jeudi 30 octobre 2008

L'Intraitable ...


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Katsushika Hokusai (1760-1849) ; modèles d'étreintes


AFFIRMATION. Envers et contre tout, le sujet affirme l'amour comme valeur.


1. En dépit des difficultés de mon histoire, en dépit des malaises, des doutes, des désespoirs, en dépit des envies d'en sortir, je n'arrête pas d'affirmer en moi-même l'amour comme une valeur. Tous les arguments que les systèmes les plus divers emploient pour démystifier, limiter, effacer, bref déprécier l'amour, je les écoute, mais je m'obstine : « Je sais bien, mais quand même... » Je renvoie les dévaluations de l'amour à une sorte de morale obscurantiste, à un réalisme-farce, contre lesquels je dresse le réel de la valeur : j'oppose à tout « ce qui ne va pas » dans l'amour, l'affirmation de ce qui vaut en lui. Cet entêtement, c'est la protestation d'amour : sous le concert des « bonnes raisons » d'aimer autrement, d'aimer mieux, d'aimer sans être amoureux, etc., une voix têtue se fait entendre qui dure un peu plus longtemps : voix de l'In­traitable amoureux.

Le monde soumet toute entreprise à une alternative ; celle de la réussite ou de l'échec, de la victoire ou de la défaite. je proteste d'une autre logique : je suis à la fois et contradictoi­rement heureux et malheureux : « réussir » ou « échouer » n'ont pour moi que des sens contingents, passagers (ce qui n'empêche pas mes peines et mes désirs d'être violents) ; ce qui m'anime, sourdement et obstinément, n'est point tactique : j'accepte et j'affirme, hors du vrai et du faux, hors du réussi et du raté ; je suis retiré de toute finalité, je vis selon le hasard (à preuve que les figures de mon discours me viennent comme des coups de dés). Affronté à l'aventure (ce qui m'advient), je n'en sors ni vainqueur ni vaincu : je suis tragique.
(On me dit : ce genre d'amour n'est pas viable. Mais comment évaluer la viabilité ? Pourquoi ce qui est viable est il un Bien ? Pourquoi durer est il mieux que brûler ?)


Katsushika Hokusai (1760-1849) ; modèles d'étreintes


2. Ce matin-là, je dois écrire de toute urgence une lettre « importante » - dont dépend le succès d'une certaine entreprise ; mais j'écris à la place une lettre d'amour que je n'envoie pas. J'abandonne joyeusement des tâches mornes, des scrupules raisonnables, des conduites réactives, imposés par le monde, au profit d'une tâche inutile, venu d'un Devoir éclatant : le Devoir amoureux. Je fais discrètement des choses folles ; je suis le seul témoin de ma folie. Ce que l'amour dénude en moi, c'est l'énergie. Tout ce que je fais a un sens (je puis donc vivre, sans geindre), mais ce sens est une finalité insaisissable : il n'est que le sens de ma force. Les inflexions dolentes, coupables, tristes, tout le réactif de ma vie quotidienne est retourné. Werther loue sa propre tension, qu'il affirme, face aux platitudes d'Albert. Né de la littérature, ne pouvant parler qu'à l'aide de ses codes usés, je suis pourtant seul avec ma force, voué à ma propre philosophie.



Katsushika Hokusai (1760-1849) ; modèles d'étreintes



3. Dans l'Occident chrétien, jusqu'à aujourd'hui, toute la force passe par l'Interprète, comme type (en termes nietzschéens, le Prêtre judaïque). Mais la force amoureuse ne peut se déplacer, se remettre entre les mains d'un Interprétant ; elle reste là, à même le langage, enchantée, intraitable. Le type, ici, ce n'est pas le Prêtre, c'est l'Amoureux.



Katsushika Hokusai (1760-1849) ; modèles d'étreintes


4. Il y a deux affirmations de l'amour. Tout d'abord, lorsque l'amoureux rencontre l'autre, il y a affirmation immédiate (psychologiquement : éblouissement, enthousiasme, exaltation, projection folle d'un avenir comblé : je suis dévoré par le désir, l'impulsion d'être heureux) : je dis oui à tout (en m'aveuglant). Suit un long tunnel : mon premier oui est rongé de doutes, la valeur amoureuse est sans cesse menacée de dépréciation : c'est le moment de la passion triste, la montée du ressentiment et de l'oblation. De ce tunnel, cependant, je puis sortir ; je puis « surmonter », sans liquider ; ce que j'ai affirmé une première fois, je puis de nouveau l'affirmer, sans le répéter, car alors, ce que j'affirme, c'est l'affirmation, non sa contingence : j'affirme la première rencontre dans sa différence, je veux son retour, non sa répétition. Je dis à l'autre (ancien ou nouveau) : Recommençons.


Roland Barthes ; Fragments d'un discours amoureux, 1977


Katsushika Hokusai (1760-1849) ; modèles d'étreintes



dimanche 26 octobre 2008

Bondieuseries du dimanche (8) ...


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Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Madone à l'enfant, v. 1404-1405


Fables

Les histoires que débitent toutes les religions de la terre sont des fables ou des contes à dormir debout ; il n'y a que les contes de la bible qui soient des vérités. Quiconque n'est pas curieux d'être jeté dans la chaudière éternelle doit les prendre pour des histoires véritables.

Fagots

Conter des fagots c'est raconter des fables ; l'église a des fagots dont elle se sert pour répondre aux difficultés que les mécréants opposent aux fagots qu'elle leur conte.



Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Ange, v. 1500-1501


Familiers

Nom que l'on donne en Espagne et en Portugal à des seigneurs distingués, qui, par humilité, se font les espions, les délateurs, les alguazils de la très sainte inquisition.

Fanatisme

Rage sainte ou contagion sacrée, propre au christianisme surtout, dont se trouvent saisis les bons chrétiens qui ont le sang très brouillant et le crâne bien fêlé : cette maladie se gagne par les oreilles ; elle résiste également au bon sens et aux remèdes violents ; les bouillons, les bains, ou les petites maisons en sont les spécifiques assûrés.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Sainte Catherine d'Alexandrie

Fardeau

Le fardeau du seigneur est léger. Ce sont les prêtres qui nous le font porter pour eux, ce qui les empêche d'en être fatigués : ou plutôt ce sont les prêtres qui, suivant Jérémie, sont le fardeau du seigneur.

Fatalisme

Système affreux qui soumet tout à la nécessité, dans un monde réglé par les décrets immuables de la divinité, sans la volonté de laquelle rien ne peut arriver. Si tout était nécessaire, adieu le libre arbitre de l'homme, dont les prêtres ont si grand besoin pour pouvoir le damner.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Portrait du pape Léon X avec ses cousins, les cardinaux Giulio de' Medici et Luigi de' Rossi ;

v. 1518-1519

Femmes

Le christianisme n'est rien moins que poli envers les jolies femmes, il n'en fait cas que quand elles sont laides ou surannées. Celles qui n'ont pas de quoi plaire au monde sont très agréables à Dieu et très bonnes pour ses prêtres ; les bégueules servent grandement la religion, leur confesseur et leur curé, par leurs saints caquets, leurs saintes cabales, leurs saintes criailleries, et surtout par un saint entêtement pour ce qu'elles n'entendent pas.

Fêtes

Jours sagement destinés par l'église à une sainte oisiveté, qui est toujours favorable à la dévotion. Pendant les fêtes un artisan ne peut sans crime travailler à gagner du pain, mais il ne tient qu'à lui de s'enivrer à la courtille, quand il en a le moyen ; ce qui fait un grand bien à son âme ou à la ferme des aides ; cependant le parti le plus sûr est de passer la journée à bailler aux corneilles.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Madone et Saint Jean Baptiste devant le christ, v. 1510-1517

Feu

La religion chrétienne est une religion de feu. Les bons chrétiens doivent brûler sans cesse de l'amour divin, les prêtres doivent brûler de zêle, les princes et les magistrats doivent passer tout leur temps à brûler des hérétiques ou des mécréants, enfin les bourreaux devraient sans cesse brûler des livres au pied du grand escalier du may.

Feuille des bénéfices

C'est le baromètre de la foi du clergé de France. Il est sujet à varier depuis quelque temps ; à l'égard du thermomètre de la foi il est presque toujours à la cour au terme de la glace.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Le christ bénissant

Fidèles

Ce sont les bons chrétiens fidèlement attachés à Dieu, c'est-à-dire à ses prêtres, envers et contre tous. Les fidèles, comme on sait, ne doivent être fidèles à leurs princes que quand les princes eux-mêmes sont fidèles à l'église, c'est-à-dire, bien soumis à leurs prêtres.

Figures

Types, allégories, façons obscures de s'exprimer, très familières à l'esprit-saint, qui n'a jamais voulu parler trop bon français à ceux qu'il voulait illuminer ; le tout pour fournir aux docteurs de l'église l'occasion de nous montrer leur étonnante sagacité.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Saint Sebastien, v. 1500-1501

Filiale

La crainte filiale est mêlée d'amour, c'est celle que tout chrétien doit avoir pour un dieu d'assez méchante humeur, qui est son très cher père, et pour la sainte église sa maman, qui n'est point la commère la plus aisée de ce monde.

Fils de Dieu

C'est la même chose que le fils de l'homme ; le fils de l'homme c'est la même chose que le dieu son père, et dieu son père est la même chose que son fils et que son saint-esprit. Ce langage peut paraître du galimatias à ceux qui n'ont point de foi, mais la Sorbonne n'y voit rien de fort embarrassant.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Madone à l'enfant, 1514


Financiers

Ce sont les publicains du nouveau testament ; à l'exception du trésorier du clergé, ils seront tous damnés, à moins que des prêtres charitables ne les débarrassent d'une portion du mammon d'iniquité.

Flagellations

Saintes et salutaires fessées que se donnent les chrétiens les plus parfaits dans la vue de mortifier la chair, de rendre l'esprit gaillard, et de mettre en goguettes le père des miséricordes, qui rit dans sa barbe divine toutes les fois qu'on lui montre un derrière ou un dos bien et duement étrillés.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; la sainte famille, 1518


Foi

C'est une sainte confiance dans les prêtres, qui nous fait croire tout ce qu'ils disent, même sans y rien comprendre. C'est la première des vertus chrétiennes ; elle est théologale, c'est-à-dire utile aux théologiens ; sans elle point de religion, et partant point de salut. Ses effets sont de plonger dans un saint abrutissement accompagné d'un pieux entêtement, et suivi d'un profond mépris pour la raison profane. On sent que cette vertu est très avantageuse à l'église ; elle est la suite d'une grâce surnaturelle que procure l'habitude de déraisonner ou la crainte de se faire de méchantes affaires. D'où il suit que ceux qui n'ont point reçu cette grâce ou qui n'ont point eu l'occasion de contracter cette sainte habitude ne sont d'aucune utilité pour les prêtres et par conséquent ne sont bons qu'à jetter à la voirie. La foi du charbonnier, c'est celle que professent tous les chrétiens sincères : elle consiste à croire tout ce que croit Mr le curé ; et ce que croit Mr le curé, c'est ce que ses paroissiens s'imaginent de croire sur la périlleuse parole de Mr le curé.

Folie

Les bons chrétiens se glorifient de la folie de la croix. Rien n'est plus contraire à la religion et au clergé qu'une tête sensée et raisonnable ; elle n'est jamais bien propre à la foi, ni assez susceptible de ferveur ou de zèle. Les musulmans ont du respect pour les fous, et parmi les chrétiens les plus grands saints sont évidemment ceux qui ont eu la cervelle la plus dérangée.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Christ en croix, 1502


Fondations

Revenus accordés à des prêtres et à des moines pour les faire bien boire, bien manger, bien chanter et bien végéter ; le tout pour que les vignes de ceux qui n'ont pas le loisir de chanter ne fussent point grêlées : ce sont les prêtres, comme on voit, qui font la pluie et le beau temps sur la terre.

Force

Vertu très nécessaire au soutien de la foi et à la prospérité de l'église. Elle consiste dans le clergé à forcer par toutes sortes de moyens ceux qui sont opiniâtres, à penser comme lui. Dans les laïques elle consiste à résister avec rigueur aux suggestions du bon sens, qui pourrait les damner, et à porter avec constance le joug des prêtres du seigneur.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Anges ( détail) ; Chapelle Sixtine, v. 1513-1514


Foudres de l'église

C'est l'artillerie spirituelle ; elle est composée de mortiers et de canons intellectuels, que les chefs de l'église ont le droit de pointer contre les âmes de ceux qui ont la témérité de leur déplaire. Cette artillerie métaphysique ne laisse pas de blesser les corps, quand elle est soutenue par l'artillerie physique qui se conserve dans les arsenaux des princes séculiers.

Fraudes pieuses

Ce sont de saintes friponneries, des mensonges religieux, des impostures dévotes dont le clergé se sert très légitimement pour nourrir la piété du vulgaire, pour faire valoir la bonne cause, pour nuire à ses ennemis, contre lesquels, comme on sait, tout est permis.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; mise au tombeau, 1507


Frelons

Insectes malfaisants et paresseux, qui ôtent aux abeilles leur miel et qui portent le trouble dans la ruche où l'on travaille. v. Dîmes, Prêtres, Moines, Vampires.

Frères

Tous les chrétiens sont frères ; c'est-à-dire, sont en querelle pour la succession de monsieur leur père, dont le testament est devenu fort obscur, graces aux frères théologiens. Rara est concordia fratrum.


Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Transfiguration


Fripons

Voyez Prêtres, Jongleurs, Voleurs, comédiens, etc.

Froc

Habit sacré, réservé pour les moines, qui sont des hommes de Dieu. Par un miracle étonnant le froc leur communique le don de continence dès qu'ils l'ont endossé. Nous en avons la preuve dans le chien de Mr De Maulevrier, dont parle l'ami Rabelais.

Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789) ; Théologie portative ; Dictionnaire abrégé de la religion chrétienne, 1768



Raffaello Sanzio (Raphaël), (1483-1520 ) ; Madonna della Seggiola, v. 1513-1514

mardi 21 octobre 2008

... J'ensevelis les morts dans mon ventre ...


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Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888

Chapître 8


"Prêtres, professeurs, maîtres, vous trompez en me livrant à la justice. Je n'ai jamais été de ce peuple-ci ; je n'ai jamais été chrétien ; je suis de la race qui chantait dans le supplice ; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral, je suis une brute : vous vous trompez...
"Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sauvé. Vous êtes de faux nègres, vous maniaques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; général, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre : tu as bu d'une liqueur non taxée, de la fabrique de Satan. - Ce peuple est inspiré par la fièvre et le cancer. Infirmes et vieillards sont tellement respectables qu'ils demandent à être bouillis. - Le plus malin est de quitter ce continent, où la folie rôde pour pourvoir d'otages ces misérables. J'entre au vrai royaume des enfants de Cham.
Connais-je encore la nature ? me connais-je ? - Plus de mots. J'ensevelis les morts dans mon ventre. Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! Je ne vois même pas l'heure où, les blancs débarquant, je tomberai au néant.
Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse !

Arthur Rimbaud (1854-1891) ; Une saison en enfer ; Mauvais sang, avril-août 1873


Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888


César Tian à Vitalie Rimbaud


Aden, le 8 janvier 1890

Madame
J'ai bien reçu votre lettre du 25 décembre. Je vous ai fait suivre le 4 courant une lettre provenant de Mr votre fils. Les dernières nouvelles que j'ai reçues du Harar sont datées du 20 décembre et M. Rimbaud allait très bien.
Vous aurez peut-être vu sur les journaux qu'une caravane allant de Zeylah au Harrar a été attaquée et que quelques Européens ont été tués. Veuillez ne pas vous effrayer de cette nouvelle. Ces incidents sont fort heureusement très rares et les Anglais préparent une expédition pour châtier la tribu qui s'est rendue coupable de cet attentat. Aucun objet n'a été volé. J'avais dans cette caravane une somme importante que j'adressais à M. Rimbaud au Harrar. Ces espèces ont été retournées à Zeylah absolument intactes.
Vous pouvez être persuadée qu'une fois la tribu coupable châtiée, la route sera aussi sure qu'elle l'était auparavant. D'ailleurs si la caravane a été attaquée (le 23 Xbre à 10 h du soir à 2 ou 3 journées de Zeylah) c'est que personne ne veillait, les indigènes n'attaquant pas les caravanes tant soit peu gardées surtout quand il y a des Européens.
Cette malheureuse affaire a coûté la vie à 2 pères capucins français et à quelques gardes et chameliers indigènes. Il y avait aussi 2 Grecs qui ont été très grièvement blessés et dont l'un a succombé il y a quelques jours.
Je vous répète de n'avoir pas à vous inquiéter à propos de cette affaire. Je serais le premier à me retirer du Harrar si ces faits n'étaient pas une exception.Agréez, Madame, mes salutations respectueuses.

Tian


Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888

Harar 25 février 1890

Chère mère et sœur,
Je reçois votre lettre du 21 janvier 1890. Ne vous étonnez pas que je n'écrive guère : le principal motif serait que je ne trouve jamais rien d'intéressant à dire, car dans des pays comme ceux-ci, on a plus à demander qu'à dire ! Des déserts peuplés de nègres stupides, sans routes, sans courriers, sans voyageurs : que voulez-vous qu'on vous écrive de là ? Qu'on s'ennuie, qu'on s'embête, qu'on s'abrutit ; qu'on en a assez mais qu'on ne peut pas en finir, etc., etc., voilà tout ce qu'on a en tête et tout ce qu'on peut dire. Comme ça n'amuse pas non plus les autres, il faut se taire.
En effet on massacre et on pille pas mal dans ces parages-ci : heureusement que je ne me suis pas encore trouvé à ces moments-là, et je compte ne pas laisser ma peau par ici, - ce serait bête. - Je jouis d'ailleurs, dans le pays et sur la route, d'une certaine considération due à mes procédés humains, je n'ai jamais fait de mal à personne, au contraire, je fais un peu de bien quand j'en trouve l'occasion et c'est mon seul plaisir.
Je fais ici des affaires avec ce monsieur Tian qui vous a écrit pour vous rassurer sur mon compte. Ces affaires au fond ne seraient pas mauvaises, si, comme vous le lisez, les routes n'étaient pas à chaque instant fermées par des guerres, des révoltes, qui mettent nos caravanes en péril. Ce Mr Tian est un grand négociant de la ville d'Aden, et lui ne voyage jamais dans ces pays-ci.
Les gens d'ici ne sont ni plus bêtes ni plus canailles que les nègres blancs des pays dits civilisés ; ce n'est pas la même chose, voilà tout ; au fond, ils sont même moins méchants et peuvent dans certains cas manifester de la reconnaissance et de la fidélité. Il s'agit d'être juste et humain avec eux.
Le ras Makonnen dont vous avez dû lire le nom dans les journaux, qui a conduit en Italie une ambassade abyssine, qui a fait tant de bruit, l'an passé, - est le gouverneur de la ville de Harar.
À l'occasion de vous revoir. Bien à vous,

Rimbaud

Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888


Harar, le 21 avril 1890

Ma chère mère.
Je reçois ta lettre du 26 février.
[...]
Pour moi, hélas ! Je n'ai ni le temps de me marier, ni de regarder se marier. Il m 'est tout à fait impossible de quitter mes affaires ici avant un délai indéfini. Quand on est engagé dans les affaires de ces satanés pays, on n'en sort plus.
Je me porte bien mais il me blanchit un cheveu par minute, et depuis le temps que ça dure, je crains d'avoir bientôt une tête comme une houppe poudrée, c'est désolant, cette trahison du cuir chevelu, mais qu'y faire !
Tout à vous.

Rimbaud


Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888


Harar 10 août 1890

Il y a longtemps que je n'ai reçu de vos nouvelles. J'aime à vous croire en bonne santé comme je le suis moi-même.
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Pourrais-je venir me marier chez vous au printemps prochain ? Mais je ne pourrais consentir à me fixer chez vous, ni à abandonner mes affaires ici. Croyez-vous que je puisse trouver quelqu'un qui consente à me suivre en voyage ?
Je voudrais bien avoir une réponse à cette question, aussitôt que possible.
Tous mes souhaits.

Rimbaud


Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888


Harar le 10 novembre 1890

Ma chère maman,
j'ai bien reçu ta lettre du 29 septembre 1890. En parlant de mariage, j'ai toujours voulu dire que j'entendais rester libre de voyager, de vivre à l'étranger et même de continuer à vivre en Afrique. Je suis tellement déshabitué du climat de l'Europe, que je m'y remettrais difficilement. Il me faudrait même probablement passer deux hivers dehors, en admettant que je rentre un jour en France. Et puis comment me referais-je des connaissances, quels emplois trouverais-je, c'est encore une question. D'ailleurs il y a une chose qui m'est impossible, c'est la vie sédentaire. Il faudrait que je trouve quelqu'un qui me suive dans mes pérégrinations.
Quant à mon capital, je l'ai en main, il est libre quand je voudrai.
Mr Tian est un négociant très honorable établi depuis 30 ans à Aden et je suis son associé dans cette partie de l'Afrique. Mon association avec lui date de 2 ½ années. Je travaille aussi à mon compte seul et suis libre d'ailleurs de liquider mes affaires dès qu'il me conviendra.
J'envoie à la côte des caravanes des produits de ces pays, or, musc, ivoire, café, etc, etc, pour ce que je fais avec Mr Tian la moitié des bénéfices est à moi.
D'ailleurs pour les renseignements, on n'a qu'à s'adresser à : Monsieur de Gaspary, consul de France à Aden, (ou à son successeur.) Personne à Aden ne peut dire du mal de moi, au contraire. Je suis connu en bien de tous depuis dix années dans ce pays. Avis aux amateurs.
Quant au Harar, il n'y a aucun consul, aucune poste, aucune route, on y va à chameau, et on y vit avec des nègres exclusivement. Mais enfin on y est libre et le climat y est bon.
Au revoir

A. Rimbaud


Cliché Édouard Joseph Bidault de Glatigné (1850-1925), vers 1888

mardi 14 octobre 2008

La souille ...


Bach


Edvard Munch (1863-1944) ; Le cri, 1893

La vase liquide sur laquelle dansaient des nuages de moustiques était parcourue de remous visqueux lorsqu'un marcassin dont seul émergeait le groin moucheté venait se coller au flanc maternel. Plusieurs hardes de pécaris avaient établi leur souille dans les marécages de la côte orientale de l'île et y demeuraient enfouies pendant les heures les plus chaudes de la journée. Mais tandis que la laie assoupie se confondait tout à fait avec la boue dans son immobilité végétale, sa portée s'agitait et se disputait sans cesse avec des grognements aigus. Comme les rayons du soleil commençaient à devenir obliques, la laie secoua sou­dain sa torpeur et, d'un effort puissant, elle hissa sa masse ruisselante sur une langue de terre sèche, tandis que les petits tricotaient furieusement des pattes avec des cris stridents pour échapper à la succion de la bourbe. Puis toute la harde s'en fut en file indienne dans un grand bruit de broussailles foulées et de bois cassé.

C'est alors qu'une statue de limon s'anima à son tour et glissa au milieu des joncs. Robinson ne savait plus depuis combien de temps il avait abandonné son dernier haillon aux épines d'un buisson. D'ailleurs il ne craignait plus l'ardeur du soleil, car une croûte d'excréments séchés couvrait son dos, ses flancs et ses cuisses. Sa barbe et ses cheveux se mêlaient, et son visage disparaissait dans cette masse hirsute. Ses mains devenues des moignons crochus ne lui servaient plus qu'à marcher, car il était pris de vertige dès qu'il tentait de se mettre debout. Sa faiblesse, la douceur des sables et des vases de l'île, mais surtout la rupture de quelque petit ressort de son âme faisaient qu'il ne se déplaçait plus qu'en se traînant sur le ventre. Il savait maintenant que l'homme est semblable à ces blessés au cours d'un tumulte ou d'une émeute qui demeurent debout aussi longtemps que la foule les soutient en les pressant, mais qui glissent à terre dès qu'elle se disperse. La foule de ses frères, qui l'avait entretenu dans l'humain sans qu'il s'en rendît compte, s'était brusquement écartée de lui, et il éprouvait qu'il n'avait pas la force de tenir seul sur ses jambes. Il mangeait, le nez au sol, des choses innommables. Il faisait sous lui et manquait rarement de se rouler dans la molle tiédeur de ses propres déjections. Il se déplaçait de moins en moins, et ses brèves évolutions le ramenaient toujours à la souille. Là il perdait son corps et se délivrait de sa pesanteur dans l'enveloppement humide et chaud de la vase, tandis que les émanations délétères des eaux croupissantes lui obscurcissaient l'esprit. Seuls ses yeux, son nez et sa bouche affleuraient dans le tapis flottant des lentilles d'eau et des oeufs de crapaud. Libéré de toutes ses attaches terrestres, il suivait dans une rêverie hébétée des bribes de souvenirs qui, remontant de son passé, dansaient au ciel dans l'entrelacs des feuilles immobiles. Il retrouvait les heures feutrées qu'il avait passées, enfant, tapi au fond du sombre magasin de laines et cotonnades en gros de son père. Les rouleaux de tissu entassés formaient autour de lui comme une forteresse molle qui buvait indistinctement les bruits, les lumières, les chocs et les courants d'air. Dans cette atmosphère confinée flottait une odeur immuable de suint, de poussière et de vernis à laquelle s'ajoutait celle du benjoin dont usait en toute saison le père Crusoé pour combattre un rhume inextinguible. A ce petit homme timide et frileux, toujours perché sur son très haut pupitre ou inclinant ses lorgnons sur un livre de comptes, Robinson pensait ne devoir que ses cheveux rouges, et tenir pour le reste de sa mère, qui était une maîtresse femme. La souille, en lui révélant ses propres facultés de repliement sur lui‑même et de démission en face du monde extérieur, lui apprit qu'il était, davantage qu'il n'avait cru, le fils du petit drapier d'York.

Dans ses longues heures de méditations brumeuses, il développait une philosophie qui aurait pu être celle de cet homme effacé. Seul le passé avait une existence et une valeur notables. Le présent ne valait que comme source de souvenirs, fabrique de passé. II n'importait de vivre que pour augmenter ce précieux capital de passé. Venait enfin la mort : elle n'était elle‑même que le moment attendu de jouir de cette mine d'or accumulée. L'éternité nous était donnée afin de reprendre notre vie en profondeur, plus attentivement ; plus intelligemment, plus sensuellement qu'il n'était possible de le faire dans la bousculade du présent.

Michel Tournier ; Vendredi ou les limbes du Pacifique, 1967

jeudi 2 octobre 2008

Le feuilleton ... de la semaine ... (fin)


Découvrez Jacques Prevert!



Cliché, Pierre Bourdieu (1930-2002) ; Aïn Aghbel, 1959


Peu à peu, après le grand désespoir de la première heure, la paix s'est faite dans le cœur de Jacques.

Dans le ksar oranais où il vivait, il avait trouvé des camarades français très distingués, très lettrés, et dont l'un possédait une assez vaste bibliothèque. Jacques s'était mis à lire, à étudier des questions qui, jusque-là, lui étaient demeurées absolument étrangères... De nouveaux horizons s'ouvrirent à son esprit...

Plus tard, il changea de poste. A Géryville, il fit la connaissance d'une jeune Espagnole, très belle, dont il devint amoureux.

Et ainsi, l'image charmante de Yasmina se recula dans ces lointains vagues du souvenir, où tout s'embrume et finit de sombrer dans les ténèbres de l'oubli définitif...

Mohammed Elaour vint enfin annoncer qu'il pouvait subvenir aux frais de la noce.

L'on fixa pour celle-ci une date très rapprochée.

Yasmina, passive, s'abandonnait à son sort...

Par instinct d'amoureuse passionnée, elle avait bien senti que Jacques l'avait oubliée, et tout lui était désormais devenu égal.

Cependant, une angoisse étreignait son cœur à la pensée de ce mariage, car elle connaissait trop bien les mœurs de son peuple pour ne pas prévoir la colère de son mari quand il s'apercevrait qu'elle n'était plus intacte.

Elle était déjà certaine de devenir la femme du cahouadji borgne quand, brusquement, survint une querelle d'intérêts entre Hadj Salem et Elaour.

Peu de jours après, Yasmina apprit qu'on allait la donner à un homme qu'elle n'avait entrevu qu'une fois, un spahi, Abd-el-Kader ben Smaïl, tout jeune et très beau, qui passait pour un audacieux, un indomptable, mal noté au service pour sa conduite, mais estimé de ses chefs pour son courage et son intelligence.

Il prit Yasmina par amour, l'ayant trouvée très belle, dans l'épanouissement de ses quinze ans...

Il avait offert à Hadj Salem une rançon supérieure à celle que promettait Elaour. D'ailleurs, cela flattait l'amour-propre du vieillard de donner sa fille à ce garçon, issu d'une bonne famille de Guelma, quoique brouillé avec ses parents à la suite de son engagement.

Les fêtes de la noce durèrent trois jours, au douar d'abord, ensuite en ville.

Au douar, l'on avait tiré quelques coups de fusil, fait partir beaucoup de pétards, fait courir les faméliques chevaux, avec de grands cris qui enivraient hommes et bêtes.

A la ville, les femmes avaient dansé au son des benadir et de la r'aïta bédouines...

Yasmina, vêtue de plusieurs chemises en mousseline blanche à longues et larges manches pagode, d'un kaftan de velours bleu galonné d'or, d'une gandoura de soie rose, coiffée d'une petite chéchia pointue, cerise et verte, parée de bijoux d'or et d'argent, trônait sur l'unique chaise de la pièce, au milieu des femmes, tandis que les hommes s'amusaient dans la rue et sur les bancs du café maure d'en face.

Par les femmes, Yasmina avait appris le départ de Chérif Chaâmbi, et la dernière lueur d'espoir qu'elle avait encore conservée s'éteignit : elle ne saurait donc plus jamais rien de son Jacques.
Le soir, quand elle fut seule avec Abd-el-Kader, Yasmina n'osa point lever ses yeux sur ceux de son mari. Tremblante, elle songeait à sa colère imminente et au scandale qui en résulterait s'il ne la tuait par sur le coup.

Elle aimait toujours son roumi, et la substitution du spahi à Elaour ne lui causait aucune joie... Au contraire, elle savait qu'Elaour passait pour très bon enfant, tandis qu'Abd-el-Kader avait la réputation d'un homme violent et terrible...

... Quand il apprit ce que Yasmina ne put lui cacher, Abd-el-Kader entra dans une colère d'autant plus terrible qu'il était très amoureux d'elle. Il commença par la battre cruellement, ensuite il exigea qu'elle lui livrât le nom de son amant.

- C'était un officier... un musulman... il y a longtemps... et il est parti...

Épouvantée par les menaces de son mari, elle dit le nom du lieutenant Chaâmbi :

puisqu'il n'y était plus, qu'importait ? Elle n'avait pas voulu avouer la vérité, dire qu'elle avait été la maîtresse d'un roumi, ce qui eût encore aggravé sa faute aux yeux d'Abd-el-Kader...

Mais la passion du spahi avait été plus forte que sa colère... Après tout, le lieutenant n'avait certainement pas parlé, il était parti, et personne ne connaîtrait jamais ce secret.

Abd-el-Kader garda Yasmina, mais il devint la terreur du douar de Hadj Salem où il allait souvent réclamer de l'argent à ses beaux-parents qui le craignaient, regrettant déjà de n'avoir pas donné leur fille au tranquille Mohammed Elaour.

Yasmina, toujours triste et silencieuse, passait toutes ses journées à coudre de grossières chemises de toile que Doudja, la vieille tante du spahi, portait à un marchand M'zabi.

Il y avait encore, dans la maison, la sœur d'Abd-el-Kader, qui devait sous peu épouser l'un des camarades de son frère.

Quand le saphi n'était pas ivre, il rapportait à sa femme des cadeaux, des chiffons pour sa toilette, voire même des bijoux, des fruits et des gâteaux... Toute sa solde y passait. Mais d'autres fois, Abd-el-Kader rentrait ivre, et alors il battait sa femme sans rime ni raison.

Yasmina restait aussi indifférente aux caresses qu'aux coups, et gardait le silence. Seulement, elle étouffait entre les quatre murs blancs de la cour mauresque où elle était enfermée, et elle regrettait amèrement l'immensité libre de sa plaine natale, et les grandes ruines menaçantes, et son oued sauvage.

Abd-el-Kader voyait bien que sa femme ne l'aimait point, et cela l'exaspérait.
Alors, il se mettait à la battre férocement.

Mais, dès qu'il voyait qu'elle pleurait, il la prenait dans ses bras et la couvrait de baisers pour la consoler.

Et Yasmina, obstinément, continuait à aimer son roumi, son Mabrouk... et sa pensée s'envolait sans cesse vers ce Sud oranais qu'elle ne connaissait point et où elle le croyait encore...

Elle se demandait avec angoisse si jamais son Mabrouk allait revenir et dès que personne ne l'observait, elle se mettait à pleurer, longuement, silencieusement.

Jacques avait oublié depuis longtemps le rêve d'amour qu'il avait fait, à l'aube de sa vie, dans la plaine désolée de Timgad, et qui n'avait duré qu'un été.

A peine une année après son mariage, Abd-el-Kader se fit condamner à dix ans de travaux publics pour voies de fait envers un supérieur en dehors du service... Sa sœur avait suivi son mari dans le Sud, et la vieille tante était morte.

Yasmina resta seule et sans ressources.



Cliché, Pierre Bourdieu (1930-2002), Oued Fodda, 1959

Elle ne voulut point retourner dans sa tribu.

Elle avait gardé cet étrange caractère sombre et silencieux qui était devenu le sien depuis le départ de Jacques...Elle ne voulait pas qu'on la remariât encore, puisqu'elle était veuve... Elle voulait être libre pour attendre son Mabrouk.

Chez elle aussi, le temps eût dû adoucir la souffrance du cœur... mais elle n'avait rient trouvé, en échange de son amour, et elle continuait à aimer l'absence que, depuis longtemps, elle n'osait plus espérer revoir.

Quand les derniers sous que lui avait laissés Abd-el-Kader furent épuisés, Yasmina fit un paquet de ses hardes et rendit la clé au propriétaire de la maison.

A la tombée de la nuit, elle s'en alla vers le Village-Noir, distant de Batna d'à peine cinq cents mètres - un terrain vague où se trouve la mosquée.

Ce village est un amas confus de masures en bois ou en pisé, sales et délabrées, habitées par un peuple de prostituées négresses, bédouines, mauresques, juives et maltaises, vivant là, entassées pêle-mêle avec toutes sortes d'individus plus ou moins suspects, souteneurs et repris de justice pour la plupart.

Il y a là des cafés maures où les femmes dansent et chantent jusqu'à dix heures du soir, et où l'on fume le Kif toute la nuit, portes closes. Tel est le lieu de divertissement des militaires de la garnison.

Yasmina, depuis qu'elle était restée seule, avait fait la connaissance d'une Mauresque qui vivait au Village-Noir, en compagnie d'une négresse de l'Oued Rir'.

Zohra et Samra étaient employées dans un beuglant tenu par un certain Aly Frank qui se disait musulman et Tunisien, mais dont le nom semblait indiquer une autre origine. C'était d'ailleurs un repris de justice surveillé par la police.

Les deux chanteuses avaient souvent conseillé à Yasmina de venir partager leur chambre, faisant miroiter à ses yeux les soi-disant avantages de leur condition.

Et quand elle se sentit définitivement seule et abandonnée, Yasmina se rendit chez ses deux amies qui l'accueillirent avec joie.

Ce soir-là, Yasmina dut paraître au café et chanter.

C'était dans une longue salle basse et enfumée dont le sol, hanté par les scorpions, était en terre battue, et dont les murs blanchis à la chaux étaient couverts d'inscriptions et de dessins, la plupart d'une obscénité brutale, œuvre des clients. Le long des deux murs parallèles, des tables et des bancs étaient alignés, laissant au milieu un espace assez large. Au fond, une table de bois servait de comptoir. Derrière, il y avait une sorte d'estrade en terre battue, recouverte de vieilles nattes usées.

Les chanteuses étaient accroupies là. Il y en avait sept : Yasmina, ses deux amies, une Bédouine nommée Hafsia, une Bônoise, Aïcha, et deux Juives, Stitra et Rahil. La dernière, originaire du Kef, portait le costume des danseuses de Tunis, vêtues à la mode d'Égypte :

large pantalon blanc, petite veste en soie de couleur et les cheveux flottants, noués seulement par un large ruban rouge. Elle était chaussée de petits souliers de satin blanc, sans quartier, à talons très hauts.

Toutes avaient des bijoux en or et de lourds anneaux passés dans les oreilles. Cependant, la Bédouine et la négresse portaient le costume saharien, une sorte d'ample voile bleu sombre, agrafé sur les épaules et formant tunique. Sur leur tête, elles portaient une coiffure compliquée, composée de grosses tresses en laine rouge tordues avec les cheveux sur les tempes, des mouchoirs superposés, des bijoux attachés par des chaînettes. Quand l'une d'elles se levait pour danser dans la salle, entre les spectateurs, les autres chantaient sur l'estrade, battant des mains et du tambour, tandis qu'un jeune garçon jouait de la flûte arabe et qu'un Juif grattait sur une espèce de mandoline...

Leurs chansons et les gestes de leur danse étaient d'une impudeur ardente qui enflammait peu à peu les spectateurs très nombreux ce soir-là.

Les plaisanteries et les compliments crus pleuvaient, en arabe, en français, plus ou moins mélangés de sabir.

- T'es tout d'même rien gironde, la môme ! dit un Joyeux, enfant de Belleville exilé en Afrique, qui semblait en admiration devant Yasmina, quand, à son tour, elle descendit dans la salle.

Sérieuse et triste comme toujours, enveloppée dans sa résignation et dans son rêve, elle dansait, pour ces hommes dont elle serait la proie dès la fermeture du bouge.

Un brigadier indigène de spahis, qui avait connu Abd-el-Kader ben Smaïl, et qui avait vu Yasmina, la reconnut.

- Tiens ! dit-il. Voilà la femme d'Abd-el-Kader. L'homme aux Traves, la femme en boîte... ça roule, tout de même !

Et ce fut lui qui, ce soir-là, rejoignit Yasmina dans le réduit noir qui lui servait de chambre.

La pleine lune montait, là-bas, à l'Orient, derrière les dentelures assombries des montagnes de l'Aurès...

Une lueur bleuâtre glissait sur les murs et les arbres, jetant des ombres profondes dans tous les renfoncements et les recoins qui semblaient des abîmes.

Au milieu du terrain vague et aride qui touche d'un côté à la muraille grise de la ville et à la Porte de Lambèse, et de l'autre aux premières pentes de la montagne, la mosquée s'élevait solitaire...

Sans style et sans grâce de jour, dans la lumière magique de la lune, elle apparaissait diaphane et presque translucide, baignée d'un rayonnement imprécis.

Du côté du Village-Noir, des sons assourdis de benadir et de gasba retentissaient... Devant le café d'Aly Frank, une femme était assise sur le banc de bois, les coudes aux genoux, la tête entre les mains. Elle guettait les passants, mais avec un air d'indifférence profonde, presque de dégoût.

D'une maigreur extrême, les joues d'un rouge sombre, les yeux caves et étrangement étincelants, les lèvres amincies et douloureusement serrées, elle semblait vieillie de dix années, la charmante et fraîche petite Bédouine des ruines de Timgad...

Cependant, dans ce masque de douleur, presque d'agonie, déjà, l'existence qu'elle menait depuis trois années n'avait laissé qu'une ombre de tristesse plus profonde... Et, malgré tout, elle était belle encore, d'une beauté maladive et plus touchante...

Souvent, sa poitrine était douloureusement secouée par une toux prolongée et terrible qui teintait de rouge son mouchoir...

Le chagrin, l'acool et les mille agents délétères au milieu desquels elle vivait avaient eu raison de sa robuste santé de petite nomade habituée à l'air pur de la plaine.

Cinq années après le départ de Jacques pour le Sud oranais, les fluctuations de la vie militaire l'avaient ramené à Batna.

Il y vint avec sa jeune femme, délicate et jolie Parisienne : ils s'étaient connus et aimés sur la Côte d'Azur, un printemps que Jacques, malade, était venu à Nice, en congé de convalescence.
Jacques s'était bien souvenu de ce qu'il appelait maintenant «son idylle bédouine» et en avait même parlé à sa femme... Mais tout cela était si loin et l'homme qu'il était devenu ressemblait si peu au jeune officier d'autrefois...

- J'étais alors un adolescent rêveur et enthousiaste. Si tu savais, ma chère, quelles idées ridicules étaient alors les miennes ! Dire que j'ai failli tout abandonner pour cette petite sauvagesse... Si je m'étais laissé aller à cette folie, que serait-il advenu de moi ? Dieu seul le sait !

Ah ! comme il lui semblait ridicule, à présent, le petit lieutenant sincère et ardent des débuts !

Et il ne comprenait plus combien cette première forme de son moi conscient avait été meilleure et plus belle que la seconde, celle qui devait à l'esprit moderne vaniteux, égoïste et frondeur qui l'avait pénétré peu à peu.

Or, ce soir-là, comme il était sorti avec sa femme qui trouvait les quatre ou cinq rues rectilignes de la ville absolument dépourvues de charme, Jacques lui dit :

- Viens, je vais te montrer l'Éden des troupiers... Et surtout, beaucoup d'indulgence, car le spectacle te semblera parfois d'un naturalisme plutôt cru.

En route, ils rencontrèrent l'un des camarades de Jacques, également accompagné de sa femme. L'idée d'aller au Village-Noir leur plut, et ils se mirent en route. Soucieux, à juste raison, d'éclairer le chemin, Jacques avait un peu pris les devants, laissant sa femme au bras de son amie.

Mais, comme il passait devant le café d'Aly Frank, Yasmina bondit et s'écria :

- Mabrouk ! Mabrouk ! Toi !

Jacques avait, lui aussi, rien qu'à ce nom, reconnu Yasmina. Et un grand froid glacé avait envahi son cœur... Il ne trouvait pas un mot à lui dire, à celle que son retour réjouissait si follement.
Il se maudissait mentalement d'avoir eu la mauvaise idée d'amener là sa femme... Quel scandale ne ferait pas, en effet, cette créature perdue de débauche quand elle saurait qu'elle n'avait plus rien à espérer de lui !

- Mabrouk ! Mabrouk ! Tu ne me reconnais donc plus ? Je suis ta Smina ! Regarde-moi donc, embrasse-moi ! Oh ! je sais bien, j'ai changé... Mais cela passera, je guérirai pour toi, puisque tu es là !...

Il préféra en finir tout de suite, pour couper court à cette aventure désagréable. Maintenant, il possédait presque en perfection cette langue arabe dont elle lui avait appris, jadis, les premières syllabes, et lui dit :

- Écoute... Ne compte plus sur moi. Tout est fini entre nous. Je suis marié et j'aime ma femme. Laisse-moi et ne cherche plus à me revoir. Oublie-moi, cela vaudra mieux pour nous deux.

Les yeux grands ouverts, stupéfaite, elle le regardait... Alors, c'était donc vrai ! La dernière espérance qui la faisait vivre venait de s'éteindre.

Il l'avait oubliée, il était marié et il aimait la roumia, sa femme !... Et elle, elle qui l'avait adoré, il ne lui restait plus qu'à se coucher dans un coin et à y mourir comme un chien abandonné.

Dans son âme obscure, une révolte surgit contre l'injustice cruelle qui l'accablait.

Elle se redressa soudain, hardie, menaçante.

- Alors, pourquoi es-tu venu me chercher au fond de l'oued, dans mon douar, où je vivais paisiblement avec mes chèvres et mes moutons ? Pourquoi m'y avoir poursuivie ? Pourquoi as-tu usé de toutes les ruses, de tous les sortilèges pour me séduire, m'entraîner, me prendre ma virginité ? Pourquoi avoir répété traîtreusement avec moi les paroles qui font musulman celui qui les prononce ? Pourquoi m'avoir menti et promis de revenir un jour me reprendre toujours ? Oh ! j'ai toujours sur moi avec mes amulettes la lettre que m'avait apportée le lieutenant Chaâmbi !... (Et elle tira de son sein une vieille enveloppe toute jaunie et déchirée, qu'elle brandit comme une arme, comme un irréfutable témoignage...) Oui, pourquoi, roumi, chien, fils de chien, viens-tu encore à cette heure, avec ta femme trois fois maudite, me narguer jusque dans ce bouge où tu m'as jetée, en m'abandonnant pour que j'y meure ?

Des sanglots et une toux rauque et caverneuse l'interrompirent et elle jeta à la figure de Jacques son mouchoir ensanglanté.

- Tiens, chacal, bois mon sang ! Bois et sois content, assassin !

Jacques souffrait... Une honte et un regret lui étaient venus en face de tant de misère. Mais que pouvait-il faire, à présent ? Entre la nomade et lui, l'abîme s'était creusé, plus profond que jamais.

Pour le combler et, en même temps, pour se débarrasser à jamais de la malheureuse créature, il crut qu'il suffisait d'un peu d'or... Il tendit sa bourse à Yasmina :

- Tiens, dit-il... Tu es pauvre et malade, il faut te soigner. Prends ce peu d'argent... et adieu.
Il balbutiait, honteux tout à coup de ce qu'il venait d'oser faire.

Yasmina, immobile, muette, le regarda pendant une minute, comme jadis, là-bas, dans l'oued desséché de Timgad, à l'heure déchirante des adieux. Puis, brusquement, elle le saisit au poignet, le tordant et dispersant dans la poussière les pièces jaunes.

- Chien ! lâche ! Kéfer !

Et Jacques, courbant la tête, s'en alla pour rejoindre le groupe qui attendait non loin de là, masqué par des masures...

Yasmina était alors retombée sur son banc, secouée par des sanglots convulsifs... Samra, la négresse, était accourue au bruit et avait soigneusement recueilli les pièces d'or de l'officier. Samra enlaça de ses bras noirs le cou de son amie.

- Smina, ma sœur, mon âme, ne pleure pas... Ils sont tous comme ça, les roumis, les chiens, fils de chiens... Mais avec l'argent qu'il t'a donné, nous achèterons des robes, des bijoux et des remèdes pour ta poitrine. Seulement, il ne faut rien dire à Aly, qui nous prendrait l'argent.
Mais rien ne pouvait plus consoler Yasmina.

Elle avait cessé de pleurer et, sombre et muette, elle avait repris sa pose d'attente... Attente de qui, de quoi ?

Yasmina n'attendait plus que la mort, résignée déjà à son sort.

C'était écrit, et il n'y avait point à se lamenter. Il fallait attendre la fin, tout simplement... Tout venait de s'écrouler en elle et autour d'elle, et rien n'avait plus le pouvoir de toucher son cœur, de le réjouir ou de l'attrister.

Sa douleur était cependant infinie... Elle souffrait surtout de savoir Jacques vivant et si près d'elle... si près, et en même temps si loin, si loin !...

Oh ! comme elle eût préféré le savoir mort, et couché là-bas dans ce cimetière des roumis, derrière la Porte de Constantine.

Elle eût pu - inconsciemment - revivre là les heures charmantes de jadis, les heures d'ivresse et d'amour vécues dans l'oued desséché.

Elle eût encore goûté là une joie douce et mélancolique, au lieu de ressentir les tourments effroyables de l'heure présente...

Et surtout, il n'eût point aimé une autre femme, une roumia !

Elle sentait bien qu'elle en mourrait de douleur atroce : jusque-là, seule l'espérance obstinée de revoir un jour Jacques, seule la volonté farouche de vivre encore pour le revoir lui avaient donné une force factice pour lutter contre la phtisie dévorante, rapide.

Maintenant, Yasmina n'était plus qu'une loque de chair abandonnée à la maladie et à la mort, sans résistance... D'un seul coup, le ressort de la vie s'était brisé en elle.

Mais aucune révolte ne subsistait plus en son âme presque éteinte.

C'était écrit, et il n'est point de remède contre ce qui est écrit.

Vers onze heures, un spahi permissionnaire passa. Il s'étonna de la voir encore là, le dos appuyé contre le mur, les bras ballants, la tête retombant.

- Hé, Smina ! Que fais-tu là ? Je monte ?

Comme elle ne répondit pas, le beau soldat rouge revint sur ses pas.

- Hé bien ! dit-il surpris. A quoi penses-tu, ma fille... Ou bien tu es soûle ?

Il prit la main de Yasmina et se pencha sur elle...

Le musulman se redressa aussitôt, un peu pâle.

- Il n'y a de force et de puissance qu'en Dieu ! dit-il.

Yasmina la Bédouine n'était plus.



Théodore Chassériau (1819-1856) ; Esther se parant pour être présentée au roi Assuérus, dit La toilette d'Esther, 1841, huile sur toile, 45x35 cm, Musée du Louvre, Paris

Isabelle Eberhardt (1877-1904) ; Yasmina, 1902