si elle doit avancer.
J'adresse cela par votre entremise parce que je ne connais pas l'adresse du député, et que je ne veux pas écrire au ministre sans joindre une recommandation à ma requête. J'espère que ce député fera quelque chose. Enfin il n'y a qu'à attendre. Je vous dirai par la suite ce qu'on m'aura répondu, si on me répond, ce que j'espère.
J'ai écrit la relation de mon voyage en Abyssinie pour la Société de géographie. J'ai envoyé des articles au Temps, Figaro etc... J'ai aussi l'intention d'envoyer au Courrier des Ardennes quelques récits intéressants de mes voyages dans l'Afrique orientale. Je crois que cela ne peut pas me faire de tort.
Bien à vous.

Répondez-moi à l'adresse suivante exclusivement :
A. Rimbaud, poste restante Aden-Camp
Arabie



Cliché : Georges Révoil, 1882



A M. Fagot

Aden, le 15 décembre 1887

Monsieur,
je suis natif de Charleville (Ardennes), et j'ai l'honneur de vous demander par la présente de vouloir bien transmettre, en mon nom, en l'appuyant de votre bienveillant concours, la demande ci-jointe au ministre de la Marine et des Colonies.
Je voyage depuis huit années environ sur la côte orientale d'Afrique, dans les pays d'Abyssinie, du Harar, des Dankalis et du Somal, au service d'entreprises commerciales françaises, et M. le Consul de France à Aden, où j'élis domicile ordinairement, peut vous renseigner sur mon honorabilité et mes actes en général.
Je suis un des très peu nombreux négociants français en affaire avec le roi Ménélik, roi du Choa (Abyssinie méridionale), ami de tous les pouvoirs européens et chrétiens, - et c'est dans son pays, distant d'environ 700 kilomètres de la côte d'Obock, que j'ai l'intention d'essayer de créer l'industrie mentionnée dans ma demande au Ministère. Mais, comme le commerce des armes et munitions est interdit sur la côte orientale d'Afrique possédée ou protégée par la France (c'est-à-dire dans la colonie d'Obock et les côtes dépendantes d'elle), je demande par la présente au Ministère de me donner une autorisation de faire transiter le matériel et l'outillage décrits, par la dite côte d'Obock, sans m'y arrêter, que le temps nécessaire à la formation de ma caravane, car tout ce chargement doit traverser les déserts à dos de chameaux. Comme rien de ce matériel ni de cet outillage ne doit rester en retard sur les côtes que vise la prohibition, comme rien de tout le dit chargement n'en sera distrait, ni en route, ni à la côte, et que l'importation dudit matériel et outillage est exclusivement destinée au Choa, pays chrétien et ami des Européens ; et comme je dois m'engager à m'adresser, pour la dite commande, à des capitaux français et à l'industrie française exclusivement, j'espère que le ministre voudra bien favoriser ma demande et m'envoyer l'autorisation dans les termes requis, c'est-à-dire : laisser passer sur toute la côte d'Obock et les côtes Dankalies et somalies adjacentes, protégées ou administrées par la France, la totalité de la dite commande à destination du Choa.
Permettez-moi, monsieur, de vous prier encore une fois d'appuyer ma demande auprès du Ministère dont je vous serai obligé de me faire parvenir la réponse.
Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

Arthur Rimbaud
Adresse : au Consulat de France,
Aden (Colonies anglaises).
Monsieur Fagot,
député de l'arrondissement de Vouziers,
département des Ardennes.







Au ministre de la Marine et des Colonies

Aden, 15 décembre 1887

Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous demander par la présente une autorisation officielle de débarquer sur les territoires français de la côtes orientale d'Afrique, comprenant la colonie d'Obock, le protectorat de Tadjourah et toute l'étendue de la côte Somalie protégée ou possédée par la France, les marchandises suivantes, à destination du roi Ménélik, roi du Choa, où elles doivent être rendues par caravanes devant se former à ladite côte française :
1° Toutes les matières, l'outillage et le matériel requis pour la fabrication de fusils à percussion centrale système Gras ou Remington.
2° Toutes les matières, l'outillage et le matériel requis pour la fabrication des cartouches aux dits fusils, des amorces de cartouches, et des capsules de guerre en général.
Je m'adresserai pour le tout à des capitaux français et à l'industrie française, et l'établissement de cette industrie au Choa devra être confiée à un personnel français. Il s'agit de l'essai d'une entreprise industrielle française à 700 kilomètres des côtes, au profit d'une puissance chrétienne, intéressante, amie des Européens et des Français en particulier, et l'autorisation demandée doit simplement accorder et protéger le transit de la dite caravane à la côte, où le commerce des armes et des munitions est d'ailleurs défendu.
Agent de commerce français, voyageant depuis environ huit années sur la côte orientale d'Afrique, honorablement connu de tous les Européens, aimé des indigènes, j'espère, Monsieur le Ministre, que vous voudrez bien m'accorder ma demande ; que j'ai l'honneur de faire aussi au nom du roi Ménélick, et j'attendrai la réponse du Ministère par les soins de M. Fagot, député de l'arrondissement de Vouziers, département des Ardennes, d'où je suis originaire.
Agréez, monsieur le Ministre, l'assurance de mes respects très dévoués.

Arthur Rimbaud
Adresse : au Consulat de France, Aden (Arabie).
le ministre de la Marine et des Colonies,
A Paris.



dimanche 23 mars 2008

...Libre d'habiter dans votre Orient, quelque ancien qui vous le faille...

Chapitre 5


Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur : l'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force, un énervement. La morale est la faiblesse de la cervelle.
A chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait pas ce qu'il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. - Ainsi, j'ai aimé un porc.
Aucun des sophismes de la folie, - la folie qu'on enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système.

Arthur Rimbaud ; Une saison en enfer ; Alchimie du verbe, 1873

Le Caire ; vue générale, 1914


Vice Consulat de France
Massaouah


Massaouah le 5 août 1887

Monsieur le consul,
Un S[ieur] Raimbeaux [sic], se disant négociant à Harar et à Aden, est arrivé hier à Massaouah à bord du courrier hebdomadaire d'Aden.
Ce français, qui est grand, sec, yeux gris, moustaches presque blondes, mais petites, m'a été amené par les carabiniers. M. Raimbeaux n'a pas de passeport et n'a pu me prouver son identité. Les pièces qu'il m'a exhibées, sont des procurations passées devant vous avec un S[ieur] Labatut dont l'intéressé aurait été son fondé de pouvoir.
Je vous serai obligé le consul, de vouloir bien me renseigner sur cet individu dont les allures sont quelque peu louche[s].
Ce S[ieur] Raimbeau [sic] est porteur d'une traite de 5,000 thalers à cinq jours de vue s[u]r Mr Lucardi et d'une autre traite de 2500 thalers sur un négociant indien de Massaouah.
Veuillez agréer, Monsieur le Consul, les assurances de ma considération la plus distinguée.

Alexandre Mercinier





Cliché : Félix Teynard, 1851-1852


Consulat de France
A Massaouah



Massaouah le 12 août 1887

Mon cher maître
Cinq mois d'absence de notre chère Égypte n'auront certes pas effacé mon nom de votre bon souvenir, aussi je me fais plaisir de me rappeler à vous recommandant tout particulièrement Mr Rimbaud, Arthur, Français très honorable, négociant explorateur du Choa et du Harar, pays qu'il connait parfaitement bien et où il a séjourné plus de neuf [sic] ans.
Mr Rimbaud se rend en Égypte pour se reposer quelque peu de ses longues fatigues ; il vous donnera des nouvelles du frère de Mr Borelli Bey qu'il a rencontré au Choa.
Je saisis cette occasion pour vous renouveler, cher Maître, les assurances de ma haute considération.

Alexandre Mercinier
A Monsieur le Marquis de Grimaldi-Régusse
Avocat à la Cour d'Appel
au Caire




Cliché : Félix Teynard, 1851-1852



Raimbaud [sic], voyageur et commerçant français au Choa, est arrivé en Égypte depuis quelques jours ; nous croyons savoir que M. Raimbaud ne prolongera pas son séjour ici et qu'il prend ses dispositions pour se rendre au Soudan.

Le Bosphore égyptien du lundi 22 août 1887




Cliché : Maxime du Camp, 1850





Cliché : Francis Frith, 1858



Le Caire 23 août 1887

Mes chers amis
Mon voyage en Abyssinie s'est terminé. Je vous ai déjà expliqué comme quoi mon associé étant mort, j'ai eu de grandes difficultés au Choa à propos de sa succession, on m'a fait payer deux fois ses dettes, et j'ai eu une peine terrible à sauver ce que j'avais mis dans l'affaire : si mon associé n'était pas mort, j'aurais gagné une trentaine de mille francs, tandis que je me retrouve avec les 15 mille que j'avais, après m'être fatigué d'une manière horrible pendant près de deux ans. Je n'ai vraiment pas de chance !
Je suis veni ici parce que les chaleurs étaient épouvantables cette année dans la mer Rouge, tout le temps 50° à 60°, et me trouvant très affaibli après 7 années de fatigues qu'on ne peut s'imaginer et des privations les plus abominables, j'ai pensé que 2 ou 3 mois ici me remettraient, mais c'est encore des frais car je ne trouve rien à faire ici, et la vie est à l'européenne et assez chère.
Je me trouve tourmenté ces jours-ci par un Rhumatisme dans les reins qui me fait damner, j'en ai un autre dans la cuisse gauche qui me paralyse de temps à autre, une douleur articulaire dans le genou gauche, un rhumatisme (déjà ancien) dans l'épaule droite, j'ai les cheveux absolument gris, je me figure que mon existence périclite.
Figurez-vous comment on doit se porter après des exploits du genre des suivants : traversées de mer et voyages de terre à cheval, en barque, sans vêtements, sans vivres, sans eau, etc, etc.
Je suis excessivement fatigué, je n'ai pas d'emploi à présent, j'ai peur de perdre le peu que j'ai, figurez-vous que je porte continuellement dans ma ceinture seize mille et quelques cents francs d'or, ça pèse une huitaine de kilos, et ça me flanque la dyssenterie [sic].
Pourtant je ne puis aller en Europe, pour bien des raisons, d'abord je mourrais en hiver, ensuite je suis trop habitué à la vie errante et gratuite, enfin, je n'ai pas de position.
Je dois donc passer le reste de mes jours errant, dans les fatigues et les privations, avec l'unique perspective de mourir à la peine.
Je ne resterai pas longtemps ici ; je n'ai pas d'emploi, et tout est trop cher, par force je devrai m'en retourner du côté du Soudan, de l'Abyssinie ou de l'Arabie, peut-être irai-je à Zanzibar, d'où on peut faire de longs voyages en Afrique, et peut-être, en Chine, au Japon, qui sait où.
Enfin envoyez-moi de vos nouvelles. Je vous souhaite paix et bonheur.
Bien à vous

adresse : Arthur Rimbaud,
Poste restante
au Caire
Egypte.

Cliché : Francis Frith, 1862





Cliché : Henri Bechard, 1887

vendredi 21 mars 2008

Salsa caliente !!!




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jeudi 20 mars 2008

Ô rage ! Ô desespoir ! Ô vieillesse ennemie !...


SCENE IV


DON DIEGUE

Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher Chimène,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur ;
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur ;
Et ton jaloux orgueil par cet affront insigne
Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne.
Et toi, de mes exploits glorieux instrument,
Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
Fer jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
M'as servi de parade, et non pas de défense,
Va, quitte désormais le dernier des humains,
Passe, pour me venger en de meilleures mains ;
Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,
Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède,
Mon honneur est le sien, et le mortel affront
Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front.







SCENE V

DON DIEGUE, DON RODRIGUE


DON DIEGUE

Rodrigue, as-tu du coeur ?

DON RODRIGUE

Tout autre que mon père
L'éprouverait sur l'heure.

DON DIEGUE

Agréable colère !
Digne ressentiment à ma douleur bien doux !
Je reconnais mon sang à ce noble courroux ;
Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.
Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte ;
Viens me venger.

DON RODRIGUE

De quoi ?

DON DIEGUE

D'un affront si cruel,
Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel :
D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie ;
Mais mon âge a trompé ma généreuse envie ;
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
Je le remets au tien pour venger et punir.
Va contre un arrogant éprouver ton courage :
Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage ;
Meurs, ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter
Je te donne à combattre un homme à redouter ;
Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière,
Porter partout l'effroi dans une armée entière.
J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus ;
Et pour t'en dire encore quelque chose de plus,
Plus que brave soldat, plus que grand capitaine, C'est...

DON RODRIGUE

De grâce, achevez.

DON DIEGUE

Le père de Chimène.

DON RODRIGUE

Le...

DON DIEGUE

Ne réplique point, je connais ton amour,
Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour ;
Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense :
Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance :
Je ne te dis plus rien ; venge-moi, venge-toi ;
Montre-toi digne fils d'un père tel que moi ;
Accablé des malheurs où le destin me range,
Je vais les déplorer. Va, cours, vole, et nous venge.






SCENE VI


DON RODRIGUE

Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu ! l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !


Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse.
L'un m'anime le coeur l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maîtresse, honneur, amour
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse,
Digne ennemi de mon plus grand bonheur
Fer qui causes ma peine,
M'es-tu donné pour venger mon honneur ?
M'es-tu donné pour perdre ma Chimène ?


Il vaut mieux courir au trépas.
Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père ;
J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ;
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
À mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
Et l'autre indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme ; et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.


Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire !
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison !
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur,
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s'était déçu.
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
Je m'accuse déjà de trop de négligence ;
Courons à la vengeance ;
Et tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
Si l'offenseur est père de Chimène.


Pierre Corneille ; Le Cid, 1637

mardi 18 mars 2008

Fin de soirée...




Ô triste, triste était mon âme


Ô triste, triste était mon âme
A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme
Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé
Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible
Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, - le fût-il -
Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon coeur : Sais-je
Moi-même que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,
Encore que loin en allés ?


Paul Verlaine ; Romances sans paroles, 1874


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dimanche 16 mars 2008

Éloge du Droit Naturel...


J'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique dans laquelle j'ai déjà reversé l'article intitulé : pour les sourds et les malentendants, reprenant quelques principaux articles de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1793 (votée à l'Assemblée mais jamais appliquée, en raison de la guerre des coalisés contre la France...).


Cette nouvelle rubrique s'intitule désormais : Du Droit Naturel et proposera, je l'espère, une série d'articles relatifs aux grandes notions liées à l'état de l'homme en société, notamment à l'époque moderne (1750-1800), époque d'une nouvelle théorisation de ces principes sous l'influence de la philosophie des Lumières, mais aussi des thèmes et des objets plus contemporains. Nous souhaitons aborder ce thème tant du point de vue de la philosophie que de la politique, notamment par le biais d'exemples issus de la littérature.

D'avance, je prie les éventuels lecteurs de bien vouloir me pardonner de la publication irrégulière d'articles sur le sujet, les recherches et les choix éditoriaux étant à mon sens, particulièrement difficiles à opérer en raison de la densité et de la complexité du sujet lui-même, à propos duquel je ne suis absolument pas un spécialiste. Pardon donc des éventuelles erreurs que je puis commettre dans le choix des textes, des interprétations de la théorie, voire des transgressions ou des séquences hors-sujet qui pourraient être faites par rapport à ce thème.

Enfin, je laisse volontairement à l'écart de cette rubrique, les articles liés à la résistance à l'oppression, quoique ce thème semble devoir intégrer "naturellement" celui du droit naturel. Mais je compte qu'il soit nourri d'une attention particulière et d'une façon plus large que sous le seul point de vue de ce dernier...

Bien évidemment, les rubriques habituelles restent plus que jamais au goût du jour... Éros et Thanatos ne sont jamais loin...



Définition *

Un droit naturel est un droit qui dérive de la nature d'une chose. Ainsi, les droits naturels de l'homme sont des droits qui viennent du fait que l'être est un humain, indépendamment de sa position sociale, de l'ethnie ou de toute autre considération.

Dans la théorie classique, on parle de droits innés et inaliénables. Non seulement chaque individu les possède par naissance et nature, sans avoir besoin de les tenir d'un acte ni pouvoir les aliéner, mais les gouvernants sont tenus de les respecter et de les faire respecter.

Au sens large, le droit naturel désigne toute recherche objective de normes de droit en fonction des seules caractéristiques propres à l'être humain, indépendamment des conceptions du droit déjà en vigueur dans les sociétés humaines, et des perpétuelles distorsions du droit qui sont le fait de l'État ("faux droits").

Dans un sens plus restreint, ce terme désigne la conception individualiste et rationnelle du droit (propre notamment aux libertariens) qui propose un minimum de droits « non négociables » à partir desquels est ouverte la possibilité de résoudre les conflits (ce qui n'est autre que l'objet de la justice). La plupart des théories libérales reposent également sur le droit naturel.

On parle aussi de jusnaturalisme pour désigner toute théorie du droit naturel.



Remarque importante

Le terme de "droit naturel" désigne parfois, comme c'est le cas chez certains auteurs (Hobbes[1], Spinoza[2], Stirner[3]...) les "droits" dont l'homme dispose à l'état de nature (sans règles sociales) : c'est un autre nom pour la loi du plus fort.
Nous employons ici le terme de "droit naturel" dans un sens différent, qui devenu le sens courant, celui d'une théorie de la justice qui n'est pas liée à l'état de nature.

1. The right of nature...is the liberty each man has, to use his own power...for the preservation of his own nature; that is to say, of his own life; and consequently, of doing anything, which in his own judgment, and reason, he shall conceive to be the [best] means [thereto]. (Hobbes, Léviathan, chap. 14)

2. "Par droit naturel j'entends donc les lois mêmes de la nature ou les règles selon lesquelles se font toutes choses, en d'autres termes, la puissance de la nature elle même ; d'où il résulte que le droit de toute la nature et partant le droit de chaque individu s'étend jusqu'où s'étend sa puissance ; et par conséquent tout ce que chaque homme fait d'après la loi de la nature, il le fait du droit souverain (ou de droit suprême) de la nature, et autant il a de puissance, autant il a de droit." (Spinoza, Traité politique)

3. "C'est à Moi de décider ce qui est pour moi le droit. Hors de moi, pas de droit. Ce qui m’ « est juste » est juste. (...) L'homme naturel n'a qu'un droit naturel, sa force, et des prétentions naturelles : il a un droit de par sa naissance et des prétentions de par sa naissance." (Max Stirner, L’unique et sa propriété)



Histoire du droit naturel



Les origines

Sous l’Antiquité et jusqu’au Moyen-Âge, prévaut la conception « classique » du droit naturel, avec d’une part les prémices de ce qui sera plus tard l’individualisme libéral et rationnel : c’est en ce qu’il est doué de raison que l’homme se distingue de l’animal, raison qui lui permet d’agir intentionnellement en vue d’une fin consciente, et qui l’élève au-dessus du comportement purement instinctif ; d’autre part, politique, religion et éthique n’étant pas encore à cette époque des disciplines séparées, et l’homme étant un « animal social » (Aristote), c’est l’État (la cité, l’Empire…) qui est le plus souvent considéré comme la source du bien et de l’action vertueuse, les personnes étant complètement tributaires de l’action étatique (voir la mort de Socrate à titre d’exemple). L’ordre établi est rarement contesté par les théoriciens du droit : l’esclavage, bien que condamné dans le Digeste de Justinien (530 ap. J.-C.) comme contraire au droit naturel, existera très longtemps, la féodalité, puis la monarchie ne reconnaissent pas les mêmes droits à tous.

Les Romains distinguent cependant le droit (jus) auquel l’homme libre prête allégeance (auquel, étymologiquement, il jure allégeance), de la loi (lex), norme imposée par un pouvoir (terme militaire à l’origine). Cette distinction rend possible ce qu’on appellera plus tard droit naturel, opposé au droit positif, à l’ordre social, aux conventions sociales ou à la tradition. Déjà Aristote définit comme naturelle "une règle de justice qui a la même validité en tout lieu et qui ne dépend ni de notre assentiment ni de notre désapprobation". Ainsi Marc-Aurèle reconnaît dans ses Pensées avoir reçu du péripatéticien Claudius Severus l'idée d'un état juridique fondé sur l'égalité des droits, donnant à tous un droit égal à la parole, et d'une royauté qui respecterait avant tout la liberté des sujets. Pour Cicéron, il s'agit d'"une seule loi éternelle et invariable, valide pour toutes les nations et en tout temps". Pour les Stoïciens, le droit naturel s'inscrit dans le principe d'ordre de l'univers (le logos).

Pour Aristote, au contraire, le droit naturel n'est pas invariable. Il se traduit dans la loi positive, reflet de l'état de la société. Il a une fonction critique vis à vis de la loi positive, il fonde l’autorité des lois (le droit positif) en tant que justes.



Le Droit naturel moderne, fondé sur la raison

Ce sont les Scolastiques, et principalement Saint Thomas d’Aquin, qui inaugurent les théories modernes du droit naturel : le droit naturel fait certes partie du droit divin et est donc institué et voulu par Dieu, mais il s'appréhende par la raison humaine, en dehors de toute révélation. Il est donc universel. Hugo Grotius, juriste hollandais du XVIIe siècle, affirmera même que le droit naturel existe « quand bien même Dieu n’existerait pas », et s'impose à Dieu Lui-même, puisqu'il est la conséquence nécessaire de la nature sociale de l'homme, voulue par Dieu.

Au XVIe siècle, au début de la soumission de l’Amérique, alors que l’esclavage disparaît en Europe pour réapparaître sur l’autre rive de l’Atlantique, Las Casas et L'École de Salamanque affirment le principe de l'unité du genre humain : l’individu naît a priori libre, et non esclave ; il naît libre et doit demeurer libre. À la même époque, tandis que sévissent les guerres de religion, apparaît la notion de liberté de conscience, et la séparation de la philosophie et de la religion, rangée au rang d’une opinion.

En politique, le droit naturel pose des limites aux prétentions du pouvoir en place : Jean Bodin peut ainsi affirmer qu’en monarchie "les sujets obéissent aux lois du monarque et le monarque aux lois de nature, la liberté naturelle et la propriété des biens demeurant aux sujets".

Kant, dans une démarche qui n’est pas politique, mais philosophique, essaie de fonder une morale individuelle sur la raison seule. Le même acte peut selon l’intention qui y préside être moral ou immoral. Comment donc trouver un principe objectif et pratique qui nous dicte la « bonne » façon d’agir ? Kant trouve la réponse dans l’impératif catégorique, norme éthique suprême : « agis de telle sorte que la maxime de ta volonté puisse en même temps toujours valoir comme principe d’une législation universelle. » Un comportement ne pourrait donc être qualifié de juste que s'il est universalisable. Une autre formulation de cette éthique pourrait décrire l'ambition de l'éthique libérale : « Agis de telle sorte que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyen. »

Bien qu’on retrouve dans l’impératif catégorique les caractéristiques vers lesquelles tend le droit naturel (universalité, nécessité, objectivité), cette morale personnelle est trop rigoureuse pour tenir lieu de droit (ainsi elle interdit le mensonge ou le suicide). En effet il s’agit d’une norme éthique, personnelle bien que potentiellement universelle (car rationnelle), mais qui ne peut être imposée de l’extérieur.

En revanche, une norme juridique doit servir à évaluer une action indépendamment de l’intention qui la motive (qui n’est de toute façon accessible qu’au sujet agissant lui-même) ; elle peut être imposée par la contrainte. Le droit naturel pose ainsi les conditions de possibilité de la vie en société. Pour Kant, le droit naturel de l’homme se résume à la liberté (« la liberté est l'unique droit originel revenant à chaque homme en vertu de son humanité »), et la vie sociale implique « la limitation de la liberté de chacun à la condition de son accord avec la liberté de tous, en tant que celle-ci est possible selon une loi universelle. »



Droit naturel et individualisme

Avec Locke, l’orientation individualiste apparaît : c’est l’individu qui est la source de toute action, l’agent moral qui pense, perçoit, choisit et agit. Le droit naturel est la reconnaissance par l’ordre politique des droits personnels naturellement possédés par chacun.

Le XVIIIe siècle voit un développement politique très conséquent de la pensée de Locke :
la révolution américaine : selon Thomas Jefferson, tous les hommes sont créés égaux ; ils sont dotés de certains droits inaliénables (vie, liberté, propriété et recherche du bonheur). Le but d’un gouvernement est uniquement d’assurer ces droits. Il ne faut pas confondre les droits politiques (qui peuvent être garantis par une constitution) et les droits naturels, qui ne peuvent être abolis (c'est le sens du IXe amendement à la Constitution des États-Unis).

la révolution française, avec la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, le texte fondateur le plus libéral qu’ait connu la France, qui affirme explicitement les droits naturels (cependant le terme de droit naturel disparaît des constitutions françaises à partir de 1795).
A partir du XIXe siècle, sous l’influence tant du positivisme, de l’utilitarisme que des théories socialistes, on assiste à une relative éclipse du droit naturel. Bien que la notion de droit naturel reste en filigrane dans la pensée libérale, de nombreux libéraux préfèrent parler d’état de droit (Hayek : Rule of Law) plutôt que de droit naturel, et se contentent de développer une philosophie politique qui réduise les prétentions du droit positif (Frédéric Bastiat : la loi ne doit être que l’expression du droit de légitime défense), ce qui est une façon détournée de « faire » du droit naturel.

Au XXe siècle c’est l’explosion des « droits à ». Ainsi la Déclaration Universelle des Droits de l’homme, promulguée par les Nations Unies en 1948, donne une longue liste de droits dont l’homme est supposé disposer. Pour les libéraux, il s’agit de faux droits, arbitraires, octroyés aux uns aux dépens des autres, alors que le droit naturel est universel par définition. Il est urgent de revenir aux Lumières et aux sources du droit naturel.




*Extrait de l'article de Wikiberal : Droit naturel



Déclaration des Droits de l'Homme en société



Extrait des procès verbaux de l'Assemblée nationale, des 20, 21, 23, 24 et 26 août & premier Octobre 1789

acceptée par le roi le 5 octobre 1789

Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif pouvant à chaque instant être comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous.
En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen:



Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article II - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.

Article III - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

Article IV - La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Article V - La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.

Article VI - La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Article VII - Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant; il se rend coupable par la résistance.

Article VIII - La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée.

Article IX - Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne sera pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Article X - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.

Article XI - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme: tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.

Article XII - La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique: cette force est donc instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.

Article XIII - Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Article XIV - Chaque citoyen a le droit, par lui-même ou par ses représentants, de constater la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.

Article XV - La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Article XVI - Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a pas de Constitution.

Article XVII - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.



vendredi 14 mars 2008

...Eurêka !!!


Femme Galla ; Cliché Joseph Bidault de Glatigné, 1888

jeudi 13 mars 2008

Ecce Homo...


Michelangelo Merisi da Caravaggio (1571-1610) ; L'incrédulité de Saint Thomas ; 1600-1601

Pour lire l'Évangile, il faut commencer par avoir la foi, c'est-à-dire être disposé à croire aveuglément tout ce que le livre contient. Pour examiner cet Évangile, il faut encore de la foi, c'est-à-dire être fermement résolu à n'y trouver rien que de saint et d'adorable. Enfin, pour entendre l'Évangile, il faut encore de la foi, c'est-à-dire une ferme persuasion que nos prêtres ne peuvent jamais ni se tromper eux-mêmes, ni vouloir tromper les autres, dans la façon dont ils expliquent le livre que nous lisons.


Michelangelo Merisi da Caravaggio ; Le couronnement d'épines ; 1602-1604


Il y a tout lieu de croire que, si l'Esprit Saint eût prévu la fortune éclatante que devait faire un jour la religion de Jésus, s'il eût pu pressentir qu'elle dût être par la suite des temps reçue par des rois, des nations civilisées, des savants, des personnes de la bonne compagnie, s'il eût soupçonné que cette religion pouvait être examinée, analysée, discutée, critiquée par des logiciens, il y a, dis-je, lieu de croire qu'il nous aurait laissé sur la vie et la doctrine de son fondateur des mémoires moins informes, des faits mieux circonstanciés, des preuves plus authentiques, en un mot des matériaux mieux digérés que ceux qui nous restent. Il eût choisi des écrivains plus habiles que ceux qu'il a inspirés pour transmettre aux nations les harangues et les actions du Sauveur du monde ; il l'eût du moins fait agir et parler d'une manière plus digne d'un Dieu ; il eût mis dans sa bouche un langage plus noble, plus clair, plus persuasif ; il eût employé des moyens plus sûrs de convaincre la raison rebelle et de confondre l'incrédulité.


Girolamo Marchesi da Cotignola (1490-1539) ; La sainte famille ; 1525


Rien de tout cela n'est arrivé ; l'Évangile n'est qu'un roman oriental, dégoûtant pour tout homme de bon sens et qui ne semble s'adresser qu'à des ignorants, des stupides, des gens de la lie du peuple, les seuls qu'il puisse séduire. La critique n'y trouve nulle liaison dans les faits, nul accord dans les circonstances, nulle suite dans les principes, nulle uniformité dans les récits. Quatre hommes grossiers et sans lettres passent pour les véritables auteurs des mémoires qui contiennent la vie de Jésus-Christ ; c'est sur leur témoignage que les chrétiens se croient obligés d'admettre la religion qu'ils professent et d'adopter sans examen les faits les plus contradictoires, les actions les plus incroyables, les prodiges les plus étonnants, le système le plus décousu, la doctrine la plus inintelligible, les mystères les plus révoltants !



Valentin de Boulogne (1594-1632) ; Le couronnement d'épines ; 1624



En un mot, nous verrons un artisan enthousiaste, mélancolique et jongleur maladroit, sortir d'un chantier pour séduire des hommes de sa classe, échouer dans tous ses projets, être puni comme un perturbateur public, mourir sur une croix, et cependant après sa mort devenir le législateur et le Dieu d'un grand nombre de peuples, et se faire adorer par des êtres qui se piquent de bon sens.

Sa mission eut des succès qui surpassèrent de beaucoup tous ceux de ses confrères ; ils allèrent si loin que l'on peut, à juste titre, regarder Paul comme le vrai fondateur de la religion chrétienne, telle qu'elle est aujourd'hui.



Philippe de Champaigne (1602-1674) ; Louis XIV offre sa couronne et son sceptre à la Vierge et à l'Enfant Jésus ; vers 1675



Ainsi, en regardant la chose de près, nous trouverons que le concile de Nicée fut le véritable instituteur de la religion chrétienne qui, jusqu'à lui, errait à l'aventure, ne savait à quoi s'en tenir, ignorait si Jésus était un Dieu, n'avait point d'Évangiles authentiques, manquait d'une loi sûre, n'avait aucun corps de doctrine à laquelle on pût se fier. Un nombre d'évêques et de prêtres, très petit en comparaison de ceux qui composaient toute l'Église chrétienne, et ces évêques, très peu d'accord entre eux, ont décidé de la chose la plus essentielle au salut des nations. Ils ont décidé de la divinité de Jésus ; ils ont décidé de l'authenticité des Évangiles ; ils ont décidé que, d'après ces Évangiles, leur autorité propre devait être réputée infaillible, en un mot, ils ont décidé de la foi. Cependant leurs décisions seraient demeurées sans force si elles n'eussent été appuyées de l'autorité de Constantin ; ce prince fit prévaloir l'opinion de ceux des pères du concile qui surent pour un temps l'attirer de leur côté et qui, parmi cette foule d'évangiles et d'écrits dont le christianisme était inondé, ne manquèrent pas de déclarer divins ceux qu'ils jugèrent les plus conformes à leurs opinions particulières, ou à la faction dominante. Dans la religion, comme ailleurs, la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Voilà donc en dernier ressort l'autorité d'un empereur qui décide des points capitaux de la religion chrétienne ! Cet empereur, très peu sûr de sa foi, décide, jusqu'à nouvel ordre, que Jésus est un Dieu consubstantiel à son père, et force d'admettre comme inspirés les quatre Évangiles que nous avons entre les mains.



Paul Heinrich Dietrich von Holbach (1723-1789) ; Histoire critique de Jésus-Christ : analyse raisonnée des Évangiles : (Ecce Homo), 1770




Philippe de Champaigne ; La Cene

mercredi 12 mars 2008

Ukiyo-e...

Kaigetsudô Anchi, portrait de courtisane debout ; époque d'Edo



Ce printemps dans ma cabane -
Absolument rien
Absolument tout !

Yamagushi Sodô



Utamaro, 1788...



Le printemps s'annonce
j'ai quarante-trois ans -
toujours là devant mon riz blanc

Kobayashi Issa



Chobushai, 18e siècle



Rien ne m'appartienne -
sinon la paix du coeur
et la fraîcheur de l'air

Kobayashi Issa



Anonyme, s.d.



Disparaître
au fond de ces ravins
où les nuages s'attroupent !

Iida Dakotsu



Hokusai, 1824



Sous un voile de lune
ombre de fleur
ombre de femme !

Natsume Sôseki



Haronobu, v. 1770



Jour de brume -
les nymphes du ciel
auraient-elles le vague à l'âme ?

Kobayashi Issa






Utamaro, 1788...



Kaigetsudô Ando, Belle femme se retournant ; 1704-1711



dimanche 9 mars 2008

La terre n'est à personne, les fruits sont à tout le monde...




Élisée Reclus




Clarens, Vau, le 26 septembre 1885


Compagnons,

Vous demandez à un homme de bonne volonté, qui n'est ni votant ni candidat, de vous exposer quelles sont ses idées sur l'exercice du droit de suffrage.
Le délai que vous m'accordez est bien court, mais ayant, au sujet du vote électoral, des convictions bien nettes, ce que j'ai à vous dire peut se formuler en quelques mots.
Voter, c'est abdiquer ; nommer un ou plusieurs maîtres pour une période courte ou longue, c'est renoncer à sa propre souveraineté. Qu'il devienne monarque absolu, prince constitutionnel ou simplement mandataire muni d'une petite part de royauté, le candidat que vous portez au trône ou au fauteuil sera votre supérieur. Vous nommez des hommes qui sont au-dessus des lois, puisqu'ils se chargent de les rédiger et que leur mission est de vous faire obéir.
Voter, c'est être dupe ; c'est croire que des hommes comme vous acquerront soudain, au tintement d'une sonnette, la vertu de tout savoir et de tout comprendre. Vos mandataires ayant à légiférer sur toutes choses, des allumettes aux vaisseaux de guerre, de l'échenillage des arbres à l'extermination des peuplades rouges et noires, il vous semble que leur intelligence grandisse en raison même de l'immensité de la tâche. L'histoire vous enseigne que le contraire a lieu. Le pouvoir a toujours affolé, le parlotage a toujours abêti. Dans les assemblées souveraines, la médiocrité prévaut fatalement.
Voter, c'est évoquer la trahison. Sans doute, les votants croient à l'honnêteté de ceux auxquels ils accordent leurs suffrages – et peut-être ont-ils raison le premier jour, quand les candidats sont encore dans la ferveur du premier amour. Mais chaque jour a son lendemain. Dès que le milieu change, l'homme change avec lui. Aujourd'hui, le candidat s'incline devant vous, et peut-être trop bas ; demain, il se redressera et peut-être trop haut. Il mendiait les votes, il vous donnera des ordres. L'ouvrier, devenu contremaître, peut-il rester ce qu'il était avant d'avoir obtenu la faveur du patron ? Le fougueux démocrate n'apprend-il pas à courber l'échine quand le banquier daigne l'inviter à son bureau, quand les valets des rois lui font l'honneur de l'entretenir dans les antichambres ? L'atmosphère de ces corps législatifs est malsaine à respirer, vous envoyez vos mandataires dans un milieu de corruption ; ne vous étonnez pas s'ils en sortent corrompus.
N'abdiquez donc pas, ne remettez donc pas vos destinées à des hommes forcément incapables et à des traîtres futurs. Ne votez pas ! Au lieu de confier vos intérêts à d'autres, défendez-les vous-mêmes ; au lieu de prendre des avocats pour proposer un mode d'action futur, agissez ! Les occasions ne manquent pas aux hommes de bon vouloir. Rejeter sur les autres la responsabilité de sa conduite, c'est manquer de vaillance.
Je vous salue de tout coeur, compagnons.

Élisée Reclus,

Lettre adressée à Jean Grave
(in Le révolté, 11 octobre 1885)





Louise Michel