samedi 29 décembre 2007

A venir...

Prochainement, retrouvez nos braves poilus dans leurs tranchées...

vendredi 28 décembre 2007

...Chantons un peu !!!


"Moi, bon nègre tout noir,
De la tête aux pieds si vous voulez voir.
Venu à Paris pensant rigoler,
Mais moi bien tromper, toujours m'ennuyer.
Aussi, gros chagrin, moi le dir' à vous
Vouloir retourner chez nous. [...]
Moi mis à la mode française,
Parce que moi forcé, mais pas être à l'aise
Avec pantalon et tout l'fourbi ;
Bretelles, faux-col et souliers vernis
Moi aime bien mieux la mode de chez nous
Avec pas de costum' du tout..."


Mayol ; Le bon nègre tout noir, tout noir (1899)



"[...] C'est la Bouss-Bous-Mée
De Mascara
Que dansent les almées
Sous les palmiers du Sahara.
Le vent soulève la gandhoura
Et comme dans un rêve, on voit
Le gai paradis d'Allah [...]


[...] C'est là-bas,
Au pays des baobabs
Que chacun se sent là-bas
Plus heureux qu'un nabab
Car les dam's ont des appâts
Tellement admirabl's
Qu'on est certain d'avoir du rab [...]."


André Hornez ; Les Baobabs.







"[...] Sous le joli ciel indien
Paraît qu'il y a des négresses
Qui donnent des rendez-vous le soir
A des nègres de même espèce
On n'y voit rien tant c'est noir [...]"






"[...] C'était un p'tit négro
Tout ce qu'il y a de rigolo
Il avait de jolies dents blanches
Dans une bouche tout' noire
Quand Amélie recevait
C'est lui qui servait
Et l'joli négrillon passait les bonbons
En disant aux gens : Y a bon [...]"


Amour en noir et blanc ; 1906





"C'est moi qui suis sa petite
Son Annana, son annana, son Annamite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p'tit z'oiseau qui chante.
Il m'appelle sa p'tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, sa Tonkinoise
D'autres lui font les doux yeux
Mais c'est moi qu'il aime le mieux [...]."

Georges Villard ; La petite Tonkinoise (1906)





"[...] Ell's ont la peau comm' du cirage
On dit que ce peuple sauvage
A chaqu'repas mange du feu
ça doit vous étonner un peu [...]


Refrain : Mais, vraiment, l'on ne croyait pas
Qu'pareill's gens vivaient ici bas
Et qui n'fut douté jamais
D'aller au Dahomey


Ell's ont de drôles de coutumes
Ainsi qu'de primitifs costumes
Ell's ne port'nt pas de faux appas
C'est naturel du haut en bas [...]


Le roi souvent pour se distraire
Comme il est d'un' humeur sévère
Fait trancher pour son bon plaisir
La tête à son peuple martyr [...]
Pour mettre un terme à ce carnage
Il faut vers ce peuple sauvage
Sans hésiter, cré nom d'un nom !
Braquer sans tarder le canon [...]


Refrain : Il faut donc aller sans retard
Déployer chez eux l'étendard.
Libre enfin, le noir, désormais
Vivrait au Dahomey"


Édouard Vézinaud ; Les Amazones du Dahomey


Nota bene : les extraits de textes de chansons sont tirés de l'ouvrage de Claude et Josette Liauzu : Quand on chantait les colonies - Colonisation et culture populaire de 1830 à nos jours ; Éditions Syllepse, 2002.

mercredi 26 décembre 2007

Sans-culotte...

Graffiti de l'église des Pénitents de Martigues représentant une "sans-culotte"

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne – Olympe de Gouges*, septembre 1791.



A décréter par l'Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans celle de la prochaine législature.


PRÉAMBULE


Les mères, les filles, les soeurs, représentantes de la nation, demandent d'être constituées en Assemblée nationale.
Considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer dans une déclaration solennelle, les droits naturels inaliénables et sacrés de la femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes, pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution, des bonnes moeurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur, en beauté comme en courage, dans les souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Etre suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.


Article premier.

La Femme naît libre et demeure égale à l'homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article 2

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l'oppression.


Article 3

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n'est que la réunion de la Femme et de l'Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.


Article 4

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l'exercice des droits naturels de la femme n'a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l'homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.

Article 5

Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société ; tout ce qui n'est pas défendu pas ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elles n'ordonnent pas.

Article 6

La loi doit être l'expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.


Article 7

Nulle femme n'est exceptée ; elle est accusée, arrêtée, et détenue dans les cas déterminés par la loi : les femmes obéissent comme les hommes à cette loi rigoureuse.

Article 8

La Loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une Loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.

Article 9

Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi.

Article 10

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales, la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l'ordre public établi par la loi.




Article 11

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère d'un enfant qui vous appartient, sans qu'un préjugé barbare la force à dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi.

Article 12

La garantie des droits de la femme et de la Citoyenne nécessite une utilité majeure ; cette garantie doit être instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de celles à qui elle est confiée.

Article 13

Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, les contributions de la femme et de l'homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l'industrie.

Article 14

Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes ne peuvent y adhérer que par l'admission d'un partage égal, non seulement dans la fortune, mais encore dans l'administration publique, et de déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée de l'impôt.

Article 15

La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.

Article 16

Toute société, dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de constitution ; la constitution est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n'a pas coopéré à sa rédaction.

Article 17

Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés : elles ont pour chacun un droit lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.


POSTAMBULE


Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout l'univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n'est plus environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l'usurpation. L'homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne. Ô femmes ! Femmes, quand cesserez-vous d'être aveugles ? Quels sont les avantages que vous recueillis dans la révolution ? Un mépris plus marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n'avez régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous reste t-il donc ? La conviction des injustices de l'homme. La réclamation de votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu'auriez-vous à redouter pour une si belle entreprise ? Le bon mot du Législateur des noces de Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs français, correcteurs de cette morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n'est plus de saison, ne vous répètent : femmes, qu'y a-t-il de commun entre vous et nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S'ils s'obstinent, dans leur faiblesse, à mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez courageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ; réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l'énergie de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors de l'Etre Suprême. Quelles que soient les barrières que l'on vous oppose, il est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n'avez qu'à le vouloir. Passons maintenant à l'effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et puisqu'il est question, en ce moment, d'une éducation nationale, voyons si nos sages Législateurs penseront sainement sur l'éducation des femmes.
Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l'administration nocturne des femmes ; le cabinet n'avait point de secret pour leur indiscrétion ; ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ; enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été soumis à la cupidité et à l'ambition de ce sexe autrefois méprisable et respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.





* Marie Gouze, dite Marie-Olympe de Gouges, née à Montauban le 7 mai 1748 et morte guillotinée à Paris le 3 novembre 1793, est une femme de lettres française, devenue femme politique et polémiste. Auteure de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle a laissé de nombreux écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes et de l’abolition de l'esclavage des Noirs.

mardi 25 décembre 2007

...Rhhhââââ lovely !!!



Minuit chrétien, c'est l'heure solennelle
Où l'homme Dieu descendit jusqu'à nous,
Pour effacer la tache originelle
Et de son père arrêter le courroux :
Le monde entier tressaille d'espérance
A cette nuit qui lui donne un sauveur
Peuple, à genoux attends ta délivrance,
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !
Noël ! Noël ! Voici le Rédempteur !















De notre foi que la lumière ardente
Nous guide tous au berceau de l'enfant
Comme autrefois, une étoile brillante
Y conduisit les chefs de l'Orient
Le Roi des Rois naît dans une humble crèche,
Puissants du jour fiers de votre grandeur,
A votre orgueil c'est de là qu'un Dieu prêche,
Courbez vos fronts devant le Rédempteur !
Courbez vos fronts devant le Rédempteur !



Le Rédempteur a brisé toute entrave,
La terre est libre et le ciel est ouvert
Il voit un frère ou n'était qu'un esclave
L'amour unit ceux qu'enchaînait le fer,
Qui lui dira notre reconnaissance ?
C'est pour nous tous qu'il naît, qu'il souffre et meurt :
Peuple, debout ! chante ta délivrance,
Noël ! Noël ! chantons le Rédempteur !
Noël ! Noël ! chantons le Rédempteur !








Gerhard Riebicke (1935)

dimanche 23 décembre 2007

...Noël au Paradis !!!


Le Super Steamer Cuba


Le "castor" oublié

Je veux vous relater une mésaventure qui m'arriva dans mes tout débuts de navigation ; je n'avais que quinze ans et je faillis être oublié, seul, dans un autre monde.

Nous sommes en 1935, et depuis plusieurs semaines, nous longeons la côte sauvage du Venezuela et de la Colombie vers le Costa-Rica. Le s/s Cuba vient de couper sur des kilomètres, une portion d'eau douce et limoneuse : l'embouchure de l'Orénoque ! Sur la carte, ce ne sont que des noms exotiques qui font rêver le gamin que je suis : Carthagena, Barranquilla, Macaraïbo, Sierra Nevada, etc.

La côte toute proche est verte, sombre et inquiétante. Beaucoup de gens et d'animaux étranges doivent nous observer au travers de la sylve...

Demain nous aborderons la zone du Canal de Panama (côté Atlantique) ; j'aurais bien aimé franchir les gigantesques écluses qui traversent l'isthme de Panama, mais nous sommes au terme du voyage de quarante-cinq jours qui doit nous ramener vers les Antilles et notre vieille Europe...

Le lendemain, nous jetons l'ancre à Cristobal-Colon, Cristobal étant la vieille ville, et Colon juste le nom de la zone de port franc américain à l'entrée du canal. Le coin où nous sommes est infesté de moustiques énormes et la chaleur humide envahit tout : les vêtements dans les placards sont trempés. Néanmoins, dévoré par la curiosité et n'ayant pas de travail à effectuer ce jour-là, je suis le flot des passagers et membres d'équipage vers la vieille ville de Cristobal... En partant du port américain, une longue digue se dirige vers la côte, longeant le canal chargé de navires de tout poil et de toutes origines en route vers Panama et le Pacifique. Cristobal n'est qu'une ville assez misérable, immédiatement cernée par une jungle épaisse !

Attiré par tout ce qui est sauvage et me prenant pour Tintin, je m'enfonce dans tout ce vert au risque de me perdre... Il fait assez sombre et l'espace sous les arbres est parsemé de somptueux bouquets de plumes vivantes ; les cris stridents des singes me déchirent les oreilles. Je commence à renâcler au bout de cinq cents mètres : le sol est spongieux et mes pauvres chaussures civiles ne sont vraiment pas à la hauteur...

Je tire de ma poche ma petite boussole de scout et je vérifie la direction du retour, lorsque je stoppe net : immobile, le long d'un tronc énorme, une silhouette m'observe... Dans ce demi-jour verdâtre, je ne l'avais pas vue. Un grand gaillard est là, presque entièrement nu, la chevelure comme coupée autour d'un bol ; il porte une ceinture de fibres et une sorte d'étui d'écorce enferme ses "bijoux de famille" Derrière son dos, je vois une longue sarbacane et un faisceau de flèches... A la main, il porte un gros ballot de plumes aux coloris merveilleux. Je me souviens avoir entendu parler de certaines races d'Indiens, à demi-sauvages, commerçant leurs plumes d'oiseaux de Paradis avec les Panaméens du coin et cela me rassure un peu.

Me croyant en plein film d'Hollywood, je lui fais un petit geste de la main et grimace un sourire idiot et tremblotant... Bigre ! Il n'a pas l'air "causant" comme on dit chez nous en Pays de Caux. Son regard est resté fixe et sa bouche cruelle. J'ai l'impression désagréable que ses yeux ne quittent pas mes "beaux" cheveux blond... "petit vélo" se met en route dans mon esprit et je vois déjà ma tête, réduite, accrochée dans sa case... Oh, mama mia, il faut faire quelque chose !

Je fais un signe négligent de la main et prononce l'un des rares mots d'espagnol que je connais : "hasta luego" ; puis je fais demi-tour et lui tourne le dos, la trouille entre les omoplates. N'entendant rien venir au bout de trente mètres environ, je jette un coup d'oeil : rien ! Il ne reste que l'arbre ! Il était vraiment silencieux ce mec !!
Rejetant alors toute pudeur, j'ai piqué un sprint vers la sortie de ce "bois de Boulogne" pas rassurant du tout...

De retour à Cristobal, j'erre un peu dans la ville, l'oeil à l'affût. Un magasin de "curios" retient mes pas : ici, on vend des curiosités, des objets du coin, des antiquités. Le vieux Chinois qui tient la boutique m'invite, par signe, à entrer, puis me propose une tasse de thé. Je décline l'offre, tout en fouinant parmi les pièces présentées... Je découvre soudain avec stupeur qu'on ne vend pas seulement ici des objets, mais aussi des crocodiles empaillés et des... têtes réduites ! Elles sont grosses comme le poing, les cheveux raides, les paupières et les yeux sont cousus et elles sont présentées sur un socle en bois. Je demande le prix. Vingt dollars, me répond le vieux Chinois. Beaucoup trop cher pour ma maigre bourse !

Un peu plus loin en ville, j'achète un petit régime de bananes bien mûres et reprend la longue digue qui mène vers le s/s Cuba, petite silhouette au fond là-bas ; tiens ! C'est bizzarre, il n'y a plus un chat sur cette digue ?! Je suis tout seul... Et un panache au loin sort de la première cheminée, accompagné d'un beuglement caractéristique. Je compte trois coups de sirène. Je regarde ma montre : il est quatre heures et le départ était prévu pour cinq heures...

La vérité me glace soudain le sang : quatre heures, c'était l'heure à laquelle tout le monde doit être à bord ! Je cours comme un "dératé", mon régime de bananes tressautant sur mon épaule. Tous les dix mètres, une banane se détache du trognon : "platch !" ; je suis comme le Petit Poucet... Je cours, je cours, le bateau se rapproche ; je distingue la dernière passerelle entre accrochée, prête à être enlevée par la grue. Deux coups de sirène ; plus qu'une, dans dix minutes, avant l'enlèvement définitif... "platch !" encore une dizaine de bananes par terre ; il n'en reste presque plus. D'un geste furieux, je jette ce qui reste dans le canal et je redouble de vitesse ; ma maigre poitrine laisse échapper un souffle de forge.

Je distingue des tas de têtes le long du bordage : les visages sans aménité des officiers, les visages amusés des passagers. Mon Dieu ! Je me serais bien passé de cette célébrité... Je viens de franchir -ouf !la passerelle, que je regarde s'élever dans les airs, complètement ahuri mais soulagé d'avoir rejoint ma "maison flottante". Merci Jésus, Marie, Joseph ! Si je n'avais pu regagner à temps le bord, dans ce pays complètement étranger, ne sachant parler l'espagnol, partir à la recherche du Consul de France pour me faire rapatrier au Havre... Cela voulait dire "viré" par la Transat, définitivement !

Une grosse main s'appuie son mon épaule :
'ti Georges, le Vieux veut te voir !
... Cela a été ma "fête" bien sûr, à cause de la demi-heure de retard du paquebot, mais le Vieux a été très chic : comme punition, simple privation de sortie aux escales pour le reste du voyage. Tant mieux, j'en avais assez des Indiens !
°
G. Lebaillif (1920-1995) ; Chroniques des paquebots ; Éd. M. Ogre (1996)

G. Lebaillif (debout à droite) en tenue de matelot, sur le pont





(A suivre)

jeudi 20 décembre 2007

...Un sacré petit diable...

Danse de sorcières et de diables, au sommet du Brocken (un massif du Harz), en Allemagne, pendant la nuit de Walpurgis, du 30 avril au 1er mai de chaque année.
Faust - D'abord, pour aborder le monstre, j'emploierai la conjuration des quatre.

Que la Salamandre s'enflamme !
Que l'Ondin se replie !
Que le Sylphe s'évanouisse !
Que le Lutin travaille !

Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.

Vole en flamme, Salamandre !
Coulez ensemble en murmurant, Ondins !
Brille en éclatant météores, Sylphe !
Apporte-moi tes secours domestiques,
Incubus ! Incubus !
Viens ici, et ferme la marche !

Aucun des quatre n'existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m'entendre employer de plus fortes conjurations. Es-tu, mon ami, un échappé de l'enfer ? Alors regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui. Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés ! Être maudit ! Peux-tu lire, celui qui jamais ne fut créer, l'inexprimable, répandu dans tout le ciel, et criminellement transpercé ? Relégué derrière le poêle, il s'enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l'espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu'à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N'attends pas la lumière au triple éclat ! N'attends pas la plus puissante de mes conjurations !

Méphistophélès entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d'étudiant ambulant - D'où vient ce vacarme ? Qu'est-ce qu'il y a pour le service de monsieur ?

Faust - C'était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant. Le cas me fait rire.

Méphistophélès - Je salue le savant docteur. Vous m'avez fait suer, rudement.

Faust - Quel est ton nom ?

Méphistophélès - La demande me paraît bien frivole, pour quelqu'un qui a tant de mépris pour les mots ; qui toujours s'écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

Faust - Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d'après vos noms, et c'est ce qu'on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! Qui donc es-tu ?

°

Francisco Goya ; L'adoration du grand bouc (1798)
°

Méphistophélès - Une partie de cette force qui veut toujours le mal, et fait toujours le bien.

Faust - Que signifie cette énigme ?

Méphistophélès - Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe est digne d'être détruit, il serait donc mieux que rien ne vînt à exister. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu'on entend par mal, voilà mon élément.

Faust - Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

Méphistophélès - Je te dis l'humble vérité. Si l'homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie ; de la partie qui jadis était le Tout, une partie de cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère la Nuit son rang antique et l'espace qu'elle occupait, ce qui ne lui réussit guère pourtant, car malgré ses efforts elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l'arrêtent ; elle jaillit de la matière, elle y ruisselle et la colore, mais un corps suffit pour briser sa marche. Je puis donc espérer qu'elle ne sera plus de longue durée, ou qu'elle s'anéantira avec les corps eux-mêmes.
°
Johann Wolfgang von Goethe ; Faust (première version, 1808)

°


L'apparition du diable. Naples, XVIIIe siècle. Musée de Cluny.

dimanche 16 décembre 2007

jeudi 13 décembre 2007

Deo gratias !!!


Jacques Prévert en abbé, au défilé de Saint-Cyr-l'École, le 16 juin 1935.

Je vous salis, ma rue
°
Je vous salis ma rue
et je m'en excuse
un homme-sandwich m'a donné un prospectus
de l'Armée du Salut
je l'ai jeté
et il est là tout froissé
dans votre ruisseau
et l'eau tarde à couler
Pardonnez-moi cette offense
les éboueurs vont passer
avec leur valet mécanique
et tout sera effacé
Alors je dirai
je vous salue ma rue pleine d'ogresses
charmantes comme dans les contes chinois
et qui vous plantent au coeur
l'épée de cristal du plaisir
dans la plaie heureuse du désir
Je vous salue ma rue pleine de grâce
l'éboueur est avec nous.
°
Jacques Prévert ; Fatras (1966)
°
°
Qu'il faut éviter toute impudicité dans les images sacrées
°
En ce qui concerne l'impudicité des images, voici ce que dit le concile oecuménique de notre époque : Toute impudicité doit être évitée. [...]Ainsi les images ne représenteront pas de beautés provocantes et n'en seront pas agrémentées. [...] On veillera avec grande diligence et grand soin à ce que rien de désordonné, rien qui ait l'air intempestif et tumultueux, rien de profane et de déshonnête ne se produise, puisque c'est la sainteté qui convient à la maison de Dieu [Psaume 92, 5]. Pour rendre un plus grand honneur et une plus grande vénération aux images des saints, il faut les peindre, les sculpter, les façonner de sorte qu'elles suscitent des embrasements dans le coeur des hommes, tout obstacle dû à l'absence de sérieux et à l'impudicité qui choquent les yeux de ceux qui les contemplent étant supprimé [Frédéric Schenck, De imaginibus, cap. 12 et 13].
On voit parfois, en certains lieux où l'on n'aurait pas dû les accepter, des images de saints portant le visage et les traits d'homme encore vivants ; et sous le couvert de ce subterfuge, les yeux se repaissent du portrait de ceux que l'on aime. Cette supercherie doit être éliminée et interdite car c'est une peste qui provoque la pensée à s'exciter. De fait, abuser des images dans cette perspective est funeste.
°
Le Bernin (1598-1680) ; L'Extase de sainte Thérèse, Santa Maria della Vittoria, chapelle Cornaro, Rome.
°
C'est pour ce motif assurément que Clément d'Alexandrie se moqua des nations païennes : Praxitèle, dit-il, comme le montre clairement Posidippe dans son livre sur Cnide, faisant la statue d'Aphrodite Cnidienne, lui donna la ressemblance de Cratiné, qu'il aimait, afin que les malheureux habitants eussent à adorer la maîtresse de Praxitèle. Lorsque Phryné, courtisane de Thespies, était dans la fleur de sa beauté, tous les peintres représentaient Aphrodite en lui prêtant ses traits, de même que les sculpteurs d'Athènes donnaient à leur Hermès la ressemblance d'Alcibiade. A vous de mettre en oeuvre votre jugement, pour voir si vous voulez adorer aussi les courtisanes [Le Protreptique, I. VI]. [...]
C'est pourquoi, ceux qui dirigent le peuple doivent travailler avec la plus grande diligence à ce qu'on n'introduise pas dans les images une figure, une attitude, un ornement qui formeraient les hommes non pas à la piété, mais au contraire à la lubricité, l'orgueil, la curiosité, et aux autres vices ; ainsi, ils ne donneront pas lieu à calomnie et blasphème de la part des hérétiques, qui sont à l'affût de la moindre occasion pour s'y livrer. Quinctinus Heduus écrit à merveille à propos du canon 2 du concile de Gangres : Nulle part chez les chrétiens, on ne doit voir de peintures infâmes et licencieuses, comme celles qui pourtant, croit-on, ornent aujourd'hui les jardins et les demeures des princes et des particuliers ; nos églises non plus ne seraient pas épargnées par cette honte. Le plus détestable, c'est quand les peintres introduisent sans vergogne la lascivité dans les oeuvres où ils représentent les images des saints, par exemple, la très sainte Vierge Théotokos, la Madeleine pénitente en larmes, et les autres saintes femmes ou les vierges. Et le plus exécrable de tous les blasphèmes, c'est quand le pinceau, restituant le mystère ineffable de la sainte Cène, ne la distingue apparemment en rien d'un banquet de débauchés, ce qui n'est pas rare. [...]
°
Molanus (1533-1585) ; Traité des saintes images (1570)

Le Bernin (1598-1680) ; La Bienheureuse Ludovica Albertoni. San Francesco a ripa, chapelle Altieri, Rome.

mercredi 12 décembre 2007

Conte japonais...


La légende d'Urashima


Un jour de printemps couvert de brume, à Suminoe, me promenant sur le rivage, je regardais les barques de pêche qui se balancent sur les flots.
Alors j'ai pensé à une histoire de jadis.
Le jeune Urashima de Mizunoe était fier de sa pêche au thon et à la dorade.
De sept jours, il ne rentra pas à la maison.
La limite de la mer, il avait franchie dans sa barque.
Soudain, ramant vers lui, vint la fille du dieu de la mer.
Ils s'entretinrent et s'éprirent l'un de l'autre.
Ils échangèrent des serments et se rendirent au pays de la vie éternelle.
La main dans la main, ils entrèrent tous les deux dans une demeure splendide,
de l'enceinte du palais du dieu de la mer,
Sans vieillir ni mourir.
Un long temps, il passa ; mais l'insensé, étant fils de ce monde
parla ainsi à son épouse :
"Quelques moments, je voudrais retourner à la maison,
prendre des nouvelles de mon père et de ma mère.
Je reviendrai, disons... demain."
Quand il eut parlé sa femme dit :
"Si, dans ce monde de vie éternelle, tu veux revenir,
et comme maintenant, vivre avec moi, n'ouvre jamais le coffret de toilette que voici."
Il en fit le serment et le répéta.
A Suminoe revenu, il chercha sa maison :
Il ne vit plus de maison ;
il chercha son village :
Il ne vit plus de village.
Perplexe, il restait là, pensif.
Depuis trois ans seulement qu'il avait quitté la maison, se pouvait-il que jusqu'à la clôture,
elle eût disparu ?
"Si, pour voir, j'ouvrais ce coffret, comme autrefois la maison ne serait-elle pas là ?"
Il entrouvrit le précieux coffret de toilette et alors,
un nuage blanc s'échappa de la boite et se répandit jusqu'au pays de la vie éternelle.
Bondissant sur ses pieds, il cria, agita ses manches, trépigna, se roula à terre.
Soudain, son esprit s'affaiblit, sa peau qui était si jeune se couvrit de rides,
ses cheveux qui étaient noirs, devinrent blancs.
Bientôt le souffle lui manqua, et finalement la vie le quitta.
Du jeune Urashima de Mizunoe, je vois le lieu de la demeure.



Anonyme ; Japon ; VIIIe siècle.


dimanche 9 décembre 2007

Délices de Capoue...

Miniature du Rãjasthãn de style Mughal (fin XIXe)

Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! Car ton amour vaut mieux que le vin,
tes parfums ont une odeur suave ; ton nom est un parfum qui se répand ; c’est pourquoi les jeunes filles t’aiment.
Entraîne-moi après toi ! Nous courrons ! Le roi m’introduit dans ses appartements... Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi ; nous célébrerons ton amour plus que le vin. C’est avec raison que l’on t’aime.
Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.
Ne prenez pas garde à mon teint noir : C’est le soleil qui m’a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, ils m’ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée.
Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu fais paître tes brebis, où tu les fais reposer à midi ; car pourquoi serais-je comme une égarée près des troupeaux de tes compagnons ?
Si tu ne le sais pas, ô la plus belle des femmes, sors sur les traces des brebis, et fais paître tes chevreaux près des demeures des bergers.
À ma jument qu’on attelle aux chars de Pharaon je te compare, ô mon amie.
Tes joues sont belles au milieu des colliers, ton cou est beau au milieu des rangées de perles.
Nous te ferons des colliers d’or, avec des points d’argent.
-Tandis que le roi est dans son entourage, mon nard exhale son parfum.
Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe, qui repose entre mes seins.
Mon bien-aimé est pour moi une grappe de troëne des vignes d’En-Guédi.
-Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes.
-Que tu es beau, mon bien-aimé, que tu es aimable ! Notre lit, c’est la verdure.
-Les solives de nos maisons sont des cèdres, nos lambris sont des cyprès.
[...]


Heinrich Füssli (v. 1800)

Que tu es belle, mon amie, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes, derrière ton voile.Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres, suspendues aux flancs de la montagne de Galaad.
Tes dents sont comme un troupeau de brebis tondues, qui remontent de l’abreuvoir ;
toutes portent des jumeaux, aucune d’elles n’est stérile.
Tes lèvres sont comme un fil cramoisi, et ta bouche est charmante ;
ta joue est comme une moitié de grenade, derrière ton voile.
Ton cou est comme la tour de David, bâtie pour être un arsenal ;
mille boucliers y sont suspendus, tous les boucliers des héros.
Tes deux seins sont comme deux faons, comme les jumeaux d’une gazelle, qui paissent au milieu des lis.
Avant que le jour se rafraîchisse, et que les ombres fuient, j’irai à la montagne de la myrrhe et à la colline de l’encens.
Tu es toute belle, mon amie, et il n’y a point en toi de défaut.
Viens avec moi du Liban, ma fiancée, viens avec moi du Liban ! Regarde du sommet de l’Amana, du sommet du Senir et de l’Hermon, des tanières des lions, des montagnes des léopards.
Tu me ravis le cœur, ma sœur, ma fiancée, tu me ravis le cœur par l’un de tes regards, par l’un des colliers de ton cou.
Que de charmes dans ton amour, ma sœur, ma fiancée !
Comme ton amour vaut mieux que le vin, et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates !
Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée ; il y a sous ta langue du miel et du lait, et l’odeur de tes vêtements est comme l’odeur du Liban.
Tu es un jardin fermé, ma sœur, ma fiancée, une source fermée, une fontaine scellée.
Tes jets forment un jardin, où sont des grenadiers, avec les fruits les plus excellents, les troënes avec le nard ;
Le nard et le safran, le roseau aromatique et le cinnamome, avec tous les arbres qui donnent l’encens ;
la myrrhe et l’aloès, avec tous les principaux aromates ;
Une fontaine des jardins, une source d’eaux vives, des ruisseaux du Liban.
Lève-toi, aquilon ! viens, autan ! Soufflez sur mon jardin, et que les parfums s’en exhalent !
Que mon bien-aimé entre dans son jardin, et qu’il mange de ses fruits excellents !


Anonyme (XIXe)

J’entre dans mon jardin, ma sœur, ma fiancée ; je cueille ma myrrhe avec mes aromates, je mange mon rayon de miel avec mon miel, je bois mon vin avec mon lait... Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d’amour !
J’étais endormie, mais mon cœur veillait... C’est la voix de mon bien-aimé, qui frappe :
Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, ma colombe, ma parfaite !
Car ma tête est couverte de rosée, mes boucles sont pleines des gouttes de la nuit.
-J’ai ôté ma tunique ; comment la remettrais-je ?J’ai lavé mes pieds ; comment les salirais-je ?
Mon bien-aimé a passé la main par la fenêtre, et mes entrailles se sont émues pour lui.
Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé ; et de mes mains a dégoutté la myrrhe, de mes doigts, la myrrhe répandue sur la poignée du verrou.
J’ai ouvert à mon bien-aimé ; mais mon bien-aimé s’en était allé, il avait disparu. J’étais hors de moi, quand il me parlait. Je l’ai cherché, et je ne l’ai point trouvé ; je l’ai appelé, et il ne m’a point répondu.
Les gardes qui font la ronde dans la ville m’ont rencontrée ; ils m’ont frappée, ils m’ont blessée ;
ils m’ont enlevé mon voile, les gardes des murs.
Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon bien-aimé, que lui direz-vous ?...
Que je suis malade d’amour.
-Qu’a ton bien-aimé de plus qu’un autre, ô la plus belle des femmes ?
Qu’a ton bien-aimé de plus qu’un autre, pour que tu nous conjures ainsi ?
-Mon bien-aimé est blanc et vermeil ; il se distingue entre dix mille.
Sa tête est de l’or pur ; ses boucles sont flottantes, noires comme le corbeau.
Ses yeux sont comme des colombes au bord des ruisseaux, se baignant dans le lait, reposant au sein de l’abondance.
Ses joues sont comme un parterre d’aromates, une couche de plantes odorantes ;
ses lèvres sont des lis, d’où découle la myrrhe.
Ses mains sont des anneaux d’or, garnis de chrysolithes ; son corps est de l’ivoire poli, couvert de saphirs ;
Ses jambes sont des colonnes de marbre blanc, posées sur des bases d’or pur.
Son aspect est comme le Liban, distingué comme les cèdres.
Son palais n’est que douceur, et toute sa personne est pleine de charme. Tel est mon bien-aimé, tel est mon ami, filles de Jérusalem !
[...]



Giovanni Zuin [s.d.]

Reviens, reviens, Sulamithe ! Reviens, reviens, afin que nous te regardions.
Qu’avez-vous à regarder la Sulamithe comme une danse de deux chœurs ?
Que tes pieds sont beaux dans ta chaussure, fille de prince !
Les contours de ta hanche sont comme des colliers, œuvre des mains d’un artiste.
Ton sein est une coupe arrondie, Où le vin parfumé ne manque pas ;
ton corps est un tas de froment, entouré de lis.
Tes deux seins sont comme deux faons, comme les jumeaux d’une gazelle.
Ton cou est comme une tour d’ivoire ; tes yeux sont comme les étangs de Hesbon, près de la porte de Bath-Rabbim ; ton nez est comme la tour du Liban, qui regarde du côté de Damas.
Ta tête est élevée comme le Carmel, et les cheveux de ta tête sont comme la pourpre ;
un roi est enchaîné par des boucles !...
Que tu es belle, que tu es agréable, ô mon amour, au milieu des délices !
Ta taille ressemble au palmier, et tes seins à des grappes.
Je me dis : Je monterai sur le palmier, j’en saisirai les rameaux ! Que tes seins soient comme les grappes de la vigne, le parfum de ton souffle comme celui des pommes, et ta bouche comme un vin excellent,... Qui coule aisément pour mon bien-aimé, et glisse sur les lèvres de ceux qui s’endorment !
Je suis à mon bien-aimé,et ses désirs se portent vers moi.
Viens, mon bien-aimé, sortons dans les champs, demeurons dans les villages !
Dès le matin nous irons aux vignes, nous verrons si la vigne pousse, si la fleur s’ouvre, si les grenadiers fleurissent.
Là je te donnerai mon amour.
Les mandragores répandent leur parfum, et nous avons à nos portes tous les meilleurs fruits, nouveaux et anciens :
Mon bien-aimé, je les ai gardés pour toi.
Cantique des cantiques, de Salomon


Torii Kiyonaga ; Rouleau sous la manche élégante (v. 1785)

samedi 8 décembre 2007

...En attendant...

Man Ray - Noire et blanche (1926)

Instant pub :
Frantz Fanon, Peau noire masques blancs (1971) ;
Aimé Césaire, Cahier d'un retour au pays natal (éd. 1947) ;
Yves Benot, La Révolution française et la fin des colonies (1987)
...

vendredi 7 décembre 2007

...De la fraternité universelle (préambule)


Article 16.– Défendons […] aux esclaves appartenant à différents maîtres de s’attrouper le jour ou la nuit, sous prétexte de noces ou autrement, soit chez l’un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle, qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de lis* ; et en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être punis de mort, ce que nous laissons à l’arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus aux contrevenants, de les arrêter et de les conduire en prison, bien qu’ils ne soient officiers et qu’il n’y ait contre eux aucun décret.
*C’est –à-dire le marquage au fer rouge d’une fleur de lys sur l’épaule ou parfois sur le visage…

Article 28.- Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur maître ; et tout ce qui leur vient par industrie ou par la libéralité d’autres personnes ou autrement à quelque titre que ce soit, être acquis en pleine propriété à leur maître, sans que les enfants des esclaves, leur père et mère, leurs parents et tous autres libres ou esclaves puissent rien prétendre par succession, disposition entre vifs ou à cause de mort. Lesquelles disposition nous déclarons nulles, ensemble toutes les promesses et obligations qu’ils auraient faites, comme étant faites par gens incapables de disposer et contracter de leur chef.

Article 33.- L’esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa maîtresse ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au visage, sera puni de mort.

Article 35.- Les vols qualifiés, même ceux des chevaux, cavales, mulets, bœufs et vaches qui auront été faits par les esclaves, ou par les affranchis, seront punis de peines afflictives, même de mort si le cas le requiert.

Article 36.- Les vols de moutons, chèvres, cochons, volailles, canne de sucre, pois, mil, manioc ou autre légumes faits par les esclaves, seront punis selon la qualité du vol, par les juges, qui pourront s’il y échet les condamner à être battus de verges par l’exécuteur de la haute justice, et marqués d’une fleur de lis.

Article 38.- L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d’une fleur de lis sur une épaule ; et s’il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d’une fleur de lis sur l’autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort.

Article 42.- Pourront seulement les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l’auront mérité, les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membre, à peine de confiscation des esclaves et d’être procédé contre les maîtres extraordinairement.

Article 44.- Déclarons les esclaves être meubles, et comme tels entrer en la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers sans préciput ni droit d’aînesse, ni être sujets au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalité des décrets, ni aux retranchements des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort ou testamentaire.

Article 54.- Enjoignons aux gardiens nobles et bourgeois, usufruitiers amodiateurs et autres jouissant des fonds auxquels sont attachés des esclaves qui travaillent, de gouverner lesdits esclaves comme bon pères de famille sans qu’ils soient tenus après leur administration de rendre le prix de ceux qui seront décédés ou diminués par maladies, vieillesse ou autrement sans leur faute, et sans qu’ils puissent aussi retenir comme fruits à leurs profits les enfants nés des esclaves durant leur administration ; lesquels nous voulons être conservés et rendus à ceux qui en seront les maîtres et propriétaires.

Colbert - Code noir (1685)








Des divers degrés d’éloignement de la blancheur…

L’union d’un Noir (nègre…) et d’un Blanc donne : un
Mulâtre
D’un Nègre et d’un Mulâtre : un
Câpre
D’un Blanc et d’un Mulâtre : un
Métis
D’un Blanc et d’un Métis : un Quarteron
D’un Blanc et d’un Quarteron : un
Mamelouk



De la justice domestique du maître vers 1780…

Faute et punition :

Un gardeur n’est pas à son poste : 10 coups de fouet
Un esclave pénètre dans les bâtiments et vole de jour : 25 coups de fouet couché
Un esclave pénètre dans les bâtiments et vole de nuit : 25 coups de fouet couché et 6 mois de chaîne
Deux esclaves se battent sans se blesser : 25 coups de fouet couché
Deux esclaves se battent, l’un blessé : l’autre est mis en chaîne le temps de la guérison de son adversaire dans le "jardin" de son adversaire les jours de fête et dimanches. Chacun recevant 25 coups de fouet couché au moment de la guérison.
Désobéissance à un sous-ordre : 25 coups de fouet
Un esclave frappe un sous-ordre : 25 coups de fouet couché et un an de chaîne
Premier marronnage : légère correction
Deuxième marronnage : 6 mois de chaîne
Troisième marronnage : 1 an de chaîne
Vol sur une habitation voisine : 6 mois de chaîne
Un esclave vole un autre esclave : 6 mois de chaîne et doit travailler au profit de l’esclave volé la moitié des dimanches et jours de fête à hauteur du tort occasionné
Un esclave frappe un blanc : livraison à la justice



Le nègre a l’esprit paresseux & borné, ses perceptions sont lentes & difficiles, il faut des secousses pour graver des idées dans son cerveau ; il revient souvent à l’objet qu’il a déjà aperçu, sans apercevoir celui qui est à côté, & n’est affecté que de ce qui frappe immédiatement les sens : Aussi ne vit-il que dans le présent, & c’est en vain que l’on s’efforce de l’intéresser par l’espoir des biens & des récompenses de l’avenir : en un mot, la faculté intellectuelle de cette espèce d’hommes tient plus souvent de l’instinct que de l’entendement.
Il réunit tous les vices du sauvage à tous ceux de l’homme civil. Excessivement voleur, excessivement haineux & vindicatif, il cache, sous des dehors que la crainte & la diffamation lui composent, la haine la plus envenimée, non seulement contre le maître, quelquefois le plus bienfaisant, mais encore contre son semblable : un simple propos, la querelle la plus légère, une rivalité d’amour, le refus de satisfaire ses désirs de la part d’une négresse qu’il a convoitée, tels sont les motifs ordinaires des crimes sans nombre de cet être farouche.

Dubuc de Marentille, De l’esclavage des nègres dans les colonies de l’Amérique, Pointe-à-Pitre, Imprimerie Bénard, 1790.

(A Suivre...)

mercredi 5 décembre 2007

Moi, libre aussi !!!

Ne manquez pas notre prochaine leçon de fraternité universelle sur les bienfaits de la colonisation...

mardi 4 décembre 2007

...Promenons-nous dans les bois...



Quand au bout de huit jours, le repos terminé
On va reprendre les tranchées
Notre place est si utile
Que sans nous, on prend la pile.
Mais c'est bien fini, on en a assez,
Personne ne veut plus marcher ;
Et le coeur bien gros, comme dans un sanglot
On dit adieu aux civelots.
Mais sans tambour et sans trompette
On s'en va baissant la tête.

Refrain:
Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes ;
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme ;
C'est à Craonne, sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau
Car nous sommes tous des condamnés
Nous sommes les sacrifiés.

2. Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance,
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la relève
Que nous attendons sans trêve.
Soudain dans la nuit et le silence
On voit quelqu'un qui s'avance :
C'est un officier de chasseurs à pied.
Doucement dans l'ombre, sous la pluie qui tombe
Nos pauv'remplaçants vont chercher leur tombes.

Refrain

3. C'est malheureux de voir sur les grands boulevards
Tous ces gros qui font la foire ;
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous c'est pas la même chose ;
Au lieu de s'cacher tous ces embusqués
Devraient bien monter aux tranchées
Pour défendre leur bien car nous on a rien,
Nous autres les pauvres purotins;
Et les camarades sont étendus là
Pour défendr'les biens de ces messieurs-là.

Refrain:
Ceux qu'ont le pognon, ceux-là reviendront
Car c'est pour eux qu'on crève;Mais c'est fini, nous les troufions
On va se mettre en grève ;
Ce sera votre tour, messieurs les gros,
De monter sur le plateau ;
Si vous voulez encore la guerre
Payez-la d'votre peau.

La Chanson de Craonne - Auteur anonyme (1917)




[...] Moi d'abord la campagne, faut que je le dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c'est à pas y tenir. Le vent s'était levé, brutal, de chaque côté des talus, les peupliers mêlaient leurs rafales de feuilles au petit bruits secs qui venaient de là-bas sur nous. Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés. Je n'osais plus remuer. Ce colonel, c'était donc un monstre ! A présent, j'en étais assuré, pire qu'un chien, il n'imaginait pas son trépas ! Je conçus en même temps qu'il devait y en avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l'armée d'en face. Qui savaient combien ? Un, deux, plusieurs millions peut-être en tout ? Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment... Pourquoi s'arrêteraient-ils ? Jamais je n'avais senti plus implacable la sentence des hommes et des choses.
Serais-je donc le seul lâche sur la terre ? pensais-je. Et avec quel effroi !... Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu'au cheveux, sur motos, hurlants, en autos, sifflants, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon, pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens, adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent, mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément, je le concevais, je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique.
On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté. Comment aurais-je pu me douter moi de cette horreur en quittant la place de Clichy ? Qui aurait pu prévoir, avant d'entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? A présent, j'étais pris dans cette fuite en masse, vers le meurtre en commun, vers le feu...
ça venait des profondeurs et c'était arrivé.
Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir, sur le talus, des petites lettres du général qu'il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter net cette abomination ? On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu'on s'était trompé ? Que c'était des manoeuvres pour rire qu'on avait voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non ! "continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie !" Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par un agent de liaison, que la peur rendait chaque fois un peu plus vert et foireux. J'en aurais fait mon frère peureux de ce garçon-là ! Mais on n'avait pas le temps de fraterniser non plus.
Donc pas d'erreur ? Ce qu'on faisait à se tirer dessus, comme ça, sans même se voir, n'était pas défendu ! Cela faisait partie des choses qu'on peut faire sans mériter une bonne engueulade. C'était même reconnu, encouragé sans doute par les gens sérieux, comme le tirage au sort, les fiançailles, la chasse à courre !... Rien à dire. Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait ! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre le charbon, tout mariole qu'il semblait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.
Il y a bien des façons d'être condamné à mort. Ah ! combien n'aurais-je pas donné à ce moment-là pour être en prison au lieu d'être ici, moi crétin ! Pour avoir, par exemple, quand c'était si facile, prévoyant, volé quelque chose. On ne pense à rien ! De la prison, on en sort vivant, pas de la guerre. Tout le reste, c'est des mots.
Si seulement j'avais encore eu le temps, mais je ne l'avais plus ! Il n'y avait plus rien à voler ! Comme il ferait bon dans une petite prison pépère, que je me disais, où les balles ne passent pas ! Ne passent jamais ! J'en connaissais une toute prête, au soleil, au chaud ! Dans un rêve, celle de Saint-Germain, précisément, si proche de la forêt, je la connaissais bien, je passais souvent par là, autrefois. Comme on change ! J'étais un enfant alors, elle me faisait peur la prison. C'est que je ne connaissais pas encore les hommes. Je ne croirai plus jamais à ce qu'ils disent, à ce qu'ils pensent. C'est des hommes et d'eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours. [...]
L.F. Céline - Voyage au bout de la nuit (1932)

lundi 3 décembre 2007

...La belle affaire !




Le feu

Mon Dieu mon Dieu cela ne s'éteint pas
Toute ma forêt je suis là qui brûle
J'avais pris ce feu pour le crépuscule
Je croyais mon coeur à son dernier pas

J'attendais toujours le jour d'être cendres
Je lisais vieillir où brise l'osier
Je guettais l'instant d'après le brasier
J'écoutais le chant descendre descendre

J'étais du couteau de l'âge égorgé
Je portais mes doigts où vivre me saigne
Mesurant ainsi la fin de mon règne
Le peu qu'il me reste et le rien que j'ai

Et puisqu'il faut bien que douleur s'achève
Parfois j'y prenais mon contentement
Pariant sur l'ombre et sur le moment
Où la porte ouvrant déchire le rêve

Mais j'ai beau vouloir en avoir fini
Guetter dans ce corps l'alarme et l'alerte
L'absence et la nuit l'abîme et la perte
J'en porte dans moi le profond déni

Il s'y lève un vent qui tient du prodige
L'approche de toi qui me fait printemps
Je n'ai jamais eu de ma vie autant
Même dans tes bras qu'aujourd'hui vertige

Le souffrir d'aimer flamme perpétue
En moi l'incendie étend ses ravages
A rien n'a servi ni le temps ni l'âge
Mon âme mon âme où m'entraines-tu

Aragon




Le Caravage - Judith et Holopherne (1599)